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L'Affaire Lepellier

De
230 pages

La petite industrie provençale doit se renouveler d’urgence ou disparaître. Mais les réformes nécessaires font trop peur : il est difficile de faire du neuf avec du vieux. Chez les Lepellier, un assassinat se produit. Bien d’autres entreprises ont disparu ou ont eu de très grosses difficultés à s’adapter. On pourrait en décrire des cas jusqu’à la capitale, où la mécanique et l’article de Paris ont disparu avec la création de la TVA et les conditions créées par l’U.E. Le scénario policier est une pure fiction.
Hôtel Polaris décrit la ville et les environs de Bourg-Saint-Maurice tels qu’on pouvait les voir en 1951. Basée sur un rêve, cette nouvelle joint à un petit coté coquin une mini-énigme policière


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

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www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-96320-8

 

© Edilivre, 2015

Ouvrages du même auteur

Ouvrages du même auteur

parus chez Edilivre :

• De Vous à Toi (poèmes) 2013

• Rencontres (25 nouvelles) 2013

• La Mort de Tante Agathe (policier) 2014

• L’affaire Lepellier, suivie de Hôtel Polaris (enquêtes) 2015

Chapitre 1

Aude, jeune femme sympathique à l’allure franche et décidée, avait pris le train à Granville. Arrivée à Paris, elle emprunta le Métro pour rejoindre la gare de Lyon et y attraper son TGV en direction du Sud-Est.

Elle chercha des yeux sur les panneaux de la grande « gare des vacances » comme on tend à la considérer à la Télé. Quais numériques ou alphabétiques ? Elle trouva sans hésitation. Elle connaissait bien ce trajet et la gare de Lyon elle-même et s’avança d’un pas décidé.

Il y avait un homme assez grand, mince, au visage bronzé qui attendait déjà près du quai et qu’elle ne reconnut pas tout de suite mais qui attira son attention bienveillante : il était charmant, avait de l’allure.

Dire qu’elle serait allée se jeter dans ses pattes serait exagéré mais elle s’approcha de lui sans hésiter puisque c’était sa propre direction et elle eut alors la surprise de reconnaître Robert. Aude et lui n’avaient, par la naissance, pas de lien direct de parenté mais étaient des cousins et avaient passé leur enfance ensemble.

– Robert ? Quel hasard de te trouver là. Ça fait bien six ans que l’on ne s’était vu.

– Aude ! s’exclama-t-il, quel plaisir de te voir ! surtout sans ce vieux grincheux de Simon. Oh ! Pardon !… ça fait plutôt huit ans ou pas loin !

Dans sa précipitation, il avait failli embrasser Aude sur la bouche et l’avait gratifiée de quatre baisers très appuyés sur ses joues fermes et fraîches.

Aude, quant à elle, se demanda non sans un petit plaisir, s’il ne l’avait pas fait exprès. Elle gardait de son cousin et beau-frère un très bon souvenir.

Mais il ne sembla pas remarquer la rougeur passagère qui avait envahi les roues de celle avec qui il avait une relation familiale compliquée et inhabituelle.

Devenue orpheline très jeune, elle avait été recueillie et élevée dans la maison dont Robert et Simon étaient les fils. Robert était le cadet, pour être précis. Ils ne s’étaient pas vus depuis si longtemps…

Aude avait grandi avec les deux frères, Robert dont elle avait assez tôt été amoureuse et Simon de cinq ans plus âgé qui avait toujours représenté pour elle une certaine manière d’autorité. Robert et elle s’étaient même fiancés. Oh ! pas par une cérémonie très officielle, ce n’était pas dans leurs façons simples et directes faites de franchise et d’affection réciproque, mais ils s’étaient chacun promis, sans que ce soit explicite, de se marier ensemble et s’étaient considérés comme tels durant les années de leur adolescence. Puis, comme Robert approchait de la fin de ses études qui l’avaient conduit à Paris, Simon, le grand frère devenu adulte, avait pris de l’ascendant sur elle.

