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L'Épissoir

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Livres
250 pages

Description

Qui dit « énigme » dit « mystère ». Qui dit « mystère » dit « secret ». Qui dit « secret » en a trop dit. Depuis Sophocle et Œdipe, Voltaire avec Zadig, en passant par Edgard Allan Poe et Agatha Christie, les romans policiers tournent autour de trois questions brûlantes : « Qui a tué, comment, pourquoi ? ». Ligotés par une profusion de pistes, ensevelis sous un fatras de présomptions, les auteurs étalent leurs réponses sur des dizaines de chapitres et quelques centaines de pages. Or, la plupart du temps, la vérité ne repose que sur un seul mot, un simple mot...


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Ajouté le 02 avril 2015
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EAN13 9782332900920
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Langue Français
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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-90090-6

 

© Edilivre, 2015

 

Du même auteur :

– Jacobello Del Fiore– Ed. Privat – 2006

– Histoire de José B. – Ed. Golias – 2009

– Aventures en Castille du jeune Miguel de Cervantès – Ed. Golias – 2011

– Le livre de Canaan – Ed. Golias – 2012

– Rose Claire Lacombe – Edilivre-Paris – 2013 (+numérique)

– Veux-tu me conter ton histoire ? – Edilivre-Paris – 2014 (+numérique)

Balises sur chemin noir

Jusqu’à ce que je retombe en poussière, je me souviendrai de ce mercredi des Cendres…

Vers 20 heures, je quittai le théâtre Deloche où, depuis un mois, on répétait « La peur des coups ». Avant de partir, j’avais prévenu chez moi, à Saint-Leu, que j’aurais du retard. Il pleuvait et une grève de transports parisiens propageait la panique. Mon épouse ne craignait pas de m’attendre. Elle exigeait, néanmoins, de savoir pourquoi. Tranquillisé par sasagesse, je me glissai dans le long serpent de voitures et me mis à ramper avec les autres.

Pour me tenir éveillé, je fis hurler à la radio les chœurs de l’Armée Rouge. Je possédais à bord toutes leurs cassettes. Soudain, au cours d’un arrêt, une dame en imperméable sombre se dressa devant moi et pianota sur le pare-brise. Désespérée, elle m’expliqua qu’elle ne savait comment rejoindre son domicile en grande banlieue. Je lui répondis qu’elle avait de la chance. Le village de Taverny se trouvait sur mon chemin.

Reconnaissante, elle s’installa à mon côté et décapuchonna son visage. Maigre, les yeux bleus perçants, ma passagère inspirait le respect. D’une voix sèche, elle me dit s’appeler Lucette Faure. Elle travaillait dans une célèbre maison de couture. Notre dialogue fut bref. Je suis taciturne. Elle était réservée. Pendant une heure, nous avons écouté du folklore ukrainien. Les paupières closes, elle parut apprécier.

Nous aurions effectué un voyage sans histoire, si un incident n’était survenu dans la traversée du Plessis-Bouchard. Surpris par l’arrêt brutal du véhicule qui me précédait, je l’emboutis à l’arrière. La rédaction du constat tourna à la querelle. Mon adversaire était un gros policier qui rentrait chez lui, son devoir accompli. Plein de zèle, il ameuta les badauds, en me désignant comme un chauffard assassin. Le verbe haut, ma compagne me manifesta sa solidarité et houspilla le fonctionnaire. A titre de témoin, elle lui communiqua son identité. Je la remerciai de son intervention. Elle dit qu’elle donnait toujours raison à qui le méritait.

A la sortie de Taverny, madame Faure vivait, seule, dans un pavillon entouré d’un bosquet. A la vue de cette maison perdue dans un endroit sinistre, je lui demandai si elle n’avait pas peur. Elle haussa les épaules, en disant qu’elle dégainait aussi vite qu’un shérif. De son sac musette, elle tira un énorme revolver et me demanda de le soupeser.

– Voilà, dit-elle, qui peut rétablir l’équilibre des forces.

Elle me proposa d’entrer dans sa maison pour m’y réchauffer. L’heure était avancée. Je refusai poliment. Elle insista. Je persistai.

– Dommage ! soupira Madame Faure, la voix pleine de déception.

