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Kaleïdonoir

De
230 pages

Petit polar à l'ancienne, sans hémoglobine, sans tueur psychopathe, sans police scientifique, Kaleïdonoir raconte les destins croisés de Francis, Thomas, Anne et Denis. Paumés, ils vont tenter de s'allier pour changer le cours de leur vie. Policier, il va tout essayer pour les arrêter... ou bien pour les sauver ? Il ne le sait pas vraiment lui-même. Et en même temps, ils vont essayer de conjuguer le verbe aimer au passé, au présent et ils l'espèrent au futur. Suivez-les pendant ces quatre ou cinq jours intenses qui vont tout bouleverser, pour le meilleur ou pour le pire ? Pour le savoir, il suffit de persévérer jusqu'au mot FIN.


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Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-19063-3

 

© Edilivre, 2017

Chapitre 1
La rencontre

Dans le bar

Il est onze heures du soir, Francis est seul : à cette heure-là Paris est désert. Tout se bouscule dans sa tête, sous son crâne : Ibra, son idole, a encore fait un match du tonnerre. Le P S G a gagné 3 : 1, sans problème, 2 buts de zlatan. Comme toujours Francis est heureux, le foot, c’est à peu près le seul truc qui arrive à remuer quelque chose dans sa petite carcasse de loubard. Tout le fric qu’il arrive à ramasser sert à acheter les places… Pour tout le reste, il arrive toujours à se débrouiller. Et chic, une boîte de conserve qui traîne, petit jonglage, aile de pigeon et tir fulgurant de 25 mètres en plein… Dans la vitre d’une bagnole… Et merde !!!

La sirène d’alarme se met à beugler…

« Ah ces bourges avec leurs systèmes de protection à la con… »

Il est temps de piquer un petit sprint à la Zlatan… Direction le bistrot à jojo, par chance il ne niche pas trop loin…

Francis hésite à la porte du boui-boui. Il a vraiment l’impression de rentrer dans un sauna : le brouillard le plus complet. À l’intérieur, Jojo domine le bar de sa stature imposante : il sait se faire respecter, heureusement d’ailleurs car, à cette heure, rester ouvert en banlieue, ça tient de l’exploit.

Francis rejoint ses “potes”, ils sont trois à une table : Bob, Sam et Jimmy, les années 60, ça vous marque. Surtout si on ne les a pas connues. Le cuir est de rigueur, chourave bien sûr, au prix où sont les fringues. Jeannot, c’est le nom de guerre de Francis, allez savoir pourquoi, s’assoie à la cow-boy, le menton posé sur le dossier de la chaise…

« Et Jeannot, le match, du tonnerre, non ?

– Oui, super, mais où étiez-vous à la sortie, j’ai perdu toute la bande…

– Forcément, toi, après le match, tu planes. Heureusement que nous, nous avons les pieds sur terre, ironise Jimmy, le petit caïd du groupe.

– Je suis désolé, je sais bien que je suis totalement improductif aux matchs de foot mais je n’y peux rien, personne ne fera passer ça, j’y pense même plus en sortant, c’est comme si j’étais sur un petit nuage…

– Je me demande comment tu fais pour avoir du blé, tu ne rentres même pas dans tes fonds, tu claques trente balles pour rentrer et tu ne récupères rien. Pourtant le parc, c’est le paradis, 10 à 15 milles ploucs à plumer minimum, tous des branques, Je……

– T’as raison Bob, intervient Jimmy, enfin c’est son problo, du moment qu’il a encore de quoi nous payer une tournée c’est le principal… »

Francis sourit, c’est vrai qu’il est assez démerdard. Il se targue même d’être le meilleur “pick” de la bande. Il préfère ça aux braquages, la violence, il s’en méfie. La tôle, il connaît déjà un petit peu, les séjours, non merci… Il est bien ici, ce n’est pas l’extase mais il s’y sent presque chez lui. Il aime bien ses copains, ils ne sont pas toujours très futés mais l’important c’est de bien se marrer, on n’est jeune qu’une fois…

« Ça y est, il est encore reparti dans ses rêves, oh Jeannot, cette tournée elle arrive ou pas ?? »

Cette fois c’est Sam qui a pris la parole, petit, fluet même, il est le cerveau. Tous les coups, il les imagine tout seul. Ils sont pour la plupart foireux mais Jimmy lui fait confiance alors…

« Ok, je vais vous chercher les demis. »

Francis se lève et retraverse la salle enfumée. À côté du bar, dix à quinze personnes sont regroupées autour d’une table : quelqu’un leur parle et, événement exceptionnel, apparemment tous les mecs écoutent. D’où il est Francis ne voit pas l’orateur.