Sans trop savoir ce qui lui arrivait, Aude s’était sentie entraînée dans une sorte de tourbillon et cela s’était terminé par son mariage avec lui. A cette époque il avait commencé de travailler avec Edward, le père, à la direction de l’usine. Il était plus mûr. Robert, qui avait été son préféré des deux frères, était encore étudiant et n’avait donc pas l’assurance de Simon déjà engagé dans la vie à un poste de direction… ni la présence.

Robert avait peu changé, mis à part le bronzage. D’où revenait-il ? Songeait-elle. Peut-être de la Côte d’Ivoire pour laquelle il était parti juste à la fin de ses études ? Aude hésitait à lui poser la question. Ils avaient bien d’autres sujets à attaquer avant d’aborder celui-là. Lorsqu’elle et Simon s’étaient mariés, Robert venait de partir pour l’Afrique. Depuis, il vivait à l’étranger. Elle lui reconnaissait un esprit plus aventureux… C’était du moins ce que son départ pour l’étranger avait laissé penser à la famille.

Ils se retrouvaient avec un franc plaisir partagé et elle le questionna sur sa vie lointaine.

– D’où arrives-tu ? Je te croyais encore en Cote d’Ivoire…

– Non. De fait, j’étais en Syrie pour mon travail quand j’ai dû partir pour l’Irlande…

– Toujours en vadrouille alors ?

– Quelle vadrouille ? J’étais là-bas pour une affaire de bois – ils en manquent si cruellement en Irlande – en relation avec une grosse entreprise d’ameublement… Et toi ? toujours aussi attirante… que devient ton mari ?

– Comment ? Tu ne sais pas que nous avons divorcé ?

– Si-si. Maman m’avait mis au courant. C’est d’ailleurs elle qui m’a demandé de passer à la maison,… ce qui me vaut le plaisir de te rencontrer aujourd’hui. Je n’avais pas pu être joint à temps pour la mort de papa et je n’étais donc pas rentré. Mais là, elle m’a dit de passer sans faute à la maison. Pour la question de sa succession qui n’est pas réglée, je suppose, en plus de parler de l’affaire. Et toi ?

– Sa succession ? Tu crois que c’est le sujet ? Moi, c’est Simon qui a insisté pour que je sois là. Il ne m’a pas dit quel était le sujet mais m’a laissé entrevoir une importante réunion de famille. Comme j’hésitais et lui posais des questions qui avaient l’air de l’embarrasser il a éludé à sa façon : avec fermeté. Il le voulait avec tant d’insistance que je l’ai fini par céder… mais je n’y tenais pas. Depuis que nous avons divorcé, je ne l’ai pour ainsi dire plus vu. J’avais déjà quitté mon poste de gestionnaire dans l’entreprise quand le divorce a été prononcé. Je n’avais pas envie de le revoir. Enfin, je ne sais pas ce qui m’attend là-bas… on verra.

– J’ai souvenir que tu réussissais mieux que bien dans l’entreprise. C’était la tendance quand je suis parti. Pourquoi as-tu quitté. ?

– Dès avant ma procédure de divorce d’avec Simon, ma position était devenue très désagréable. Je le gênais manifestement : je voyais bien qu’il voulait absolument être seul à gérer. J’étais en trop,… selon lui. Et puis, en réalité il me…

– Quoi ?

– Non, rien.

Robert avait cru voir dans les yeux d’Aude une ombre d’inquiétude ou de peur et il insista à regarder le visage de Aude avec un air inquiet et inquisiteur. Était-ce une confirmation de cette peur ce que Aude avait commencé à révéler dans sa phrase interrompue ? Il se dit qu’il chercherait à approfondir la question à l’occasion avec elle à un meilleur moment, à mettre cela au clair d’une ou l’autre manière.

– Quel idiot ! reprit-il, ça n’avait jamais aussi bien tourné que lorsque tu t’en occupais. Quel besoin avait-il de se priver de ta réussite ? Rafraîchis-moi la mémoire, c’était bien papa qui t’en avait chargé, non ?

– Non. Prêcherais-tu le faux pour savoir le vrai ? Il était déjà très diminué, tu sais bien… C’est de toute façon Maman qui est la patronne même si elle avait laissé Edward prendre les rênes peu à peu à une époque,… au moins en apparence. En réalité, elle a toujours dirigé son affaire… jusqu’à ce que Simon, finalement n’en fasse plus qu’à sa tête avec les résultats que l’on sait.

