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Il court, il court, le furet...

De
348 pages

Deux ans à peine se sont écoulés depuis que Christian Foret a échappé de justesse à la mort quand, à la suite de ce qui aurait pu passer pour un banal accident de la route, il apprend que l'on a cherché une nouvelle fois à attenter à ses jours. Et son vieil ami le commissaire Pianetti l’informe qu’il s'agit cette fois de Jacques Langlois, alias « le furet », le truand qu'il a involontairement contribué à mettre sous les verrous (voir La Vengeance d'une mère).
Ancien journaliste ayant plus d’une fois enquêté sur les milieux mafieux, Christian Foret sait qu’il n’a aucune chance d’échapper à ce malfrat cruel et impitoyable. Il décide donc de fausser compagnie aux policiers qui le protègent pour se lancer à la recherche du truand auquel il a l’intention de proposer un face à face décisif. Ce sera quitte ou double !
Mais les choses vont prendre une tournure à laquelle Christian Foret ne s’attendait nullement. Et ce qu’il va découvrir au fil des jours va bouleverser sa vie à jamais...


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Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-72730-5

 

© Edilivre, 2016

Il court, il court, le furet...

 

 

Où suis-je ? J’ai horriblement mal à la tête ! Et puis que m’arrive-t-il ? Je ne parviens pas à ouvrir les yeux. Il me semble entendre un hurlement de sirène… au loin… non, tout près ? Je ne sais pas… J’ai trop mal à la tête… Et ce noir qui m’oppresse ! Mais que se passe-t-il ? Ce doit être un cauchemar. J’ai envie de dormir, de me rendormir, mais sans cette douleur lancinante, sans ce bruit, sans ce cauchemar… dormir, dormir…

Une bonne odeur de café titille mes narines. J’aime cette odeur familière le matin au réveil. J’ai envie de garder les yeux fermés encore quelques secondes, histoire de profiter de ce moment agréable… Mais une main vient de se poser sur la mienne, me faisant sursauter.

« Tu te réveilles ? Comment te sens-tu ? »

Je me tourne avec difficulté vers celle qui vient de me parler, j’ouvre péniblement un œil. Ma vue est troublée, mais je reconnais Cécile, assise à mon chevet. Et soudain, des images horribles me reviennent à l’esprit. Des images que je pensais avoir enfin oubliées : le visage haineux d’une vieille femme, le visage de Ginette, la mère de François, venue pour venger la mort de son fils… puis le trou noir du canon de l’arme braqué sur Martine et moi, qui crache soudain ses projectiles mortels…

Mais qu’est-ce que ça signifie ? J’ai déjà vécu ça, je m’en souviens très bien : mon réveil après plusieurs jours de coma, l’annonce de la mort de Martine, Cécile, mon ex-femme qui était là, assise à mon chevet ; Cécile qui a veillé sur moi pendant tout le temps où je luttais contre la mort, qui m’a rendu visite chaque jour que j’ai passé à me rétablir à l’hôpital, et chez qui je me suis installé pendant ma convalescence, occupant sa chambre d’ami.

Je me souviens que, pendant tout ce temps, Cécile a fait preuve d’une patience infinie, veillant à chaque instant à mon bien-être, s’efforçant par sa présence et par sa disponibilité, de me faire oublier la mort de Martine. A force d’admirer son courage, sa douceur, sa gentillesse, mes sentiments pour elle ont peu à peu refait surface. Et peu à peu le souvenir de Martine s’est enfoui au fond de ma mémoire. Peu à peu mes cauchemars quotidiens, où je voyais l’arme de Ginette en train de nous atteindre mortellement, ont fini par s’espacer, pour enfin disparaître. Et quand je me suis senti prêt, j’ai annoncé à Cécile que j’avais envie de rester vivre avec elle, chez elle, et que je souhaitais que son appartement devienne notre nouveau « chez nous ».

Je me souviens encore de la surprise que j’ai lue dans ses yeux. Elle ne s’attendait manifestement pas à ça. Elle en est restée muette un long moment. Des larmes coulaient le long de ses joues. Des larmes de joie sans doute. Je me suis approché d’elle, et je l’ai serrée dans mes bras. Jusqu’à ce qu’elle ait fini de sangloter, la tête enfouie dans mon épaule. Jusqu’à ce qu’elle se soit décollée de moi, pour plonger ses yeux dans les miens. C’était la première fois que je sentais de l’affolement dans son regard, comme si l’idée de recommencer notre vie commune la paniquait. Il m’avait fallu longuement la rassurer, en lui affirmant que le passé n’était plus, que j’avais envie de repartir de zéro, comme avant notre séparation…