Il s’approche encore et reporte son attention sur sa commande :

« Hep Jojo, quatre demis… Il est obligé de crier pour se faire entendre.

– C’est en route… Lui répond le patron.

– Hé dis donc, quel attroupement ce soir, on enrôle dans l’armée ou quoi… Plaisante-t-il.

– Non, mais je préfèrerais presque, elle est en train de mettre de drôles d’idées dans leurs petites têtes cette nénette là, j’aime pas. Je n’apprécie pas trop ces révolutionnaires en herbe. Tu t’exaltes et puis tu te retrouves un flingue à la main sans t’en rendre compte, c’est dangereux tout ça.

– C’est une greluche “révolutionnaire” alors qui fait tout ce raffut. Se marre Francis, tu crois pas que tu pousses un peu loin non ? Remarque, elle doit être culottée car se risquer ici pour une frangine c’est un peu branque. »

Jojo hausse les épaules :

« T’as qu’à écouter, tu verras bien, mais je te dis, moi, j’aime pas ça… »

Francis, plus intrigué qu’intéressé, apporte les bières à ses copains :

« Hé les gars, il y a une attraction ce soir !! »

Mais ils n’écoutent pas. Sam est en train d’expliquer à Jimmy comment, en piquant puis en repeignant de vieux meubles, ils peuvent se faire un max de blé.

« Bon, tant pis pour vous, mais vous ne viendrez pas vous plaindre, vous allez manquer le match de l’année. Moi, je cours voir ce qu’elle a dans le ventre cette gamine… »

Il rafle son verre et s’éloigne, se glisse jusqu’au bar et, en bousculant un peu, vient se placer le plus près possible de la petite réunion improvisée. La fille est assise en bout de table, elle porte une veste “cuir” parsemée de quelques badges, sa chevelure noire lui tombe sur les épaules et le tout réuni forme un beau petit brin de fille. Un des mecs de l’assistance vient de se lever :

« Je comprends pas tout, d’accord tout est pourri mais je ne vois pas ce que nous pouvons y faire. Moi je ne participe pas à ce merdier, c’est déjà bien je trouve. Que veux-tu faire d’autre ? Que je me trouve un beau bourgeois plein de fric, que je le bute. Et après ? Les flics, ils ne sont pas aussi cons que ça, je finirai en taule. Et j’aurai tout gagné…

– Comme tu le dis, tu n’as rien compris, coupe-t-elle, je ne parlais pas de tuer ni de voler quelqu’un, tu l’as dis toi-même, il n’y a rien a y gagner. Moi, je ne te propose rien de tel : il faut s’attaquer à la société elle-même, lui faire cracher son blé, montrer qu’on existe et que… »

À ce moment son voisin l’interrompt et lui chuchote quelque chose à l’oreille, elle approuve de la tête.

Francis est déjà plus qu’intéressé, visiblement cette fille n’est pas de leur milieu, elle s’exprime plutôt bien et a un aplomb certain. Les nanas dans les bandes, elles servent plus de décoration qu’autre chose, alors celle-là détonne un peu, il interpelle son voisin à voix basse :

« Dis donc, comment ça a commencé ce petit spectacle ?

– Bizarre, je te dis pas, la nénette et le brun à côté d’elle, ils sont rentrés ici il y a une heure à peu près. Déjà une frangine comme ça ici, c’était bizarre alors Pat…

– Pat, le gorille de la bande à Gégé ?

– Lui-même, il s’est approché et lui a dit des trucs, je sais pas, j’étais pas à côté, mais enfin ça faisait bien marrer ses copains. Elle n’a pas apprécié et le Pat, il s’est pris un max d’injures dans la gueule, elle l’a traité de tous les noms et puis est passée à tous les autres. Evidemment personne n’a apprécié alors elle s’est justifiée, tout le monde s’en est mêlé et voilà ce que cela donne. Elle a cloué le bec à toute l’assistance. »

Francis se marre, il aurait bien voulu voir tout ça. Il la distingue bien maintenant, elle est très jolie bien qu’un peu marquée, visiblement elle a déjà “vécu”. À la table, la discussion s’enlise, les gars ont bu pas mal de bières et ils commencent à délirer. Son voisin, apparemment, veut se tailler et tente de le lui faire comprendre. Mais visiblement elle refuse de partir sur un échec :

« Finalement, vous n’êtes que de petits minables, vous vous contentez de vivre comme des chiens, vous refusez de vous redresser : la chance dans la vie, ça se provoque. Vous faites dans votre culotte, tant pis pour vous, restez dans votre merde, personne ne viendra vous y chercher.

