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L'Homme au chapeau

De
396 pages

« Je devais me réveiller, il le fallait à tout prix.
Je fermai ma porte et eus une pensée pour mon chapeau en raison de cette tempête de soleil qui s’annonçait. J’allais rouvrir pour le récupérer quand le jeune flic s’interposa.
" Allez, ça va comme ça, fit-il visiblement excédé, comme s’il m’avait déjà catalogué dans la rubrique des dangereux psychopathes. Son rictus disait que là où j’allais, je n’aurais plus besoin de ce chapeau à la con.
– Où m’emmenez-vous ?
– Pas très loin, chez votre amie."
L’endroit grouillait de monde. Entre les officiels, des types en blouse blanche, des gens du pays. Il était clair qu’on ne tournait pas au bled un Maigret au pays des ploucs. »


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-74857-7

 

© Edilivre, 2014

Première partie

La pluie me réveilla. La pluie, et le vent pris au piège dans le feuillage du vieux chêne sous lequel mon mobile home avait été installé. Je dormais là-dedans, sans m’en plaindre toutefois, non loin de la maison des propriétaires, une vraie celle-ci, en parpaings, massive et inébranlable. La pluie tombait drue et le vent brisait quelques brindilles qui chutaient sur mon toit. La grêle se mêla au concert, accompagnée de quelques fracassants coups de tonnerre qui ne manquèrent pas d’inquiéter le chat Mistigri qui aimait à me suivre au pays des songes. Il préférait ma maison en contre plaqué à la villa des gens qui m’employaient depuis plus d’un an dans leur ferme. Son report d’affection sur moi était proportionnel au nombre de coups de pieds que lui infligeait la patronne, de façon aléatoire et injustifiée, en fonction de son humeur. Il n’était plus tout jeune. La vieille non plus d’ailleurs. Elle semblait lui reprocher cette image qu’il lui renvoyait de sa propre déchéance physique. Ce serait trop comique si un jour elle se ratait, si son pied d’appui glissait sur un sol rendu trop glissant par les cirages à répétition et si finalement elle se cassait le col du fémur ou pire, si elle restait à jamais dans un fauteuil roulant, les jambes paralysées de manière à ce que le matou pût en boulotter un petit morceau tous les jours à l’insu de la vieille mégère.

Ils étaient cinq dans la famille. Cinq Thipineau, reconnaissables à leur air porcin, en raison de leurs joues généreuses et surtout de leur appendice nasal. Sans se pencher au point de paraître indiscret, on leur voyait les trous de nez. En étant indiscret et armé d’une lampe torche, à travers le groin, on pourrait peut-être dénicher une explication à ce qui ne tournait pas rond chez certains membres du clan.

Il y avait le père, René, dit Néné, le chef de famille, le chef d’exploitation, cinquante huit ans, quelques ennuis de santé dont on me taisait la gravité. J’étais bien installé dans sa confiance.

Qui dit père, dit mère, Yvette, une grosse bonne femme, la mégère, qui me situait sur son échelle de tolérance entre le vieux Mistigri et le chien Bobby qui puait tellement qu’on pourrait se demander s’il ne se roulait pas dans ses déjections. Elle pouvait penser ce qu’elle voulait de moi. Sa méfiance, je m’en balançais. De toute façon je la voyais si peu souvent, elle vaquait si rarement hors de sa maison qu’elle ne polluait guère mon champ visuel. Quand il fut question de m’embaucher au-delà de la première saison où j’avais activement participé à la moisson et au déchaumage des blés fauchés, elle fut réticente à l’idée de devoir me nourrir et me blanchir. Alors ce fut la débrouille, et en un sens ce n’était que mieux pour moi. Cela m’obligeait à sortir du Domaine de Champ Long. Voir d’autres têtes, serrer d’autres paluches, lorgner de nouveaux joufflus, c’était comme une balade en plein air offert à un grabataire. La défiance de la vieille à mon égard s’atténua toutefois avec le temps. Elle dut finir par comprendre que je n’étais pas un trucideur de grosses vaches adipeuses, ni un voleur, seulement un pauvre type qui n’hésitait pas à bouger pour se trouver un boulot.

Qui dit père et mère, dit rejetons. Le premier d’entre eux s’appelait François, un type d’allure normale, mais limite simple d’esprit, limite handicapé mental. Je ne lui avais jamais trouvé une passion transcendantale pour le métier de céréalier. Pour lui c’était ça où l’usine. Il était l’aîné des garçons, son sort fut scellé à sa naissance et les notions de chômage et d’oisiveté lui étaient étrangères. Son manque de motivation lui valait des montagnes de reproches de la part de son père et des flots de propos consolateurs du côté de sa mère.