Notre séparation ! J’y avais longuement songé après mon installation chez Cécile. Tout avait été de ma faute. Elle n’avait cessé de me répéter, de nombreux mois auparavant, qu’elle ne supportait plus de me voir partir fréquemment à l’étranger, de vivre dans l’angoisse permanente du jour où il m’arriverait malheur à force de prendre des risques pour obtenir le scoop tant recherché par tout journaliste. Chaque appel téléphonique un peu trop tard le soir la faisait sursauter, chaque sonnerie d’interphone inattendue la faisait trembler. Les derniers temps, elle avait menacé de ne plus être là à mon retour, mais je n’avais pas pris ses avertissements au sérieux. Mon job m’absorbait trop pour que je puisse prendre quoi que ce soit d’autre au sérieux. Jusqu’au jour où, à mon retour, j’avais trouvé l’appartement vide. Cécile avait disparu, et toutes ses affaires avec ! Ce jour-là seulement, ses avertissements avaient résonné dans ma tête, mais il était trop tard…

Cette séparation avait dû la marquer profondément, laisser des traces indélébiles au plus profond de son cœur. Pas étonnant que l’idée de tout recommencer à zéro, comme si rien ne s’était passé, la fasse paniquer. Pas étonnant non plus qu’après ce long regard affolé, elle se soit de nouveau blottie contre moi, son visage enfoui dans mon cou, tandis que je lui murmurais des paroles réconfortantes.

Elle avait fini par se décoller doucement de moi pour me sourire tendrement et me dire merci avant de poser ses lèvres sur les miennes. Un baiser plutôt chaste, mais qui voulait dire qu’elle acceptait l’idée d’une nouvelle vie commune. Elle aussi aurait sans doute encore besoin d’un peu de temps pour effacer tous ces évènements. Malgré tout l’ombre de Martine planait encore entre nous ! Elle fut d’ailleurs, quelque temps plus tard, à l’origine d’une violente dispute entre Cécile et moi, la première depuis que nous vivions de nouveau ensemble. C’était quelques jours avant le premier anniversaire du drame, de ce jour de fin du mois de mai où nous aurions dû, Martine et moi, nous marier, si la folie meurtrière d’une vieille femme n’avait pas détruit notre bonheur et notre avenir en quelques secondes. Jusque là, par respect pour Cécile et pour tout ce qu’elle avait fait pour moi, j’avais rongé mon frein, car depuis longtemps je voulais aller à Bordeaux me recueillir sur la tombe de Martine. Depuis que j’avais recouvré toute ma mobilité en fait. Cécile m’avait promis, à l’hôpital, de m’y emmener dès que j’en aurais la force. Mais je ne lui avais jamais demandé, car je savais que ça lui déplairait énormément. Et je n’avais pas envie de lui faire de la peine. Elle s’était trop dévouée à moi pour lui faire ça. Cependant, à l’approche de la date funeste, ce désir de recueillement se faisait de plus en plus fort. J’étais de plus en plus déterminé à me rendre sur la tombe de Martine le jour de cet anniversaire. Seul ! Simplement, je ne savais pas comment l’annoncer à Cécile.

Sans doute avait-elle senti que ce problème me préoccupait, me taraudait au point de ne pouvoir le cacher, car Cécile avait fini par me demander ce que j’avais. Me sentant hésitant à répondre, c’est elle qui avait « ouvert le feu » :

« Tu penses encore à elle, n’est-ce pas ! »

Ce n’était même pas une question, c’était une affirmation, prononcée d’un ton très sec.

« Non, ce n’est pas ça…

– Ne mens pas, ça fait plusieurs jours que tu n’es plus le même.

– C’est vrai, dans quelques jours ça va faire un an, et je voudrais aller me recueillir sur sa tombe.

– Quoi ? Tu plaisantes j’espère ! Tu ne crois pas qu’elle t’a fait, qu’elle nous a fait assez de mal ?

– Nous ?

– Oui, car tu n’as jamais cessé de penser à elle, malgré tout ce que j’ai fait pour toi.

– Ne…

– Assez ! Ne mens pas je te dis ! Mais comment peux-tu avoir encore des sentiments pour elle ? Ce n’était qu’une meurtrière, je te rappelle. Et pas que ça…

– Arrête à ton tour, elle est morte je te rappelle ! Malgré tout ce dont on l’a accusée, elle ne méritait pas une fin aussi tragique. Alors inutile en plus de salir sa mémoire.

