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L'alignement des équinoxes (Tome 3) - Minuit à contre-jour

De
400 pages
Le gang paradoxal a explosé.
De retour du Laos où elle est allée chercher Liwayway, la fillette qu’elle était à l’âge de quatre ans lorsque des miliciens ont abattu ses parents, Silver est immédiatement dirigée par le commissaire Lacroix sur une enquête qui implique un groupe radical rouge-brun et le site Shoot To Kill, listant des personnalités à abattre et élaboré par Antoine Marquez, théoricien du chaos social.
Wolf, son coéquipier à la Brigade criminelle et alter ego absolu, se trouve plongé dans un coma profond suite à une overdose de neurotoxine hallucinogène, l’arme existentielle de la Vipère dont l’élève, Diane, s’est faite l’archange noire.
Lacroix est obsédé par l’idée de récupérer la neurotoxine, mais la Vipère et Karen, la fille samouraï, ont poussé le réel nettement plus loin qu’il ne peut l'imaginer.
Silver va s’engouffrer dans des représentations du monde divergentes et mutuellement exclusives, en attendant le réveil de Wolf qui, perdu dans l’univers parfait du néant, enregistre les mélodies de l’alignement des équinoxes.
Roman du transréalisme, Minuit à contre-jour frotte comme des silex les confusions avec lesquelles l’Occident se fascine pour son propre crépuscule. Ses héros sont les aventuriers d’une rupture idéologique.
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couverture

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MINUIT À CONTRE-JOUR

L'ALIGNEMENT DES ÉQUINOXES – LIVRE III

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GALLIMARD

à Aurélien Masson,

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Give me absolute control

Over every living soul

LEONARD COHEN, « The Future »

Ô combien j'aurais pleuré ma vie

Si seulement je n'avais su

Que je suis déjà mort

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Juste avant que Wolf ne se désintègre le système nerveux central avec la neurotoxine hallucinogène de la Vipère, il avait repéré sur le web deux informations essentielles à la compréhension du monde.

La première, c'était que douze millions d'Américains croyaient dur comme fer que la planète était gouvernée par des lézards intergalactiques ayant pris forme humaine. L'article du Guardian était passionnant. La reine d'Angleterre elle-même était un reptile cosmique qui se nourrissait de sang humain, de même que Janet Yellen, la présidente de la banque centrale américaine.

La seconde, c'était que plusieurs équipes de scientifiques travaillaient à l'élaboration d'un bouclier d'invisibilité pour protéger la Terre des invasions d'aliens 1.

Wolf réfléchit à peine au non-sens produit par la collision de ces deux informations disjonctives : Elles s'annulent mutuellement, se dit-il, en pleine confusion. Sauf si ce sont les lézards qui cherchent à se cacher.

La seconde suivante, il se demandait comment on pouvait ignorer que le futur était déjà advenu. Qu'il advenait sans cesse. Que la conception, la représentation et l'usage du monde s'étaient insensiblement mués en des myriades de fantasmes préformés, présuggérés et instables, amalgamés en une même veine de transréalisme, sans horizon ni temporalité, sans verticalité ni frontière.

Quelques heures plus tard, dans l'appartement de Joana, il s'injectait tout un flacon de neurotox dans le bras gauche, dont le cubitus avait été brisé d'un coup de matraque télescopique. Et puis il sombra et se retrouva dans le salon japonais de Karen, son Glock 17 sur les genoux, chargeur plein, une cartouche chambrée.

 

La première dose massive d'adrénaline administrée par les médecins urgentistes stimula à peine sa conscience. Un souvenir s'empara de son esprit et le fit basculer dans un autre monde. Il était avec Silver, dans leur bureau du 36, quai des Orfèvres, et ils interrogeaient cette fille singulière, Karen Tilliez, la fille samouraï qui avait décapité un homme d'un coup de sabre. Une fraction de seconde plus tard, ils enquêtaient sur trois cadavres overdosés par une substance inconnue. Meriem Drought, le psychiatre. C'était lui. Tout partait de lui. Meriem Drought était la Vipère, qui recrutait des déclassés et des walking bombs pour leur vriller le crâne avec sa neurotoxine hallucinogène et sa loi de l'alignement. Meriem Drought, qui s'était tiré deux balles dans la tête quand Wolf avait fini par le coincer, ici même, dans l'appartement de Karen, l'alignée zéro. Meriem Drought, qui avait formé une redoutable élève en la personne de Diane, l'Impératrice d'Or. Magnétique et inquiétante, elle avait repris le flambeau de la Vipère et fini par le faire plonger, lui, Wolf, Luc Hackman, dans le gouffre de folie élaboré par son mentor. En se servant de Joana, cette synesthète qu'elle avait façonnée comme une arme.