– Alléluia, gueule un mec dans l’assistance et tout le monde se marre. Un peu forcé quand même le rire : il y a des vérités qui sont dures à entendre. »

Après cette dernière déclaration, les deux orateurs se lèvent et quittent la salle et il facile de discerner comme un soupir de soulagement lorsque la porte se ferme.

Il se sent mal à l’aise Francis, quelque chose l’a troublé dans cette nana.

« Allez je me jette à l’eau, se dit-il, on ne risque rien à bavarder un peu. »

Il fait très froid dehors, il remonte le col de son blouson et se met à courir. En deux cents mètres, il rattrape le couple.

« Vous permettez qu’on parle cinq minutes, je n’ai pas bien écouté ce que vous avez raconté tout à l’heure mais il y a quelque chose de bizarre et d’intéressant en vous deux, j’aimerais vous connaître un peu mieux, c’est possible non ??

Ils se sont arrêtés et le regardent. La fille esquisse un drôle de petit sourire :

– Ecoute, si c’est pour tirer un coup tu repasseras. Par contre si tu veux vraiment parler, discuter de choses sérieuses, t’as qu’à passer chez nous n’importe quand. Voilà l’adresse, lui dit-elle en lui tendant un bout de papier. Et maintenant tchao il nous reste du chemin à faire. »

Sur ces mots, ils s’éloignent et disparaissent dans une bouche de métro.

« Ils m’ont vraiment pris pour un con, se dit-il en regagnant le bistrot, après tout, je m’en fous de ces guignols », remâche-t-il en se frayant un chemin autour des tables.

« Alors Jeannot, t’as raté le ticket… À ta gueule, je vois bien que tu t’es fait rembarrer sec. »

Se marre Sam, bientôt imité par tous ses compagnons. Il rit avec tous les autres mais le cœur n’y est pas. C’est bizarre quand même, le bar lui semble sinistre, ses copains lourds, très lourds. Et cette histoire de meubles à maquiller, il s’en fout, mais il s’en fout… Décidément, dans sa tête, tout ne tourne plus rond. Mais toute maladie a son remède et Francis en connaît un bon, il faut boire pour oublier, voilà un dicton qui ne faillit jamais. Et puis nous finirons tous par la fréquenter un jour, la bière, alors un peu plus tôt ou un peu plus tard…

Même mes calembours sont minables ce soir se dit-il en sifflant son premier demi d’une traite.

Le commissariat.

Le car de police s’immobilise dans la cour. Les portes s’ouvrent et deux policiers en descendent. Chacun d’eux est lié par des menottes à un jeune homme, mêmes jeans crasseux, mêmes baskets boueuses, mêmes cheveux longs et noirs. Ils ne se distinguent que par le brassard avec écrit POLICE sur fond orange. Les gars sont traînés le long d’interminables couloirs, ils reçoivent enfin l’ordre de s’asseoir sur un banc et d’attendre. En face d’eux, sur une porte, en grosses lettres noires, un nom de groupe : brigade de prévention aux jeunes drogués. Cette division, nouvellement crée, doit avoir un rôle de soutien, de persuasion, d’aide aux personnes. Elle a été fondée sur la demande de l’inspecteur Chesne et, depuis peu, il lui a été adjoint un ancien de la brigade des stups : l’inspecteur Marini. Quarante ans et de belles années de service, c’est auprès de lui que sont introduits les deux jeunes gens. L’interrogatoire commence, routinier, tous les deux ont été arrêtés en possession de drogue : récidive, ils sont bons pour la cabane…

Alors que les deux agents s’apprêtent à transférer les deux délinquants, un typhon fait son entrée dans le bureau :

« Marini, vous avez arrêté Bouvier, c’est de la provocation… Vous vous foutez de ma gueule ou quoi ? »

Denis Chesne n’a pas l’air très content, c’est le moins que l’on puisse dire. De sa haute stature, il domine la pièce où Marini rallume tranquillement sa pipe. Après un signe de sa part, les gardes emmènent les jeunes gens. Denis les regarde sortir avec une fureur mal contenue.