– Décidément, je ne te comprends pas. Mais retiens bien ceci : si tu vas sur sa tombe, à ton retour je ne serai plus là, c’est clair ? »

Cette dernière phrase avait été comme un électrochoc pour moi. Je savais Cécile capable de mettre une fois de plus sa menace de partir à exécution, même si elle devait en souffrir à nouveau. Et même si, pendant encore quelques minutes, j’ai opposé mes arguments aux siens, n’admettant pas qu’elle ne soit pas en mesure de comprendre que, malgré tout ce dont on pouvait accuser Martine, il n’en demeurait pas moins que je l’avais aimée, au-delà de tout, et qu’il n’était pas évident d’effacer d’un coup des sentiments aussi forts, intérieurement je savais déjà que je finirais par abandonner toute velléité de poursuivre mon projet. Simplement, j’avais en pensée demandé pardon à Martine, espérant que, de là-haut, elle pourrait m’entendre et, surtout, me comprendre. Puis le temps avait repris son cours, et cette dispute était passée aux oubliettes. Cécile et moi n’avions plus jamais prononcé le prénom de Martine ou évoqué quoi que ce soit la rappelant.

Six mois plus tard, j’ai proposé à Cécile de nous remarier. Avant de me répondre, elle m’a demandé si j’étais sûr de moi, si j’étais vraiment parvenue à enterrer mon passé. Ce mot, qu’elle avait légèrement accentué en le prononçant, n’étais pas innocent dans sa bouche. Elle voulait être sûre que j’avais définitivement oublié Martine. Elle ne souhaitait pas – comme elle me l’avait dit à plusieurs reprises dans des discussions que nous avions eues dans les premiers mois qui avaient suivi mon installation chez elle – être ma « roue de secours » maintenant que Martine n’était plus. Je lui avais affirmé que oui, j’étais sûr de moi, avec autant d’aplomb et de franchise que possible, bien que je n’en sois pas totalement persuadé.

Pour preuve, quelques mois après notre mariage, j’avais profité du fait que mon ami Philippe Pianetti ait sollicité mon aide, pour l’emménagement de la maison qu’il venait d’acquérir à La Ciotat, non loin de Marseille, en prévision de sa retraite prévue pour l’année suivante, pour monter un stratagème. Nous approchions alors de la date du deuxième anniversaire de la mort de Martine, et presque instantanément, il m’était venu à l’idée que, Cécile ne m’accompagnant pas, je pourrais en profiter au retour pour faire un détour par Bordeaux et enfin me recueillir sur sa tombe. Philippe, que j’avais informé de mon plan, avait en bon ami accepté de me couvrir, car nous devions faire croire à Cécile que je serais encore à Marseille la nuit que je devais passer à Bordeaux avant de remonter à Paris…

Tous ces souvenirs qui me sont revenus en l’espace de quelques secondes me confortent dans l’idée que je dois être une fois de plus en plein cauchemar. Je ne sais pas ce qui a ravivé ces images, mais il faut que je me réveille pour les chasser de mon esprit. Elles me font encore trop souffrir. J’ouvre de nouveau les yeux, et je vois encore Cécile qui me sourit tendrement. Bon sang ! Je suis toujours plongé dans mon cauchemar ! Pourquoi ne puis-je pas en sortir ? Je l’ai vécu déjà tellement de fois que je me souviens de chaque détail, de chaque seconde qui s’est écoulée, de la sortie de mon coma à l’instant où j’ai appris la mort de Martine. Et je ne veux plus revivre ces instants si douloureux.

Pourtant, je sens que quelque chose n’est pas pareil ! Quelque chose qui me dit que je ne revis pas les mêmes instants : les douleurs que je ressens, au cou, au visage, sur tous mes membres. Je ne ressentais pas ces douleurs quand je me suis réveillé de mon coma, j’en suis sûr. Et puis, elles ne peuvent pas avoir pour origine des impacts de balles dans mon corps ! Brusquement, une terrible angoisse m’envahit. Je prends conscience, peu à peu, que je ne rêve pas, que je suis bel et bien allongé sur un lit d’hôpital, avec Cécile à mes côtés, qui veille sur moi, une fois de plus. Alors dans ce cas, que m’est-il arrivé ?

Cécile a dû lire dans mon regard l’expression d’angoisse et d’interrogation qui vient de s’emparer de tout mon être, car elle me dit, d’une voix douce :

« Chut ! Reste calme, ne parle pas, tu dois être encore sous le choc de ton accident.

– Que… quel accident ?