Non, se dit-il. Diane n'avait pas remporté la victoire.

L'histoire était tout autre.

Lui-même avait décidé de rejoindre Silver, sa collègue et son équilibre, emportée dans le monde de la Vipère et partie chercher ses origines au Laos. Il ne savait même pas si elle avait réussi. Pourtant, si quelqu'un pouvait atteindre l'alignement des équinoxes, la symbiose des dimensions physique, psychique et spirituelle, c'était bien Silver.

Avait-il vraiment vécu tout cela ? Dans sa conscience, ce flux d'évènements constituait un monde qui, après le hit provoqué par l'adrénaline de synthèse administrée par l'équipe médicale, finit peu à peu par se dissoudre dans une multitude d'univers flottants.

Partout et nulle part, il sentait un champ toroïdal qui produisait des boucles d'énergies infinies. Toutes ses réalités possibles se dispersaient comme des galaxies de particules primordiales qui tentaient de survivre au Big Bang.

Ensuite, il n'y eut plus rien.

Ni le vide, ni le plein.

Le néant absolu, parfait et inconscient.

Luc Hackman, surnommé Wolf, ancien commando déphasé, Lieutenant à la Brigade criminelle, membre du gang paradoxal dirigé par le commissaire Lacroix. Un animal de combat au cœur et au crâne débordant de napalm. Désormais hospitalisé en soins intensifs.

1.  . « Conspiracy Craze: Why 12 Million Americans Believe Alien Lizards Rule Us », Olga Oksman, The Guardian, 7 avril 2016; « How Could We Build an Invisibility Cloak to Hide Earth From an Alien Civilization? », David Kipping, The Conversation, 14 avril 2016.

MINUIT À CONTRE-JOUR

Livre trois de L'alignement des équinoxes

 

PREMIÈRE PARTIE

Un paranoïaque est un type qui comprend un peu ce qui se passe. Par contre, le psychotique, lui, a tout compris.

WILLIAM S. BURROUGHS, magazine Friend, 1970

I can't seem to face up the facts

I'm tense and nervous and I can't relax

I can't sleep'cause my bed is on fire

Don't touch me I'm a real live wire

TALKING HEADS, « Psycho Killer »

1

Le type était particulièrement prudent. Dans son bureau du Bunker, Silver avait passé des heures à dépouiller les informations transmises par le commissaire Lacroix, et elle tenait à le prendre sur le fait pour avoir un solide motif de mise en garde à vue. Vu le profil de la cible, il fallait frapper une seule fois, quitte à s'appuyer exagérément sur la nouvelle rafale de décrets sécuritaires. L'état d'urgence était devenu la norme et il n'y avait aucune raison de ne pas en profiter. Pas même de concertation préalable avec Lacroix. Le parquet serait avisé a posteriori – si Big Jim décidait de le faire. Dans l'immédiat, elle ne pensait qu'à une chose : coincer ce salopard, proprement et violemment. Quitte à y passer la nuit, aussi froide fût-elle.

Silver inspira l'air glacé. Il lui fallait à tout prix de l'action pour occuper son esprit, remplir ces heures, ces jours d'attente creux et arythmiques. Elle jeta un œil à la lune, presque pleine et parfaitement découpée dans le ciel étoilé. De fins nuages gris-bleu s'étiraient dans la haute atmosphère.

Elle palpa son holster et se concentra sur sa cible. Un plan simple, se répéta-t-elle. Flagrant délit. Garde à vue. Elle était prête à le briser, sans la plus petite hésitation. Comme si cela pouvait la soulager, atténuer la douleur qui portait le nom de Wolf. Silver avait parfaitement conscience de l'inanité de cette logique. Et pourtant. Au moins, elle lui donnait la force de faire son boulot de flic, quand bien même ce fût avec un supplément de rage.

Cela faisait quatre jours qu'Ariel Ludd ne sortait de chez lui que pour se rendre à la salle de boxe de l'une des associations de quartier, puis au fast-food, où il passait ses après-midi en tête à tête avec l'écran de son smartphone. C'était une comédie dont Silver n'était pas dupe. Comme l'avait révélé la surveillance électronique commanditée par Lacroix depuis le Bunker, il se contentait de jouer en ligne à Ultimate Warfare.

