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L'homme perdu

De
194 pages

L'homme perdu raconte la surprenante histoire de la vengeance d'une vieille dame, Raïssa, qui par amour s'est toujours battue pour que sa petite-fille disparue trop tôt s'émancipe et soit heureuse.
Elle tient son mari responsable de sa mort et pour venger sa petite-fille, elle va exprimer sa haine d'une façon implacable.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-87776-5

 

© Edilivre, 2014

CHAPITRE 1

– Monsieur, Monsieur !

Qui l’appelait ? Il dormait bien, tranquille. Qui lui cassait les pieds ? Il ne demandait rien à personne.

– Vous devez avoir froid ! Vous ne voulez pas venir avec nous, au moins pour cette nuit ?

Il grommela une vague réponse, ni oui, ni non.

– On ne peut pas le laisser là. Il va mourir de froid. Il ne fait pas loin de moins 10.

– On ne peut pas le forcer.

– Il dort, il faut essayer de le réveiller.

– Il a sans doute bu. Méfie-toi, il pourrait être violent.

Mais qu’est-ce qu’ils me veulent ? Je suis bien au chaud, sous mes cartons. J’ai même un duvet, certes vieux, un peu abîmé. D’accord, c’est un vestige, mais efficace. Combien je l’avais payé ? Il y a si longtemps ! Deux cents, deux cent vingt euros, il me semble. Mais c’était avant, dans une autre vie. Je le défends précieusement, j’ai toujours peur qu’on me le vole. Il y a même eu un type, tiens, le même genre que ces deux-là, qui m’avait demandé comment je l’avais eu. Il ne m’a pas cru quand je lui ai répondu que je l’avais acheté, Au Vieux Campeur, si tu veux savoir ! Il a eu l’air sceptique. Comment un rebut de la société tel que moi pouvait-il bien s’acheter un produit dont lui-même aurait peut-être hésité à faire l’achat ?

Et oui, Monsieur, je l’ai acheté, et neuf en plus.

Bon, mais là n’est pas l’objet de la discussion de ce soir. J’ai mon duvet, garanti grand froid, jusqu’à -20°, le vendeur me l’avait bien précisé, j’ai chaud, je suis bien, et, de plus, mais ils ne l’ont pas vu, j’ai mon chien qui, pas bête, se cache à mes pieds, au fond du duvet et qui me tient encore plus chaud.

Donc, je suis bien et je n’ai pas envie de me lever et de me retrouver dans une de leurs soi-disant « résidences », parce qu’ils osent appeler ça une résidence ! où ils risquent, de plus, de ne pas accepter mon chien.

C’est vrai, j’ai bu un peu, ce soir, mais vraiment pas plus que d’habitude. D’abord, c’est une bonne façon de combattre le froid, parce que, c’est vrai, il fait froid, et puis, en passant devant un kiosque à journaux, cet après-midi, j’ai vu la date, 20 janvier, l’année importe peu, juste le 20 janvier. C’était une date importante… avant. On fêtait toujours ça, un restaurant chic, un voyage, un bijou…

Alors, aujourd’hui, c’est bon, qu’ils me fichent la paix. Je veux être seul, tranquille, juste avec mon chien, mes pensées et mes souvenirs.

Ils insistent. J’ouvre un œil. Je vais leur répondre gentiment, mais fermement. J’ai été éduqué, moi, Monsieur, j’ai appris à être poli, à répondre quand on me pose une question.

– Non, merci, je suis bien, je reste là. J’ai un duvet pour le grand froid, j’ai toutes mes affaires avec moi et j’ai mon chien.

– Monsieur, il n’y a pas de problème pour votre chien, on a des résidences qui les acceptent. Il n’est pas agressif ? Mais d’ailleurs, où est-il ? Je ne le vois pas.

– Ne t’inquiète pas, il délire.

– Non, Monsieur, je ne délire pas. Mon chien, il est là, avec moi, dans mon duvet. Il n’est pas bête, lui, il ne met pas son museau dehors avec ce froid… (sous-entendu, ce n’est pas comme vous !)