– Tu as eu un grave accident de voiture cette nuit, en rentrant de chez Philippe, c’est un miracle que tu en sois sorti presque indemne.

– Un accident ? Je ne me souviens de rien.

– Le choc sans doute, mais ce n’est pas grave, pour l’instant repose-toi.

– Mais…

– Je t’en prie, Christian, il te faut le calme le plus complet pour l’instant d’après le médecin. D’ailleurs je vais le prévenir que tu es réveillé. »

Et sans me laisser le temps de rétorquer quoi que ce soit, Cécile se lève et quitte la chambre d’un pas rapide. Je la regarde s’éloigner, une boule d’angoisse dans la gorge. Rien, je ne me souviens de rien ! Je ne me rappelle même pas être allé chez mon ami. En fait, j’ai du mal à me souvenir de ce que j’ai fait ces derniers jours…

J’ai sans doute passé de longues minutes à tenter de m’immerger dans ma mémoire, car je vois soudain un homme en blouse blanche, sans doute le médecin, entrer dans ma chambre, suivi de Cécile. La quarantaine bedonnante, une chevelure grisonnante hirsute et une grosse moustache le font ressembler quelque peu à Einstein. Il ne lui manque plus que la pipe.

« Ravi de vous voir déjà réveillé, vous récupérez vite, c’est bien.

– Merci, je…

– Ne parlez pas, c’est encore un peu tôt après ce que vous avez subi. On va faire bref : deux côtes fêlées, luxation du poignet gauche, légère entorse cervicale, c’est ce qu’on appelle « le coup du lapin » dans les accidents de voiture, et de multiples contusions, mais rien de grave. Une chance incroyable si j’en crois les marins pompiers qui vous ont amené ici. J’espère que ça vous servira de leçon !

– … !

– Ne me regardez pas avec cet air ahuri, vous infestiez l’alcool quand je vous ai examiné, pas étonnant que vous soyez allé dans le décor ! Encore heureux que vous n’ayez pas percuté une autre voiture et provoqué des victimes innocentes, comme c’est souvent le cas.

– Je… ne me souviens de rien.

– L’alcool et le choc sans doute, mais je pense que ça va vous revenir. En attendant je vous ai mis sous analgésiques, pour calmer les douleurs post-traumatiques. Un petit cocktail maison, bien moins dangereux que l’alcool, mais qui va vous faire dormir comme un bébé. Allez, reposez-vous maintenant, je reviens vous voir demain matin.

– Je peux rester avec lui docteur, demande Cécile.

– Non, Madame, je suis désolé, mais il lui faut du repos. Revenez demain en début d’après-midi, et ne soyez pas inquiète, tout va bien. »

Le médecin la poussant déjà gentiment vers la porte de la chambre, Cécile m’adresse un léger sourire crispé avant de se retourner et de sortir.

Je me retrouve brusquement seul dans la pénombre de la chambre envahie par la nuit tombante. Je fulmine ! Est-il possible que j’aie bu au point d’avoir cet accident ? Si c’est le cas je suis vraiment trop con ! Il faut absolument que je me souvienne de ce qui s’est passé. Mais je me sens tellement fatigué… Sans doute le fameux cocktail dont vient de me parler le médecin.

Au fait, qui est-il pour me juger celui-là ? Je n’ai vraiment pas aimé son ton de reproche lorsqu’il m’a parlé. Quand bien même j’aurais trop bu, n’a-t-il jamais commis d’erreur ? Je suis furieux ! Aussi bien contre ce toubib moralisateur que contre moi-même. Je tente une fois de plus de me remémorer les causes exactes de mon accident, mais mes pensées s’embrouillent…

 

 

Je viens de me réveiller en transes. J’ai fait un cauchemar horrible, mais plus j’essaie de m’en souvenir et moins j’y parviens, comme si mon esprit s’y refusait. Pourtant une sensation bizarre subsiste maintenant que je suis réveillé, une sensation désagréable, dont je ne parviens pas à déterminer la raison exacte. La chambre est à peine éclairée par la veilleuse qui surplombe mon lit. Quelqu’un est venu fermer les stores pendant que je dormais, sans doute une infirmière ou une aide-soignante. J’ai mal à la tête, une douleur sourde et lancinante. J’ai aussi la sensation que quelque chose m’enserre le cou et m’empêche de bouger la tête. En y portant la main, je constate que c’est une minerve. Me l’a-t-on mise elle aussi pendant que je dormais, ou l’avais-je déjà à mon premier réveil ? Je ne m’en souviens pas, et ça m’agace. Pourquoi ai-je la fâcheuse tendance soudain de ne plus me souvenir de rien ? Quelle désagréable sensation que celle d’avoir le cerveau vide !

