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Indigo

De
216 pages

Carnac, Brocéliande, des corps retrouvés, des objets et livres anciens, que de mystères se mêlent à une sombre réalité. Quel secret se cache derrière les murs d’un centre médicalisé ? Une fois de plus, l’inspecteur Antoine Bourgnon va toucher la noirceur de l’âme humaine en compagnie de sa fidèle équipe. Arrivera-t-il, cette fois, à dénouer cette toile d’araignée ?


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-24356-8

 

© Edilivre, 2016

Autres publications de l’auteure

Vous retrouverez les enquêtes de l’inspecteur Bourgnon dans :

  • ROUGE éditions Edilivre. Décembre 2013.

  • BLANC éditions Edilivre. Juillet 2014.

  • BLEU éditions Edilivre. Avril 2015

  • NOIR éditions Edilivre. Mars 2016

  • Hashimoto, mon amour éditions les Ateliers de Grandhoux.

  • Carla éditions Félicia-France Doumeyranc.

  • Les secrets de Carla éditions Félicia-France Doumeyranc.

  • Les Confidences de Carla éditions Félicia-France Doumeyranc.

Chapitre 1
La forêt de Brocéliande

Claire Montdois, diplomée en histoire médiévale, expédia son dernier mail avec agacement.

Pénibles ces personnes qui voulaient tout immédiatement. Elle travaillait depuis quelques années à l’Institut de recherche et d’histoire des textes, Centre Félix-Grat à Paris. Sa cadette Emma, spécialiste des livres celtiques l’avait convaincue de prendre quelques congés pour s’évader en Bretagne. Le moment n’était pas idéal mais Claire n’arrivait pas à refuser quoi que ce soit à sa sœur. Elle s’en sentait responsable. Un tragique accident avait emporté les parents d’Emma, deux chercheurs de renommée mondiale, lorsque la fillette n’avait que deux ans. Sa mère, une cousine éloignée, avait accepté de prendre la petite orpheline. Claire fut ravie d’une petite sœur dans sa vie.

Aujourd’hui, adultes, elles habitaient ensemble, travaillaient au même endroit et fréquentaient le même groupe d’amis, un arrangement qui leur convenait pleinement.

Emma, fascinée par la littérature ancienne, en particulier par les vieux contes ésotériques et leurs origines, était euphorique à l’idée d’arpenter cette forêt mythique. Elle imaginait les chevaliers de la Table Ronde chevauchant entre les arbres, espérant entrevoir les fantômes de Merlin et de la fée Viviane au détour d’un chemin. Elle gardait cette âme d’enfants qui amusait sa sœur beaucoup plus rationnelle. Elles avaient loué une chambre d’hôtes à l’entrée de la forêt et passèrent leurs premiers jours, allongées sur des chaises longues afin de récupérer d’un hiver difficile, tout en cherchant à définir l’endroit hypothétique où pourrait se trouver le fameux Saint Graal. Elles savaient toutes deux que ce n’était qu’une chimère mais faire semblant d’y croire mettait un peu de piment dans leurs vacances. Au troisième jour, la bruine bretonne fit son apparition et les jeunes femmes durent ranger leurs fauteuils. Un peu de marche ne leur ferait pas de mal, ce fut donc chaussées de bottes qu’elles choisirent de commencer leur excursion en direction de la Fontaine de Barenton, proche du village de Folle Pensée. Claire ayant un sens inné d’orientation, trouva la source sans difficulté. Tout excitée, elle montra à sa sœur la pierre plate ressemblant à un couvercle que l’on surnommait dans la région « le Perron de Merlin ».

– Regarde ces bulles qui se forment par intermittence à la surface de l’eau, c’est unique. J’ai lu dans le guide que c’était la présence d’un gaz, le méthane qui offrait cette illusion féerique. Touche cette eau.

– Elle est glacée, répondit Emma en retirant rapidement sa main.