– Mais tu avais pris la production en main… et les affaires allaient mieux ! J’ai toujours pensé qu’ils n’étaient pas très bons…

– Ne sois pas si critique. Mon action n’a pas eu un tel impact…, dit-elle modestement. Et d’abord, comment sais-tu cela ? On n’avait aucune nouvelle de toi.

– Bah ! Dans le milieu des affaires, les nouvelles circulent… et puis… je suis toujours resté en relation, même lointaine, avec maman. Sans cela, comment m’aurait-elle joint ? Parle-moi de toi, plutôt, tu es splendide.

– A cette époque, déjà, la fabrication de machines agricoles n’avait plus d’avenir en France, c’était devenu net pour moi. Rien de ce qui est machine n’en avait plus, d’ailleurs. Les allemands commençaient déjà à tout rafler. J’avais à peine pu améliorer un peu la situation. Voyant cela, j’ai donné une nouvelle orientation avec le chauffage central. En pratique, je poussais les chaudières, gaz et mazout. Le reste s’en déduisait. Mais Simon en faisait une maladie. Il n’avait laissé rouler que forcé par les faits : l’activité agricole tournait au déficit systématique, tandis que le département chaudières que j’avais initié se développait et… finançait le reste.

– Oui ! c’est bien ce que je disais…

Leur train parti, ils avaient réussi à trouver deux places côte à côte dans un carré leur permettant de discuter plus confortablement.

Le TGV glissait tranquillement. On eût dit qu’il volait très bas et non qu’il roulait. C’était ce que suggérait la pub de la SNCF qui n’avait pas manqué de rapprocher la vitesse et le silence des rames de ceux de l’avion.

Ils discutaient gentiment comme ils avaient l’habitude de le faire dans le temps où ils vivaient à « la maison », sur un ton de voix paisible, presque bas.

Leur train se glissait silencieusement parmi les prairies et les étendues d’un jaune roussâtre tournant au gris des champs de céréales mûres…

Sans y songer, Robert prit la main d’Aude dans la sienne. Au bout de quelques secondes elle la retira, doucement et discrètement. Il la regarda en face avec un air de dire : « c’est naturel, non ? »

– Allez, calme-toi. Tu pourrais épouser l’ex-femme de ton frère ?

– Il a bien épousé ma fiancée… était-ce plus naturel ?

– Nous étions si jeunes,… encore à l’école en ce qui te concernait. Très proches, c’est vrai mais… il ne s’est rien passé entre nous. Ce n’était pas pareil.

– Tu as raison, ce n’est pas pareil : dans mon cas je ne t’enlèverais à personne. Du moins je le suppose…

Il disait cela avec un visage interrogateur.

– Et dans tous tes voyages, tu n’a pas rencontré de belle africaine ou européenne exilée ?

– … ou une congaï au Vietnam ? Changeons de sujet veux-tu ! Je n’ai appris la mort de papa qu’un mois après les faits. Alors, évidemment, c’était inutile que je rentre précipitamment à ce moment-là. D’autant que ses biens propres étaient assez réduits, n’est-ce pas ? Une poignée d’actions dévaluées par la grande dépression de 29 ou complètement périmées qui lui restaient encore jusque vers la fin des années soixante, dont il n’avait jamais réussi à se débarrasser et qu’il n’avait pas davantage su remonter – tu dois savoir ça, je suppose. Elles donnaient un très bel effet avec leurs illustrations de style « Art Nouveau » et les coupons qu’il fallait détacher aux ciseaux chaque année pour toucher les éventuels dividendes… presque jusqu’au moment ou tout a été dématérialisé en passant sous gestion par l’ordinateur. Mais alors, plus de quatre-vingt-dix pour cent ne valaient plus rien, rien du tout depuis longtemps, pire que les emprunts russes dont on parle tant. Finalement, les seuls éléments valables sont ceux restant aux mains de maman : l’entreprise et le patrimoine immobilier,… et tout ça vient d’elle. Et encore, si l’usine tourne ! Or, pour autant que je sois au courant, elle va mal à nouveau…