– Astrée, sors de là, montre-toi, qu’ils se rendent compte que je ne suis pas fou et qu’on est bien tous les deux.

Un petit shi-tzu pointa son nez et regarda son maître et les deux inconnus penchés vers lui.

– Il est à vous, ce chien ?

– Bien sûr, je ne l’ai pas volé.

Ça y est, ils recommencent, comme avec le duvet.

Il y a des choses dont je me suis débarrassé, mais mon chien et mon duvet, plus quelques autres « trucs, non. Je les garde. C’est ma vie, après tout… d’avant… »

– Vous voulez voir ses papiers ? je leur demande.

Car je les ai gardés. Pour prouver qu’il est à moi et pour les vaccins. Heureusement qu’il y a l’École Vétérinaire qui propose des vaccinations gratuites deux ou trois fois dans l’année. J’y fais très attention, je sais où ils mettent leurs affiches et je repère les dates.

Je suis sûr qu’ils ne me croient pas, mais ils n’insistent pas pour les papiers d’Astrée.

Par contre, ils continuent à polémiquer pour que je me lève et que je les suive, surtout le plus jeune, enfin jeune par rapport à moi, il doit avoir 30, 35 ans. Il se penche vers moi.

– Allez, Monsieur, soyez raisonnable. On ne veut pas vous mettre en prison, on vous propose juste un abri, pour vous protéger du froid, ce soir. Vous risquez de mourir en restant ici.

En prison ? Il ne manquait plus que cela. Je connais la loi, j’ai le droit de rester ici, je suis dans un espace public qui m’appartient, comme aux autres citoyens. Et oui, messieurs, je suis un citoyen. J’ai le droit de voter comme vous. Ma carte d’électeur, je l’ai gardée. Mais si je la leur montrais, ils croiraient que je l’ai volée, comme Astrée. C’est vrai, que dans mon état, une carte d’électeur d’un quartier chic, c’est difficile à croire.

Bon, trêve de palabres. Ici, je ne gêne personne, je ne fais pas de scandale, j’ai la loi pour moi. Tiens, ils seraient bien étonnés si je leur parlais comme ça.

Pour eux, on est incapable d’avoir une pensée cohérente, logique, on ne connaît pas les lois.

D’ailleurs, je me suis toujours demandé pourquoi ils faisaient cela. Par bonté d’âme, par charité, pour faire leur BA, par devoir social, par déontologie (souvent, ce sont des médecins ou des travailleurs sociaux) ?

Je n’ai pas de réponse. Un jour, il faudra que je leur demande, parce que je vais en revoir des comme ça. J’en vois souvent, surtout l’hiver. L’été, c’est les vacances, enfin pour eux, parce que l’été, souvent, pour nous, c’est aussi dur et l’on a souvent faim, tout comme pendant le reste de l’année. Savent-ils qu’on mange l’hiver comme l’été, mais aussi durant le printemps et l’automne, Toute l’année, en fait ! Pourquoi, les autres, vous, non ?

De nombreuses structures qui nous permettent de manger sont fermées en dehors de la saison froide. Les médias parlent peu de nous, voire pas du tout, comme si, quand il ne fait pas froid, on se nourrit d’amour et d’eau fraîche. De l’amour, on n’en a pas beaucoup, et de l’eau, quand il y en a, il est vrai qu’on en consomme peu. Toujours est-il que l’été est une saison difficile pour nous. Peu de repas proposés. Soit, il fait moins froid, mais il pleut parfois et l’on a peu d’abris. Et la canicule ? On n’a pas beaucoup parlé de nous, pendant la canicule. Pourtant, on a souffert de la chaleur. À ce qui se dit, entre nous, même si je ne discute pas beaucoup avec les autres, il y aurait eu plusieurs décès, passés aux oubliettes. Après tout, on n’avait qu’à se mettre à l’ombre et boire de l’eau !