Je rumine encore un bon moment, essayant de rassembler mes idées sans y parvenir. Peu à peu, je me sens m’alanguir, je plonge dans cet état entre deux eaux, où l’on a l’impression de dormir tout en entendant tous les bruits qui nous entourent, où l’on se sent tellement bien…

Mais des images me reviennent, qui me donnent froid dans le dos : je vois une lumière vacillante s’approcher de moi dans le noir, puis un faisceau lumineux m’éblouit quelques instants avant de disparaître, me laissant aveugle le temps que mes pupilles s’habituent de nouveau à l’obscurité ; le noir n’est plus total maintenant, je vois des lueurs rougeâtres, des ombres qui dansent au loin, des jeux de lumières étranges, beaux même, mais dont j’ai l’impression d’être à l’origine. Oui, on dirait que c’est moi qui rayonne, que c’est de mon corps que se dégagent ces lumières rougeâtres et dansantes. Ça me rappelle le temps où j’étais grand reporter, quand je passais des nuits dehors, avec mes collaborateurs, dans des zones désertiques souvent brûlantes sous le soleil du jour, et tellement glaciales la nuit que nous devions faire des feux de camp pour nous réchauffer. Avant de nous endormir dans nos duvets épais, nous nous amusions à regarder les images dansantes des arbustes, des rochers ou autres aspérités du sol, produites par les flammes joyeuses.

Des flammes ! Voilà ce dont il s’agit. Des flammes tout près de moi, des flammes qui m’entourent, qui se rapprochent de moi, et dont le rayonnement de chaleur devient de plus en plus intense. Une épaisse fumée m’enveloppe maintenant, je ne vois plus rien et je suffoque. Je ne cesse de me répéter qu’il faut que je m’éloigne de là, que je vais périr brûlé sinon, mais je ne parviens pas à bouger. Je me sens peu à peu plonger dans l’inconscience, et j’ai brusquement l’impression que mon corps se met à bouger tout seul… puis c’est le trou noir.

J’ouvre grand les yeux. Ma respiration est haletante, et je sens de grosses gouttes de sueur couler sur mon visage. Cette fois pas de doute, je me souviens de ce que je viens de rêver, et j’en suis quasiment sûr, il s’agit des images de mon accident. Ou du moins de la fin de mon accident, au moment où ma voiture a pris feu. Car les flammes que j’ai vues ne pouvaient venir que d’elle. J’étais coincé à l’intérieur, sans doute à cause de la ceinture, mais j’ai finalement réussi à m’en sortir avant qu’il ne soit trop tard… à moins que ce soit quelqu’un qui m’en ait sorti, ça je ne sais pas encore. Je verrai plus tard, peut-être que d’autres images me reviendront maintenant. En tout cas le médecin avait raison, j’ai eu chaud, c’est le moins qu’on puisse dire.

Je m’efforce de remonter encore le temps, de me remémorer le moment où j’ai quitté la route. A force de concentration, j’y parviens enfin : je me revois en train de rouler sur la Route des Crêtes, entre La Ciotat et Cassis. Depuis que je l’ai découverte quelque temps plus tôt, j’aime prendre cette route sinueuse, de jour comme de nuit. Le jour parce que l’on surplombe, pratiquement tout du long, la mer Méditerranée, avec une vue plongeante tantôt sur La Ciotat, tantôt sur Cassis. La nuit, car ce sont les lumières de ces deux villes que l’on peut voir scintiller dans le noir, éclairant de leur halo jaunâtre les plages aménagées aux formes arrondies, au-delà desquelles la mer a pris une couleur d’encre.

Il fait nuit noire, mais malgré tout je profite de la puissance de ma dernière acquisition, une Mustang Shelby de 1967, payée grâce aux royalties perçues sur la vente de mon dernier essai littéraire, pour avaler les virages serrés à vive allure. J’ai toujours adoré les coupés sportifs américains, notamment des années soixante, avec leurs gros moteurs de huit cylindres développant plus de cinq cents chevaux, symboles d’une époque où l’on se moquait bien de la consommation d’essence. Produite en à peine plus de deux mille exemplaires, j’avais eu toutes les peines du monde à trouver cette Mustang d’origine, entièrement retapée par un spécialiste du genre en France. Une vraie merveille ! Hélas, il ne doit plus en rester grand-chose à l’heure qu’il est, et c’est avec un pincement au cœur que je revois la suite des images de mon accident.