– L’affaire a toujours appartenu à maman on le sait bien mais elle ne s’en occupe plus tellement depuis que Simon a pris ça en main. Ton père n’y avait presque aucune part depuis longtemps quand il est mort. Tu le sais bien. Et la maison, sans entretien depuis longtemps, doit avoir aussi beaucoup perdu, d’autant que ces grandes bâtisses provençales tournées vers l’agriculture n’ont plus la côte qu’elles avaient. Elles ne sont plus que des manifestations d’un passé révolu. Les choses ont changé, il y a bien longtemps déjà. C’est Simon qui gère tout ça maintenant.

– Donc, pour moi, suivre la succession de mon père de près n’avait pas grand intérêt… Tu veux dire : est-ce le sujet que ces affaires anciennes ? Non ! Au premier chef l’Entreprise et sa propre succession, pour laquelle maman m’a demandé de rentrer. C’est, à ce que j’ai compris au téléphone (encore qu’elle ne n’ait pas été très explicite) sa propre succession et l’entreprise. Enfin, on verra. Est-ce si important ? Pour ma part, je n’ai pas un tel besoin d’argent, et elle non plus, je crois. Peut-être songe-t-elle à nous demander à nouveau notre concours pour redresser l’affaire ? J’ai cru comprendre que c’est principalement cela en ce qui me concerne. Tu avais si bien réussi, il y a quelques années…

– Et toi ? Comment vont tes propres affaires ? Et quelles affaires… d’abord ?

– J’ai fait dans le trading avec l’argent assez réduit dont je disposais que j’ai investi en Bourse en suivant ça de près tout en vivant au jour le jour de conseil technico-commercial dans les anciennes colonies et au Moyen-Orient. J’avais assez bien réussi, moi aussi, dans un premier temps, à la Bourse de Paris, et je me suis trouvé… disons, à l’aise, sans être riche en 2000 et jusqu’en Juillet 2001. Mais il y a eu les événements du 11 septembre et cette brutale chute des cours de 20 % dans la matinée et presque en même temps (en réalité c’était avant) la disparition de la Bourse de Paris et le passage à Euronext.

A la Bourse de Paris, avec les opérations à découvert (le fameux Règlement Mensuel), mon capital avait continué à monter… à un rythme qui me suffisait largement.

Au R.M. les opérations étaient équitables… avec le système de compensation pour tenir compte des sur-achats ou sur-ventes on pouvait raisonner… donc s’en sortir. Avec Euronext et son SRD où les courtiers ont matraqué leurs clients en jouant grossièrement contre eux, une véritable escroquerie, en un mois et demi j’étais plumé. Je n’ai pas eu le temps de me retourner. D’ailleurs, on aurait tort de tout mettre sur le 11 septembre. Bien que chacun cherche obstinément à le cacher, la dégringolade avait déjà nettement commencé quand la destruction du World Trade Center s’est produite. Tout le monde « politiquement correct » cherche à mettre l’explication de la dégringolade entièrement sur cet événement alors que la « dérégulation » avec la disparition de la Bourse de Paris a été le fait principal pour nous, en France. Au fait, je me demande jusqu’à quand la Télé et les autres média vont continuer à parler de la Bourse de Paris alors que ça fait maintenant cinq ans qu’elle a disparu ! Et ils s’obstinent (sur commande, n’aie aucun doute là-dessus)… bref, en un peu plus d’un mois j’ai été lessivé : je suis passé d’une bonne petite aisance à un capital… négatif. Je n’avais pas eu la possibilité de sortir à temps de ce guêpier dans lequel poussaient en chœur les courtiers. Surtout pas de vendre dans l’heure mes positions acheteuses. Et voilà ! J’ai subi de plein fouet, à mes frais, cette grande magouille qui a commencé avec la vente massive à découvert des « technologiques » par les américains quand elles étaient à leur plus haut où ils les avaient fait monter artificiellement. Et tout autant, donc, les… « surprises » du début du SRD. Ensuite, j’ai réussi à refaire surface, je veux dire repasser en positif mais sur un capital réduit qui est à l’heure actuelle toujours amputé de 85 % par rapport à mon maxi de l’été 2001. Et avec leur SRD, les bénéfices sont minces : tout va aux courtiers. Avant, on pouvait assez facilement gagner un peu à la Bourse de Paris si l’on n’était pas trop gourmand ou pressé. Avec Euronext et le SRD c’est le contraire, il est devenu bien difficile de ne pas perdre. Si je te faisais le portrait détaillé des prêts sur titres « façon SRD » remplaçant le R.M. !… C’est une véritable escroquerie, une arnaque très bien organisée et le petit porteur est complètement guidé… systématiquement dans la mauvaise direction. Un mécanisme bien huilé ! L’ironie de l’histoire c’est que tout le monde continue toujours à parler de « la Bourse de Paris » alors qu’il n’y a plus rien à Paris, et Euronext est très mal nommé puisque tout est au NYSE c’est-à-dire à New York. Et depuis, je tire la langue, je fais du conseil et je profite des occasions ponctuelles qui se présentent comme cette affaire de « Cèdre du Liban » qui m’a en réalité conduit en Syrie…