– Été comme hiver, elle coule avec constance à une température de 10°C. Cela tient presque de la magie, répliqua Claire en éclatant de rire. Allez ! Fais un vœu.

– Pourquoi ?

– C’est une coutume locale. Si tu fais un vœu et si instantanément la fontaine fait des bulles, ton vœu se réalisera.

– Eh bien, je souhaite que nous fassions une découverte fantastique.

Les deux femmes fermèrent les yeux et lorsqu’elles les ouvrirent, l’eau semblait bouillonner.

– Génial, enchaîna Emma. Je sens qu’il va nous arriver quelque chose d’extraordinaire.

– Il est déjà 14 heures et la seule bonne chose dont j’ai envie, c’est mon sandwich au poulet.

Les jeunes femmes partagèrent leur repas puis, repues, fermèrent les yeux. Soudain, Claire appuyée sur un gros chêne, s’exclama :

– J’adore vraiment cet endroit et ces vacances. Je n’en pouvais plus de l’air vicié parisien.

– Et surtout tu ne supportais plus Charles-Émile.

– Ne m’en parle pas de celui-là ! Il a beau être le directeur et diriger tout le service, je ne supporte plus son haleine de hyène. Franchement, pourquoi certaines personnes ont-elles ce besoin de s’approcher au ras de nos lèvres lorsqu’elles parlent ?

Emma sourit. Sa sœur n’avait pas conscience de son charme et attirait de nombreux hommes en quête d’aventures. Dans sa discipline, les chercheurs étaient rarement de jolies blondes.

– Je suis même étonnée qu’il t’ait accordé des congés.

– Je ne lui ai pas demandé. Je les ai posés et fait signer par la DRH. Il sera furieux mais je m’en moque complètement. Au lieu de me tourner autour, il ferait mieux de s’occuper de sa femme. Franchement, tu as vu son âge ?

Emma éclata de rire. Effectivement, Charles-Émile n’avait rien d’un Don Juan et pour lui, l’âge de la retraite allait bientôt sonner. Sentant quelques gouttes de pluie revenir à l’assaut, elle se leva.

– Nous avons moins de deux heures de marche pour rentrer. Si nous ne nous bougeons pas maintenant, nous allons passer la nuit ici. On repasse par Folle Pensée ?

Même si la promenade était toujours aussi agréable qu’à l’aller, les pas commençaient à peser aux citadines et Claire rata une bifurcation. Les deux sœurs s’enfoncèrent plus profondément dans la forêt.

– Active le GPS, suggéra Emma. Je crois que nous nous sommes égarées.

C’était sans oublier que dans ces coins retirés, le modernisme n’avait pas sa place.

– Bon, je crois que nous sommes contraintes d’y aller de notre flair. Ce n’est pas gagné. Je n’arrive même pas à nous localiser sur cette carte.

Une brume légère commençait à tomber, troublant Emma, de nature angoissée.

– Je ne le sens vraiment pas, Claire. J’ai la trouille. Nous marchons depuis déjà trois heures et la luminosité s’amenuise. Nous sommes complètement perdues. Cette forêt est pourtant répertoriée dans les guides touristiques et nous ne croisons même pas un pèquenot.

– Calme-toi. Tous les chemins mènent à Rome. Si nous ne quittons pas notre trajectoire, nous allons bien finir par atteindre une route. Regarde sur ce plan, la route principale est au Sud et nous n’en sommes pas si loin à vol d’oiseau.

Emma ne répondit rien, résignée. Petite, elle avait toujours été une enfant peureuse, craintive à l’opposé de sa sœur toujours prête à faire les quatre cents coups. Leur mère l’avait considérée comme la plus sage des deux alors qu’elle ne rêvait que d’une chose être aussi téméraire que son aînée. Quelle chance elle avait eu d’avoir été acceptée et surtout aimée par cette femme. Elle avait eu une enfance heureuse et ne gardait aucun souvenir de sa vraie maman ni de l’accident. Elle se demandait souvent par quel miracle, elle en était sortie indemne alors qu’on avait retrouvé les corps de ses parents carbonisés.