Après le François, on trouvait Caroline, dix-neuf ans, pas d’une beauté à tout casser si on se bornait à la tête mais son corps ne laissait pas indifférent. Si j’en croyais ses regards et son comportement affable avec moi, je ne devais pas lui déplaire. Elle préparait un BTS de je ne savais quoi à Bourges dans le but avoué d’échouer dans un bureau à brasser du papier et se faire les ongles à longueur de journée.

Ensuite, il y avait le dernier de la fratrie, la surprise du chef, l’inattendu qu’on avait pas voulu faire passer et qu’il avait bien fallu nourrir et élever, le bien nommé Benjamin, quinze ans, vif, intelligent, curieux, impétueux, mordu par le métier. Il avait déjà quelques préjugés négatifs sur son frère aîné. Surtout, il avait pigé que son frère lui barrerait la route à moins d’accepter sans broncher d’être le grouillot du Domaine de Champ Long pendant les trente années à venir. On s’entendait bien tous les deux. Ce fut lui qui me baptisa l’homme au chapeau. Forcément, tous portaient des casquettes à becs hideuses, aux couleurs agressives et enlaidies du logo d’une marque de matériel agricole. Elles réduisaient le champ visuel tout comme elles semblaient diminuer le QI de ceux qui s’en coiffaient. Moi je n’avais pas l’air tellement plus intelligent avec mon chapeau mais j’avais mon style. On pouvait me reconnaître de loin et même à mon ombre et pour l’instant, le grouillot de service c’était moi, l’homme au chapeau. J’avais l’air d’un camarguais, sans son cheval, égaré loin de ses marécages et de ses moustiques. A la place, j’avais une plaine fertile et des mouches. Pour la vieille, j’avais plutôt l’air d’un voleur de poules, d’un rempailleur de chaise, crasseux au point d’en avoir le teint basané.

Je ne la prenais pas en considération dans la famille Thipineau mais il y avait aussi Marie, l’aînée des enfants, vingt-neuf ans, mariée et vivant à vingt bornes de la ferme familiale avec un type que je voyais rarement sauf certains dimanches pour les repas de famille qui ne me concernaient aucunement. Marie était le clone sinistre de sa mère. Après elle, Yvette – il fallait bien qu’elle eût un prénom la vieille – s’était essayée à l’originalité. Ainsi naquit François, un brouillon d’excentricité cependant, ensuite le résultat ne put que s’améliorer avec Caroline, il s’était notoirement perfectionné avec Benjamin. Marie aussi détestait l’homme au chapeau noir et c’était avec un certain dégoût qu’elle me tendait sa main quand il était impossible pour elle de faire autrement. Il fallait croire que je lui faisais peur. Je me demandais bien pourquoi ? Il ne me viendrait jamais à l’idée de l’entreprendre d’une quelconque façon.

Alors pourquoi ?

Parce que je n’avais pas une existence comme tout le monde ? Que j’étais un genre de nomade, un minable insociable ? J’allais où le ventre et la tête me menait sans aucune ambition majeure. Si le boulot ne me déplaisait pas et si la rémunération était correcte, je me posais et je faisais de mon mieux. Toujours. Pour l’histoire, après sept années d’usine, à m’abrutir sur des machines, j’avais ressenti le besoin de respirer de l’air pur. J’avais commencé par bosser pour un maraîcher du Vaucluse, mais pas longtemps à cause de sa radinerie. J’avais conduit des engins hauts comme des maisons de deux étages sur des chantiers d’autoroutes. J’avais déjà travaillé pour un plouc de la Limagne, un sombre crétin qui ne méritait pas une épouse aussi douce et aussi belle que la sienne. Je ne l’avais jamais entendu, ni vu lui témoigner autres choses que des critiques acerbes. S’il m’avait gardé pour l’année, comme le père Thipineau le fit plus tard, il se serait passé quelque chose. J’aurais fini par me compromettre entre les cuisses de ma patronne. Elle m’appréciait, elle, et savait que je lui aurais ouvert mes bras sans rechigner. Il l’aurait tuée pour ça et aurait essayé d’en faire autant avec moi. Dans ces conditions, j’avais préféré partir car mes sentiments étaient en train de prendre le dessus. Cependant, tout ne fut pas négatif chez ce type car c’était dans sa ferme que j’avais chopé le virus du moissonneur fou. Rien ne me plaisait autant que de raser des immensités d’épis de blé qui parfois, au gré du vent, faisaient penser à des étendues liquides dont la surface se brouillait de vaguelettes.