Alors que je viens d’aborder la longue descente sur Cassis, un éclair violent m’éblouit. Instinctivement, je tente de me protéger les yeux de mon bras gauche et, cette lumière blanche d’une rare intensité ne cessant pas, m’interdisant de voir quoi que ce soit d’autre, je donne un grand coup de pied sur la pédale de frein. Je sens les roues bloquer, j’entends le crissement des pneus sur le bitume, et presque aussitôt un violent choc m’indique que j’ai percuté quelque chose. Puis, pendant une ou deux secondes interminables, le silence, comme si la voiture glissait dans l’air. Et soudain un nouveau choc, puis plus rien. J’ai sans nul doute perdu connaissance quand la voiture, après avoir décollé du sol au premier impact, est retombée violemment un instant plus tard.

Je m’interroge encore sur la signification de tous ces souvenirs quand la porte de la chambre s’ouvre. « Einstein » entre, suivi de Pianetti.

« Comment allez-vous ce matin Monsieur Foret ?

– Mieux il me semble.

– Parfait ! le commissaire Pianetti, qui se dit votre ami, voudrait des informations sur ce qui vous est arrivé, vous vous sentez la force de lui répondre ?

– Oui, bien sûr.

– La mémoire vous est revenue ?

– Un peu, oui.

– Bien, alors je vous laisse… soyez bref tout de même, Monsieur le commissaire.

– Entendu docteur », lui répond Philippe en se dirigeant vers moi.

Mon ami esquisse un sourire crispé tandis qu’il s’assied sur un fauteuil à ma gauche. Nos regards se croisent, et je sens que c’est au commissaire de police que je vais avoir affaire, et non à l’ami de longue date. Il prend une profonde inspiration avant d’entamer la discussion.

« Je dois avouer que tu as une sacrée veine de cocu ! Je me suis rendu sur les lieux de l’accident, et j’ai vu l’état de ta Mustang.

– Ma bonne étoile, sans doute.

– Tu ne crois pas si bien dire, car tu dois d’en être sorti vivant à un couple qui faisait du camping sauvage non loin de là. Ces deux jeunes ont été réveillés par le fracas de ta sortie de route. Le temps de s’habiller pour sortir de leur tente, ta voiture avait commencé à prendre feu. La lueur des flammes les a guidés vers toi, et ils ont eu tout juste le temps de te sortir et de t’éloigner avant que les flammes envahissent l’habitacle. Ce sont eux aussi qui, te voyant inconscient, ont alerté les pompiers.

– J’espère que tu as leurs coordonnées, il faudra que je les remercie de m’avoir sauvé la vie.

– Evidemment, j’ai les copies de leurs dépositions, tu te doutes bien.

– Oui, je te connais. Bon, que veux-tu savoir ?

– C’est vrai, j’oubliais que tu n’aimes guère tourner autour du pot.

– Exact.

– Que te rappelles-tu de ton accident ? »

Je relate à mon ami tout ce qui m’est revenu en mémoire. Ayant pour habitude d’observer la réaction des personnes auxquelles je m’adresse, je le vois sourciller à deux reprises : lorsque je lui parle de l’éclair aveuglant à l’origine de ma sortie de route, et lorsque je lui dis avoir vu des faisceaux, probablement des lampes torches, avant de voir les flammes m’entourer. Sans doute les personnes qui m’ont sauvé lui dis-je alors. Il ne me répond pas et, à la fin de mon récit, reste perplexe de longues secondes.

« Alors, Philippe, qu’en penses-tu ?

– Tout ce que tu viens de me dire confirme ce que je pensais déjà.

– C’est-à-dire ?

– Tu n’as pas été victime d’un accident, mais d’une tentative d’assassinat.

– … !

– Oui, j’en suis persuadé. Cet éclair qui t’a aveuglé, je suis presque sûr que ce sont des phares de longue portée très puissants, comme en utilisent certains routiers, notamment aux Etats-Unis. J’ai entendu parler une ou deux fois de cette pratique, utilisée surtout par la mafia, qui consiste à se servir d’une voiture, souvent un gros quatre-quatre équipé d’une rampe de plusieurs de ces phares, pour éblouir un conducteur, au moment où il aborde un virage pour l’envoyer dans le décor. Et ces lampes torches que tu as vues, ce sont celles de ces malfrats, venus terminer leur œuvre en mettant le feu à ta voiture. Ainsi pas de traces, et l’accident ne fait aucun doute. »

Un long frisson glacial parcourt mon épine dorsale. Je n’en reviens pas ! J’ouvre la bouche pour demander à Pianetti qui peut bien m’en vouloir au point de souhaiter me liquider de façon aussi brutale, quand il ajoute :

« Dis-moi, tu n’as pas pour habitude de boire au point d’avoir des bouteilles de Whisky dans ta voiture.