Soudain, dans le lointain, elle perçut comme un bruit de voiture.

– Claire, tu entends ? Cela vient de ta gauche ?

Emma, ragaillardie par la perspective de voir le bout du tunnel, se mit à courir vers l’écho. Essoufflée, elle arriva dans une immense clairière. Un rayon de lumière transperça les feuillages éblouissant la jeune femme qui ferma instinctivement les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, une image floue se dessina. Elle n’arrivait pas à croire ce qu’elle voyait et pour la première fois de sa vie osa s’approcher malgré la crainte qui lui vrillait l’estomac. Plus elle avançait, plus l’image se faisait nette, accentuant l’horreur de la situation. Quand elle sut que ce n’était pas une illusion, elle se mît à hurler sans pouvoir s’arrêter.

Claire venait de rejoindre sa sœur. Le spectacle la figea sur place. Elle la prit dans ses bras comme lorsqu’elles étaient petites pour la protéger de cette vision irréelle, insoutenable. Un jeune homme était allongé nu, en chien de fusil, comme endormi.

– Ta lampe torche, murmura Emma d’une voix tremblante.

Claire la sortit et balaya d’un faisceau de lumière la scène. Elle avala sa salive avec difficulté.

– Il dort ? Chuchota Emma.

Rien n’indiquait un acte de violence.

– Malheureusement la couleur des lèvres ne trompe pas. Elles sont bleues. Il faut prévenir les gendarmes.

– Va chercher des secours, répliqua Emma d’une voix ferme. Je ne peux pas le laisser ainsi tout seul. Je te promets de ne pas paniquer et d’attendre sagement que tu reviennes. Je veille sur lui.

Emma semblait en état second, les yeux rivés sur cette scène sans couleur, ce gosse, tellement paisible que l’on aurait dit un tableau d’un autre siècle, un tableau macabre, mais un tableau. Un téléphone était posé juste à ses côtés. Machinalement, elle le prit. Pas de réseau mais une série de photos montrant le gamin avec ses amis, sa famille. Sur l’une d’elles il posait avec une infirmière devant un centre hospitalier. Instinctivement, elle fit défiler les messages. Le nom du destinataire s’afficha en haut « Pierre-Alexandre de Birencourt ». Emma se mordit machinalement les lèvres. Ce nom lui disait quelque chose. Impossible de se souvenir mais une chose était sûre, ce n’était pas un vulgaire SDF local.

En tous cas, faute de Saint Graal, elles avaient touché le jackpot en découvrant un cadavre.

Comme elle regrettait d’avoir écouté sa sœur et d’avoir formulé ce maudit vœux. Un mort, ce n’était pas ce qui était prévu comme évènement extraordinaire !

Chapitre 2
Paris

Au troisième étage du 36 Quai des Orfèvres, une vingtaine d’hommes s’affairaient. Depuis six mois, le service était de nouveau dirigé par l’inspecteur Antoine Bourgnon qui avait officiellement récupéré ses entrées à la DRPJ. Ce matin, il se tenait debout, les cheveux ébouriffés, les traits tirés devant une grande table où étaient posées des cartographies, un véritable casse-tête pour un homme n’ayant pas été formé à analyser des données aussi précises. Un expert était pourtant passé la veille pour lui expliquer en détails l’importance « des distorsions cartographiques ». Comme toute personne dotée de savoir, ce type n’avait pas pu utiliser des mots simples. Antoine avait vite décroché et se retrouvait ce matin face à un gros problème, où se trouvaient ces fichues distorsions ? Il se passa la main sur le visage, agacé, épuisé. Depuis son retour à la PJ, il enchaînait enquêtes sur enquêtes n’arrivant à souffler qu’un week-end sur quatre. Heureusement qu’il avait eu l’idée de génie de trouver un poste d’assistante au 36 pour Adelyse. Il avait maintenant une femme épanouie et surtout une paix royale. Pourquoi n’y avait-il pas pensé plus tôt au lieu de mettre son couple en péril ? Son seul regret, ne plus avoir le temps de voir grandir son fils Carl qui venait de fêter ses quatre ans, parlait comme un grand et voulait évidemment devenir policier « comme papa ». Le cœur d’Antoine débordait d’amour lorsqu’il le regardait. Il n’avait jamais pensé pouvoir un jour aimer autant.

