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La dernière bataille des caciques

De
427 pages
L'histoire se passe à notre époque au Mexique. Le roman met en scène des campesinos de la sierra, paysans métis peu intégrés à la modernité, et la société urbaine. Le meurtre d'un jeune campesino ravive les méfiances et actualise des rapports conflictuels mais aussi des connivences entre les habitants de la sierra et diverses factions du pouvoir politique. L'enquête menée par Rodolfo, un policier d'origine indienne, mettra en évidence des alliances surprenantes, dans le décor majestueux des grandes montagnes mexicaines. Après avoir exercé divers métiers, Michel Hoffman vit aujourd'hui de la culture du café et de l'élevage au Mexique
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2 Titre
La dernière bataille
des caciques

3Titre
Michel Hoffmann
La dernière bataille
des caciques

Polar
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02736-5(livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304027365(livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02737-2(livre numérique)
ISBN 13 : 9782304027372(livre numérique)

6 8 Deux mes nouvelles
1
Pedro tourne en rond dans la salle de séjour
qui lui sert de bureau. Il n’est pas sorti de la
journée, décidé à en finir avec cet article sur
l’émigration des campesinos de la Sierra de Agua
aux États-Unis que lui a commandé le minis-
tère. Pedro avait cru, en venant s’installer à Xo-
lotl, qu’il pourrait combiner un travail de cher-
cheur indépendant avec une activité agricole.
Grosse erreur. En quinze ans ses contacts à
Mexico n’ont pas cessé de se distendre ; les
contrats se raréfient. Plus grave encore, de plus
en plus souvent il doute de la raison d’être de
son travail. L’angoisse de devenir mauvais le
plonge dans des crises de neurasthénies qui par-
fois se prolongent des semaines. Quand il est
dans cet état d’esprit, il n’arrive plus à lire et en-
core moins à écrire. Incapable de rien faire, il ne
sort plus de la maison. Les articles
d’universitaires l’ennuient, il assimile l’Histoire à
un travail de copie collé. L’agriculture ne
l’intéresse pas plus. Les travaux dans la finca de
café semblent exténuants et abrutissants et
9 La dernière bataille des caciques
l’exploitation laitière est un esclavage qui ne
rapporte rien quand il ne coûte pas.
Pedro sait que ces crises ont une fin et sont
suivies par une période d’optimisme et
d’énergie où il abat un travail phénoménal. Cela
le rassure, il arrivera bien à pondre un bon arti-
cle dans ces conditions. Il suffit de prendre son
mal en patience.
Encore une journée de foutue, se dit-il. Je ne
ferai rien de bon aujourd’hui, inutile d’insister.
Satisfait de sa décision, il va chercher une bière
dans le frigo, estime la quantité de cigarettes qui
lui reste puis monte l’escalier qui mène au bal-
con. Sur le palier, le grand miroir lui renvoie l’
image d’un homme d’une quarantaine d’années,
mal rasé, les cheveux dépeignés mettant en évi-
dence un début de calvitie. Il se sent un peu
coupable de sa tenue négligée et de son oisiveté
qui heureusement n’a pas de témoin. Pati ne
rentrera pas avant sept heures. Le lundi est une
journée chargée pour elle ; six heures de cours
au lycée puis deux heures d’alphabétisation.
Quant aux enfants, qui sait où ils peuvent être.
Probablement en train de jouer dans la rue ou
dans le pré derrière la maison. À peine assis
dans le fauteuil en rotin, il étire ses jambes
avant d’allumer une cigarette et de se servir un
verre. Subitement heureux, il a la conviction
d’avoir pris la bonne décision en venant sur le
balcon.
10 La dernière bataille des caciques
La maison de Pedro et Pati s’adosse sur la
colline du calvaire à la sortie nord-est de Xolotl.
Construite sur la courbe de niveau marquant la
limite de la culture du café, elle tourne le dos
aux pâturages de la montagne. Le balcon, côté
jardin, domine les vallées couvertes de caféiers.
Les arbres d’ombrage, chalahuites et jinicuiles
donnent une impression trompeuse de forêt à
perte de vue. Les gens d’ici sont convaincus que
c’est le plus bel endroit du monde, plusieurs
peintres y ont passé des années, des mystiques
viennent y méditer. Heureusement, le grand
tourisme n’y a pas encore trouvé d’intérêt. Les
brumes de l’hiver et la longue saison des pluies
ont de quoi décourager.
En général, les matinées sont belles à Xolotl.
L’après-midi, vers trois heures, le ciel se couvre,
les nuages descendent sur les caféiers, la lumière
perd son éclat, les couleurs s’estompent, les re-
liefs s’écrasent. Cet après-midi la transparence
de l’air est exceptionnelle. La lumière particu-
lière de l’instant accentue les reliefs, dessine les
ombres et met en valeur la multitude de nuan-
ces de verts. Il ne veut pas perdre ce spectacle,
hésite à mettre de la musique. Finalement il se
décide pour le silence. Le silence aussi, il veut
en profiter, c’est une denrée rare à la maison
qu’il est le seul à apprécier. Quand Pati ou les
enfants arrivent, ils allument aussitôt la radio.
Pedro se réjouit de la perspective de cette fin
11 La dernière bataille des caciques
d’après-midi de calme et de solitude à passer sur
le balcon. Il n’est pas associable, connaît beau-
coup de monde au bourg bien qu’il préfère la
compagnie des gens des hameaux, plus indé-
pendants, moins conformistes. Il s’entend bien
avec eux et partage une convivialité qu’il ne
connaissait pas avant d’arriver dans la vallée. Un
mélange de respect et de confiance qui implique
de forts liens de solidarité. C’est avec son compa-
dre muletier, le Barbu, que Pedro a ressenti cela
pour la première fois. Il n’avait pas connu cela
avant, ni à Mexico DF, ni dans la sierra du
Guerrerro qu’il avait pourtant beaucoup sillon-
née durant des années. Avec le Barbu il est allé
dans tous les hameaux du municipe de Xolotl ;
certains proches et importants, d’autres réduits
à deux maisons perdues au-dessus des bois sur
les flancs du Pic d’Orizaba. Le Barbu parlait
peu et était prudent dans ses avis ; qualités in-
dispensables pour un muletier qui passe d'un
hameau à l’autre, et fréquente des clans enne-
mis. Les violences ont cessé mais la méfiance
persiste et la mémoire du passé renforce les ré-
putations.