En été, il y en a qui veulent faire comme les gens normaux, ils « descendent » dans le sud. On a bien le droit de prendre des vacances, de changer d’air, de voir la mer ou la montagne. Moi, je reste en ville. Des vacances, j’en ai eu suffisamment. Avec Astrée, c’est un peu compliqué et ça ne me dit rien de partir. On est bien tous les deux, ici. Il y a plusieurs municipalités qui ont décidé une « interdiction de séjour » pour nous, surtout des municipalités un peu chics, genre BCBG. J’en connais certaines, j’y ai séjourné, mais, à l’époque, j’étais de l’autre côté de la barrière. Ces problèmes d’interdiction, ça ne m’intéressait pas, je n’étais ni pour ni contre. Comme beaucoup de gens autour de moi, ça ne me concernait pas et je n’y avais prêté aucune attention. Ce que j’en pense maintenant ? Pas grand-chose puisque ça ne me concerne toujours pas. Je ne passe plus l’été dans ces endroits, je reste là, fidèle à ma ville à laquelle m’attachent tant de souvenirs. Mais, en y réfléchissant, c’est vrai que cette exclusion n’est pas très juste. On est exclu de tellement de choses.

J’ai voyagé, moi, avant et dans d’autres conditions ! J’ai des souvenirs d’ailleurs. Ceux-là, je les garde pour moi et, grâce à eux, je me fais mon cinéma tout seul, dans la tête. Je n’ai plus de télévision, je ne vais plus au théâtre ni au cinéma. Me laisserait-on entrer ? J’en doute. La question ne se pose pas. Que ferai-je d’Astrée ? Je ne la confierais à personne, pas même quelques heures. On me la volerait. Oui, je dis la, parce que c’est une chienne. Quand on l’a achetée, on a préféré une femelle, surtout elle qui me disait :

– C’est moins agressif !

– Oui, enfin, pour un shi-tzu, ce n’est pas primordial…

– Si on a des enfants, plus tard.

C’est vrai, on aurait pu en avoir, du moins, on y songeait.

On a choisi une petite chienne, Astrée. Maintenant, je ne m’en séparerais pour rien au monde. Je préfère qu’on me vole mon précieux duvet… C’est vrai, on aurait froid, tous les deux, mais on se débrouillerait. Sans Astrée, alors là oui, je serais vraiment tout seul. Je pense que je partirais vraiment à la dérive, encore plus que maintenant. Un jour, un de mes compagnons, un des rares avec qui j’échange quelques paroles m’a dit :

– Ta bête (je n’ai rien dit, mais je n’aime pas qu’on parle ainsi d’Astrée. Enfin !), elle va mourir avant toi (ça, ce n’est pas sûr) parce que les chiens, ça vit moins longtemps que les hommes.

Je n’ai pas répondu, je ne l’avais jamais voulu l’envisager bien qu’au fond de moi, je le sache.

C’est comme ma mère. Quand elle est décédée, je me suis rendu compte que c’était une éventualité qui ne m’avait pas effleuré alors que c’est dans la logique de la vie. Les parents disparaissent avant leurs enfants. C’est pour cette raison que je l’ai ressenti comme un coup de massue. J’ai eu du mal à l’accepter. C’était dans mon autre vie et, heureusement, elle était là, à côté de moi, elle m’a soutenu.

Maintenant, je ne saurais peut-être même pas que ma mère a disparu ! Qui m’avertirait ? Qui sait ce que je suis devenu ?

Quand je ne veux pas qu’une chose se produise, je tire un rideau. Je sais que ça ne sert à rien. Le fait, inévitable, se produit.

Revenant à ma pensée première, je considère qu’Astrée restera avec moi. Il est vrai que, si je disparaissais avant elle, cela me poserait aussi un réel problème. Je n’ai personne à qui la confier, encore que ! J’ai donc décidé qu’on partirait ensemble.

– Monsieur, levez-vous ! Venez avec nous. Prenez votre chien. Nous allons vous aider à rassembler vos affaires. C’est à vous tout ça ?

Tiens donc ! Et à qui cela pourrait-il être ?

– Vous avez beaucoup de choses.