À cinquante-six ans, il n’avait pourtant plus la même énergie que d’antan et les nuits sans sommeil comptaient double. Tiens, même sa vision le lâchait, le contraignant à porter des lunettes, chose qu’il détestait. Par réflexe, il les remontait sur le haut de son crâne plus souvent que nécessaire. Entre deux coups d’œil sur ses cartes, il observait son équipe avec un soupir de satisfaction. Il avait hésité avant de reprendre la tête de la Brigade Criminelle. L’enquête menée aux côtés de L’EISAT avait laissé des traces qui s’effaçaient avec difficulté. Certaines nuits, Adelyse se réveillait en sueur, l’air hagard. Elle ne parlait jamais de ce qui s’était passé ni de Louis Buisan, ce psychopathe rêvant d’immortalité. L’inspecteur Bourgnon en avait toujours, un an après, la chair de poule. Il avait laissé cet homme s’échapper non sans amertume, n’ayant guère eu de choix. C’était Buisan ou sa femme. Il avait beau être flic, sacrifier Adelyse n’avait pas été une option envisageable. Depuis ce jour, une grosse ride s’était dessinée sur son front, signe d’une grande contrariété qui ne prendrait fin qu’avec la mort de ce criminel. Son collègue et ami, Karim El Bouma lui donna une petite tape sur l’épaule.

– Allez vieux, on se prend une pause et on descend au bistrot ? Tu as une sale tête et besoin d’un bon remontant.

Antoine ne se le fit pas dire deux fois et attrapa sa veste. Les deux hommes avaient leurs habitudes au café l’Alibi, non loin du 36, un endroit sympathique où plusieurs films policiers avaient déjà été tournés. Karim se dirigea directement vers un des canapés confortables qu’il savait officieusement réservés à l’équipe. La lumière tamisée était reposante. L’endroit n’ouvrait pas dans la journée sauf pour les flics de la PJ.

– Fichue semaine, murmura Antoine après s’être installé.

– Comme tu dis ! Regarde cette pluie. Qui parierait que nous sommes en plein mois de Juin. Tu pars cet été ?

Son ami haussa les épaules.

– J’espère prendre quelques jours. J’ai besoin de courir sur la plage avec Carl, de passer du temps avec Adelyse. J’ai l’impression de me retrouver comme l’an dernier, un pauvre type obnubilé par son besoin de trouver un coupable et j’en oublie qu’il y a une vie à côté.

– On est tous ainsi ! Hum, délicieuse cette bière ! On en est où sur l’affaire ? Le meurtre du journaliste de TF1 ?

– Tout est bouclé. J’ai mis à jour le compte rendu ce matin. Par contre, je me suis vu confier une nouvelle affaire hier soir qui ne cesse de me tourner dans la tête. Le style d’enquête que je ne sens pas du tout et qui va nous pomper jusqu’à la moelle. J’ai convoqué toute l’équipe pour seize heures.

– Ne m’en dis pas plus ! Je ne suis pas pressé de vendre mon âme au diable, savourons juste cette blonde jusqu’au bout.

L’instant de plaisir dura quelques minutes puis la vibration du portable d’Antoine mit fin au silence. Un regard rapide au message affiché fit grimacer l’inspecteur Bourgnon.

– L’affaire se corse. Un nouveau meurtre. On remonte au 36.