Aussi, côté immensité, j’étais servi comme un prince avec les parcelles des Thipineau. Ils en avaient grand à travailler. Il y aurait encore mieux plus au nord, des fermes plus vastes qui occupaient à temps plein une dizaine de gonzes mais je ne voyais plus l’intérêt de ce métier s’il combinait, aux difficultés de celui d’agriculteur, les désagréments du monde ouvrier. L’exploitation des Thipineau me convenait par sa taille et la qualité de son parcellaire puisqu’elle occupait 2,5 hommes (0,5 pour le père qui devait se ménager, 0,5 pour le fils en manque flagrant de motivation et 1,5 pour l’homme au chapeau qui était vainement en quête de reconnaissance unanime). Ils ne pourraient jamais me reprocher de ne pas faire des heures. Quand je rentrais le tracteur le soir, le vieux René s’arrachait à sa télé et venait aux nouvelles sans oublier de me remercier, parfois de me gratifier d’une bouteille de vin de table pour agrémenter mon repas. Les autres demeuraient devant leur poste, absorbés par une fiction débile. Parfois, le plus jeune préférait s’isoler dans sa chambre pour écouter sur sa platine disque des trucs qui déménageaient comme Kiss, Van Halen, Trust ou Foreigner, et sans avoir peur de régler le volume très fort.

Moi j’allais saluer le vieux, je rendais compte, lui racontais que là, à cent mètres de la Fontaine Rouge, j’avais levé un lièvre ou, qu’au coin du champ à l’ormeau, j’avais surpris deux chevreuils à la robe rousse, ou encore qu’un enfoiré avait jeté un sac poubelle au bord du champ. Ensuite, je tapais mon chapeau contre ma cuisse pour le dépoussiérer, j’entrais dans mes quartiers, je chargeais une cassette dans mon magnétophone, ouvrais mon frigo de lilliputien et mangeais ce que je pouvais. Ensuite, si j’étais fatigué je m’allongeais, dans le cas contraire je lisais un polar, acheté d’occasion, ou je m’amusais à griffonner du papier avec des phrases. Rien de sérieux toutefois. Il me viendra peut-être le goût de rédiger un jour les mémoires du moissonneur fou. J’aimais assez les mots mais ils ne me le rendaient pas. J’écrivais si mal que même un paysan chinois, n’entravant rien au français, grincerait des dents en me relisant.

Je dormais peu mais bien. Quatre à cinq heures par nuit me suffisaient, voire moins si l’opportunité d’une sieste se présentait grâce à une météo qui obligeait à remiser tout engin agricole à l’abri.

Pour l’heure, à part sortir la pompe à désherber et jouer au biochimiste, il n’y avait guère de travail ; un peu de mécanique, un peu de révision avant d’entamer la campagne, tondre le gazon de la vieille, surveiller la pompe à eau, déplacer des tourniquets sur le peu de surface de maïs qu’il était possible d’irriguer, c’était à peu près tout. François était parti en vacances avec des copains à lui. C’était aussi bien de ne pas avoir ce petit chef dans les pattes. Ça me faisait des vacances à moi aussi sauf que j’écoutais encore plus la vieille gueulait après René.

« Alexandre le fera bien ! Qu’est-ce que tu vas t’emmerder ? Il n’est pas débordé en ce moment que je sache.

– Je vais pas rester dans cette putain de maison à rien foutre, lui répondit René. Ça m’agace. Je suis bien mieux dehors et ça me change les idées de faire quelque chose.

– T’es qu’une tête de cochon !

– Et toi tu me fais chier ! On dirait que t’as que ça à foutre de me faire chier ! Bon Dieu de femme ! »

Alexandre, c’était l’homme au chapeau, c’était le manouche, c’était l’homme qui puait et dont on se méfiait comme la gale. C’était le moissonneur fou qui rongeait son frein en attendant de monter sur sa machine. C’était peut-être bien celui qui violerait fille, mère, et dans l’élan, le petit dernier de la famille. Pour ce qui était de la fille, si cela devait se produire, ce ne serait pas assimiler à un viol.

Quand on portait un chapeau, c’était que l’on avait quelque chose à cacher : un crâne lisse et blême à cause d’une chimio, des cicatrices trahissant une vie passée chaotique et pas catholique, une malformation quelconque, ou alors c’était pour laisser dans l’ombre un faciès déformé par la haine et des pulsions macabres.