En m’éloignant, je la vis appuyée à son portail. Elle m’adressa un geste de la main, peut-être un signe amical. Je regrettai mon manque de civilité mais il était trop tard pour faire demi-tour. Sur la route enfin dégagée, je me précipitai chez moi.

Derrière une fenêtre, mon épouse me guettait dans l’ombre d’un rideau. Pendant que je me restaurais dans la cuisine, je lui racontai mon aventure. Attentive, elle ne m’interrompit pas. A la fin, elle chercha dans ses souvenirs et dit :

– Lucette Faure ? Je n’ai jamais entendu ce nom…

Peu après, je suis allé me coucher. Epuisé, je me suis endormi aussitôt. Il était presque minuit.

Le lendemain, quand j’arrivai au théâtre, on me signala que deux messieurs de la police voulaient me voir. La collision de la veille me revint en mémoire et je fus à peine surpris de la rapidité de mon adversaire à crier vengeance. Avec amabilité, je reçus ses collègues. Ils me posèrent des questions précises sur la soirée. Amusé, je trouvais qu’un banal accident de voiture ne méritait pas tant d’honneurs. Lorsqu’ils m’emmenèrent au commissariat, menottes aux poignets, je ne réalisais pas encore l’étendue de leurs révélations.

Au petit matin, Madame Lucette Faure avait été découverte au premier étage de sa maison par l’infirmière, qui venait lui faire sa piqûre quotidienne. Elle avait été tuée d’une balle dans la tête. On trouva son revolver auprès d’elle. Apparemment, j’étais la dernière personne qu’elle eût croisée de son vivant.

Les charges, qui pesaient sur moi, apparurent accablantes. Maître Cazin, mon avocat, hocha sa tête chauve.

– Notre affaire serait excellente, chevrota-t-il, si vos empreintes n’avaient été retrouvées sur l’arme du crime. Des voisins remarquèrent votre voiture salement éborgnée. D’autres vous ont vu devant la villa…

Ma femme, elle-même, sembla écrasée par la fatalité. Lors de ses visites en prison, elle ne cessait de pleurer. Moi, je passais mon temps à dénoncer l’erreur judiciaire. Les gardiens m’ordonnaient le silence. Je nepersuadais personne et fatiguais le monde par mes redites. Un criminologue réputé, qui écrivait dans les journaux sous le pseudonyme de Chérubin Louque, me montra du doigt dans son éditorial « Le coupable au balcon ». Il m’appelait le Sicaire Savoyard. Ce surnom fit florès dans les journaux. J’enrageais qu’il fît mouche. Jadis, lorsque je rêvais de gloire théâtrale, j’avais cherché en vain un nom de guerre qui frappât les imaginations.

Au début de l’instruction, je crus que madame le juge Irène Souvanoff serait mon alliée. La sévérité de sa fonction n’empêchait pas cette petite femme ronde de se montrer aimable. Pleine de sollicitude, elle s’informa de ma santé. Au fur et à mesure de la conversation, le climat se dégrada. Irène Souvanoff butait sur le mobile et me gourmanda de lui faire perdre son temps, en m’obstinant à taire mes raisons. Il était dommage de dénaturer ainsi la pureté de mon geste. L’exécution fut un tel succès, sans trace de lutte et d’effraction. A l’évidence, la victime connaissait son assassin, de longue date.

– Moi, je ne la connaissais pas, hurlai-je.

– Ne niez pas ! trancha le juge. Un lien existait entre vous.

– Un lien ? Quel lien ?

– Soit ! dit-elle, en soupirant. Pour la centième fois, reprenons votre itinéraire, à partir du moment où vous avez pris en charge madame Faure ! Par quelle porte êtes-vous sorti de la capitale ?

– La porte de Saint-Ouen. Je l’ai dit cent fois.

– Vous avez de la chance, fit-elle. Un pompiste me le confirme. Il vous a vu en compagnie d’une personne répondant au signalement de la victime. Néanmoins, je trouve étrange que vous n’ayez jamais déclaré aux enquêteurs que vous vous étiez arrêté pour prendre de l’essence.

– Ma voiture n’est pas à pédales.

– Notre témoin signale aussi que madame Faure vous a suivi jusqu’à la caisse. Vous sembliez, tous les deux, en grande conversation. Que vous disait-elle ?

