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L'ombre de Raphaël

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253 pages
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Description

La femme d’un ministre est assassinée devant la résidence de l’ambassadeur américain à Paris. On découvre rapidement qu’elle sortait d’une partie fine, au cours de laquelle les participants s’étaient livrés à des pratiques extrêmes. Une prostituée à la retraite confie à son fils, reporter international, qu’elle reçoit une série de lettres anonymes et annonciatrices de meurtres.


Les membres d’une mystérieuse organisation recherchent activement un texte biblique, jamais dévoilé au grand public à ce jour et susceptible d’ébranler les fondements de la religion chrétienne.

Quel est le rapport entre tous ces éléments ? C’est ce que va devoir établir le commissaire Lucas Guillobert, avec l’aide de son équipe du Quai des Orfèvres. Pour résoudre cette enquête, il n’hésitera pas à plonger dans le passé trouble de la France. Au risque de se faire des ennemis à la puissance insoupçonnée. Mais il semble ne craindre ni rien ni personne. À part peut-être ses démons et ses fantômes...



Grand lecteur d’Arthur C. Clark, James Herbert, Ron Hubbard et Carl Sagan, Germain Paris s’interroge très jeune sur l’humanité et ses travers. Il y est à présent on ne peut plus confronté dans son quotidien de policier. Pour lui, le rôle de l’écrivain est d’interroger le passé pour préparer l’avenir. Il considère qu’il n’y a pas de conscience sans passé, ce terreau sur lequel se construit l’homme. Il part également du principe que de petites causes engendrent de grandes conséquences. C’est ce qu’on appelle l’effet papillon.

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Publié par
Ajouté le 27 juin 2016
Nombre de lectures 54
EAN13 9782897179540
Langue Français
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Résumé
La femme d’un ministre est assassinée devant la résidence de l’ambassadeur américain à Paris. On découvre rapidement qu’elle sortait d’une partie fine, au cours de laquelle les participants s’étaient livrés à des pratiques extrêmes. Une prostituée à la retraite confie à son fils, reporter international, qu’elle reçoit une série de lettres anonymes et annonciatrices de meurtres. Les membres d’une mystérieuse organisation recherchent activement un texte biblique, jamais dévoilé au grand public à ce jour et susceptible d’ébranler les fondements de la religion chrétienne. Quel est le rapport entre tous ces éléments ? C’est ce que va devoir établir le commissaire Lucas Guillobert, avec l’aide de son équipe du Quai des Orfèvres. Pour résoudre cette enquête, il n’hésitera pas à plonger dans le passé trouble de la France. Au risque de se faire des ennemis à la puissance insoupçonnée. Mais il semble ne craindre ni rien ni personne. À part peut-être ses démons et ses fantômes…
Grand lecteur d’Arthur C. Clark, James Herbert, Ron Hubbard et Carl Sagan, Germain Paris s’interroge très jeune sur l’humanité et ses travers. Il y est à présent on ne peut plus confronté dans son quotidien de policier. Pour lui, le rôle de l’écrivain est d’interroger le passé pour préparer l’avenir. Il considère qu’il n’y a pas de conscience sans passé, ce terreau sur lequel se construit l’homme. Il part également du principe que de petites causes engendrent de grandes conséquences. C’est ce qu’on appelle l’effet papillon.
Germain Paris
L'OMBRE DE RAPHAËL
ROMAN
e 2 édition
ISBN : 978-2-89717-954-0
numeriklivres.info
PARTIE 1
1.