Je ne trouvais pas si anormal de voir René ne pas pouvoir tenir en place. Il attendait d’un jour à l’autre la livraison de son nouveau jouet : une moiss’-batt’ avec une barre de coupe de cinq mètres. Ce n’était pas du luxe. Je devrais me sentir plus concerné que lui puisque j’en serais le chauffeur à soixante-quinze pour cent du temps. Néanmoins, c’était lui qui avait souscrit un emprunt à la banque. Elle était là la raison de sa nervosité. L’achat d’un tel engin n’était pas anodin. Il m’avait demandé mon avis, du moins ce que je pensais du modèle que j’avais eu l’opportunité de tester lors d’une démonstration durant mon bref séjour en Limagne. René ne m’avait jamais tenu au courant de son choix définitif.

« Tu verras, m’avait-il dit.

– Qu’est-ce que c’est ? Vous pouvez bien me le dire.

– Tu verras. »

Donc j’attendais de voir mais, je l’avouais, je n’étais guère stressé. Le plus important pour moi dans le choix de ce genre d’engin, c’était le confort au volant car si je devais y rester plus de douze heures par jour, mieux valait être bien assis et si possible dans une cabine climatisée où je serais protégé de la poussière. Ce type de confort commençait à se généraliser mais beaucoup d’agriculteurs étaient perplexes à ce sujet, comme toujours quand on leur parlait de progrès.

« Si ça se détraque le bordel, vas-y y réparer toi ! Les clims, qu’est-ce que tu y connais toi ?

Et puis ça doit coûter des sous.

Sans compter que le moteur consomme plus de gas-oil. Bah !

Enfin… »

Si la vieille gueulait après René, c’était parce qu’elle voulait me voir m’occuper, à la place de son mari, de piocher les fraises. Mais on se retrouva bientôt deux dans vingt mètres carrés. René me rejoignit et prit son rang sans mollir sur le manche.

« Si elle se pointe, je lui en fiche un coup sur la cafetière.

– Je lui donnerais le coup de grâce si vous voulez. Faudrait surtout pas que vous vous fatiguiez en l’assommant.

– J’en prendrais une plus jeune à la place. Avec des gros nichons qui tiennent la route, hé hé ! Et un gros derche haut perché comme on en voit à la télé.

– Et qui ne parle pas trop, rajoutai-je.

– Et qui ne parle pas du tout, tu veux dire, pas du tout… Et toi ça te manque pas trop ?

– Quoi donc ?

– Ben une femme espèce de couillon.

– D’après ce que je peux constater autour de moi, c’est tout rose au tout début et après c’est le bagne.

– Tu veux pas crever tout seul quand même. Une femme, pour avoir des gosses, c’est plutôt pratique tu ne trouves pas ?

– C’est même indispensable. Mais pour ce qui est de crever tout seul, on est toujours seul face à la mort. Qu’il y ait toute la famille autour ne changera rien. L’obstacle, on le passe seul.

– T’es pas pédé quand même ? fit-il avec un soupçon d’inquiétude bien palpable.

– Non, fis-je sur un ton rassurant.

– Je dis ça, je sais bien que c’est pas le cas mais c’est Yvette qui le pense… »

C’était bizarre, je n’avais pas pensé à ça : un rampailleur homosexuel qui aurait vite fait de déculotter ses deux fils et de leur déflorer le fondement avant de les éventrer !

« … Dans le métier ils ne sont pas nombreux, continua le vieux. Pour tout dire, j’en connais pas. Ils se planquent tous dans des bureaux et à tortiller du cul devant leur chef, ou alors ils font le chanteur ou l’acteur. Y-en a plein la télé de ses zigues.

– J’en connais pas non plus. Mais j’ai connu quelques filles.

– Ah ! Et alors ?

– Alors rien. Aucune n’avait le pouvoir de me passer la corde au cou.

– Ça peut encore venir.

– Vous me voyez avec une gonzesse et continuer à faire ce que je fais, proposer mes services à qui veut de moi. Quelle nana voudrait d’un plouc romano ?

– Bah… fit-il en donnant un coup de pioche rageur qui avait dû propager une onde de choc jusqu’en Nouvelle-Zélande. Maintenant, ce qui te faudrait, c’est te dégotter une fille unique de céréalier. Tu reprends l’affaire et te voilà installer, peinard.

– Vu comme ça, ça a l’air facile.

– Faut que je fasse des recherches, ça doit bien se trouver bon Dieu de bon Dieu.

– Holà ! vous cassez pas la tête pour moi. Si ça se trouve, dans deux mois, je suis parti.

– Faudra bien que t’arrêtes de bouger un jour. On ne reste pas jeune bien longtemps tu sais. Là tu peux me croire et élever des gosses passé quarante ans, c’est pas simple. Là aussi tu peux me croire. Il te faudrait une petite ferme de cent hectares.