– Elle s’inquiétait de mes difficultés de locomotion. Elle parlait de ma jambe et paraissait très impressionnée par mon handicap.

– Pauvre cher monsieur, murmura Irène Souvanoff. Si jeune et déjà bancal. Que vous est-il arrivé pour claudiquer ainsi ?

J’avouai que je traînais un peu la patte par ma faute. Une vieille blessure mal soignée. Un jour, dans la foule, quelqu’un m’avait planté, certainement par jeu, une aiguille d’acier au profond de la cuisse.

Quand ?

– L’année dernière.

– L’année dernière ? répéta madame le juge, toute rose d’émotion. Ah ! Que je suis contente. Je savais bien que je vous avais déjà vu boitiller quelque part… C’était donc l’année dernière.

Intrigué, je fronçai les sourcils. Irène Souvanoff se reprocha de ne pas m’avoir reconnu tout de suite. Elle aurait dû, pourtant. Quelques mois plus tôt, j’avais bénéficié d’un semblant de popularité. Mon visage, mon allure avaient été révélés dans le journal télévisé, qui relata la catastrophe survenue à la fabrique Lawdès, dans le nord de Paris. En plein midi, l’explosion de son dépôt d’hydrocarbures avait provoqué un carnage à la cantine, où le personnel se restaurait. Des morts, un monceau de morts… La procession, vers le Père-Lachaise, des cercueils recouverts de fleurs blanches bouleversa la France entière.

– J’ai été très choquée par cette tragédie, reprit madame le juge. Je me souviens avoir beaucoup pleuré à vous voir au premier rang du convoi. Vous cheminiez auprès de l’autre rescapée, une très jeune femme. Vous lui teniez la main. Le spectacle était poignant, de ces deux miraculés qui accompagnaient les dépouilles de leurs camarades. Qu’est devenue cette jolie personne ? Le savez-vous ?

– Nous avons fini par nous marier, répondis-je.

– J’en suis heureuse. A l’écran, vous sembliez faits l’un pour l’autre.

Le front penché, elle se tut. Je crus qu’elle s’était assoupie. Par courtoisie, je toussotai. Elle sursauta.

– Un instant de recueillement vous offusquerait-il ? grogna-t-elle, en essuyant ses yeux. Quelle dureté est donc la vôtre, que vous ayez pu oublier si vite ce cauchemar ! On peut s’accommoder de la fatalité. On ne peut pas admettre une telle hécatombe.

En professionnelle passionnée, elle avait suivi l’enquête. Le massacre avait été provoqué par un sabotage. L’incendiaire n’était autre que l’ancien magasinier de l’entreprise, un vieux fou, Féodor Svoboda. Il fut arrêté, alors qu’il rôdait dans les décombres. Le malheureux avoua son crime sans difficulté. Quelque temps après, il se suicida dans sa cellule.

– Savez-vous à quoi je pense ? murmura madame Souvanoff. Je suis en train de me demander si le meurtre, dont je vous accuse, n’a pas un rapport étroit avec cette tuerie. Votre passagère Lucette Faure aurait pu être la parente de l’une des victimes.

– On m’a dit que Lucette Faure était célibataire, sans famille et sans enfant.

– Qui sait ? Trouvant indécent le spectacle de votre bonne santé, elle aurait attendu des circonstances favorables pour provoquer une explication… Et la rencontre tourna au drame.

– Pourquoi pas, après tout ? répondis-je, ricanant. Si j’avais eu la faiblesse de monter chez elle, elle m’aurait descendu, par vengeance, avec son gros calibre.

– Vous omettez, monsieur, que c’est elle qui est morte. Certainement, de votre main.

– Et moi, je croyais que l’affaire des établissements Lawdès avait été définitivement classée par la justice.

La noirceur de son regard troubla ma joie de vivre. Je supputai le pire et me sentis basculer dans une trappe. Pour rapporter coûte que coûte la preuve de ma culpabilité, Irène Souvanoff aurait le front de remuer de terribles souvenirs. Piétinant mon chagrin, elle descendrait parmi mes morts, elle interrogerait les ombres qui entourèrent le désastre, elle fouillerait les ruines de ma jeunesse.