Présentation
Paris. Le 6 février 2011. La douceur avait pris ses quartiers dans la capitale. La fronde hivernale de décembre avait cédé devant la brise venant de l’ouest. Le commissaire Guillobert feuilletait la presse quotidienne dans son bureau, la porte ouverte. — Je me demande si le monde était aussi près de rompre en 1875 ? — Vous avez déjà posé la même question, mercredi, patron. — La date était différente, observa Dumoulin. — Laquelle avais-je choisie ? — 1930. — Vous choisissez toujours vos dates au hasard ? Dumoulin organisait son futur espace de travail. Guillobert l’avait invité à venir s’installer dans son bureau. La solitude lui pesait. Il avait besoin de compagnie. — Le matin, je me lève, et une date me vient à l’esprit. C’est une façon comme une autre de penser. — Drôle de manière, tout de même ! — Pourquoi ? Quelle est votre première pensée, lorsque vous vous levez le matin, Dumoulin ? Guillobert avait rejeté sa chaise en arrière et laissé choir le journal. Dumoulin, à quatre pattes, pouvait voir le gros titre de la page une : « Naissance du premier bébé- médicament français ». — Je ne sais pas, moi. Prendre un bon café. — Non. Ça, c’est une action. Un réflexe pavlovien. Je vous parle de pensées, d’images, de rêveries… Dumoulin vissait les pieds de sa nouvelle armoire métallique, couchée comme une statue de terre cuite de l’empereur Qin. Guillobert avait la fâcheuse réputation de ne jamais s’arrêter de penser. Il ne comprenait pas pourquoi il l’avait choisi lui plutôt qu’un autre. Dastin, avec son éloquence bourgeoise, aurait aussi bien pu faire l’affaire. Riocreux également. Il se targuait tout le temps d’avoir une somme si considérable de livres qu’il ne savait plus où les mettre. — Non, je ne vois pas, finit par dire Dumoulin. Le quatrième pied était en place. Il se releva et sentit une douleur lui mortifier le côté gauche. Il grimaça et se contorsionna. — Ça ne va pas ? — Juste une douleur. Ce n’est rien. — Méfiez-vous, Dumoulin, la douleur n’est pas une information anodine. Elle est souvent le signe précurseur d’un mal plus sournois. — Vous croyez ? Il avait déposé les armes comme une armée de mercenaires en manque de putains. — Je plaisante, dit le commissaire. Ce n’est probablement rien. — C’est malin, vous m’avez mis le doute maintenant.
Dumoulin s’apprêtait à partir lorsque son nouveau patron l’interpella. — Savez-vous pourquoi l’amour ne craint pas le doute, Dumoulin ? Il se retourna. — Non. — Parce que l’amour grandit par le doute et périt par la certitude. Dumoulin tourna les talons. Il lui restait encore son bureau à déménager et quelques babioles. Guillobert se leva et enfonça les mains dans ses poches. Il s’adossa au mur fraîchement repeint, considérant d’un regard vague les nouveaux lieux où il avait pris place depuis moins de deux mois. Nouvelle affectation, nouveaux locaux, nouveaux collègues, nouveaux emmerdements… Bref, toute la panoplie de la nouveauté qui fleurait bon les anachronismes, les comparaisons et les jugements à l’emporte-pièce.Bienvenue, Guillobert à la brigade criminelle de la préfecture de police de Paris, groupe homicide en tout genre et tarés tous azimuts, pensa-t-il. « Azimut ». C’était la deuxième fois qu’il utilisait ce terme aujourd’hui. « Azimut ». Le terme venait sûrement de l’arabe. En navigation, il se mesurait à l’aide d’un compas de relèvement. Ça, il le savait. Son grand-père avait été commandant dans la marine marchande. Il se demanda ce qu’avait bien pu être le grand-père de Dumoulin pour avoir donné un petit-fils aussi pleutre que scribouillard. Il fallait de tout pour faire un monde. Cette réflexion communément admise et toujours réservée aux autres n’en était pas moins juste. Lorsque Guillobert avait quitté son Ardèche natale, il avait découvert très vite que des types autres que lui existaient, marchaient, mangeaient. Ils étaient fort différents, et l’éloge de la différence prônée par Albert Jacquard l’avait très tôt confronté à cette réalité. Si la couleur de la peau était le caractère le plus évident, le plus facile à comparer, elle ne correspondait qu’à une part infime de notre patrimoine génétique – sans doute huit ou dix gènes sur quelques dizaines de milliers ; elle n’était apparemment liée à aucun autre caractère biologique important ; elle ne pouvait donc en aucune manière servir à un classement significatif des populations. En fait, les groupes humains actuels n’avaient jamais été totalement séparés durant des périodes assez longues pour qu’une différenciation génétique significative eût pu se produire. Il