Résidus de ma vie antérieure, mais j’en ai de moins en moins. On me vole mes affaires, j’en donne, j’en perds, j’en oublie. J’ai encore trop de choses. Une habitude des temps anciens dont je me débarrasse peu à peu. Je fais le tri, je ne dois garder que l’essentiel, l’indispensable. C’est moins lourd et embarrassant à transporter car je me déplace beaucoup. En possédant peu de choses, je risque moins de me faire voler. Il y a des choses que j’ai du mal à abandonner. Par exemple, mon rasoir électrique, qui fait tondeuse, avec plusieurs vitesses de rotation. Elle m’en avait fait cadeau. Je le gardais, alors que je n’ai pas souvent accès à l’électricité et que je ne me rase pratiquement plus. Il faisait l’admiration d’un de mes « voisins » d’infortune alors que nous étions un petit groupe installé dans un immeuble abandonné. On appelle ça des squatters. Je le lui ai offert. Il était heureux. Il n’allait pas plus s’en servir que moi. Je l’ai averti et conseillé de faire attention, de ne pas le montrer pour éviter de se le faire voler. Non pas tant pour le rasoir, mais parce que, souvent, le vol s’accompagne de violence. Il m’a assuré que non, il ne le montrerait pas. Il allait le cacher au fond de son sac. C’était juste pour avoir un objet qu’il qualifiait de « précieux » et qu’il n’avait jamais pu se payer. Juste le plaisir de posséder. Il y a longtemps que je ne connais plus ce plaisir.

Je vais être gentil et me faire un compliment, ce qui plutôt rare. J’ai un style de vie « épuré », anti-société de consommation.

Il faut tout de même que je me lève, ils ne me laisseront pas tranquille. Astrée et moi, on voulait être tranquille pour fêter notre petit « anniversaire ».

Je vais les suivre et, du fond du lit qu’ils vont « m’offrir », je penserai, je rêverai, je m’évaderai.

Je me lève péniblement.

– Monsieur, vous avez un peu trop bu. Il ne faudrait pas. Vous risquez de vous endormir avec ce froid et de ne plus vous réveiller. On appelle cela une mort par hypothermie.

Cause toujours, mon petit. Tu crois peut-être m’impressionner avec tes grands mots et m’apprendre quelque chose. Il y a longtemps que je le sais, j’ai fait des études, jadis. Je ne prends pas la peine de répondre. Si je me lève difficilement, ce n’est pas tant à cause du peu d’alcool que j’ai bu, parce que ce soir, je n’en ai pas pris beaucoup, par rapport à certains jours. Aujourd’hui, je voulais être lucide, enfin à peu près. Je souffre de rhumatismes, à mon âge, ça commence à être normal. De plus, mes jambes sont engourdies avec le froid.

Je m’extirpe de mon duvet, je vérifie la laisse d’Astrée. Elle est obéissante et bien dressée. On l’avait très bien éduquée, elle nous suivait partout, au restaurant, en voiture, à l’étranger. On se renseignait quand on voyageait. Si Astrée n’était pas acceptée, on n’y allait pas. Avec de l’argent, on accepte beaucoup de choses. On a rarement été refusé. Quand on paie, et cher, je crois qu’on nous aurait acceptés même avec un dogue allemand.

La laisse d’Astrée est rouge avec des petites fleurs, assortie à son collier. Je ne veux pas qu’elle s’échappe et ils sont bien capables de lui faire peur.

Nous allons les suivre. Je rassemble mes affaires, pas grand-chose, c’est plus pratique pour voyager.

Ils marchent autour de moi, tels des gardes du corps. C’est bon, je peux marcher tout seul. Je me dégage de leur soutien.

– Cela va aller, Monsieur ? Voulez-vous qu’on vous aide ? On peut porter vos affaires ou prendre votre chien.