Alors, pesamment, je me suis classé « confidentiel défense ». Le visage fermé, bras serrés sur le cœur, je me suis enseveli dans le silence. Jusqu’au bout…

1
Une cour vaticane

Quelques mois plus tôt, j’étais monté à Paris avec la troupe des Albatros d’Annemasse, pour participer au Concours National des Jeunes Compagnies. Notre interprétation de l’Illusion Comique nous valut une mention honorable. Enhardi par le succès, je restai dans la capitale pour tenter l’aventure en solitaire. Les frimas s’installèrent sans que j’eusse établi une tête de pont.

Pour subsister durant l’hiver, je m’intéressai aux petites annonces et recherchai un travail saisonnier, où je pourrais exploiter un vague diplôme d’études commerciales. En potassant les rôles qui devaient m’apporter la fortune et la gloire, j’attendis les réponses dans une chambre de bonne, dénichée sur les hauteurs du quartier des Lilas. Un matin de décembre, un télégramme me convoqua au siège de la société Lawdès, dans la zone industrielle de Livry-Gargan. Je mis le nez à la fenêtre. Le ciel froid était bleu.

Au début de l’après-midi, après un long périple, j’arrivai à l’adresse indiquée. Dès l’entrée, tout m’enchanta. Je crus débarquer dans un village de vacances. L’usine était neuve. Entourés de fin gravier, de petits ateliers en jolies briques rouges se succédaient sur l’aire. C’était l’heure de la pause et une centaine d’ouvriers et de techniciens se prélassaient sur les pelouses, mêlant avec bonheur le bleu et blanc de leur tenue de travail. Quand la cloche retentit, ils regagnèrent leurs postes, en chantonnant.

Les services de la Direction étaient installés dans un bel hôtel du I7° siècle, entièrement rénové. Accoté à un bois de chênes, il se reflétait dans une pièce d’eau verte où deux cygnes glissaient, avec délices et morgue. Une jeune hôtesse, en uniforme rose et au sourire engageant, me conduisit dans la salle d’attente, à l’éclairage tamisé. Le long des cloisons, des présentoirs de nickel étalaient les chefs-d’œuvre de la Société, mondialement appréciée pour la qualité de ses fermetures à glissière et de ses boutons-pression.

Un haut-parleur diffusait de la musique douce. Sur le mur, s’étalait un immense panneau photographique. Devant le perron de la Direction, un vénérable vieillard, à barbe de patriarche, était assis dans un fauteuil. Le groupe de ses employés l’entourait. Agenouillées aux pieds de leur patron, de belles jeunes femmes avaient pris la pose. Je remarquai, en bordure du clan, que l’une d’elles faisait tache. Vêtue d’une luxueuse robe longue d’un blanc immaculé, une blonde patricienne refusait de s’humilier comme une vestale. A l’instant du cliché, elle avait détourné la tête avec orgueil et regardait au loin.

Plongé dans la contemplation de l’insurgée, je n’entendis pas la porte s’ouvrir.

– Vous admirez notre portrait de famille ? dit une voix lasse. Ce fut une grande fête. Nous avons célébré en même temps l’inauguration de l’usine, le cinquantenaire de la fondation de la société ainsi que les quatre-vingts ans de notre Président, monsieur Pouck. Je suis le directeur général Maurice Richard. Voulez-vous avoir l’amabilité de me suivre ?

Il me tendait la main. Je la serrai avec politesse. Elle était moite. Grand, décharné, le sexagénaire flottait dans son costume. Il me guida dans un coin éloigné de l’immeuble, jusqu’à une petite pièce vaste comme un placard. Je m’étais déjà habitué aux richesses du décor et la pauvreté du réduit m’étonna. Richard déplora de me recevoir dans une annexe. Les travaux de peinture n’étant pas terminés, il n’aménagerait dans son bureau que la semaine suivante.

A mi-voix, comme s’il se cachait, monsieur Richard me signala que son offre d’emploi avait provoqué une avalanche de candidatures. Je n’avais pas été retenu sur la liste des prétendants car le poste à pourvoir nécessitait une expérience supérieure à la mienne. Toutefois, ma lettre avait attiré son attention. Elle lui donna l’envie de connaître ce postulant bizarre, qui exprimait sa volonté de ne faire qu’un bref passage dans l’industrie, pour ne pas mettre en péril sa vocation dramatique. Richard sourit. Si j’en étais d’accord, il pouvait répondre à mon vœu, en m’offrant une mission brève mais passionnante.