avait donc fallu – à l’image d’un taxidermiste – que Guillobert fasse appel à toute son imagination pour caractériser l’être humain et le classifier. La tâche avait été ardue, mais néanmoins facilitée par les écrits de voyages de son grand-père. Ensemble. Type. Sous-type. Son grand-père, Charles-Henri Guillobert, avait souscrit une sorte de pacte avec son second. Les voyages étaient longs et pesants pour l’esprit d’un homme, fût-il affûté. La mer était souvent monocorde et rendait mélancolique. La mélancolie cédait souvent la place à la dépression, qui elle-même était sitôt remplacée par la colère violente. Son grand-père, par la force des années, avait repéré quels types de caractères s’agrégeaient tant bien que mal sur le moyen ou le long terme. Pour ça, il avait inventé une grille dans laquelle il rentrait les caractéristiques physiques et les traits de caractère principaux des individus qui devaient embarquer. S’agissant d’hommes venant de tous horizons, comment s’y prenait-il ? Le bateau comprenait souvent une quinzaine de membres d’équipage pour des voyages qui pouvaient durer jusqu’à trois cents jours. Il rameutait toute sa troupe deux semaines avant le départ. Une vingtaine d’hommes qui étaient ensuite soumis à rude épreuve. Beuverie tous les jours durant une semaine. Matin,
midi et soir. Les gars s’encanaillaient, se battaient, s’insultaient de tous les noms d’oiseaux. Au bout d’une semaine, un groupe se dégageait avec un leader. Les vilains petits canards étaient mis à l’écart. Son grand-père constituait alors sa grille et formait les groupes. Une seule exception à la règle : conserver dans le groupe le maillon le plus faible, le plus vilain des vilains petits canards. Pourquoi ? Pour tenir le groupe en tension permanente. Pour qu’il n’y ait pas de relâchement coupable. Dumoulin était celui-là. Le parfait vilain petit canard. Il aimait le papier sous toutes ses formes, des plus hautaines aux plus humbles, sous toutes ses matières, du papyrus au papier toilette en passant par l’incunable essuie-tout. Dumoulin était un type concentré, incapable d’une pensée irréfléchie, qui pesait tout, qui calibrait la moindre de ses actions, un type ennuyeux, un anxieux au corps mou, un hypocondriaque qui enterrerait tout le monde, un buveur de bière blonde parce que la bière brune lui rappelait la couleur de la chevelure de sa mère, un fieffé radin, jamais un sou en poche et toujours prompt à vous faciliter la vie pour obtenir un truc gratis. En résumé, un inerte maladif, constipé, inodore, curieux de rien, las de tout, et qui produisait des idées tout à fait contraires aux siennes, des idées d’un ordre de marche tout à fait différent. C’était pour cela qu’il l’avait choisi. Et non, il n’avait pas eu besoin d’une semaine de biture extrême pour s’apercevoir de toutes ses qualités. À la première rencontre, au premier regard, elles vous sautaient à la figure comme une puce affamée. La grille était remplie. Dumoulin serait son premier adjoint et l’homme à qui il offrirait toutes ses pensées.
*
Crimes de sang. Crimes crapuleux. Crimes passionnels. Voilà trois sortes de crimes dont les frontières floues faisaient basculer l’enquêteur dans des mondes différents. Encore une histoire de monde ! Le monde se comportait comme ces fractales qui, pour chacun de ses pixels ouvraient sur un nouveau monde. Guillobert fonctionnait comme ça. Franchir les apparences, c’était gravir l’Everest pour découvrir de l’autre côté des choses nouvelles, fortes, incompatibles avec les anciennes, surprenantes. C’était marcher sur la crête comme on marche sur le fil du rasoir. Il en avait pris une attitude certaine, halant derrière lui une cinquantaine d’affaires criminelles dénouées à coup de pensées, de rêveries, de dictons et de bitures extrêmes. On l’avait placé là, sur la corde, sur la route de l’effroi, à la croisée des mondes, où il se révélait contre tous les pronostics terriblement bon – au grand dam de beaucoup de ses collègues qui n’attendaient qu’une chose de lui : qu’il glisse de l’autre côté de la crête et parte dans une chute sans fin. Il était spécifiquement différent. Il en était conscient. Ses collègues distinguaient mal les sentiers mentaux qu’empruntait sa pensée. Sous le régime nazi, il aurait très certainement fait partie de la première vague des suppliciés. On aurait disséqué son cerveau, gratté son corps blanc, déchiré ses deux hémisphères. Comme si la pensée d’un homme ou son esprit pouvait se trouver dans son cerveau ! Dumoulin était de retour, les bras encombrés, le souffle court d’une moule sous l’étouffoir. — Je me demande, reprit Guillobert en polissant de la main la statue de bronze posée sur son bureau – c’était une femme aux formes généreuses, achetée à une connaissance sans réel talent artistique – s’il se peut un jour que nous disparaissions par manque de sauvagerie sexuelle ? — C’est-à-dire ? demanda Dumoulin avec une pointe d’impatience et de gêne dans la