L’inspecteur Bourgnon n’avait pas fini de pousser la porte qu’il comprit que le grand patron avait avancé l’heure de la grand-messe ce qui ne présageait rien de bon. Un brouhaha se faisait entendre tel un essaim d’abeilles. Daniel Merisier se tenait au centre, du haut de son mètre quatre-vingt-dix pour ses cents kilos. Originaire d’Aix en Provence, il avait gardé malgré son demi-siècle passé à la capitale un accent chantant et une voix tonifiante. À quelques mois de la retraite, il ne quittait qu’exceptionnellement son bureau surtout depuis qu’il avait accepté la ravissante madame Bourgnon comme assistante. Le spectacle quotidien de cette blonde au regard diabolique lui aurait presque donné envie de renoncer à sa retraite. Voyant Antoine et son acolyte arriver, il imposa le silence d’un geste ferme.

– Si je vous ai tous réunis, c’est que l’affaire est grave.

Se tournant vers Gilles, un inspecteur chevronné d’une quarantaine d’années.

– Vous vous souvenez, inspecteur, de la gosse retrouvée il y a huit mois en forêt de Fontainebleau ? Nous avions du classer le dossier faute d’indices et dieu sait que je déteste laisser un meurtrier d’enfants courir. Vous n’étiez pas encore revenu de votre année sabbatique, continua-t-il, en s’adressant directement à Antoine. Je vous explique. Un groupe de randonneurs découvrit dans une petite clairière sur les coups de dix-huit heures le corps d’une gamine de huit ans.

– Que faisait, une fillette de cet âge, seule dans les bois ? coupa Antoine.

– Bonne question ! C’était le soir d’Halloween. Les parents, habitant à proximité, avaient organisé une petite fête avec les copines de la môme. Pour les laisser jouer, ils s’étaient retirés au sous-sol où au passage, ils possédaient un home cinéma dernier cri. Ils ne se sont inquiétés qu’à la fin de leur film vers 17h30. Les amies de la victime, sous le choc, furent incapables de situer l’heure de la disparition d’Anna, c’était son nom. Fut-elle enlevée puis transportée dans la clairière de la Béourdière ou eut-elle simplement envie d’aller à la recherche des bonbons déposés par l’Office du Tourisme dans cette forêt ? Nul ne le saura jamais.

Un silence monacal envahit la pièce. Ce fut Gilles qui continua.

– J’étais responsable de l’affaire avec deux collègues de la Crim de Fontainebleau. Ce fut un cauchemar. La gamine était une jolie petite blonde de huit ans déguisée en Petit Chaperon rouge. On l’a retrouvée allongée en foetus comme si elle dormait, les mains jointes. Aucune trace apparente de violences sexuelles. Cause de la mort ? Inconnue.

Antoine, soudain, percuta.

– Les cartes livrées hier sont liées à cet ancien meurtre ?

– Je vous les ai faits parvenir pour vous familiariser avec ce système de repérage, répondit Merisier.

– Eh bien, c’est raté ! Je n’ai strictement rien compris. J’ai toujours été nul en course d’orientation lorsque j’étais scout.

– Tu as été scout, toi ? Chuchota Karim hilare.

– Il va falloir vous y mettre Antoine parce que vous allez partir avec deux de vos collègues en Bretagne. La forêt de Brocéliande est un vrai labyrinthe.

– Je sentais que ce n’était pas pour prendre l’air marin, grogna Karim qui savait déjà qu’il allait être de la partie.

– Effectivement, inspecteur El Bouma. Depuis deux mois, la DRPJ a répertorié deux autres meurtres identiques sans aucune piste. Hier matin, un nouveau corps a été trouvé près de Paimpont, celui du fils de Pierre de Birencourt, le grand PDG d’Antraxium Industrie. Les politiques me sont tombés dessus à l’aube. Ils veulent des résultats et surtout que l’affaire ne filtre pas. Antoine, sur le pont et vite. Vous prenez El Bouma et un autre inspecteur.