Avant de quitter Paris pour se retirer à la campagne, la société Lawdès avait occupé les locaux d’un ancien couvent, impasse des Cordeliers, près de la gare du Nord. Expropriée, accablée par les ordres de déguerpir, elle traîna les pieds, pendant des années.

Vieux Parisien, Maurice Richard avait baroudé, pour retarder l’échéance. En fin de carrière, l’exil lui faisait peur. De plus, les démontage/remontage d’une usine l’épouvantèrent longtemps par leur complexité. A présent que tout se terminait, il reconnaissait avoir eu tort d’imaginer le pire. Bien qu’elle fût au bout du monde, la zone industrielle de Livry-Gargan ne se trouvait pas sur l’île du diable. Quant au déménagement, son adjoint Jean Marescaux avait su en coordonner les diverses phases. D’ores et déjà, le transfert pouvait être considéré comme une réussite. Dans quelques jours, le président de la Société pourrait parader devant l’ancienne usine et glisser de façon symbolique les clés sous le portail.

Malheureusement, Jean Marescaux se verrait privé de cette manifestation. Abattu par une fricassée de champignons, moisi jusqu’à la moelle, il se tordait sur un lit d’hôpital. Ce jeune homme courageux hurlait que sa douleur était un moindre mal. Il endurait mille morts d’être tombé malade avant d’avoir achevé sa tâche. Souffrant d’une crise de zèle, le pauvret se tournait les sangs en vain. Eu égard à l’immensité initiale, il ne restait à déménager qu’un petit atelier d’une vingtaine de personnes, machines et matières premières incluses.

Pour pallier la défection de Marescaux, monsieur Richard renâclait à distraire un ingénieur, déjà accaparé par la mise en place de la nouvelle fabrication. La loyauté de ma lettre, ma carrure de leveur de fonte l’incitaient à choisir une solution extérieure et à me confier la responsabilité des derniers enlèvements.

Maurice Richard était le premier Directeur Général que je voyais de près. Il me parut digne de confiance et je signai, sans appréhension, le contrat qu’il me présentait. Ses conditions étaient intéressantes et, quoiqu’il arrivât, sa durée de deux mois, éventuellement renouvelable, n’obérait pas mon avenir.

Les évènements se précipitèrent, dès que j’apposai mon paraphe. Subitement nerveux, monsieur Richard m’ordonna de rejoindre sans tarder l’impasse des Cordeliers. Là-bas, je demanderais une certaine Huberte Carrel. Déléguée du Président, elle veillerait à mon installation et répondrait, si besoin était, à mes demandes de détails. Puis, Richard prétexta un rendez-vous urgent et me quitta à grandes enjambées. En le voyant filer dans le couloir, je crus qu’il rasait les murs.

Après tant de chaleur humaine, je fus un peu déçu de me retrouver dans la rue balayée par la bise. Le jour commençait à décroître. Je relevai le col de ma veste et hâtai le pas, tout en imaginant l’itinéraire du retour. Une voiture s’arrêta à ma hauteur.

– Monsieur ! appela une voix fraîche. Je vais à la poste. Voulez-vous que je vous dépose à la station du RER ? Cela vous avancera.

C’était la petite hôtesse, en uniforme rose. Dans la tiédeur de son véhicule, je repris vie. Durant le trajet, je la remerciai dix fois de son geste humanitaire et lui fis mille éloges de la vertu des bonnes Samaritaines. Souriante, elle consentit à écouter mes fadaises. Au moment de nous séparer, elle me dit :

– Ainsi, c’est vous, l’exécuteur ?

– Pardon ?

– C’est vous qui allez liquider l’atelier Lignaud ?

– Qui est Lignaud ?

– Le chef de production. Je vous souhaite beaucoup de plaisir.

– Ah ! tiens…

– Richard a cherché un remplaçant à Marescaux, partout dans la maison. Tout le monde a préféré se défiler.

– Pourquoi ?

– Vous comprendrez quand vous aurez affronté le diable. Il y a des empoisonnements étranges. Quelquefois, les champignons ont bon dos. Bon voyage, monsieur ! Quand vous serez rue des Cordeliers, voudriez-vous donner le bonjour à Marianne Voisin ? Je suis sa cousine Nicole.