Certainement pas. Mon sac, avec le peu qu’il y a dedans, je peux encore le porter. D’ailleurs, ils le regardent bizarrement. La marque doit les étonner. Un sac en cuir marron, qui plus est un Lancel, ce n’est pas fréquent et franchement inattendu pour quelqu’un comme moi. J’ai réussi à le conserver, même si certains compagnons de la rue m’ont parfois demandé où je l’avais récupéré. Un vestige d’un temps perdu que je conserve. C’est un de ses cadeaux. J’y tiens.

Je les suis, lentement, parce que je n’ai pas envie d’y aller et, il faut le reconnaître, j’ai un peu bu.

Je pense zen. Ce sera une nuit à l’abri. Je pourrais, si je le voulais, être au chaud. Ce serait trop long à expliquer, ils ne me croiraient pas. Comment imaginer que mon mode de vie actuel est un choix volontaire ou presque. C’est une très longue histoire.

CHAPITRE 2

C’était un vendredi, une fin d’après-midi d’avril qui annonçait l’arrivée du printemps. J’avais terminé mes consultations. Mon dernier patient, un play-boy d’un certain âge, venu se faire poser des facettes pour conserver son sourire, m’avait-il précisé, était parti depuis une dizaine de minutes. Je rangeai quelques documents sur mon bureau, j’ai toujours été très ordonné. Mon assistante remettait en ordre le fauteuil et les instruments lorsque Martine, ma secrétaire, toqua à la porte qu’elle entrebâilla.

– Docteur, excusez-moi. Il y a là ce qui semble être une urgence.

– J’en ai fini pour aujourd’hui. Voyez un confrère.

– Elle semble vraiment souffrir, un abcès, me semble-t-il. C’est une jeune femme qui habite l’immeuble dans les nouveaux appartements qui ont été aménagés au sixième étage.

Mon cabinet est dans un immeuble cossu du VIIIe arrondissement

Le dernier étage était constitué d’anciennes chambres de bonne. Un promoteur, reconnaissant l’emplacement favorable et recherché de l’immeuble, avait eu l’idée de racheter ces chambres aux propriétaires qui ne les utilisaient plus, sinon comme grenier. Qui a de nos jours les moyens, à Paris, de se payer une domestique à temps plein ? Même moi qui gagne fort bien ma vie comme la plupart des occupants de l’immeuble et du quartier, je ne peux pas me le permettre. Après de nombreuses discussions avec les copropriétaires, un accord avait été conclu : nous avions vendu le sixième étage au promoteur.

Les travaux avaient duré presque une année. Pénibles parfois, parce que bruyants et salissants. Notre concierge ne cessait de se plaindre. De plus, l’ascenseur ne distribuait pas le dernier étage. Les propriétaires avaient refusé les modifications permettant à l’ascenseur d’atteindre le sixième étage : cela ne leur était d’aucune utilité. Face aux frais occasionnés, le promoteur s’était dit qu’un étage à pied n’enlèverait guère de valeur à ses appartements. Durant tous les travaux, les ouvriers avaient dû le franchir à pied. Pas toujours facile quand il s’était agi de monter poutres et autres matériaux nécessaires.

Nos anciennes chambres de bonne avaient été transformées en huit coquets appartements de deux ou trois pièces, qui, très lumineux, avaient une vue magnifique sur les toits de la ville. Je les avais visités par curiosité. J’avais pensé acheter un de ces appartements pour le louer. J’avais finalement préféré acheter un grand terrain en Provence avec un vieux mas que je projetais de restaurer et transformer dans les années à venir. Je n’avais pas vraiment besoin de revenus supplémentaires et mon comptable m’avait conseillé d’autres placements. Cette vieille maison en Provence était un vieux rêve. Elle n’avait guère de confort, mais je m’y rendais plusieurs fois par an, souvent à la fin du printemps, seul. J’appelais cela « me ressourcer ». Je me rends compte maintenant que c’est un luxe matériel et moral que d’aspirer à se ressourcer.

Ce vendredi après-midi, je pensais au week-end qui s’annonçait. Depuis bientôt deux ans, j’étais divorcé de ma première épouse, un divorce consécutif à une mésentente et une indifférence communes. Elle l’avait accepté sans problème, d’autant plus que je lui assurais son avenir.