Aude savait tout cela sur la Bourse car elle la pratiquait au jour le jour pour son propre compte. Mais elle n’en parla pas et le fit changer de sujet pour l’orienter vers les problèmes familiaux. Elle évoqua plus en détail les finances de leur mère et de l’affaire familiale qui se trouvait dans une situation redevenue délicate avec la stagnation des fabrications et la baisse de ses ventes. Elle avait évité de faire part de son inquiétude à Valérie, sa mère adoptive, mais espérait qu’il en serait question à Aix. Ils n’échangèrent que des idées générales sur ce sujet, par manque de données précises et n’abordèrent pas celui des questions de succession qui n’avaient jamais été un sujet de discussion entre eux.

Ils bavardèrent de la maison où Simon était resté et qu’il patronnait jalousement comme d’ailleurs l’Entreprise, Aude en avait fait l’expérience à ses dépens : elle était finalement partie faute de pouvoir influencer son mari en rien. Robert ne l’avait pas relancée sur la question du divorce car il n’était pas suffisamment au courant de l’évolution des choses depuis des années… ou par discrétion.

Ils bavardèrent aussi d’autres sujets plus futiles avec grand plaisir jusqu’à entrevoir sur la droite, le pont du Grand Roquefavour qui précédait de peu leur arrivée à la nouvelle gare d’Aix-TGV où ils trouvèrent un taxi à louer pour rejoindre la maison.

Chapitre 2

Le soleil, devant la maison où ils arrivaient, était dur et pesant. Le conducteur s’était d’autorité arrêté sous le dernier platane de l’allée sans se préoccuper du confort de ses clients-passagers. Tout juste déchargea-t-il leurs bagages sur le gravier brûlant et poussiéreux de l’allée.

– Je suis bien de retour en France, marmonna Robert en le voyant faire.

Il attrapa ses deux grosses valises sans négliger de passer à son épaule le sac de voyage d’Aude et se dirigea à sa suite vers la maison.

C’était une de ces anciennes gentilhommières nombreuses dans la campagne aixoise, pas vraiment des mas mais pas non-plus de vrais hôtels particuliers à la façon de ceux de Paris. Elle apparaissait au centre d’un large domaine de verdure très défraîchie et brouillonne que l’on traversait en empruntant une longue allée toute droite de platanes plus que centenaires. Disproportionnée aux moyens financiers actuels de la famille, elle rappelait l’époque de sa splendeur si l’on n’allait pas regarder les détails de son état d’entretien. Les lieux, tant extérieurs qu’intérieurs reflétaient à ce jour la difficulté croissante dans laquelle l’affaire familiale se débattait depuis maintenant plus d’une année.

Jeanne avait vu arriver la voiture par une fenêtre du rez-de-chaussée. Elle sortit et vint à leur rencontre. Elle connaissait Aude qui l’avait précédée dans le lit de son mari et pour qui elle avait ressenti, à l’époque de son mariage, une certaine animosité oubliée à ce jour. Elle n’était pas rancunière et « jouait le jeu ».