– Où la verrai-je ?

– Elle est la secrétaire de Huberte Carrel.

– Cela tombe bien. Je dois rencontrer cette personne, ce soir. Est-elle sympathique ?

– Qui ça, Marianne ?

– Mademoiselle Carrel.

– Si l’on veut. C’est une tueuse…

La nuit était noire, quand je sortis du métro. Au carrefour gelé de la gare du Nord, on m’indiqua mon chemin. Situé dans la rue du même nom, qui conduit les suicidés au canal Saint-Martin, l’impasse des Cordeliers débouchait sur un terrain vague. Dans l’obscurité, je pataugeai au hasard des fondrières profondes comme des trous d’obus. Proche de l’abandon, j’allais faire demi-tour lorsqu’un feu s’alluma au pied d’une colline de détritus.

S’agitant autour des flammes, une silhouette d’épouvantail étirait son ombre. Attiré par le bivouac, je m’approchai du Robinson, un vieillard desséché, au faciès d’assassin et au regard dément. A ma vue, il brandit son pique-feu et m’injuria dans une langue étrangère. J’allais répondre vertement quand le décor s’illumina. Une façade se constella de fenêtres d’argent. D’une énorme bouche, rouge comme l’enfer, surgit, dans les rires et les grelots, une procession de jeunes femmes qui poussaient leurs bicyclettes aux phares éclairés. Elles entourèrent le vieillard.

– Bonsoir, monsieur Svoboda, dirent-elles. Vous allez prendre froid. Pourquoi ne venez-vous plus nous voir à l’atelier, monsieur Svoboda ?

Svoboda continua à fourgonner ses cendres, en marmonnant des blasphèmes. Une jeune fille, au gros bonnet tricoté, eut la gentillesse de répondre à ma question et m’indiqua la direction des bureaux. Elle parut frissonner, lorsque je précisai mon rendez-vous avec Huberte Carrel.

A travers la bouche d’enfer, j’entrai dans un hall immense. L’ancien garage de l’entreprise était vide. Mes pas résonnaient sur le sol gras, comme sur le pavé d’un château endormi. Saisi par la majesté du local, je levai les yeux vers les cintres obscurs et les niches désertes. A nouveau baignée de silence, l’ex-chapelle des Cordeliers retrouvait son atmosphère sacrée. En des temps écoulés, lorsque sonnait minuit, les moines chantaient ici leurs psaumes et pensaient à la vie éternelle.

A la suite d’une cour morose, éclairée d’un réverbère jaune, j’enfilai un couloir triste, sans fin. En ces lieux, tout sentait l’abandon. Le long des murs, des paquets d’archives, recouverts de poussière, attendaient d’être acheminés vers le siège de Livry-Gargan. Une porte vitrée s’ouvrit à mon approche. L’air effrayé, une gamine se pencha, prête à s’enfuir au moindre signe douteux. D’un ton rassurant, je me présentai et demandai à voir la responsable.

– Revenez demain, à huit heures ! susurra la petite. Huberte n’est pas là.

– C’est étonnant. Monsieur Richard m’envoie. Nous avions rendez-vous.

– A 18 heures, monsieur. Il est 18 heures 02. Mademoiselle Carrel aime l’exactitude.

– Le RER a eu une panne. J’ai dû changer de rame.

– Tant pis pour vous. Vous n’avez pas ramé assez vite.

– A qui ai-je l’honneur ? fis-je, contrarié. Si vous êtes Marianne Voisin, Nicole vous adresse le bonjour.

– La garce ? Je ne lui parle plus depuis un an. A demain donc, monsieur le Matamore.

Je haussai les épaules et tournai les talons. Les nouvelles circulent vite dans les petites sociétés. L’insolente avait dû avoir vent de mon dossier d’embauche. En remplissant le curriculum vitae, j’avais indiqué mon état de comédien et précisé mon emploi. La rage au cœur, je regrettai de n’avoir pas signalé que je pouvais aussi jouer Don Juan.

Le lendemain matin, pour éviter tout désagrément, j’arrivai tôt et patientai dans le bureau de Marianne. Après m’avoir indiqué une chaise, la petite peste me planta là et, sous prétexte de distribuer des tickets de repas, elle partit baguenauder dans la maison afin de papoter en toute impunité. Bientôt, un pas vif ébranla le plancher du couloir. La porte s’ouvrit sèchement. Je consultai ma montre. II était huit heures.