– Cent hectares ! Rien que ça !

– Pour un mec seul, ça suffit.

– Ouais, répondis-je songeur. Ça fait quand même un sacré jardin. J’y mettrais pas des fraises.

– Je n’en vois pas dans le coin des filles de paysans entre vingt et trente berges. Tous ces connards de céréaliers ont su faire des garçons, des petits cons prétentieux pour la plupart. Y-a bien Machine.

– Machine !?

– La fille de Robert mais ça va pas. Elle est déjà mariée et d’ailleurs les terres sont à son mari, pas à elle. Dommage, elle était mignonne. Une belle fille, grande, blonde, yeux bleus… ou verts, je sais plus. La dernière fois que je l’ai vue, elle devait avoir dix ans. Hé hé ! »

Je ne le contrariai pas, je le laissai continuer dans son délire de m’aider à me trouver une bonne grosse fermière qui m’apporterait travail, tracas, crises de nerfs et qui m’inoculerait des envies d’aller me dessoiffer au bar le plus proche. Néanmoins, je n’avais rien contre le fait de me passer la corde au cou avec une héritière paysanne. Le métier ne me rebutait pas. J’aimais les grands espaces, l’odeur du blé fauché ou de la terre retournée. Quelles étaient les probabilités pour un tel destin ? J’avais plus de chances de faire fortune en pariant sur des canassons pourris. Curieusement, je me voyais déjà parti. Peut-être avant la fin de cette année 1982, pour bringuebaler des cailloux d’un point à un autre sur un autre chantier d’autoroute. Là aussi, j’avais de l’espace, des paysages, que l’on pourfendait certes, que l’on dénaturait, et des odeurs de poussières qu’on soulevait avec des engins démesurés qui ne me faisaient pas peur.

Plus jeune, je n’aurais pas dit non pour une carrière dans la marine et faire cent fois le tour du monde avant d’être mis en retraite la quarantaine venue. L’idée de devoir toujours dormir confiné, avec un type au-dessus ou en dessous, ronflant ou parlant ou faisant grincer son pieu dans son sommeil, me soigna. Alors pourquoi pas des régates en solitaire sponsorisées par les saucissons La Grassouille ? Non, j’aurais trop peur d’être victime d’un vertige horizontal et de devenir fou à force de rester seul et trop longtemps éloigné de la terre ferme. De plus il m’était difficile de faire confiance à des petites boules lumineuses situées à des millions d’années lumière et qui n’existaient peut-être plus depuis des millénaires. Et puis ce n’était pas un travail, juste un caprice – ils parlaient de challenge formidable – de types friqués trop heureux de pouvoir s’éloigner de leur famille tout en se donnant bonne conscience.

J’allais chercher un récipient auprès d’Yvette. J’avais l’intention de ramasser les quelques fraises qui avaient réussi à mûrir malgré l’herbe.

« Y-en a beaucoup ? me demanda-t-elle.

– De quoi remplir quelques coupelles avec de la chantilly.

– Ah ! Alors ça vaut le coup. Et René il est passé où à présent ?

– Il a pris la 204 et il est allé faire le tour de ses champs.

– Ben voyons ! Des fois que les martiens lui auraient volé sa terre ! »

Celle qui me confondait avec un pédé de la pire espèce lâcha un grognement à la manière d’un molosse redoutant de se faire piquer le contenu de sa gamelle. Elle grognait encore en se rendant dans sa cuisine pour aller me chercher un plat. J’attendis sur le perron. Il faisait beau et si doux qu’il me paraissait déplorable de rester enfermé dans une baraque. Mistigri avait compris ça lui. Je l’avais vu faisant sa sieste sur la plus grosse branche d’un pêcher, deux pattes dans le vide et la tête posée de côté sur l’écorce et pleine de songes agréables.

Yvette revint avec un plat vert de chez Tupperware que je réussis à remplir sans difficultés. Je dus manger tous les fruits qui ne trouvèrent pas de place dans le récipient en plastique. Je croquai les plus belles fraises bien sûr. Je savais pertinemment que la patronne ne me ferait cadeau de rien. René refit son apparition et me proposa d’atteler le broyeur et d’aller nettoyer toutes les bordures de ses champs avant que l’herbe ne montât en graine. Je déposai les fraises devant la porte d’entrée de la maison, actionnai la sonnette et me barrai sans attendre de pourboire.