En revanche, elle n’avait jamais vu Robert dont elle avait souvent entendu parler par Simon comme de l’aventurier sinon du vaurien de la famille ou par sa mère Valérie peu bavarde sur son deuxième fils. Leur premier contact fut cordial. D’ailleurs qu’auraient-ils pu se reprocher ? Et ils étaient charmants et directs tous les deux :

– Ah ! Voici Jeanne, je suppose, lança Robert dès qu’il l’aperçut.

Il l’embrassa sur les deux joue avec un plaisir manifeste qui provoqua chez sa belle-sœur une légère rougeur signe de son embarras passager.

– Comment allez-vous chère Jeanne ? J’avais hâte de faire votre connaissance… après tant avoir entendu parler de vous.

– Bonjour Robert… entendu parler en bien, j’espère. Que vous aurait-on dit de mal ?

– On m’a surtout loué votre jeunesse et votre beauté – on devrait se tutoyer – TA beauté, chère belle-sœur. Et je vois que ce n’était pas exagéré. Mais Simon a toujours montré beaucoup de goût dans le…

– … choix de ses femmes ? Merci, cher Robert. Voilà qui est direct et moyennement flatteur : me voici rangée qui sait ? au bout, voire au milieu d’une série à ce qu’il paraît…

– Oh ! je suis désolé, Jeanne. Je me comporte comme un rustre qui débarque de sa campagne. Comment parvenir à me faire pardonner ? Si je dois manifester de l’animosité, je la réserverai à mon frère. Comme tu le disais, chère Jeanne, qu’aurais-je à te reprocher ? Je suis très heureux de ta présence,… d’enfin te rencontrer.

– En effet, reprit Simon qui arrivait vers eux, tu as toujours eu un faible, que dis-je, un vrai génie pour les gaffes. C’est comme ça qu’on se retrouve célibataire à trente ans…

– Ah ha ! Qu’en sais-tu ?

– Aurais-tu rompu ta longue solitude ?

– Je ne vois pas ce qui te permettrait de parler de solitude. La gent féminine ne manque pas de-par le Monde. Tu aimerais sans doute qu’elles soient toutes à tes pieds… mais il en reste largement pour satisfaire les désirs et les plaisirs de bien d’autres hommes, tu ne les épuiseras pas toutes… fort heureusement pour elles et pour l’Humanité.

– Je n’espérais pas te revoir de sitôt,… reprit Simon, d’un ton sarcastique.

– Certainement mais… tu n’es peut-être pas le seul fils dont notre mère désire la présence en ces lieux… même si tu es le seul à en bénéficier depuis fort longtemps…

Ils continuèrent longuement sur le même mode.

Sont-ils toujours ainsi, se demanda Jeanne avec perplexité. Quelle fatigue !

Peu avant l’heure du repas, arriva une autre voiture : une antique limousine dont on vit descendre un vieil homme bedonnant à l’allure majestueuse des gens qui s’occupent de droit. Il expliqua qu’il venait voir Madame Valérie Lepellier avec qui il avait rendez-vous.

Celle-ci, mère de Simon et Robert, attendait l’homme de loi plus tôt dans la matinée et avait pris ses quartiers dans le grand salon, on dirait maintenant la grande salle de séjour. Elle vint l’accueillir en haut des marches du perron.

– Bonjour Madame, je dois d’abord vous prier de m’excuser pour ce retard. J’ai dû m’arrêter en route peu après mon départ de la Grenouillère et y retourner prendre un autre véhicule, ma voiture habituelle m’ayant trahi en pleine nature, au bout de quelques kilomètres. Et pas moyen de joindre personne…

– Celle-ci vous convient tout à fait, Maître Auguste, enchaîna Madame Lepellier, l’appelant par son prénom comme le faisait naguère son mari. Eh bien,… vu l’heure qu’il est, je pense que nous aborderons les affaires qui vous amènent après le repas. Voulez-vous prendre un rafraîchissement ? L’été est bien ensoleillé depuis une quinzaine et vous avez dû avoir très chaud en route.