– Monsieur, je vous souhaite la bienvenue, me dit Huberte Carrel. Venez !

Je reconnus la révolutionnaire de la photo de famille autour de monsieur Pouck. Une fille d’une vingtaine d’années, d’une blondeur réfrigérante, nette comme du papier glacé. Etrangement gris, son regard ne laissait rien paraître. Par-dessus son élégante robe bleue, elle passa une blouse blanche.

A toute allure, nous traversâmes l’entreprise, réduite à une succession de grandes salles nues. Mon guide m’indiqua les sanitaires et la cantine. Dans la cour, elle tint à me faire une démonstration de la pendule de pointage. Mon carton figurait déjà dans une alvéole numérotée. Devant un escalier, elle me dit :

– Là-haut, se trouve l’atelier des fermetures à glissière. Il est encore en activité.

Redoublant d’efforts pour me maintenir à son niveau, je trébuchai sur une marche. Huberte Carrel ne m’accorda pas un regard. Au deuxième étage, elle ouvrit une porte. Un bruit de machines m’enveloppa tout entier. Elle s’engagea dans l’allée centrale, en direction d’un bureau vitré. Nous progressions entre deux haies de jeunes femmes assises à leurs postes de travail. Des commentaires couraient dans mon dos.

– C’est lui, le Matamore ? disait-on. Il n’est pas très beau, comme acteur. Déclenchant les fous rires, une voix assura que je ressemblais à son cabot, un gros boxer appelé Joachim.

– Je vais vous présenter à Lignaud, dit Huberte.

Je m’attendais à voir un bonhomme moustachu, coiffé d’un béret basque, avec des galons sur la manche. Pierrette Lignaud était une très jolie femme, aux yeux « vert marécage », à la tournure ondoyante d’un aspic. A notre entrée, elle nous adressa le sourire le plus perfide qui soit.

– Miss Carrel ? roucoula-t-elle. Vous me flattez de me rendre visite au péril de votre vie.

M’entraînant sans façon, Pierrette me fit faire le tour de son domaine. Sournoise, elle me félicita. Pour remplacer au pied levé un jeune homme aussi brillant que Jean Marescaux, je devais posséder d’importantes compétences, sinon de hautes relations dans l’entreprise. Je répondis que je ne connaissais personne. Je n’étais que de passage et souhaitais, au plus tôt, revenir sur une scène de théâtre.

Pierrette me sourit. Confidence pour confidence, elle recommandait de prendre garde. Huberte Carrel, que l’on voyait là-bas penchée sur des registres, possédait la franchise d’une traîtresse. On l’appelait « Exquise Maud » à cause de sa froideur laponne. Sa politesse distante, sa tenue irréprochable la faisaient considérer comme un monstre de pureté. Personne ne comprenait pourquoi elle n’avait pas encore rejoint la Direction générale à Livry-Gargan. A quoi passait-elle son temps ? La gestion du personnel du petit atelier lui laissait d’énormes loisirs.

La jeune femme soupira. Jadis, ici, c’était le paradis. Tout s’était détraqué, depuis le déménagement. L’ambiance devenait oppressante. D’affreux événements se tramaient dans l’ombre. Posant sur mon bras sa main griffue de Cléopâtre, elle me plaignit d’être tombé au cœur du guêpier, à un mauvais moment. Avec gentillesse, elle me conseilla de m’armer de courage. J’étais le seul homme au milieu d’une vingtaine de femmes. Surpris, je rappelai que, dans l’effectif, existait aussi Svoboda, le brûleur d’ordures. D’un ton sec, Pierrette répliqua que Svoboda ne pouvait plus être tenu pour un homme.

Remarquable à son gilet brodé de couleurs vives, une gamine aux tresses brunes s’approcha, en rythmant de claquements de doigts un air mystérieux. Elle informa Pierrette qu’on la demandait au téléphone. Abandonné sous les piqûres des regards, je feignis de m’absorber dans la contemplation d’une ouvrière, qui faisait jouer des curseurs sur un long ruban serti de crampons.