La journée passa ainsi, sur un tracteur, à faucher les bordures de parcelles immenses. J’eus tout le loisir d’échafauder un plan pour faire de ma soirée quelque chose qui ressemblerait à une soirée. J’avais une Renault 16 TS, blanche et d’occasion, et il était bien difficile de résister au plaisir de la lâcher sur la route. En 1982, c’était encore considéré comme une bonne bagnole et peut-être comme la plus grande mangeuse d’homme, la digne héritière de la DS. J’avais acheté ça d’occasion à un pépé qui s’était fait peur plusieurs fois avec. En cinq ans, il n’avait pas fait trente mille bornes et il l’avait toujours bâchée dans son garage. Un maniaque qui n’en avait pas beaucoup profitée et qui m’avait permis de faire une excellente affaire. Bien entendu, il fallait réhabituer le fauve à plus d’exigences de la part du chauffeur, à plus de sollicitations, un rodage tardif en somme.

En guise de soirée, j’aurais pu me contenter de suivre à la radio le France-RFA du mondial espagnol mais, si peu concerné par le foot, l’événement m’était complètement sorti de la tête et je fis un saut à Bourges où j’allai encourager Rocky dans le troisième volet de ses aventures épiques. Dans le premier, il s’était pris une branlée par Apollo Creed sans avoir vraiment perdu. Dans le second volet, je savais que le vainqueur voulait sa revanche sur l’étalon italien, je me souvenais qu’il perdait cette fois, pour de bon. Dans le troisième, je savais juste qu’il était question d’une brute surentraînée et imbue de sa personne. Au sortir du cinéma, baigné par les néons multicolores, je restai un moment, groggy par le combat, à lorgner sur les affiches des autres films. Je n’étais pas pressé de rentrer de toute façon. J’étais plein d’une énergie bizarre, du genre à pouvoir tanner gratuitement le premier abruti venu. Ouais, c’était en effet une envie imbécile de cogner sur quelque chose, pas forcément quelqu’un. Je n’étais pas allé en ville pour chercher la bagarre, non, mais quelqu’un venait de me trouver. Une main s’était posée sur mon épaule.

« Alexandre ! » fit une voix féminine dans mon dos.

Je ne m’attendais pas à la voir ici. Aussi, avant de savoir qui m’avait interpellé, mentalement je repassai en revue toutes mes fiches concernant des filles rencontrées, aimées ou haïes depuis que j’étais en âge de les aborder. Vu le nombre, une fraction de seconde avait suffi. Celle qui m’aurait le plus ravi, c’était cette Catherine, l’épouse malheureuse du grincheux de la Limagne, qui se serait enfin fait la malle. Qui d’autres que Caroline Thipineau pouvais-je rencontrer à Bourges ?

« T’es tout seul ?

– Ben oui, comme tu vois. Je suis venu au cinéma.

– T’as vu quoi ?

Rocky.

– Ah ! C’était bien !?

– Mouais, sans plus. Ça détend, c’est l’essentiel. »

Elle traînait avec deux copines à elle. Elles s’étaient arrangées pour s’acoquiner avec deux laiderons encore acnéiques. Du coup, au milieu d’elles, elle était en quelque sorte comme une Vénus entre deux gorgones dont les vers menaçaient à chaque instant de percer la peau du visage. De plus, elle ne se maquillait, ni ne se peignait, comme quand elle séjournait à la ferme, les week-ends ou pendant ses vacances scolaires. Plus que sa présence ici, c’était sa relative beauté qui m’interpella. Pour ses copines, j’exagérais. Elles n’étaient pas si affreuses à regarder et leur visage ne ressemblait pas à une terre de feu, elles arrivaient aux termes de leur adolescence et ne devaient pas avoir manqué beaucoup d’occasion de coucher avec des garçons. Aucune des trois n’était affublée de timidité.

Je me retrouvai logiquement à leur payer un pot à toutes les trois, puis un deuxième. En une heure, à toutes les trois, elles fumèrent l’équivalent d’un paquet de cigarettes. Je ne dis rien même si mes vêtements s’imprégnaient déjà de l’odeur de la fumée.

A minuit, j’eus l’élégance de les raccompagner dans leur cité dortoir. Je ne voulais pas croire qu’elles avaient chacune une piole qui devait faire dans les huit mètres carrés. On ne vivait pas dans huit mètres carrés, on croupissait, on pourrissait, on s’entraînait à mourir. Je montai vérifier la chambre de Caroline et lâchai une grimace. Même un chien avait besoin de plus d’espace. Moi, dans mon mobile home, j’en avais le double mais j’avais l’avantage d’être à la campagne. Quand j’ouvrais ma porte, j’avais toute la plaine pour moi, aussi loin que ma vue me le permettait. Là, la porte ouvrait sur un couloir toujours sombre, et la fenêtre donnait sur un parking, une vingtaine de mètres plus bas, et sur la rue où il ne faisait jamais noir et face à un immeuble jumeau.