« Détention de drogue, je ne peux rien faire, vous le savez très bien. Le fait que Bouvier soit un de vos petits protégés ne change rien à l’affaire. Je fais respecter la loi c’est tout. »

Pendant cette tirade, Chesne s’est approché du bureau, il y appuie ses deux poings avec une fureur mal contenue :

« Cette brigade a pour objectif de faire de la prévention, vous entendez : prévention. Depuis que vous m’avez été imposé, vous ne faîtes que de la répression. Vous n’avez qu’une idée en tête, me mettre des bâtons dans les roues, Bouvier est sur le point de s’en sortir, il arrive de cure de désintoxication et je viens de lui trouver du boulot. Il continue à fumer un peu mais il est sorti de l’auberge, il est sauvé et tout ce que vous trouvez à faire, c’est de l’embarquer, vous êtes……

– Je n’ai fait que du routinier, l’interrompt son collègue, un gars sort de cure, perquisition pour savoir si cela a porté ses fruits. Les gars trouvent de la came, au trou, c’est normal. Il n’avait qu’à se tenir à carreau. »

Pendant tout ce temps son interlocuteur tremble de fureur :

« Vous n’osez même pas me regarder en face quand vous sortez de pareilles conneries. Ce mec, c’était un drogué, un vrai, maintenant il ne se shoote plus, il se contente de quelques joints. Ce n’est pas à un ancien de la brigade des stups que je vais apprendre la différence entre les deux stades. La seule raison qui a amené ce mec en cabane, c’est qu’il est une réussite, un mec sauvé par ce service. Alors, fidèle à votre entreprise de démolition, c’est la guillotine. Je sais parfaitement pourquoi vous êtes là, il m’est reproché, en haut lieu, de prendre quelques libertés avec la loi : alors j’ai été mis sous surveillance et si je saute qui prend la tête du service ? La brigade des stups évidemment, par votre intermédiaire bien sûr. Le rapprochement n’est pas difficile à faire. Alors voilà, je monte voir le patron et s’il ne me donne pas raison dans l’affaire Bouvier, je lâche tout dans la presse, sans démissionner, cela vous ferait trop plaisir. Commission d’enquête et tutti quanti, cela fera du bruit, croyez-moi, et de plus, je reviens ici et je vous passe par la fenêtre et je jure que je le fais. »

Sur ces mots et sous les sourires crispés des inspecteurs présents, Denis gagne la porte et sort en la claquant violemment. Des idées noires plein la tête, il enfile les couloirs pour enfin stopper devant la porte du patron. Il respire un grand coup puis rentre au grand dam de la secrétaire qui n’a pas eu le temps de l’annoncer.

Denis Chesne pénètre dans son bureau. Ses collaborateurs l’y attendent assez tendus. Personne n’ose le questionner : silence total. Philippe, son adjoint, son ami de tous les jours, le seul qui le connaisse vraiment, le seul qui le côtoyait déjà avant son entrée dans la police, se lance le premier :

« Alors, quel résultat ? Nous continuons ou c’est la circulation à partir de demain ? »

Le grand inspecteur ne pipe mot, la mine sombre, il s’assoie dans son fauteuil.

« Et bien voilà, commence-t-il d’un ton lugubre. »

Son regard fait le tour de la salle, il les aime bien tous ses gars. Ils sont tous relativement jeunes et se sentent concernés par ce qu’ils font. Il les a choisi lui même quand il a fallu monter le service, vraiment, il ne regrette pas ses choix.

« Voilà, reprend-il, et il éclate de rire, Bouvier vient d’être libéré, le patron a désavoué Marini… Cette fois il avait poussé le bouchon un peu loin… Et vlan dans ses dents. Finit-il dans l’allégresse générale. »

Puis il reprend :

« Nous devrions avoir la paix pour un petit moment car notre collègue adoré va devoir se faire oublier. Nous allons avoir les mains un peu plus libres, à nous d’en profiter. Il faut mettre le paquet, le recensement du quartier I2 en particulier, alors au travail. »

Et rayonnant, il transmet ses ordres à ses subordonnées.

Un peu plus tard, seul à son bureau avec Philippe, il savoure leur petite victoire en sirotant l’éternel café, l’ordinaire de la maison poulardin comme dit Dom le rigolo du service.

« Écoute Denis, je n’arrive pas à comprendre pourquoi le patron désavoue comme ça Marini, ce n’est pas son style, tu crois que tes menaces ont porté ?

– Non je ne crois pas, tu sais, le chef nous a plutôt à la bonne. Au vu de nos derniers résultats, il a changé un peu d’opinion à notre sujet. Il commence à trouver suspecte la nomination de ce gugusse. Je suis sûr que, si il n’est pas trop influencé par les ragots des hautes sphères, il nous laissera tranquille, à défaut de nous aider vraiment. »

Phil le regarde avec des yeux ronds derrière ses fines lunettes métalliques :

« Tu es sûr de ce que tu avances ? »

Et devant le hochement de tête affirmatif de son ami, il exulte :

« Mais, c’est le paradis je te parie qu’avant un mois, tu seras à la tête du plus brillant service de la capitale et pour fêter ça…

– Pour fêter ça ?