Nous nous étions connus étudiants, vingt ans à peine. J’avais achevé mes études dentaires tandis qu’elle terminait sa maîtrise de psychologie. Nous avions vécu ensemble deux ou trois ans avant de nous marier. Je travaillais alors dans un cabinet dentaire tandis qu’elle exerçait comme psychologue en clinique. Peu après notre mariage, nous nous établîmes à notre compte. Je rachetai un cabinet à un confrère qui partait à la retraite dans le VIIIe arrondissement. Je le rénovai entièrement, tant du point de vue technologique que décoratif. Cela m’avait coûté cher. J’avais dû faire un gros emprunt, obtenu sans trop de difficultés. Les dentistes, m’avait expliqué mon banquier, constituent une clientèle sûre. Il avait eu raison. J’avais largement augmenté ma clientèle en me spécialisant dans certains soins plus esthétiques que médicaux mais ô combien lucratifs. Je n’étais pas un dentiste social.

Ma salle d’attente proposait de larges fauteuils et canapés de cuir, disposés autour de quelques tapis orientaux et tables basses. Les murs beiges se coloraient de quelques tableaux de type orientaliste que j’aimais particulièrement, quelques belles copies mais aussi quelques originaux de petits peintres peu connus que j’avais chinés et dont j’avais conservé les plus beaux pour mon appartement. Madame Figaro et Golf Magazine constituaient l’essentiel des magazines proposés

Ma femme, Véronique, s’installa dans un centre médical de la banlieue ouest où sa compétence lui attira rapidement une importante clientèle.

Nous nous sommes peu à peu éloignés l’un de l’autre, sans cris ni heurts. J’eus quelques aventures, elle aussi, je suppose. Notre vie commune n’était plus qu’apparence mondaine et le divorce est venu presque naturellement.

Véronique était un peu lasse de faire le trajet depuis l’appartement parisien que nous avions acheté pas très loin de mon cabinet et la banlieue où elle travaillait.

Nous n’avions pas d’enfant, nous avons partagé nos biens communs, chacun a gardé son outil de travail et j’ai conservé l’appartement dont je lui donnai la moitié de la valeur. Cela lui permit de s’installer en proche banlieue. Nous nous voyions de temps en temps. Elle m’apprit quelques mois après notre séparation qu’elle comptait revivre avec un autre homme. Elle tenait à me le présenter. J’avoue que j’ai eu une des plus grandes surprises de ma vie quand je l’ai vue arriver au restaurant où cette rencontre était prévue, avec un très jeune homme, d’à peine plus de vingt ans.

– Mikaël, me présenta-t-elle.

Le repas se déroula plaisamment. Mikaël se révéla un convive charmant, intéressant. Tous deux semblaient très amoureux. Il terminait des études scientifiques dans une école d’ingénieurs et paraissait avoir de nombreux projets, tant personnels que professionnels.

Quand Véronique m’appela le lendemain pour me demander mon avis, je lui répondis que je le trouvais agréable et intelligent. J’espérais qu’elle serait heureuse avec lui, mais il fallait qu’elle reste prudente. Véronique me répondit qu’elle restait très lucide. Elle conservait son appartement, son indépendance et se contentait, me dit-elle, d’être « heureuse… pour le moment. » C’est ce que j’appelais faire preuve d’intelligence et de philosophie.

Quelques mois passèrent avant que Véronique ne m’appelât un matin pour m’annoncer qu’elle allait avoir un enfant.

– De Mikaël ? fut ma première question.

– Oui, me répondit-elle. Je vais avoir bientôt quarante ans. La pendule biologique est impitoyable pour les femmes. Nous en sommes tous deux très heureux.

Il est vrai que nous n’avions jamais vraiment envisagé d’avoir un enfant. Ni l’un ni l’autre n’en avaient exprimé l’envie. Peut-être cela manquait-il à Véronique. Je me dis que c’était une chance pour elle d’avoir trouvé un père, même très jeune, plutôt que moi qui ne me sentais pas prêt à assumer ce rôle.