Les documents fournis par Big Jim stipulaient qu'Ariel Ludd avait passé sept années dans l'armée, au cours desquelles il s'était aguerri à tout ce qui était dangereux ou pouvait le devenir, des armes tactiques à la filature, la surveillance, l'espionnage électronique et toutes sortes de techniques de combat, dont le redoutable krav-maga prisé par les sections d'intervention et les troupes d'élite du monde entier. Silver l'avait désossé : vingt-neuf ans, célibataire, parfois employé comme vigile par une société de travail intérimaire. Il vivait chez sa mère, à Aubervilliers, possédait des permis préfectoraux pour un Desert Eagle 44 Magnum semi-automatique, une arme plus impressionnante qu'efficace étant donné son poids, son encombrement et sa capacité limitée, ainsi qu'un Ruger SR9 Compact de calibre 9 × 19, un pistolet-mitrailleur CZ Scorpion EVO 3 S1 semi-automatique, d'une portée effective de deux cents mètres. Mais il n'avait utilisé aucune de ces armes pour abattre d'une balle dans le foie le directeur de l'antenne de Monsanto SAS de Toury, en Eure-et-Loir, presque une semaine plus tôt.

Avant cela, il s'était connecté plus de soixante fois au site stk.com, le fameux Shoot To Kill élaboré par Antoine Marquez, le mystique du chaos pour lequel Wolf s'était pris d'amitié. Lacroix avait eu le nez creux en mettant sous surveillance les sites gérés par Marquez – y compris Human Final Solution. Et Ludd était le seul à avoir multiplié les connexions. Comme s'il endossait les rôles de coordinateur et d'exécutant. Le commissaire Lacroix supposait qu'il appartenait à un groupe très réduit. Mais pour le savoir, il fallait d'abord l'arrêter, lui coller une garde à vue gratinée sécurité d'État, le laisser crever de faim dans une cellule de privation sensorielle, l'électrocuter avec des décharges intempestives de bruit blanc, et puis, le faire parler. Une partie de l'esprit de Silver mettait à jour toutes les techniques de tortures propres que l'URSS avait exportées au Laos.

Ludd avait visité toutes les pages de Shoot To Kill, mais s'était rapidement focalisé sur celle du directeur régional de Monsanto, retrouvé dans des escaliers obscurs menant à une cave, avachi dans une flaque de sang. Une balle de 9 mm dans le foie, avait dit le légiste. Mais pourquoi avait-il ensuite eu besoin de lui briser la nuque ? s'était demandé Silver. Un déferlement de rage incontrôlable ? Ou bien pour le tuer deux fois ? avait suggéré la voix de Liwayway dans son esprit.

Les autres connexions à stk.com étaient majoritairement uniques. Lacroix avait fait en sorte que le système informatique du Bunker passe au crible l'intégralité des visiteurs du site de Marquez. Ariel Ludd était le seul à remplir tous les critères. Un sociopathe cadré et formé par l'armée, puis relâché en pleine nature. Un mètre quatre-vingt-dix, bâti comme un tank, cheveux ras, deux citations, deux blessures en opérations commandées, et l'un des meilleurs éléments de son stand de tir sportif de Malakoff, où il s'acquittait scrupuleusement de ses cotisations et de sa licence fédérale.

Mais depuis deux jours, Ludd négociait un deal pour un Beretta 9 mm via la messagerie du smartphone de sa mère, dans lequel il avait inséré une carte SIM volée et redécoupée au format nano. Aucune manipulation informatique n'échappait aux spécialistes du Bunker, pas même l'application cryptée dont se servait Ludd. Sa mère avait également fait l'objet d'une fiche, jointe au dossier : hôtesse de caisse dans une supérette de Pantin, veuve, diabète de type B.

C'était samedi soir, le froid de l'hiver pétrifiait la ville et Silver avait suivi Ariel Ludd jusqu'au fort d'Aubervilliers, bâti en 1843 pour protéger la capitale et mater les rébellions. Une forteresse toujours contaminée par le radium 226 utilisé lors des expériences menées par les Joliot-Curie dans les années 1920.