– Et bien, je t’invite à la maison ce soir, Marianne et les enfants seront ravis. Marc se plaint de ne pas voir assez son parrain. »

Denis le regarde un peu fuyant :

« Tu sais, je ne sais pas si pourrai me libérer, j’ai…

– Ne discute pas, l’interrompt Phil, tu travailles suffisamment comme ça, tu as le droit à du repos comme tout le monde et je vais te dire une chose…

– Stop, je me rends, se marre Denis, devant un tel acharnement, je ne peux que m’incliner. »

Phil s’éloigne et regagne son bureau. Il observe son vieil ami à la dérobée : c’est vrai qu’il commence à prendre de la bouteille : 35 ans bientôt et quelques cheveux en moins. Quel chemin parcouru en ces quelques années, Philippe seul en a suivi tous les méandres, et dieu que toutes ces péripéties expliquent la solitude et l’acharnement au travail de son ami…

Chapitre 2
L’appartement

La bouche de métro crache son lot de gens surexcités. Les individus se bousculent, se piétineraient presque. Francis regarde ça d’un œil distrait et avec un petit sentiment de supériorité :

« Pauvres pantins, vous courez, vous courez et tout ça pour des prunes, pour vivre comme des cloches entre bobonne et la télé… »

Vraiment, il ne comprend pas comment il est possible de se faire piéger à ce point. Métro, boulot, dodo, il n’y a vraiment que le troisième principe qui l’inspire. Il se rappelle la phrase d’un des agitateurs de la dernière manif à laquelle il a participé : la prochaine révolution sera fainéante ou ne sera point. Ce message était loin d’être con, c’est une vérité qui saute à la gorge quand on prend la peine de regarder la vie actuelle. Perdu dans ses pensées, il achève de grimper les dernières marches sans craindre la bousculade, un blouson noir, les gens évitent de s’y frotter : la réputation cela aide à se frayer un chemin dans les pires embouteillages, un des avantages de la condition quoi !

Il est pensif, il n’a pas dormi de la nuit, trop de choses se promènent dans sa petite tête. Il a repassé toute sa vie au crible et franchement n’y a pas trouvé grand-chose d’excitant. La conclusion de cette nuit blanche : il ne peut vraiment pas continuer comme ça. Il s’est vu épave, se traînant de bar en bar, se soutenant avec des petits joints matin et soir et finissant dans le caniveau un soir de match de gala, usé jusqu’à la corde, bon pour la ferraille. Pour la première fois cette nuit, il a repensé à des trucs qu’il croyait enfouis à jamais. Quand enfin il a réussi à trouver le sommeil, ce fût pour plonger dans un drôle de cauchemar :

Il était dans une église, le sol était mou, collant, il ne pouvait pas fuir et des voix le persécutaient. Des visages lui apparaissaient et cherchaient avec des mains surgies du néant à l’étriper. Sa mère puis son père avaient ouvert le bal. Puis le curé de son bled, celui à qui il avouait tous ses péchés le vendredi soir au catéchisme, les avait rejoints ainsi qu’une multitude de gens dont il croyait avoir perdu le souvenir. Il ressentait des brûlures sur tout le corps. Alors Jimmy, Sam et Bob étaient intervenus mais eux aussi cherchaient à le battre. Ils avaient fini par lui arracher ses vêtements, et sa mère qui revenait inlassablement visant ses yeux… Et ce sol sur lequel il essayait de courir, de courir mais toujours sans arriver à atteindre la porte de l’église. C’était la panique la plus complète mais surtout il ne comprenait pas : il criait, suppliait même, mais tout se liguait contre lui : même son petit chat, celui qu’il avait élevé lui-même quand il était gosse, lui avait sauté dessus en le griffant profondément.