voix, ne souhaitant pas plus répondre à cette question qu’aux précédentes. Guillobert avait toujours parlé lentement, prenant le temps d’asseoir l’important et le dérisoire sur un même pied d’égalité. Pourquoi le dérisoire aurait-il à rougir de l’important ? Dumoulin subissait plus qu’il ne vivait sereinement cette manière de faire. Il faillit désembourgeoiser la femme plumier. Il la rattrapa à temps. Le commissaire fut stupéfait de la rapidité d’exécution de son adjoint. Il nota dans son carnet :Dumoulin. Réflexes rapides. Femme plumier ? – Eh bien, Dumoulin, comment appelleriez-vous une femme adultérine ? — Je ne sais pas, patron. Les mots ne sont pas très jolis pour décrire une telle femme. — Je me fous de savoir s’ils sont beaux ou pas. Allez-y, Dumoulin. Les mots sont faits pour décrire. Sans eux, nous en serions à nous faire des léchouilles. — Salope, je suppose. Traînée. — Très bien. Eh bien, il est temps de réhabiliter cette femme, Dumoulin. Car il se pourrait bien qu’elle soit l’ultime rempart contre l’extinction de l’espèce humaine. Dumoulin positionnait les derniers éléments sur son bureau. Il avait une précision d’horloger. Chaque chose avait une place. — Vous êtes fétichiste, Dumoulin ? — Non. — Alors pourquoi ne changeriez-vous pas la disposition de votre bureau ? De l’autre côté, c’était pareil ! — C’est que ça m’aide à réfléchir, patron. — Ah ! La lampe à gauche plutôt qu’à droite modifierait donc vos capacités intellectuelles. — Je ne sais pas… — Intéressant. — Et cet ultime rempart, alors ? — Notre espèce souffre d’un mal terrible, Dumoulin : la dégénérescence spermatique. La monogamie a diminué les performances du sperme des mâles. Auriez-vous une petite idée de la cause ? Dumoulin avait subrepticement fait glisser le pied de la lampe de droite à gauche. Guillobert avait remarqué le manège et se dit de noter :Sujet influençable et soucieux de plaire. — Aucune. — Vraiment ? — Aussi sûr que peut l’être une fourmi sur le dos d’un scarabée. S’essaie à l’humour. — Je vais vous affranchir, cher collègue. Dans le grand jeu des espèces, la lutte pour la survie – et qu’a très bien démontrée le darwinisme – est le comportement inné et premier de tout être. Donc, lorsqu’une femelle s’accouple avec plusieurs mâles, le sperme des mâles entre en compétition pour fertiliser l’ovule. Jusque-là vous me suivez ? Dumoulin acquiesça. Il consulta sa montre. Neuf heures trente. Et ils n’avaient toujours pas consulté les dossiers du jour. — Eh bien, selon une étude, la qualité du sperme s’améliore lorsqu’une femelle est polyandre. Tic nerveux. Sourcil gauche relevé. Dumoulin n’osait pas la contrariété. Il se contentait d’écouter dans une sorte de regard brouillon. — Polyandre a pour synonyme polygame. En bref, pour faire court, si le sperme humain s’essouffle aujourd’hui, c’est peut-être qu’il paye le prix d’une sexualité féminine bornée et
contrôlée depuis des milliers de générations. Ou comment, en croyant bien faire et en satisfaisant son bon plaisir immédiat à coups de patriarcat, de harems et autres ceintures de chasteté, le mâle ancestral s’est bel et bien tiré une magnifique balle dans le pied – enfin, dans les testicules. — Qu’est-ce que ça change ? Lenteur d’esprit. Guillobert considéra la question un bref instant. — Mais tout, Dumoulin. La femme dans tous ses états et c’est le monde à l’envers. Les couilles sens dessus dessous. — Ça éviterait au timide des charges émotionnelles trop lourdes. — Développez, Dumoulin, développez. — Le stress de l’abordage constitue quatre-vingt-dix-neuf pour cent des échecs chez les hommes timides. Pour eux, ce serait un bénéfice net. Plus besoin de se corrompre. Célibataire ou homme soumis. À approfondir. — Intéressant. Mais la loi générale prime sur le cas particulier. C’est un fondement du droit. Vous raccourcissez trop, Dumoulin. Et à trop vouloir raccourcir, on se prive d’une partie de la lumière. La lumière, Dumoulin ne la voyait que trop rarement. La lucarne était trop petite ou mal nettoyée. L’année allait être très longue. Guillobert n’avait pas usurpé sa réputation d’emmerdeur. D’ailleurs, lorsqu’une réputation menait grand train, elle voyageait souvent en classe affaire.