Bottes d'intervention, battle-dress et flight jacket de camouflage noirs, elle avait pisté Ludd dans les transports en commun. Le look d'insurgé paranoïaque était en vogue depuis des mois : elle était tout à fait anonyme, encore plus discrète qu'il n'était méfiant. Dans les rues glacées, elle s'était faite ténèbres parmi les ténèbres.

Blouson noir, capuche et pantalon de survêtement gris, sa cible avait évité autant que possible les éclairages publics et les caméras de vidéosurveillance, s'était détournée des phares des voitures et des groupes de noctambules, tout en filant vers la banlieue nord de la capitale.

Par trois fois pourtant, notamment lors d'un changement gare de l'Est, le cœur de Silver avait raté une mesure. Il s'en était fallu d'une fraction de seconde pour que leurs regards ne se croisent.

Lorsqu'il bifurqua vers le sud de l'ancienne fortification, sur la petite route d'accès bordée de grillages et d'arbres, elle relâcha encore sa filature, se fiant autant à l'ouïe qu'à l'instinct pour le suivre. Les bruits de la circulation s'étouffaient peu à peu, les hautes branches bruissaient dans le vent : Silver respirait doucement la nuit froide, totalement concentrée. Elle était prête à tomber sur Ludd comme la foudre et à les embarquer tous les deux, lui et le revendeur d'armes avec lequel il avait rendez-vous.

Le Chemin d'Aubervilliers décrivait une large boucle autour d'une poignée d'immeubles gris. Une voiture garée dans le point aveugle des lampadaires fit clignoter ses feux de détresse, deux fois. Ludd s'approcha et s'arrêta devant la portière côté passager. La vitre s'abaissa.

Silencieuse comme une ombre sous le chuintement du vent, Silver dégaina son SIG-Sauer, index sur le pontet. Courbée en deux, elle fila vers le véhicule en rasant le muret du côté opposé aux réverbères. Les longs intervalles qui les séparaient jouaient pour elle. Soixante mètres. Étrangement, sa cible lui tournait le dos et se tenait perpendiculairement au type assis dans la voiture. Phares éteints, ils ne pouvaient pas la repérer. Trente mètres. Plus elle approchait, plus les battements de son cœur diminuaient en rythme et en amplitude. Elle était devenue une panthère nébuleuse des forêts de Vang Vieng, comme le lui avait appris Liwayway.

Aucune lumière dans l'habitacle, aucun signe de transaction. Silver avançait. Viser les pneus ou l'épaule du conducteur, en cas de dérapage. Et éteindre Ludd à mains nues. D'abord les genoux, puis le plexus solaire, le menton ou la tempe, en deux coups de pied enchaînés. Lui briser un os ou deux histoire de pilonner son moral et prendre un avantage psychologique pour la suite de la soirée. Elle se sentait en pleine possession de l'art du muay lao, décuplé depuis de longues années par sa pratique du zen rinzai.

Elle percevait le ronronnement du moteur comme s'il vibrait dans ses chairs. Quinze mètres, et les types étaient toujours immobiles.

Il fallait agir avant que Ludd ne récupère le Beretta. Aucun indice tiré de ses observations n'indiquait qu'il était armé. Silver empoigna le SIG à deux mains et allait se redresser pour les mettre en joue en hurlant « Brigade criminelle », lorsqu'elle comprit qu'elle était déjà cramée. C'était le signal qu'ils attendaient. La voiture bondit droit sur elle de toute la puissance de ses deux cent dix chevaux, tandis que Ludd se mettait à courir plein est. Et Liwayway ne lui avait rien dit ? La fillette n'avait pas perçu la tension latente de la situation ? Ni le moment où la filature s'était transformée en guet-apens ?

La nuit explosa et les détonations du SIG-Sauer se confondirent avec les hurlements du moteur, dans lequel elle ficha deux balles de 9 mm avant de plonger de côté pour éviter le monstre de métal. Elle roula sur les épaules, son blouson d'aviateur amortit le choc contre l'asphalte et elle profita de son impulsion pour se relever et s'élancer, dans une libération de rage et d'énergie, à la poursuite de Ludd qui escaladait l'enceinte du cimetière de Pantin-Bobigny. Elle eut alors moins de deux secondes pour lui coller une balle dans la cuisse, mais rata l'occasion à cause des crissements de pneus de la voiture : elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule afin de s'assurer que le type ne faisait pas demi-tour pour revenir à la charge. Elle n'aperçut que les feux arrière au moment où ils disparaissaient dans l'avenue Jean-Jaurès.