Alors qu’il commençait à fatiguer, à ne plus tenir sur ses jambes, la porte s’était ouverte dans un grand grincement, une main immense s’était tendue, l’avait agrippé et tiré vers le soleil qui inondait le paysage au dehors. Il s’était retrouvé baignant dans une lumière provenant de nulle part. Il ne distinguait rien, il se sentait bien et il pouvait enfin courir, courir… Au bout de quelques instants, il avait pu mieux discerner son entourage, quelqu’un l’entraînait, il pouvait distinguer une longue chevelure noire flotter devant lui. Tout d’un coup, la brume s’était dissipée, il percevait tout maintenant : la nana du bar le précédait d’une foulée souple et féline. Elle riait, elle riait, et en la détaillant, il s’aperçut qu’elle n’était vêtue que de son blouson noir. Il voyait ses petites fesses magnifiquement musclées se creuser sous l’effort et quand il l’a rattrapée enfin, il a pu admirer ses seins magnifiques tressauter pendant la course. Il a plongé alors, comme attiré par un aimant, vers la toison drue qui lui semblait tout à coup emplir l’horizon tout entier. Alors ils s’était réveillé en sueur et bandant comme un turc. C’était la première fois qu’il faisait un cauchemar se finissant aussi bien. Était-ce une prémonition ? Sa montre marquait 8 heures tapant et il avait pris la résolution de voir cette mystérieuse jeune fille, quitte à en prendre pour son grade comme les gars au bar hier soir. Il voulait en avoir le cœur net et puis il ne pouvait pas s’empêcher d’être attiré par elle. Qu’avait-il à perdre ? En se remémorant sa nuit, impossible de se sentir à l’aise. Qu’importe, il a décidé, maintenant il faut aller jusqu’au bout.

Francis est un peu étonné, la rue mentionnée sur le papier remis la veille n’a rien de la zone qu’il imaginait. Il débouche en effet dans un vieux quartier assez BCBG. Les immeubles sont anciens mais propres, la rue est assez passante et quelques boutiques occupent même les rez-de-chaussée.

Il s’immobilise devant le 52. Il s’agit d’une grande bâtisse vétuste, il aperçoit deux vieilles grand-mères qui discutent dans une mercerie, elles sont derrière le comptoir et tricotent vraisemblablement pour leurs petits-enfants. Elles dévisagent le jeune homme et semblent passablement intriguées, visiblement il n’a pas vraiment le look du coin et encore moins celui d’un éventuel client.

Afin de ne pas trop se faire remarquer, Francis s’éloigne puis fait demi-tour et contemple le vieux bâtiment. Il tend le cou et compte les étages : cinq en tout. L’adresse mentionne quatrième étage, appartement 16. Visiblement ce niveau est d’un assez bon standing, d’immenses fenêtres parsèment la façade. De plus en plus intrigué, il hoche la tête puis se décide enfin à s’engager sous la porte cochère : un vieil escalier de bois semble être le seul accès aux étages supérieurs. Il l’emprunte en essayant de ne pas trop faire craquer les marches bien qu’il se dise en lui-même qu’il ne fait, après tout, rien de mal. Alors pourquoi prendre autant de précautions ? Il ne sait pas, certainement à cause du petit creux qu’il ressent au fond de l’estomac. Il connaît cela déjà, c’est un phénomène familier à celui qui doit voler pour vivre.

Il ne se sent pas vraiment à son aise et la porte devant laquelle il s’immobilise ne fait rien pour l’apaiser. Elle est massive, à deux battants avec de très belles moulures et des petites barres métalliques dorées.

« Tout ça fait plutôt rupin » Se dit-il. Il a beau la détailler sous tous les angles, il ne voit pas le moindre nom, pas de sonnette non plus. Il remarque seulement un petit bout de papier glissé sous une nervure métallique. Il peut y lire :

« Frappe, puis entre, si la porte est fermée, repasse plus tard. »

Tout cet univers n’est pas vraiment familier à Francis, il hésite, mais des pas se font entendre dans l’escalier : une petite fille descend à toute vitesse. Elle s’arrête sur le palier, le dévisage, une lueur amusée au fond des yeux, puis poursuit sa descente infernale.

Il se met des claques mentalement :

« Nom de dieu, je vais bientôt trembler devant un rat ou un pauvre chat, ça ne tourne plus rond là-haut. Personne ne t’a forcé à venir alors il faut aller au bout maintenant. »

Il prend sa respiration et frappe trois coups à la porte : personne ne répond, il recommence puis se souvient du papier : il hésite encore un instant puis se décide à tourner la grosse poignée de cuivre.

La porte n’est pas fermée à clef, il entre, la repousse et se retrouve dans une entrée plus grande qu’une salle à manger d’H L M. Mais le plus étrange dans cette pièce c’est qu’elle est vierge de tout. Il n’y a strictement rien : pas un tapis, un cadre, pas même une petite affiche au mur. Et aucun meuble non plus, tout est absolument nu. Le papier est arraché en plusieurs endroits et on peut remarquer des tâches blanches au mur : vraisemblablement les places où étaient suspendus des tableaux vu les dimensions. Il s’avance, le parquet n’est plus entretenu depuis bien longtemps, il débouche dans une gigantesque pièce, la réplique du hall en plus grand et ici aussi, il n’y a strictement rien. De plus en plus perplexe, Francis commence à se poser des questions… Puis la réponse apparaît, évidente, il est dans un squat, cet appartement est sûrement inoccupé depuis un bon petit bout de temps et de petits malins en ont certainement profité. Il doit y avoir des pièces habitées un petit peu plus loin, il suffit d’y aller. Il commence à fureter. Elles se succèdent, une salle de bains qui n’a vraisemblablement plus vu d’eau depuis bien longtemps, des chambres abandonnées mais juchées de vieux matelas : Il se trouve dans un hôtel bien particulier et assez fréquenté.

