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L'enfant zigzag

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Livres
427 pages

Description

" Qui suis-je ? Qui suis-je ?" s'interroge Nono Fayerberg, fils d'un célèbre policier de Jérusalem.


Pourtant quand, à la veille de son treizième anniversaire, il monte dans le train pour se rendre chez son oncle, il ne se doute pas qu'il n'arrivera jamais à sa destination.


Car dès l'instant où l'enfant rencontre le mystérieux et séduisant Félix, l'inconnu l'entraîne dans une aventure fantastique, avec détournement de train, kidnapping à bord d'une fabuleuse Bugatti – la seul en Israël ! –, dîner en resquille, fuite nocturne pour échapper à la police, visible à la célèbre actrice Lola Chiperolla.


Mais qui est Félix Glick. Comment est-il si bien informé sir Nono et ses parents, notamment Zohara, la mère qu'il n'a jamais connue ? Pourquoi nourrit-il une telle haine à l'égard de son père ? Dans quel but secret l'embarque-t-il dans cette course folle à travers le pays ?


Tel est le périple, véritable voyage initiatique au terme duquel Nono parviendra à résoudre toutes les énigmes, obtenir la réponse à sa question " Qui suis-je ? " et exaucer son vœu le plus cher.


En bref, il sera devenu un homme.



David Grossman nous offre ici un livre magique, pétillant d'invention. Rarement un écrivain aura su avec autant de vérité, de poésie et de jubilation restituer le monde de l'enfance, pour le plus grand bonheur des adultes.