« C’est dingue ! Y-a une autre pièce à côté, c’est pas possible autrement, lui fis-je remarquer.

– T’es fou ! C’est déjà assez cher comme ça.

– Comment tu peux rester là-dedans ? Toi qui a l’habitude des grands espaces. C’est encore plus petit que mon mobile home.

– C’est ça où se taper la route matin et soir.

– Moi j’aurais opté pour le trajet. Quand même…

– Au moins, ça donne envie de sortir.

– Là je te comprends. »

Un ange passa. Du regard, je refis le tour de la piaule. C’était vraiment à se taper le cul par terre. Un léger vertige me prit. Je dus admettre que j’avais un léger coup dans le nez. Ça ne s’arrangea pas quand Caroline décapsula deux bières sorties d’un frigo plus rikiki que le mien.

« Hey ! tu oublies qu’il faut que je prenne la route.

– Tu n’es pas pressé.

– Non, mais et toi, tu n’as pas cours demain ?

– Si, à neuf heures. »

A minuit trente, je me tenais debout, le pantalon sur les chevilles et Caroline était assise sur son lit, occupée à m’administrer une gourmande fellation. A une heure, j’étais nu, allongé sur elle et en pleine action. A deux heures, la queue entre les jambes, je roulais au pas en pénétrant dans la cour de la ferme.

« T’as fait du beau boulot ! me reprochai-je en coupant le moteur avant l’arrêt totale de ma voiture. Du putain de beau boulot. »

Je m’étais promis de ne pas y toucher. C’était raté. Caroline m’avait fait la promesse que personne n’en saurait rien et souhaitait même me revoir dans huit jours. Il n’y avait pas plus de sentiments amoureux entre nous que de coquelicots dans les champs de blé de son père. C’était juste une sorte de décrassage sexuel entre deux personnes qui n’avaient pas souvent l’occasion de pratiquer. De mon côté, en tout cas, il n’y avait qu’un mélange de cette jubilation stupide du type qui a tiré son coup et de la honte de ne pas être plus ferme dans mes résolutions.

Je m’efforçai de ne plus y penser mais autant demander à un malade à l’agonie d’oublier la Faucheuse qui aiguisait son instrument de mort devant la maison. Je ne rêvais pas quand on vint frapper à ma porte, je dormais mais ne rêvais pas. J’étais à poil sur mon lit, avec mon truc encore poisseux.

« Ouais ? j’ai fait.

– Oh ! il est neuf heures, fit René d’une voix péremptoire.

Ah merde ! J’arrive.

– Tu dormais ? dit-il sur un ton empreint d’étonnement.

– Hé ! Ça m’arrive de temps en temps.

– Bon alors excuse-moi. Il n’y a pas le feu de toute façon. Simplement c’est pour te dire qu’on peut aller chercher la Clayson tous les deux quand tu seras prêt. »

J’enfilai un caleçon et allai ouvrir. Le soleil m’aveugla et devait me conférer une tête à faire peur.

« Tu t’es couché tard on dirait ?

– Pas tellement.

– T’es rentré à deux heures. T’as réveillé Bobby et ce con n’a pu s’empêcher de pousser un jappement.

– Ah bon ! Excusez-moi alors. Pourtant j’ai essayé de ne pas faire de bruit. Je suis rentré comme si je roulais sur des œufs.

– Dis-voir, tu sens pas la rose toi.

– Qu’est-ce que je sens ?

– Je sais pas, un mélange de cocotte et de cigarette, fit-il d’un air goguenard.

– Oh putain !

– Elle était mignonne au moins ?

– Ouais ! fis-je en comprimant ma gêne. Pas mal. »

Qu’aurait-il pensé si je lui avais avoué que j’avais sauté sa fille Caroline, et qu’elle était une suceuse de talent ? Je me sentis complètement réveillé quand il me vint à l’esprit l’indicible éventualité que j’eusse pu la mettre en cloque. J’imaginais déjà la tronche d’Yvette. Elle me trancherait le sexe pour ça et le ferait cuire à la poêle pour agrémenter la pâtée de Bobby.

« Prends ton temps, me dit René. Je vais aller atteler un plateau derrière le tracteur. On y posera la barre de coupe dessus. Comme ça on sera tranquille sur la route, ça sera moins large.

– Hm hm », opinai-je alors que l’éclat de l’astre du jour ne me faisait plus rien.