Il a presque fait le tour maintenant, il continue plus loin et s’aperçoit qu’il y a une porte fermée. Depuis le début, elles étaient grandes ouvertes, celle-ci est close, il écoute mais aucun bruit ne filtre. Il frappe légèrement, pas de réponse, il recommence mais avec le même résultat négatif. Alors il pose la main sur la poignée et tourne lentement. Il entre alors dans une pièce moyenne en comparaison des autres mais tout de même assez spacieuse. Contrairement au reste de l’appartement, cette chambre est meublée, des tapis au sol, deux grandes armoires, une table en bois massif avec plusieurs fauteuils, un canapé et surtout un grand lit. Et sur celui-ci, dormant profondément, une personne de sexe indiscutablement féminin d’après la longue chevelure noire éparse sur l’oreiller.

Elle est affalée sur les couvertures, habillée d’un jean et d’un tee-shirt blanc. Francis ne met pas trois heures à reconnaître la belle inconnue de son rêve de la nuit dernière. Il se sent un peu gaûche, rien de tel pour mettre quelqu’un mal à l’aise, il ne sait vraiment pas quoi faire : s’en aller ou bien la réveiller ?

Il reste ainsi dans l’entrebâillement de la porte de longues minutes. Il voit très bien le dos s’affaisser puis se soulever lentement. Il ne s’est pas senti aussi ridicule depuis bien longtemps, il croyait avoir tout vu, être blasé et bien non. Le petit loubard, le même qui, voici quelques jours, attaquait les vieilles dans la rue pour quelques dizaines d’euros, le même qui passait ses journées au bistrot à s’enfiler bière sur bière après sa moisson quotidienne de portefeuilles, Jeannot, le “pick” célèbre, se sent tout chose devant une fille qui dort profondément, une nénette vue pour la première fois hier soir.

Prenant son courage à deux mains, il entre, referme derrière lui et va s’asseoir dans un fauteuil. Il se trouve au ras du lit et peut ainsi englober toute la pièce. Il remarque une foule de détails qui ne l’avaient pas frappé de prime abord : sur l’armoire, en face du lit, il distingue plusieurs affiches enroulées : peut-être les mêmes que celles exposées aux murs. Toutes sont très politisées, à la gloire de l’anarchie ou de groupuscules plus ou moins connus comme l’ETA ou le FNLC. Le coin semble très orienté, c’est le moins que l’on puisse dire.

Francis détaille le reste de la pièce, à sa gauche, une porte donne sur une salle de bain qui semble, elle, parfaitement usitée. Sur la table, plusieurs piles de tracts ainsi que des restes de repas. Il se détend quelque peu, le malaise se dissipe petit à petit, seule persiste une indéfinissable angoisse. Il s’était bien juré de ne jamais mettre les pieds dans ce milieu, il redoute ses réactions dans cet environnement. Il agit souvent d’une manière irraisonnée, irréfléchie et cela lui a déjà joué de vilains tours. Mais enfin depuis cette nuit, il sent quelque chose de nouveau en lui, il sait que sa vie antérieure n’est plus envisageable. Il ne peut pas se résoudre à retourner zoner dans son quartier avec sa bande qui lui apparaît maintenant comme un ramassis de sacrés andouilles destinés, un jour ou l’autre, à finir en cabane : bel avenir. Il regarde sa montre, le temps passe vite : il va bientôt être midi, il se lève pour dégourdir quelque peu ses jambes.

Lui aussi, il piquerait bien un petit somme, il n’a guère dormi cette nuit. Dans le lit à côté, la fille dort toujours aussi profondément, elle n’a pas bougé d’un poil. Francis gagne la salle d’eau, il se rafraîchit, tout étonné de voir couler l’eau : un squat avec eau courante, ce n’est pas banal, non ? La serviette avec laquelle il se tamponne le visage est relativement longue et, comme toujours dans ces cas-là, un des pans accroche le verre à dent en équilibre instable sur le bord du lavabo : Il rebondit sur le sol tout en produisant un bruit que le maladroit comparerait bien, à cet instant, à la charge de la brigade légère. Son cœur battant à la chamade, il repose la serviette. Le silence est pesant, oppressant même. Hésitant, il gagne l’embrasure de la porte et y reste planté, indécis. Ce sont ses pieds plus qu’une volonté ferme qui l’amènent dans la chambre. Il s’immobilise. Quand son regard ose enfin accrocher le lit, il visualise la fille assise sur le bord. Elle n’a vraisemblablement pas réalisé ce qui l’a réveillée, elle lui tourne le dos et s’étire comme une chatte puis porte ses mains à son jean, fait glisser la fermeture éclair et entreprend de le faire glisser le long de ses fines jambes. Francis, sentant la situation devenir gênante, ne sait quoi faire. Alors, comme dans les bons et les moins bons films, il se racle la gorge bruyamment.