Mon fils Simon va s’occuper de vous montrer votre chambre où vous pourrez souffler et puis nous passerons à table avant d’en venir aux affaires sérieuses. Je vous confie à la nouvelle génération.

Maître Auguste, qu’elle avait vu bien quelques fois lorsqu’elle n’était pas encore veuve, était un vieil ami de son mari Edward Vieillebranche, et qui s’était occupé en diverses occasions de ses affaires personnelles. En effet, Madame Lepellier ne portait pas le nom de son défunt mari. Elle avait toujours conservé son nom de jeune fille trop connu pour qu’elle en change : c’était la raison sociale de l’entreprise familiale, de son affaire.

Robert salua Maître Auguste dont il avait entendu parler sans se souvenir de l’avoir jamais vu. Il était étonné de la présence de ce vieil homme proche de son père mais qui, jusque là, n’était pour rien dans les affaires de sa mère ou plus généralement celles de la famille. Il avait seulement eu vent de sa venue par sa mère :

– Bonjour, Maître Auguste. Votre présence dans la maison me semble signifier d’âpres discussions en vue…

– Monsieur Simon, sans doute ?

– Non, désolé. Moi, c’est Robert. Mais Simon ne doit pas être bien loin.

– Au fait, Madame votre mère a souhaité ma présence ici aujourd’hui mais ne m’a pas précisé le programme de cette rencontre. Je connaissais bien feu votre père qui a plus d’une fois fait appel à moi pour ses affaires personnelles et je suis enchanté de pouvoir participer, à nouveau, à la résolution de questions touchant à votre famille.

Tous les présents s’éparpillèrent dans la maison.

Cinq minutes plus tard, Robert était de retour dans le grand séjour. Voyant que Simon était toujours là, il s’esquiva, prétextant qu’il désirait d’abord voir sa mère et se mit à sa recherche dans la maison, commença par la cuisine et l’y trouva.

La mère avait prévu de préparer un repas de gala pour l’occasion et disposé sur la grande table une nappe neuve et une décoration inattendue. Résolu l’accueil de ses visiteurs, elle était retournée à la cuisine.

La maison aurait justifié, par sa taille et sa structure, un personnel de service qui se réduisait maintenant à une seule femme venant faire quelques heures par semaine pour écarter le plus gros des tâches ménagères et parfois faire la cuisine. Les temps avaient bien changé…

Quinze minutes encore. Robert regardait avec scepticisme et faisait quelques pas dans ce qui avait été le parc et un espace somptueux mais qui n’avait plus grande allure, loin de cela, et tendait vers un air de pâture à l’abandon. Simon venait de s’approcher et l’apostropha aussitôt.

– Quoi ! lança-t-il, tu es déjà en train de critiquer mon jardin ?

– Ah ! parce-que c’est ton œuvre, ce… cette… garrigue ?

– C’est vrai que toi, tu es un spécialiste en matière de parcs et jardins…

– Oh non ! Et je préfère voir la nature… chez elle, au naturel ou dans des jardins aux mains de gens qui savent s’en occuper. Pour moi, je n’ai guère eu l’occasion de m’y essayer.

– Alors cesse de critiquer…

– Mais je n’y serais jamais venu si tu n’avais pas abordé la question.

Valérie, la mère, leur fit signe de loin et rentra dans la maison. Tout était prêt… au moins dans sa tête.

Un moment de flottement et chacun se rapprocha de la salle à manger sinon de la table.

A la française, elle avait prévu de placer son propre couvert au centre de la longue table avec Maître Auguste à sa droite et Robert, le revenant, à sa gauche, Simon, un peu décentré, de l’autre coté… pour éviter les éclaboussures.

Chapitre 3

Aude était dans l’entrée et se dirigeait vers la porte. Robert la rejoignit dehors en quelques pas. Il savait qu’en réalité, on était encore assez loin de passer à table et il l’entraîna vers un parterre de fleurs à l’abandon qui aurait dû orner la maison sur leur droite :

– Quel beau temps ! On se promène un peu ? Dis-moi, je me demande toujours comment il se fait que nous nous trouvons tous réunis. Pour moi, c’est clair : maman, lors de nos derniers contacts, depuis quelques semaines, m’avait mis au courant des difficultés actuelles de l’entreprise et demandé de venir en parler. Mais toi ? J’ai été étonné – je t’assure que je ne m’en plains pas, au contraire – de te voir venir ici au même moment.