Bourgnon rencontra le regard gris acier de Gilles Legardon. Il fit un signe de tête en direction de son collègue.

– Je pense que Legardon sera parfait. Il a déjà flairé les prémices de cette affaire et la moindre similitude lui sautera aux yeux. Si tu es d’accord bien sûr, dit-il en s’adressant à son collègue.

– Tope-là, l’ami. Plutôt deux fois qu’une.

– Putain, pas lui, grommela Karim.

– Je vous laisse, mon cher Antoine, termina le commissaire Merisier, allez faire vos adieux à votre charmante épouse dont je prendrai grand soin pendant votre absence. Je vous laisse mon bureau quelques minutes.

Sans prêter attention au regard furibond de son coéquipier, Antoine se dirigea vers la grande pièce vitrée. Adelyse se tenait sagement derrière un ordinateur, les cheveux remontés en chignon. Elle était si concentrée qu’elle n’entendit pas son mari arriver. Il déposa un léger baiser dans son cou qui la fit frissonner.

– Ben voyons, faisant mine d’être courroucé, tu te laisses embrasser par le premier venu ?

– Je savais bien que c’était toi. Qui d’autre a cette odeur de fauve mélangée à un parfum douceâtre de savon et de crème de bébé ? C’est pour l’affaire de la gamine ?

– Tu es au courant ?

– Tu me connais, j’aime fouiner partout. J’ai vu le dossier sur le bureau de Daniel. C’est terrible. Tu te rends compte si c’était Carl ?

– C’est pour cela que je dois partir enquêter. Il y a eu plusieurs autres victimes.

– Ne t’inquiète pas pour moi. Daniel est aux petits soins.

– Qu’est-ce que tu m’agaces à l’appeler par son petit nom. C’est tout de même mon patron.

– Tu ne serais pas un peu jaloux, mon amour ? Ne t’inquiète pas, il est bien trop vieux !

– Trop vieux, trop vieux, marmonna Antoine dans sa barbe.

Il ne pouvait s’enlever de l’esprit que c’étaient tous ces « trop vieux » qui avaient fait flancher le cœur de sa femme. Il respira un grand coup puis éclata de rire, tout en embrassant Adelyse avec fougue.

– Je te confie Carl. Prends soin de mon petit bonhomme. Je t’aime.

Adelyse lui tendit une enveloppe.

– Daniel m’a demandé de te remettre ces clichés. Ce sont les autres victimes, à ne regarder que dans le train. Ah oui, tu devras aussi contacter sur place Marc Lelendou. Vous vous connaissez, il me semble ?

L’inspecteur Bourgnon quitta le 36 le sourire aux lèvres. S’éloigner de la région parisienne allait peut-être l’aider à chasser le fantôme de Buisan. Rien de tel qu’une affaire bien tordue pour lui donner le moral !

Chapitre 3
1941-1944

Pietriech venait juste de fêter ses treize ans en 1941 même si fêter était un bien grand mot. Il n’avait même pas eu de gâteau. Sa mère était morte à sa naissance le laissant seul avec son père, un monsieur très important, très dur aussi. Son père était gardien en chef dans un grand centre pénitencier. Pietriech se retrouvait cloîtré dans une maison jouxtant le camp et s’ennuyait. Il n’allait pas à l’école et ne voyait aucun copain de son âge. Son père refusait qu’il sorte, prétextant que c’était trop dangereux. Pourtant il lui arrivait d’aller en douce se promener le long des grillages. Il y avait plein d’enfants qui traînaient de l’autre côté. Pietriech ne comprenait pas pourquoi ils étaient là. Son paternel ne voulait pas répondre à ses questions. Il enviait ces enfants qui le regardaient avec leurs grands yeux noirs, habillés de drôles de vêtements rayés comme des pyjamas. La plupart ne parlaient pas Allemands et Pietriech se sentait de trop. Il réussit pourtant à communiquer avec l’un d’eux, David qui venait de Varsovie et s’exprimait parfaitement bien. Il lui expliqua qu’on les avait emmenés de force dans cet endroit. Pietriech écoutait sans bien comprendre. Il aimait bien David. Il avait un beau sourire. Il lui avait offert, par un des trous de la clôture, une voiture qu’il avait fabriquée avec des morceaux de bois. Pietriech ne recevait jamais de cadeaux et ce geste le toucha. Pourtant un jour, David disparut. Pour la première fois de sa vie, il se sentit vide.