La prochaine fois je prendrais mes précautions, je mettrais une capote. Ce serait trop stupide de ma part de m’empêtrer dans une famille thipiniesque où je ne ferais jamais l’unanimité, surtout de cette façon. D’ailleurs il n’y aura pas de prochaine fois. Je pris mon temps et René aussi. Nous ne partîmes qu’après le déjeuner. J’étais heureux d’arriver chez le concessionnaire de matériel agricole après vingt kilomètres à me tenir d’une manière fort inconfortable dans la cabine étroite du tracteur conduit par René. Au retour, j’étais confortablement installé à trois mètres du sol dans une cabine pour moi tout seul, climatisée et relativement bien insonorisée. Je jouissais d’une vue extraordinaire sur la route et les environs, deux fois mieux que si je roulais en camion.

Ce fut pour cette raison que je la vis de loin. Je voulais parler d’une jeune femme de couleur faisant son jogging sur le grand chemin délimitant le Domaine de Champ Long, ce même chemin que j’empruntais moi aussi pour me dérouiller les guibolles de temps en temps et me maintenir en forme. Elle n’était pas noire noire avec des grosses lèvres, des cheveux crépus et un nez camus, pas du genre à brailler des chants chrétiens dans des églises en bois. Elle était plutôt café au lait et luisante de transpiration, avec des cheveux lisses, un nez pointu. Perché sur mon engin, je ne pouvais me tromper ; cette fille était d’une rare beauté. Elle aurait pu traverser la route devant moi, elle avait largement le temps. Il était manifeste qu’avec mon engin je faisais autant de bruit qu’un avion mais j’étais loin d’avoir assez de vitesse pour pouvoir décoller. Je plafonnai à vingt-cinq kilomètres à l’heure ! Elle avait préféré attendre sur le bord de la route comme si elle souhaitait voir la trombine du type qui conduisait ce drôle d’engin tout jaune. Je la vis profiter de sa halte pour faire quelques étirements et des mouvements d’assouplissement. Elle obliqua son regard vers moi. Je lui fis un signe discret de la main, auquel je n’espérais aucun écho, signe qui signifiait à la fois bonjour, bienvenu et au revoir.

Avec ses jambes fines dont une était maintenue repliée avec sa main gauche, elle avait l’air d’un drôle d’échassier perdu au bord d’une route. Elle était loin de son île. Que pouvait-elle faire dans un endroit aussi plat, monotone et éloigné de l’océan ? Elle m’adressa un salut encore plus discret et un sourire dans le même ton. Je pouvais d’ores et déjà la remercier de m’avoir sorti du crâne ma nuit glauque à copuler grassement et comme un bienheureux avec la fille du patron. Le charme de cette fille agissait sur moi d’une manière que je n’avais plus connue depuis des lustres. Je sentis comme une onde électrique me parcourir de la tête aux pieds et ce n’était pas une sensation désagréable. Il avait suffi d’un regard oblique, un sourire sur des dents éclatantes, pour que l’air devînt tout se suite plus respirable et la vie plus légère. Je ne pourrais même pas affirmer que cette fille était d’une beauté renversante. Son visage avait balayé tout le reste. Je me souvenais qu’elle était fine comme un haricot mais à quel point ? Je ne saurais dire avec précision. J’étais passé devant elle, avec mon avion sans aile, et déjà je me retrouvai à me torturer l’esprit avec cet espoir fou de la revoir que je savais aussi mince qu’une feuille à cigarette. Elle passa dans mon rétroviseur quand elle traversa la route derrière moi et puis ce fut tout.

Benjamin aurait voulu venir avec nous, sécher ses cours et faire le trajet retour dans la cabine, debout à côté de moi. Il nous attendait dans la ferme avec un appareil photo. Ce petit crétin avait pris de l’altitude pour nous prendre en photo depuis le faîte du toit de l’hangar principal. Sa mère mit du temps avant de s’extraire de sa cuisine et nous composer une grimace dont elle avait le secret en tournant autour de la nouvelle machine mais à distance respectable comme s’il s’agissait d’un dinosaure apprivoisé dont il fallait se méfier des mouvements.

René poussa une gueulante en direction du toit et il n’y eut pas que les tourterelles et les moineaux à réagir. Le petit singe à poil rare disparut lui aussi des hauteurs. Ensuite j’allai aider René à détacher les cordes qui maintenait la barre de coupe sur le plateau.

« T’as vu la négresse ? me dit-il d’un air inquiet.

– Ouais.

– C’est qui ?

– Aucune idée. Jamais...