– Eh bien, je te dirais que… je n’en sais rien. Note que j’ai ma participation dans l’affaire et je ne me trouve donc jamais étrangère à tout ce qui y touche. Mais personne n’a fait la moindre allusion à une raison quelconque pour que Simon ait insisté afin que je sois là aujourd’hui. Maman s’est montrée heureuse de me voir arriver mais elle en était visiblement étonnée, elle aussi. Du moins, elle n’était clairement pas au courant de ma venue, rien ne lui avait laissé prévoir ma visite. En fait, c’est Simon qui m’en a d’abord parlé, il y a une bonne quinzaine ou trois semaines, puis il y est revenu en insistant par deux ou trois fois, sans me donner la moindre raison, la moindre explication. J’étais évidemment assez réticente car je n’avais aucune raison de venir me glisser entre Jeanne et lui. Non que j’en veuille à sa nouvelle femme ou qu’elle semble m’en vouloir mais cela crée une situation fausse, d’autant qu’il me fait les yeux doux en sa présence, depuis que je suis arrivée, ce qui me met dans une position bien embarrassante. Je n’ai rien contre Jeanne et elle en est gênée encore plus que moi-même. A-t-on idée de mettre les gens devant ce genre de situation ! D’autant qu’il laisse penser que l’initiative serait mienne, ce qui n’est, crois-le bien, absolument pas le cas…

– Simon ? C’est curieux en effet. Et d’un grand manque de correction vis-à-vis de Jeanne ! le moins qu’on puisse dire. J’ai remarqué qu’elle ne sait pas comment se présenter. Elle est toute coincée. Elle passe d’un pied sur l’autre et attend visiblement quelque chose sans savoir quoi. Crois-tu qu’il voudrait la glisser dans mes pattes ?

– Tu la connaissais ?

– Non ! Pas le moins du monde. Tu sais bien que je n’avais pas remis les pieds ici depuis… oh, je ne sais plus. Trois ans, je crois. Et quand je suis passé, c’était juste pour voir maman à sa demande. Jeanne et Simon n’étaient pas là, ils devaient être partis en vacances. Je ne vois pas le vieil orme au fond, près de la limite nord ?

– Non, il est mort depuis longtemps…

– Ah, oui ! c’est vrai que tous les ormes de France sont morts depuis belle lurette. Du moins, il n’y en a plus de grands. On voit paraît-il quelques rejetons de-ci de-là qui pourraient en être mais dès qu’ils grandissent un peu ils crèvent. La maladie, venue du Canada, les a tous rongés. Je l’aimais bien… à la fois imposant et bien droit dans l’ensemble de sa silhouette, et tout tordu et noueux pour le tronc et les grosses banches. Tu l’aimais aussi, je crois ?

– Il était très majestueux. Mais, sais-tu ? Quand j’étais tout petite, il me faisait un peu peur, noueux comme il était… Il est finalement passé en bois de chauffage. Le tronc, qui faisait bien soixante-dix centimètres de diamètre, coupé en rondins, est resté longtemps dans un coin car très difficile à fendre tant il était noueux.

– A propos, je ne sais pourquoi (comme homme je ne suis pas très sensible à ces choses-là ni aux ambiances) mais j’ai trouvé la maison triste, triste…

– On dirait qu’elle attend quelque chose.

– Oui. Il y a à la fois une gêne et un vide. Ça manque de gosses. Rien que des adultes. La vie s’en va… Rappelle-toi ce que nous avons entendu dans le train…

– Ah ! Quoi ?

– Quand on a trouvé les deux places l’une à coté de l’autre dans un ‘‘carré’’, il y avait, de l’autre coté du passage, une jeune femme avec son enfant et face à la gosse une vieille au gros nez et à la peau très rugueuse…

– Ah oui ! je vois. Et...