À son tour, elle franchit le mur et allongea sa foulée en se guidant avec les bruits de la fuite de Ludd. Il filait sud-est mais, après deux cents mètres, il obliqua à quatre-vingt-dix degrés vers le nord-est. Les allées rectilignes, les parcelles de tombes bordées d'arbres, le bruit du gravier, l'éclat diaphane de la lune qui réapparaissait derrière un nuage violet : les poumons en feu, les sens aiguisés par l'adrénaline, Silver se rapprochait de sa cible. Il devait avoir dans les soixante-dix mètres d'avance, pas davantage, mais il se servait des bifurcations, des stèles et de la végétation pour masquer partiellement sa fuite, échapper au contrôle visuel de sa poursuivante. Peine perdue : mâchoires crispées, elle harponnait de son regard le plus noir la capuche grise qui flottait derrière sa nuque et qui réapparaissait exactement là où son instinct le prédisait – elle rêvait d'y abattre la crosse de son SIG.

Une fois hors du cimetière, ce fut encore plus facile : il filait droit vers la nationale 186, à travers le quartier Pont-de-Pierre. Ils longèrent l'université Paris-XIII et elle porta ses foulées à leur maximum. L'arme à la main, elle haletait, luttait, mettait son corps et sa détermination à l'épreuve, et elle adorait ça : l'espace sauvage qui se situe au-delà de la douleur. La lune donnait une teinte fantomatique aux filaments de nuages, aux arbres, à la rue. En ligne droite, la cible reprenait de la distance, irrésistiblement. Mais Silver avait l'endurance de la colère et de l'amertume, et elle n'était pas prête à lâcher sa proie. Une prédatrice : voilà ce qu'elle était en ce moment précis.

Arrivé rue de Stalingrad, Ludd tourna à droite : elle le perdit de vue durant une poignée de secondes, mais entendait toujours le son mat de ses foulées par-dessus les battements brûlants de son cœur et les bruissements de ses vêtements. Le froid humide de la nuit entrait dans ses poumons comme des pics à glace. Lorsqu'elle bifurqua à son tour, il était toujours à une centaine de mètres. Juste avant le pont, il traversa et disparut sur la gauche. Silver le suivit sans hésiter et déboula dans un terrain vague qui servait d'entrepôt industriel. Le sable et l'argile gelés brillaient dans la nuit, les piles de pneus et de matériaux divers semblaient flotter sur un sol à la blancheur irréelle. Une souricière, se dit-elle. Piège.

Ludd se précipita vers l'angle nord : derrière un tas de gravats, de terre et d'herbes folles, l'un des blocs de l'enceinte de béton avait été abattu. Presque immédiatement après, le grillage béait. Il s'y engouffra et se mit à traverser les voies de chemin de fer en courant. Elle se rua à sa suite. Il venait de perdre plusieurs secondes, mais elle ne se décidait pas à se servir de son SIG. Si elle devait tirer, c'était maintenant. Au risque de le tuer. Ce qui était exclu.

Un convoi de fret approchait. Un autre était à l'arrêt. Ils traversèrent les dix-huit voies et l'avance de Ludd fondait à cause des rails et du ballast, sur lesquels la légèreté et l'agilité de Silver faisaient la différence.

Lorsqu'il franchit le mur couvert de lierre, elle n'était qu'à une vingtaine de mètres de lui. Il traversa précipitamment la route puis sauta sur le muret de protection et se retourna vers sa poursuivante. Derrière lui, moins de quatre mètres plus bas, les voitures filaient sur l'autoroute et le bruit des moteurs était déformé et amplifié par le tunnel.

Silver escalada à son tour le mur d'enceinte et atterrit comme un félin, le SIG soudé à la main droite. Elle eut le temps de voir Ludd de l'autre côté de la route, debout sur le muret. L'image était très nette. Sa silhouette musculeuse frappée par la lune, son visage carré, son regard forgé par la haine. Et le canon d'une arme de poing, braqué droit sur son cœur. Le projectile la frappa comme un coup de bélier en pleine poitrine. Projetée en arrière, elle vit sa cible sauter sur l'autoroute en contrebas, puis ses omoplates heurtèrent le sol.

Et plus rien.

Elle était allongée dans l'épaisseur du lierre, vert et scintillant. Des feuilles dures lui piquaient la nuque. Sa respiration était un brasier de douleur.

Elle regardait les nuages dentelés, le ciel en négatif.