« Hum, Hum…… »

La fille se retourne brusquement, il reçoit de plein fouet le regard brûlant, il a l’impression qu’il le transperce de part en part. Jamais il n’avait contemplé de plus beau tableau, elle est plus que belle, dérangée en plein sommeil, elle ressemble à un fauve au regard noir, fascinante, irréelle.

« Tu m’as fait peur, lâche-t-elle enfin en se rajustant, j’ai cru, enfin je t’ai pris pour un flic… Pendant un court instant seulement, se reprend-elle car on ne peut pas vraiment dire…… »

Effectivement, Francis se regarde dans la glace de l’armoire qui lui fait face, il ne ressemble en rien à un auxiliaire de la maison poulardin : blouson clouté, tee-shirt gris clair autrefois blanc, jean élimé et bottes archi-usées : ce n’est pas le style qui conviendrait à un policier en exercice. Un petit silence embarrassé s’est instauré après ces quelques mots. Francis ne sait pas trop quoi dire.

« J’étais venu, commence-t-il timidement…

– J’avais remarqué » Lui répond une voix moqueuse…

Visiblement, elle s’amuse beaucoup et cela ne fait que renforcer le malaise de son interlocuteur : il ne sait plus par quel bout commencer…

« Bon, je suis désolée, continue-t-elle, je te mets mal à l’aise, je n’y peux rien, je suis comme je suis, il faut toujours que je profite des situations ambiguës. C’est une des rares choses qui m’amuse vraiment… Je te répète, je suis désolée, je pense bien que tu n’es pas venu ici pour te faire mettre en boîte. Alors vas-y, dis ce que tu as sur le cœur, moi, je vais à côté me rafraîchir un peu. Parle et surtout n’ai pas peur, je ne suis pas méchante »

Ajoute-t-elle dans un grand éclat de rire en gagnant la salle de bains, un grand bruit d’eau résonant peu après.

Francis, se sentant un peu idiot, se racle la gorge. Par quoi va-t-il bien pouvoir commencer ? Il faut le dire, il est un peu décontenancé par un tel aplomb, une telle maîtrise de soi !! Elle ne s’est même pas étonnée de sa présence dans la chambre, vraiment une drôle de fille. Que diable allait-il faire dans cette galère !! Se demande-t-il, amusé par ces petits relents de culture.

Ce serait idiot d’être venu jusqu’ici et de merder à l’arrivée, se dit-il pour se remonter. Il se décide enfin à attaquer :

« Bon, j’étais chez Jojo au bar hier soir, je n’ai pas entendu grand-chose de ton speech mais j’avoue que cela m’a quand même turlupiné un brin cette nuit. Voilà, je voudrais bien savoir ce que tu proposes à la place de ce que tous les mecs présents hier vivent tous les jours. J’ai longuement gambergé, pas beaucoup dormi, c’est vrai que notre vie est plutôt minable mais que faire d’autre ? Moi, je ne vois pas. »

Il s’interrompt, à côté visiblement la toilette touche à sa fin, des borborygmes indiquent que le lavage de dents est entamé, il n’a plus beaucoup de temps devant lui, parler dans le vide, ça va encore mais il sait que face à face ce sera plus difficile, alors il continue :

« Voilà, tout ça, c’est ce qui trottait dans ma tête mais je vois bien que me suis fourvoyé d’après les affiches aux murs : je vois la solution que tu proposes et celle-là, tout bien pesé, je n’en veux pas. Pas trop mon style ! J’ai déjà été assez ridicule comme ça, je vais me tailler. Les copains doivent me chercher partout, ajoute-t-il d’une voix sourde. Ils doivent penser que je me suis fait embarquer et commencer à avoir les foies… »

Ne voyant pas quoi ajouter, il se lève et fait quelques pas vers la porte, une voix le fait se retourner :

« Je ne vois franchement pas en quoi tu as été ridicule, il faut bien sortir de l’enfance un jour, tu es en train de...