– Bien sûr que non !

– C’est bien ce qu’il me semblait. On a retrouvé deux bouteilles de « Jack Daniel’s » vides, l’une dans l’épave, la seconde sur le sol, à deux ou trois mètres, cassée, comme si elle avait été projetée hors de l’habitacle pendant l’accident. Et tes vêtements étaient imprégnés d’alcool.

– Je sais, le toubib m’en a fait le reproche hier soir, m’accusant de conduire ivre mort.

– Pourtant, avant de venir te voir, je suis allé récupérer les résultats de ton analyse de sang. Ton taux d’alcoolémie était juste en-dessous de la limite légale.

– Ouf ! Tant mieux.

– Tu peux voir les choses ainsi. Moi ce que j’en traduis, c’est que les gars qui sont venus avec les lampes torches ont vidé le contenu de ces bouteilles dans l’habitacle et sur toi, puis ont laissé les bouteilles vides, afin de faire croire à un accident dû à une forte consommation d’alcool. Ensuite ils ont mis le feu à ta voiture. Ainsi, vu ce qu’il serait resté de toi si tu n’en avais pas réchappé, ces preuves flagrantes auraient suffi à combler l’absence de tests sanguins.

– Arrête, ça me donne froid dans le dos ! Qui a bien pu faire ça ?

– J’ai mon idée là-dessus, mais avant je voudrais que tu plonges dans ta mémoire, et que tu me dises si tu te vois un ou des ennemis capables de vouloir te supprimer.

– … J’ai beau réfléchir, je n’en vois aucun.

– Même dans ton passé journalistique ?

– Non.

– Bien, alors il y a de grandes chances que mon intuition soit la bonne. Tu n’as pas oublié Jacques Langlois je suppose.

– Le « Furet » ?

– Lui-même. Il s’est échappé de prison la semaine dernière, lors d’un transfert. C’est un peu la raison pour laquelle je t’avais invité chez moi, avant-hier soir. Je voulais t’en parler, et puis je ne me suis pas senti le courage de raviver tes souvenirs. Même si tu ne m’en parles plus, je sais à quel point tu souffres encore de cette triste histoire.

– C’est vrai. Et tu penses que c’est lui qui… ?

– Oui, bien que je n’aie aucune preuve pour l’instant. Mais ça correspond bien à ses méthodes expéditives.

– Alors pourquoi ne pas m’avoir prévenu, au moins j’aurais été un peu plus sur mes gardes.

– Parce que je ne le pensais pas assez idiot pour faire parler de lui si vite, ni du reste qu’il s’attaquerait à toi à peine sorti. A sa place je me serais vite barré à l’étranger avant qu’il soit trop tard. Il fait l’objet maintenant d’un mandat d’arrêt international. S’il est encore sur le territoire, il va lui être beaucoup plus difficile, pour ne pas dire impossible, de le quitter désormais.

– En attendant, il a déjà réussi à s’évader. Comment a-t-il fait ?

– Grâce à des complicités extérieures, comme toujours dans ces cas-là. Le fourgon qui le transportait a été attaqué par un groupe armé, en plein jour. Les policiers n’ont rien pu faire, ils se sont retrouvés bloqués et mis en joue par des individus cagoulés et armés de Kalachnikovs avant d’avoir compris ce qui leur arrivait. Heureusement, aucun n’a cherché à jouer au héros. Ils se sont laissés désarmer et ont ouvert le fourgon pour laisser partir leur prisonnier.

– Comment se fait-il que je n’en ai pas entendu parler dans la presse ?

– Parce qu’en l’absence de témoins, nous avons préféré étouffer l’affaire. Il n’était pas question que la presse s’en mêle, tu sais à quel point ça peut entraver notre liberté de mouvement, et aider le fugitif.

– Oui, je sais. Et maintenant, que fait-on ?

– Toi tu te rétablis. En attendant, j’ai posté deux policiers en faction devant ta chambre, afin d’éviter tout risque d’une nouvelle tentative de meurtre à ton encontre.

– Merci, me voilà rassuré. Et ensuite, tu vas me faire protéger jusqu’à ce qu’on retrouve ce fou dangereux ?

– S’il le faut, oui !

– Eh bien, bel avenir en perspective !