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Publié par
Date de parution 25 juin 2018
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EAN13 9782021405750
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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David Grossman, né à Jérusalem en 1954, est l’auteur réputé de nombreux romans abondamment primés, d’essais engagés qui ont ébranlé l’opinion israélienne et internationale dont Le Vent jaune, qui a précédé la première Intifada. En 2010, il a reçu le prix de la Paix des éditeurs et des libraires allemands. Il est officier de l’ordre des Arts et des Lettres. Son roman Une femme fuyant l’annoncea reçu le prix Médicis étranger 2011.
D a v i d G r o s s m a n
L’ E N F A N T Z I G Z A G
r o m a n Tr a d u i t d e l ’ h é b r e u p a r S y l v i e C o h e n
Éditions du Seuil
T E X T E I N T É G R A L
T I T R E O R I G I N A L Yech yeladim Zig Zag É D I T E U R O R I G I N A L Hoza’at HaKibbutz HaMeuchad, Siman Kr’ia (Tel-Aviv)
© David Grossman, 1994
ISBN978-2-02-140575-0 (ISBN2-02-025561-8, 1republication)
© Éditions du Seuil, janvier 1998, pour la traduction française
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
CHAPITRE1
Le train s’ébranla en sifflant. Posté à la fenêtre, un enfant regardait un homme et une femme lui faire signe du quai. L’homme agitait la main avec de petits gestes mesurés. La femme brandissait à bout de bras un immense mouchoir rouge. L’homme était son père et la femme était Gabriella, Gaby. L’homme portait l’uni-forme de la police car il était policier. La femme portait une robe noire parce que le noir amincit. Les rayures aussi. «Ce qu’il me faudrait, affirmait Gabriella en riant, c’est vivre avec un gros, mais je n’ai pas encore réussi à le dénicher, celui-là.» L’enfant qui, debout à la fenêtre du train, considérait l’homme et la femme comme s’il ne devait plus jamais les revoir, c’était moi. «Ils vont se retrouver seuls pen-dant deux jours, songeai-je. C’est foutu.» A cette pensée, mes cheveux se dressèrent sur ma tête et je me penchai davantage à la fenêtre. Mon père esquissa la moue que Gaby qualifiait de «dernier aver-tissement avant poursuite». Je m’en moquais. S’il s’in-quiétait vraiment pour moi, il ne m’enverrait pas pas-ser deux jours à Haïfa. Et certainement pas chez cet homme-là! Sur le quai, un employé en uniforme des chemins de fer siffla vigoureusement dans ma direction pour me signifier de réintégrer le wagon. C’est fou mais c’est
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toujours moi qui suis visé par des gens en uniforme avec des sifflets, même dans un train bondé. Je me gar-dai bien d’obéir. Je voulais que mon père et Gaby me voient le plus longtemps possible, pour que mon image reste gravée dans leur mémoire. Le train n’avait pas encore quitté la gare. Il progres-sait lentement dans l’air chaud et les relents de diesel. J’éprouvai des sensations nouvelles. Les odeurs du voyage. La liberté. J’étais parti! Seul! Je présentai une joue après l’autre à la caresse du vent pour effacer son baiser. Il ne m’avait jamais embrassé de cette façon en public. Comment pouvait-il m’embrasser comme ça tout en m’expédiant loin de lui! Je me fis siffler trois fois le long du quai. Quel concert! N’apercevant plus mon père et Gaby, je reculai nonchalamment pour bien mon-trer que je me fichais pas mal de leurs avertissements. Je m’assis. Le compartiment était vide. Que faire maintenant? Il y avait quatre heures de trajet jusqu’à Haïfa et, à l’arrivée, sombre, accusateur et sans illusion à mon sujet, m’attendait le professeur Samuel Shilhav. L’auteur de sept manuels d’éducation civique, mon oncle, le frère aîné de mon père. Je me relevai, ouvris et refermai la fenêtre à deux reprises. Ainsi que le cendrier. Il n’y avait plus rien à ouvrir ni à refermer. Tout fonctionnait à merveille. Il était vraiment super, ce train. Je grimpai sur la banquette et réussis à me glisser dans le filet d’où je ressortis la tête la première pour voir si, par hasard, quelqu’un n’avait pas laissé tomber de l’argent sous les sièges. Personne n’avait rien oublié. C’étaient des gens sérieux. Que papa et Gaby aillent au diable! Comment pou-vaient-ils m’expédier chez l’oncle Samuel, une semaine avant mabar mitzvah, en plus? Pour mon père, ça se comprenait, il respectait son frère dont il admirait les compétences en matière d’éducation. Mais Gaby? Elle
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qui le traitait de «hibou» derrière son dos? Était-ce là le cadeau très spécial qu’elle m’avait promis? J’aperçus un petit trou dans le revêtement de cuir de la banquette. J’y glissai le doigt pour agrandir l’orifice dans l’espoir d’y trouver quelques pièces. Mais il n’y avait que de la mousse et des ressorts. En quatre heures, j’avais le temps de creuser un tunnel à travers au moins trois wagons pour m’enfuir et échapper à Samuel Shil-hav (aliasFayerberg), et on verrait bien s’ils renouvel-leraient un jour l’expérience. Mon doigt n’était pas assez long pour venir à bout des trois wagons. Je m’étendis sur la banquette, les jambes en l’air. J’étais fait comme un rat. Un prisonnier ambulant qu’on menait au tribunal. De la menue mon-naie glissa de ma poche et s’éparpilla dans le comparti-ment. Je n’en retrouvai pas la moitié. Tous les enfants de ma famille avaient au moins une fois dans leur vie subi le traitement de choc de l’oncle Shilhav, les tortures rituelles que Gaby appelait «orda-lies». En ce qui me concernait, c’était la seconde fois. Historiquement, nul n’en était jamais sorti indemne. Je sautai sur la banquette et tambourinai contre la cloison. Puis je me mis frapper à petits coups rythmés. Il y avait peut-être dans le compartiment voisin un pauvre pri-sonnier prêt à communiquer avec ses compagnons d’in-fortune. Et si le train était rempli de jeunes délinquants qu’on emmenait chez mon oncle? Je me remis à cogner contre la cloison, avec le pied, cette fois. Survint le contrôleur qui m’intima de rester tranquille. J’obtempé-rai. Ma première «ordalie» m’avait amplement suffi. C’était après l’histoire de Pesia, la vache de Mautner. Mon oncle s’enferma avec moi dans une pièce minus-cule et étouffante où il me chapitra deux heures durant. Il commença d’une voix douce et compassée, il se rappela même mon nom, mais au bout de quelques