Ce fut en 1942, que son père lui présenta un de ses amis, monsieur Carl, qui souhaitait le prendre comme apprenti. Le jeune garçon en avait assez de ces journées mortelles et accepta cette opportunité avec plaisir. Son travail consistait à noter sur un cahier tout ce qu’il pouvait voir. Pietriech savait qu’il avait été choisi pour sa belle écriture. Carl Clauberg lui expliqua qu’il allait devoir assister à des scènes difficiles, mais qu’ayant l’âge d’être un homme, il avait toute confiance en lui. Rien ne pouvait faire plus plaisir au garçon qui bomba le torse. C’était bien la première fois qu’une personne croyait en lui. Clauberg lui parla d’avancées scientifiques, de grandes choses pour l’avenir de l’humanité. Pietriech ne comprenait qu’une chose, son père était heureux. Lui qui ne l’avait jamais regardé autrement que comme un fardeau voilà qu’il se rendait compte de son existence.

La grande porte d’entrée du camp l’avait toujours fasciné et pour la première fois depuis son arrivée, il fut invité à la franchir. Il se sentit soudain important. Cet endroit lui avait toujours fait peur tout en l’attirant comme un aimant. Pourquoi une telle sécurité pour un simple camp de prisonniers ?

Dès les premiers pas à l’intérieur, l’angoisse le saisit à la gorge. Il entendit une musique bizarre qui résonnait et aperçut un orchestre qui jouait. Il demanda à son guide la raison. Ce dernier lui expliqua que le tempo était destinée à faire marcher les déportés au pas afin de pouvoir les compter plus vite. Tout était gris, sombre, sale. Ils traversèrent un espace où ils croisèrent quelques détenus en tenue rayée comme David, le crâne rasé, l’air hagard. Pietriech vit un homme nu à genoux sur le sol. Un goût de vomi envahit sa bouche et il respira par petits coups pour ne pas s’évanouir. L’odeur était immonde, mais il ne devait pas s’effondrer sinon son père ne le supporterait pas. Il avait besoin de sentir de nouveau son regard plein d’orgueil. Il avait besoin d’être enfin aimé.

Ils entrèrent dans un bâtiment et croisèrent un grand homme maigre. Carl le présenta comme son mentor, le docteur Mengele. Pietriech comprit à leurs regards que les deux hommes travaillaient ensemble sur des projets palpitants et secrets, car ils chuchotaient. Clauberg semblait avoir oublié le jeune homme puis, se rappelant sa présence, il lui ordonna d’être présent le lendemain à dix heures et disparut sans un mot. Pietriech n’était pas très courageux et sentit son ventre gargouiller de peur. Tous ces baraquements, toute cette puanteur, mais que se passait-il ici ? Son père ne lui en parlait jamais. Il se dépêcha, presque en courant, de rentrer chez lui.