– Je sais. Bon, je ne te fatigue pas plus. Je vais continuer à enquêter sur ce dossier. Toi, dors sur tes deux oreilles, on veille sur toi. »

Malgré le sourire qu’il m’adresse sur ces derniers propos, je demeure inquiet, et reste pensif bien après qu’il ait quitté ma chambre. Une fois le choc de la nouvelle passé, je réalise que j’ai oublié de poser à mon ami plusieurs questions importantes. Toutes ces questions se bousculent dans mon esprit, mais une notamment ne cesse de me hanter, car je n’y trouve pas de réponse évidente : pourquoi, dès son évasion, le Furet a-t-il cherché à m’assassiner ?

Bien que cela fasse plus de deux ans maintenant, je me rappelle parfaitement de ma première entrevue avec Jacques Langlois, alias le Furet, et de la discussion que nous avions eue alors. J’avais vu en lui le truand « ancienne génération », de ceux qui avaient un code d’honneur, qui n’avaient qu’une parole, mais qu’il ne fallait surtout pas essayer de berner si l’on tenait à la vie. J’avais donc respecté l’engagement que j’avais pris avec lui pour libérer Martine de la dette qu’elle avait envers lui. Tout s’était déroulé comme prévu le jour de « l’échange ». Je me souviens même, mot pour mot, de ce que m’avait dit le truand avant de me quitter ce jour-là, après avoir vérifié que la mallette que je venais de lui remettre contenait bien la somme exigée :

« Parfait, le compte est bon. C’est un plaisir de faire des affaires avec vous, Foret, vous êtes vraiment un homme de parole. C’est rare de nos jours. Je vous dis adieu, car je ne pense pas que nous aurons l’occasion de nous revoir… »

Non seulement rien, dans ses propos, ne me permet de croire qu’il soit revenu sur sa parole et ait subitement décidé de m’éliminer, mais en plus, s’il en avait eu l’intention dès le début de notre arrangement, il aurait pu le faire soit ce jour-là, aussitôt l’argent récupéré, soit dans les jours, les semaines, les mois qui ont suivi, avant son arrestation.

Il y a donc de fortes chances pour que ce changement brusque d’attitude à mon égard soit lié à son arrestation. Philippe m’avait expliqué, peu de temps après ma sortie du coma dans lequel j’étais resté plongé dix-huit jours, qu’il avait pu arrêter Langlois grâce à une forte somme d’argent en espèces retrouvée chez un truand à sa solde. Les billets provenaient de la mallette que je lui avais remise. Pianetti, en excellent flic, sachant que j’allais procéder à cette transaction, avait pris soin de demander à ma banque de relever tous les numéros de série de ces billets sans m’en avertir. Et le Furet avait eu la mauvaise idée d’utiliser cet argent pour payer le truand pour le meurtre de mon ami d’enfance, François, fils de Ginette Pelletier.

Bon sang, les billets ! Comment n’y avais-je pensé plus tôt ? Je me souviens maintenant de ce que Pianetti m’avait répondu, quand je lui avais demandé pourquoi Langlois avait éclaté de rire lorsqu’il avait appris que c’était à cause de ces billets qu’il avait pu être coincé :

« Parce qu’il a immédiatement compris ce que cela signifiait : Martine étant étroitement surveillée, tu étais le seul à pouvoir nous renseigner à propos de cette transaction. Et lui qui s’était toujours méfié de tout le monde, venait de comprendre qu’il s’était trompé sur toute la ligne en croyant que, dans cette affaire, tu étais trop mouillé pour le trahir. »

Ce détail m’avait totalement échappé jusque là. J’avais été tellement affecté par la mort de Martine que j’en avais oublié tout le reste de l’histoire, et notamment qu’aux yeux de Langlois, j’étais devenu le traître qui avait permis son arrestation. Voilà pourquoi il venait de tenter de m’éliminer. Et Philippe avait raison d’assurer ma protection : sachant maintenant que ses sbires avaient échoué, le Furet n’aurait de cesse de me poursuivre jusqu’à l’aboutissement de sa vengeance. Je suis même surpris qu’il n’ait pas essayé avant, en commanditant mon assassinat depuis sa cellule. Il avait forcément gardé des contacts à l’extérieur, qu’il aurait pu utiliser contre moi. La preuve en est qu’il vient de s’en servir pour réaliser son évasion. A moins qu’il ait préféré montrer à ses acolytes, aussitôt évadé de prison, qu’il était encore un caïd, capable d’éliminer celui qui l’a fait tomber plutôt que de chercher à fuir tout de suite à l’étranger pour échapper à la justice.