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minutes, il arriva ce qui devait arriver: il oublia com-plètement où il était et avec qui il se trouvait et se com-porta comme si, juché sur une estrade, sur la place de la ville, il haranguait la foule de ses disciples et de ses admirateurs venus lui rendre un dernier hommage. Et voilà que ça recommençait. Sans raison. Cette fois, je n’avais rien fait. «Ton oncle Samuel veut te parler avant tabar mitzvah», avait dit Gaby. Il était soudain devenu «mon oncle Samuel». Mais moi, je savais la vérité: Gaby ne voulait pas m’avoir dans les pattes au moment où elle s’apprêtait à quitter mon père. Je me levai. Fis les cent pas. Me rassis. Je n’aurais jamais dû partir. Je les connaissais. En mon absence, ils allaient se disputer et se lancer des horreurs à la tête, et il n’y aurait plus rien à faire. C’était mon sort qui se décidait en ce moment. «On n’a qu’à en parler au bureau, proposa mon père à Gaby. Je suis en retard. – Non, on ne sera pas tranquilles et le téléphone n’arrêtera pas de sonner. Viens, on va au café. – Au café? s’étonna mon père. Au beau milieu de la journée? C’est si important que ça? – Arrête un peu tes sarcasmes, s’emporta-t-elle, au bord des larmes, le bout du nez tout rouge. – Tu ne vas pas encore me rebattre les oreilles de cette histoire? s’écria mon père d’une voix dure. Rien n’a changé depuis la dernière fois qu’on en a parlé. Je ne suis pas prêt. – Cette fois, tu vas écouter ce que j’ai à te dire sans m’interrompre. Tu peux au moins faire ça, non?» Ils montèrent dans l’estafette de la police et mon père démarra, le visage fermé. Ses épaulettes brillaient d’un éclat dangereux. Ils n’avaient même pas commencé à discuter qu’ils se disputaient déjà. Gaby sortit un miroir de poche de son sac et contempla son reflet. Elle tenta
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de remettre un peu d’ordre dans sa tignasse frisée. «Un vrai singe», songea-t-elle. «Ce n’est pas vrai!» protestai-je en bondissant sur mes pieds. Je détestais l’entendre se rabaisser. «Tu as un visage intéressant. Et puis, c’est la beauté intérieure qui compte, ajoutai-je, voyant qu’elle n’était pas convaincue. – Ah bon! répliqua-t-elle aigrement. Alors explique-moi pourquoi il n’existe pas de concours de beauté intérieure.» Je me retrouvai à deux pas du signal d’alarme, fixé sur la cloison près de la fenêtre. Dans l’état où j’étais, c’était très imprudent. On pouvait stopper le train en tirant acci-dentellement dessus. Je lus le règlement de la compagnie des chemins de fer. On ne devait l’actionner qu’en cas de danger. Dans tous les autres cas, on encourait une lourde amende et une peine de prison. J’avais des pico-tements dans la main, au bout des doigts et même entre les doigts. Je relus le règlement à haute et intelligible voix. Peine perdue. J’avais les paumes moites. Je fourrai mes mains dans mes poches. Pour les ressortir aussitôt. A première vue, on aurait dit de simples organes qui avaient besoin de prendre l’air. J’étais couvert de sueur. J’effleurai la balle de revolver que je portais en sautoir: elle était lourde, froide et rassurante. «On l’a extraite de l’épaule de ton père et elle va t’empêcher de faire des bêtises», songeai-je posément. Maintenant, c’était tout le corps qui me démangeait. Je connaissais bien cette sensation et je savais com-ment ça allait finir. Je me mis à argumenter: le conduc-teur ne saura peut-être pas dans quel wagon on a tiré le signal. Et si jamais il y a effectivement un dispositif dans la locomotive qui lui indique de quel wagon ça vient? Bon, je n’aurai qu’à changer de compartiment. Et si on trouve mes empreintes? Je pourrai toujours m’envelopper la main dans un mouchoir. Ce genre d’argumentations ne me vaut rien. Je me
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fais toujours avoir. Je redressai le dos et adoptai l’atti-tude de papa – ramassé comme un ours, muscles bandés – en m’exhortant au calme. Rien n’y fit. Je ressentais comme une brûlure entre les yeux, de plus en plus cui-sante, qui s’intensifiait et me submergeait. Au dernier moment, je me recroquevillai sur moi-même, saisis mes pieds dans mes mains et me roulai en boule sur la banquette. Gaby appelle cette tactique «la détention préventive». Elle a une définition pour tout. «Je ne suis plus une enfant, lança-t-elle à papa au café. Ça fait douze ans que je vis avec Nono et toi.» Elle par-venait encore à se dominer et à s’exprimer d’une voix calme et posée. «Voilà douze ans que je l’élève et que je m’occupe de vous deux et de la maison. Je te connais comme personne et je veux vivre avec toi et pas seule-ment être ta secrétaire ou ta bonne à tout faire. Je veux habiter avec vous. Remplacer la mère de Nono, y compris la nuit. Qu’est-ce qui te fait si peur, tu peux me le dire? – Je ne me sens pas prêt», répondit papa en étrei-gnant sa tasse dans ses grosses pattes. Gaby fit une pause et respira à fond avant d’ajouter: «Et moi, je ne me sens pas prête à continuer comme ça. – Écoute, euh, Gaby, dit papa dont le regard exaspéré errait nerveusement par-dessus l’épaule de son interlo-cutrice, qu’est-ce qui ne va pas? Le pli est pris, ça nous convient, l’enfant y trouve son compte lui aussi. Pour-quoi est-ce que tu veux tout chambouler comme ça? – J’ai quarante ans, Jacob, je veux avoir une vie normale, une vie de famille, comme n’importe qui.» Sa voix se brisa. «Et je veux un enfant à moi. Notre enfant. Je veux voir ce qui va sortir de nous deux. J’ai peur qu’il soit trop tard si nous attendons encore un an. Et je crois aussi que Nono doit avoir une maman qui vive en permanence avec lui, pas à mi-temps.» Je savais par cœur ce qu’elle était en train de lui débiter. Je lui avais fait répéter son discours. C’est moi qui lui
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