Après une éternité, Huberte Carrel vint me délivrer. Elle me conduisit dans un antre poussiéreux, qui fut le bureau de Marescaux. Avec des précautions d’agent secret, elle ouvrit une armoire. Tous les dossiers du déménagement de l’usine s’y trouvaient rangés. Satisfait d’être enfin à pied d’œuvre, je la remerciai et, lui tournant le dos, je me mis à l’ouvrage.

Mon prédécesseur avait bien organisé son affaire. Ses comptes rendus étaient pleins de clarté. Vers onze heures, je terminai la lecture des rapports sur la mutation de chaque atelier. Imprégné de la philosophie de l’opération, j’étais convaincu de réussir ma mission.

Alors que j’examinais les devis des transporteurs, déjà pressentis pour l’enlèvement des machines, on frappa à la porte. Sans attendre mon invite, une dame entra. La quarantaine sportive, la poigne autoritaire, Fanchette Coindoz se présenta comme la secrétaire du Président, monsieur Pouck. Elle parlait du grand patron avec autant de familiarité qu’une parente ou que sa bonne amie.

– Hier, à Livry-Gargan, me dit-elle, j’ai bien regretté mon absence. Je souhaitais vous recevoir moi-même. Que vous a dit le directeur général ?

Interloqué, j’exposai mon rôle, prudemment, en deux mots.

– Quoi, c’est tout ? gronda Fanchette, en levant les bras au ciel. Je m’en doutais. Moi, monsieur, je suis une personne honnête et je veux que vous sachiez la vérité. Pour charrier trois malheureux bouts de ferraille sur un camion, la société Lawdès n’avait vraiment pas besoin de vous.

Elle s’emporta contre Maurice Richard, qu’elle traita de faux jeton. Le Président Pouck le gardait par amitié et reconnaissance des services rendus. Plût au ciel qu’un jour, l’entreprise ne souffrît cruellement de cette faiblesse ! A notre époque bourrée de dynamisme, on ne confiait plus le pouvoir à un dirigeant rabougri.

– Rendez-vous compte ! tempêta Fanchette. Ce bonhomme a même eu peur de vous révéler le motif réel de votre recrutement.

– Ah ! bon, fis-je, inquiet.

D’une main vigoureuse, Fanchette frappa sur le dossier du transfert.

– Au cours de votre lecture, dit-elle, il ne vous a certainement pas échappé que le programme avait subi de constantes modifications. L’atelier Lignaud avait d’abord été placé en tête de liste. Sa position dût être reculée à plusieurs reprises, à cause des braguettes des parachutistes flamands…

Volubile, Fanchette m’expliqua que, par erreur grossière, on avait imposé à Pierrette Lignaud la fabrication de kilomètres de fermetures à glissière, en même temps que la préparation de son déménagement. Richard n’eut pas le courage d’en avertir l’armée belge, une vieille et fidèle cliente de monsieur Pouck. Pourtant, celle-ci aurait accepté des reports de livraison. Depuis, heure après heure, avec son sourire de garce, Pierrette Lignaud ne se privait pas de claironner ses moindres difficultés de fabrication. Pannes techniques, mauvaise qualité du ruban, rupture de stock… Une épidémie, qui décimerait l’ensemble du personnel, ne serait plus surprenante.

– Eu égard au retard accumulé, conclut Fanchette, la Direction devra bientôt envisager, non seulement le paiement d’indemnités au ministère de la Guerre belge mais encore une forte amende pour n’avoir pas libéré l’impasse des Cordeliers à la date ordonnée par le tribunal.

– Que souhaitez-vous de moi ? demandai-je, perplexe.

– Tout le monde croit que la situation, qui se vit ici, est due à une mauvaise conjoncture. J’affirme, moi, qu’elle est le fait d’une main criminelle. En conséquence, je veux que vous notiez tout ce qui pourrait m’aider à démasquer la responsable.

– Si vous êtes persuadée de la culpabilité de cette personne, pourquoi ne la déplacez-vous pas ?

– Mon pauvre ami, monsieur Pouck la protège. Il y a une quinzaine d’années, c’est lui qui a embauché Pierrette toute gamine. Entre eux, cela crée des liens.

Fanchette me communiqua ses coordonnées personnelles afin de la contacter, si besoin était, de jour comme de nuit. Demeuré seul, je me remis au travail, pour ne pas sombrer dans la nostalgie.