Les jours suivants, il retrouva Carl dans une sorte d’entrepôt transformé en clinique. Il lui expliqua d’une voix monotone qu’il fallait transcrire tout ce qui se passait sans chercher à comprendre, que l’expérimentation portait sur les prisonniers du bloc10 et que tout devait rester confidentiel. Pietriech se hasarda à demander si les sujets étaient consentants. Le médecin éclata de rire sans répondre. Les journées passèrent très vite. Pietriech remplissait page sur page en assistant Clauberg ou Mengele. Il regardait, observait sans poser de questions. Il sympathisait avec des enfants dont s’occupait Mengele, c’était souvent des jumeaux, il y en avait plein. Il avait l’impression de se faire des amis même s’il n’en retrouvait pas certains le lendemain. Tous le regardaient avec une lueur de crainte dans le regard et il commençait à aimer cela. La curiosité l’emporta vite sur le côté morbide. Il écoutait les hommes discuter de leurs projets, convaincus de détenir le secret de l’avenir, la création d’une race idéale. Un soir pourtant, son stylo trembla en notant la dernière expérience. Une petite fille née dans un des baraquements venait de mourir. Mengele lui avait administré depuis des jours un liquide de son invention pour tenter de faire changer la couleur de ses yeux en bleu. Pietriech sentait au fond de lui que ce qui se faisait dans ces laboratoires était mal et pourtant il restait de plus en plus fasciné. Il savait que le lendemain, il reviendrait. C’était comme une drogue, un véritable besoin.

Il assista aux pires horreurs durant plus de trois ans. À dix-sept ans, il connaissait tout sur ces médecins de la mort, assistant aux plus abominables expérimentations orchestrée par Clauberg, comme celle où il introduisit des cochons d’Inde vivants dans le ventre d’une pauvre femme pour tester son seuil de résistance. Comme immunisé, il ne ressentait plus ni dégoût ni culpabilité. Ce que l’histoire ne retiendra certainement pas ce sont les différentes recherches psychanalytiques qu’on lui confia, à lui personnellement sur des prisonnières juives, afin d’analyser leur seuil de douleur, leur capacité de dépasser « la pensée ». Il devint un expert à tel point qu’on le surnomma, lui, le fils du gardien, « le psychiatre d’Auschwitz ». Si vous aviez vu à quel point son père était fier.

Chapitre 4
Paris

Adelyse regardait, avec un sourire niais, la silhouette de son mari s’éloigner. Elle était heureuse pour lui, sachant à quel point il aimait être sur le terrain et cette enquête la fascinait. Depuis qu’elle travaillait aux côtés de Daniel Merisier, sa vie avait complètement changé. Fini le rôle de mère au foyer. Elle existait enfin ! Elle avait adoré enquêter sur l’affaire Louis Buisan même si elle l’avait fait en douce mais cette poussée d’adrénaline avait été aussi jouissive que de s’envoyer en l’air. Le dénouement avait été moins orgasmique et elle faisait des cauchemars récurrents. Mais qui pouvait comprendre ce qu’elle avait vécu ? Antoine l’avait envoyée consulter un psychiatre bien plus intéressé par ses gambettes que par une éventuelle thérapie. Il lui avait juste parlé du fameux Syndrome de Stockholm, ce lien étrange qui relie le bourreau à sa victime. Elle avait été séquestrée par un monstre pourtant ce contact avait été unique. Elle ne saurait l’expliquer mais ce visage défiguré, rongé par les plaies, l’avait répugnée pour ensuite se trouver reléguer au-delà d’une simple apparence. Elle s’était fondue dans son regard bleu océan et y avait lu une telle reconnaissance, un tel amour qu’elle en était encore toute retournée. Un monstre pouvait-il véhiculer de tels sentiments ? Elle se récitait en boucle ses dernières paroles : « Peut-être un jour nos lèvres se toucheront de nouveau. » Antoine voulait sa mort mais elle, cette idée lui déplaisait. Elle ne pouvait s’empêcher de se demander si cette sève de séquoia avait été efficace, si Louis avait retrouvé figure humaine, s’il était enfin tombé amoureux. Son mari considérait cet homme comme un psychopathe mais où se trouvait la frontière entre le bien et le mal ? Qui pouvait comprendre un tel homme, rejeté de tous, n’ayant jamais goûté à la caresse d’une femme ?

Toute à ses pensées, Adelyse faisait machinalement défiler les clichés des quatre victimes sur son ordinateur...