Au bout d'un moment, elle entendit la petite voix de Liwayway.

J'avais trop peur… Excuse-moi.

La fillette se mit à sangloter.

« Ce n'est rien. Ce n'est rien », la rassura Silver dans un souffle.

La lune brillait dans ses pupilles.

Elle ferma les paupières.

Bientôt, les premières gouttes de pluie crépitèrent sur les feuilles sombres.

2

Cédric Lacroix se réveilla aux aurores, comme chaque jour de la semaine. Il n'avait jamais compris la sacro-sainte léthargie du dimanche matin, qu'il considérait comme un avachissement moral, une défaite de la volonté, une charge d'énergie négative – ce genre de choses. Ouvrir les yeux avant que ne se déclenche l'alarme du radio-réveil, réglée sur « Paranoid Android » de Radiohead, était pour lui un signe positif, un témoignage de vitalité et de maîtrise de soi. Cela lui donnait l'impression que son corps et son esprit étaient des instruments parfaitement accordés. Il écoutait la chanson trois fois de suite en étirant ses muscles et en assouplissant ses articulations. Cinquante-trois ans, un mètre soixante-dix-neuf pour soixante-neuf kilos. Sec comme un nerf de bœuf. Tout était sous contrôle. Et c'était très bien comme ça.

Sa femme étendit un bras sur les draps qu'il venait de déserter, se retourna et enfouit la tête sous les oreillers. Ses paroles s'éteignirent dans un murmure. Il fila dans la salle de bains attenante. Lorsqu'il en ressortit, il observa Yasmin figée sur son tapis de yogalates, concentrée, le souffle lent et profond, dans une posture qui magnifiait ses courbes. Il enfila en silence une chemise blanche cintrée, un pantalon fuselé noir et ajusta sa ceinture en descendant vers la cuisine, où il prépara du café.

Un mug fumant à la main, il remonta à l'étage, entra dans son bureau et le traversa sans allumer la lumière. Il ouvrit la porte-fenêtre et s'assit sur l'un des deux fauteuils de jardin en résine tressée disposés sur la terrasse, orientée plein est. Comme chaque jour de la semaine, il avait une heure pour méditer sur la situation générale, les paramètres et les variables qui en définissaient le contexte.

Très vite, son obsession allait s'imposer à nouveau. La neurotoxine hallucinogène.

Comme pour repousser ce moment, il se leva et observa l'apparition des premières ombres. Il y avait eu quelques bourrasques en fin de nuit, mais l'aurore était presque parfaitement dégagée. Il souffla sur sa tasse, but une gorgée brûlante du pur arabica brésilien à la saveur maltée. À la moitié du mug, il avait une idée très claire de la journée à venir.

Ensuite seulement, il alla se rasseoir sur le fauteuil en résine tressée, prêt à se concentrer sur la question de la neurotox.

C'était un poison et une arme – Meriem Drought s'en était servi pour tuer, mais aussi pour propulser Silver dans un étrange territoire psychique, duquel elle était ressortie transfigurée. Wolf, son meilleur Lieutenant, était dans un coma profond. Arme et poison. Pour ces deux raisons, il la lui fallait. Non seulement le stock que possédait Diane Lempereur, mais aussi sa formule chimique.

Chaque matin, Lacroix se demandait comment les choses auraient tourné s'il n'avait pas confié cette affaire à son gang paradoxal, mais à la Brigade officielle. Il y avait pourtant un avantage évident à travailler en zone grise : le Code de procédure pénale était bafoué, mais l'éthique nettement moins. Il avait débarrassé sa conscience de ce paradoxe.

L'équation était simple. Lacroix voulait la neurotox. Donc Diane Lempereur. Donc cet agité de Marquez – qui avait rejoint son camp.

Et l'affaire Monsanto était tombée à point nommé. Il avait été très facile pour Lacroix de convaincre Brice Guillerm, de la Sous-Direction de lutte contre la cybercriminalité, d'orienter le dossier qu'il avait fourni à Silver vers Marquez plutôt que vers Pierre Couvreur et Ariel Ludd, les deux principaux meneurs de la micro-cellule rouge-brun AIR, que la surveillance électronique effectuée par Guillerm avait rapidement identifiés dans le meurtre du type de Monsanto. En quelques manipulations simples, les informations essentielles impliquant Couvreur et AIR avaient disparu du dossier. Shoot To Kill et Antoine Marquez avaient pris toute la place vacante.