Elle me précisa que Mikaël était fou de joie, ce que je constatai quand je lui rendis visite quelques mois plus tard, à la clinique où elle avait accouché d’une magnifique petite fille qu’ils prénommèrent Théa, du prénom, me précisèrent-ils, d’une grand-mère russe de Mikaël.

Je les voyais de temps en temps et leur bonheur familial et amoureux, semblait convenir à Véronique qui rayonnait et même, lui dis-je un jour, rajeunissait.

Je ne les enviais pas pour autant. Je menais la vie qui me plaisait. J’avais quelques maîtresses dans mon carnet d’adresses, mais pas d’attaches réelles. Je voyageais, au moins un grand voyage par an, combinant le luxe des grands hôtels à la découverte de terres plus ou moins lointaines. L’argent permet beaucoup de choses. Je découvris ainsi l’Egypte dont la descente du Nil me fascina, l’Afrique du Sud où, bien qu’enchanté par la nature et la faune fabuleuses qui s’offraient à mon regard, je souffris de l’encadrement un peu autoritaire du voyage. Je préférais mes pérégrinations en Asie et surtout la découverte des Caraïbes. J’avais dans ces îles une impression presque paradisiaque de liberté. Mon travail très lucratif et très indépendant m’autorisait ces fabuleux voyages. J’avais conscience de ma chance, même si parfois ma vie me paraissait un rien égoïste. Quand je les avais, je chassais bien vite ces idées humanistes et me déculpabilisais en me disant que je m’occupais bien de mes parents que j’aidais à vivre confortablement et que j’allais voir assez fréquemment. Ma mère, dont j’étais l’enfant unique, me demandait sans cesse quand elle aurait le plaisir d’être enfin grand-mère. Je lui répondais en souriant que j’allais y songer. La pauvre femme est partie sans que je ne lui donne cette joie.

Les grands voyages, je les faisais seul, profitant parfois de quelques rencontres sur place, la plupart du temps des touristes comme moi, rarement des femmes du pays, sauf une fois, une guide égyptienne dont la beauté et l’intelligence m’avaient attiré. Notre aventure s’est arrêtée d’un commun accord à la fin de mon séjour. Nous avions compris que trop de différences culturelles nous séparaient pour envisager une vie commune et avons préféré rester bons amis. Elle m’apprit quelques mois plus tard, par mail, son mariage avec un ami de sa famille. Elle me précisa qu’elle ne travaillerait plus, mais qu’elle ne regrettait pas ce qu’elle avait vécu auparavant. Elle employa une expression que je trouvais très juste, un peu cynique peut-être : « Je me suis tricoté des souvenirs… pour ma vie future. »

Telle était ma « douce vie » quand le destin (mais cela, je le sus plus tard) frappa à ma porte.

Sans tenir compte de ma réponse bougonne et peu aimable, une jeune femme brune entra dans le cabinet à la suite de ma secrétaire. Elle avait une joue très enflée qui déformait son visage.

– Regardez, Docteur, je ne peux pas rester dans cet état. Je souffre et je ne pense pas pouvoir attendre la fin du week-end. Si vraiment, vous ne pouvez rien faire, indiquez-moi un confrère ou un service d’urgence dentaire.

Je ne sais toujours pas ce qui me fit lui désigner le fauteuil. Je demandai à mon assistante d’attendre quelque temps avant de partir. Je l’examinai. Elle avait en effet un vilain abcès qui devait être très douloureux. Je lui prescrivis des antibiotiques et des anti-inflammatoires, en lui conseillant d’éviter de sortir.

– Dans cet état, me répondit – elle en désignant sa joue enflée, je ne pense pas aller plus loin que la pharmacie.

– Si vous voulez, je peux vous donner les médicaments nécessaires jusqu’à lundi. D’ici là, votre joue aura bien désenflé et retrouvé un aspect plus normal.

– J’espère bien. J’ai beaucoup de travail lundi matin.

Par politesse, ou par curiosité, je lui demandai :

– Dans quel domaine travaillez-vous ?

– Je suis kiné.

...