2.
John
Égypte. Abords de la place Tahrir. Même jour. John Dingle avait le ventre mou et la gorge nouée. Les blindés de l’armée égyptienne quadrillaient tout le secteur de la place Tahrir. La veille, il avait violemment été pris à partie par les partisans pro-Moubarak. Il n’avait dû son salut qu’à une vieille femme qui avait succombé à une crise cardiaque, à quelques mètres d’où il se trouvait. Une mort pour une vie. C’était souvent la règle dans le métier. D’autres collègues journalistes n’avaient pas eu la même chance. Certains avaient été emmenés de force par l’armée. D’autres avaient subi un véritable lynchage par la foule. Le plus dur était de reconnaître son ami de son ennemi dans cette foule bigarrée et hétéroclite. Là, se chevauchaient pêle-mêle des vieillards, des adultes et des enfants, des valides, des blessés, des policiers en civil et des militaires, des médecins d’organisations humanitaires… Des journalistes de mille pays se côtoyaient pour le pire ou le meilleur. La quête à l’info était insensée et parfois indécente. Lui, John Dingle, était reporter de guerre. Il avait pour credo la devise de son maître : « Si vos photos ne sont pas bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près. » Ce matin-là, c’était son quinzième jour de présence sur le sol égyptien. Il avait très souvent changé d’hôtel. Les forces de sécurité égyptienne avaient tenté l’intimidation à plusieurs reprises. John s’était vu confisquer son appareil photo numérique trois fois, vidé et effacé son contenu deux fois. À chaque arrestation, c’était la même rhétorique. « Vous n’avez pas le droit d’être là. Vous diffusez des images mensongères. Vous êtes un agent des services secrets occidentaux. » Il fallait ne rien dire. Se taire. John avait l’habitude. Des points chauds –hot points, comme il se disait dans le milieu – il en avait connu des centaines. Des montagnes du Caucase aux plaines irakiennes, en passant par le désert somalien et les forêts denses de Papouasie, des contreforts montagneux afghans aux plaines de Mongolie extérieure, John avait sillonné le monde et ses turbulences, entrevu un bout de l’enfer, sacrifié une partie de son âme et rencontré de belles personnes. « Belle ». Il aimait cet adjectif pour définir certaines gens. Celles qui par leur courage, leur humilité et leur gentillesse parvenaient derrière un épais nuage de fumée à rendre au monde sa fonction première : accueillir les êtres vivants et leur offrir l’hospitalité. Montesquieu disait une phrase très juste : « Aujourd’hui nous recevons trois éducations différentes ou contraires : celles de nos pères, celles de nos maîtres, celle du monde. Ce qu’on nous dit dans la dernière renverse toutes les idées des premières. » C’est cette digression, ce glissement de sens et de vision que John combattait tous les jours. Le mal venait de ce fossé creusé à coups de slogans, de politiques, d’enjeux économiques. Nos pères enseignaient des vérités, des vertus qui étaient aussitôt contredites. C’était comme de dire à un gosse « fais pas ci » et, dans la minute suivante, accomplir avec l’aisance de l’adulte l’acte interdit. La manipulation, le mensonge, le geste inique, tout cela faisait déjà le lit du monde. Il n’aurait plus qu’à poser une couverture douce et pas trop épaisse pour figer ses modèles dans l’esprit alangui de ses fidèles sujets.