Pedro regarde sa montre. Noé, le vacher, de-
vrait être revenu. Il a pris la camionnette au dé-
but de l’après-midi pour aller donner à manger
aux génisses. Le pré n’est pas si loin du bourg et
la piste est sèche. Pedro se sent toujours un peu
12 La dernière bataille des caciques
inquiet quand Noé part avec la camionnette.
Noé est consciencieux, mais une fois le travail
fini il peut lui surgir des idées saugrenues sur-
tout s’il est en compagnie de jeunes de son ha-
meau ou de son frère aîné, Chucho, qui adore
se balader en voiture. Chaque fois que Chucho
descend à Xolotl il va aider Noé. Parfois Pedro
le paye mais il travaille souvent gratuit. En
échange il n’hésite pas à demander un service
ou un prêt. Il remboursera. Et si on parle de dé-
lais, c’est pour le plaisir de la conversation.
Comment pourrait-on savoir à l’avance ? Tant
d’événements peuvent survenir. Chucho n’a
jamais envisagé un emploi stable aux horaires
fixes. Dans les bois comme dans les champs,
son savoir-faire et sa capacité de travail sont
connus des agriculteurs de Xolotl. Le travail lui
manque rarement. Plus d’une fois Pedro l’a at-
tendu en vain pour un travail occasionnel. Ses
priorités avaient changé. On a beau partager un
territoire commun et vivre de l’agriculture, on
reste indépendant. Chucho vend un travail le
temps nécessaire. Il change d’ailleurs facilement
de patron et ces derniers ont perdu depuis long-
temps leur prédominance et leur arrogance. Ils
subissent eux aussi le naufrage de l’agriculture.
Ils restent attachés à leur rancho mais la lutte
pour la possession de la terre ne mérite plus au-
tant de violence. Leur vie n’en dépend plus. À
Xolotl, le prestige des terratenientes se doit au
13 La dernière bataille des caciques
nom de famille et à leur demeure coloniale dans
la rue principale. Leur image de grands proprié-
taires survit à la réalité du présent. Ils sont
nombreux aujourd’hui à se partager les terres
au-dessus du village. Certains sont encore
convaincus de leur supériorité, mais les grands
noms n’inspirent plus les mêmes sentiments de
soumission apparente.

Des vols de garzas, ces grands oiseaux blancs
que certains nomment mouettes ou pique-
bœufs, traversent le ciel sans nuage pour leur
migration quotidienne des alpages vers la zone
caféière où elles iront passer la nuit. Pedro aime
ces oiseaux qui passent l’hiver ici pour disparaî-
tre, dieu sait où, à l’approche des orages de mai.
Il s’amuse à les compter. Vols de parfois plus
de quarante qui descendent en escadre, appa-
raissant subitement au-dessus du toit de la mai-
son pour aller se perdre sur la gauche du petit
volcan au confluent des vallées du Huepapan et
de l’Octapan qui délimitent le municipe. Le so-
leil a abandonné le balcon. Le ciel trop pur ne
peut retenir la chaleur et c’est à regret que Pe-
dro se lève pour aller mettre un chandail. Il en
profite pour se servir une autre bière et allumer
une cigarette, puis retourne au balcon. Le retard
de Noé l’agace. Il hésite entre mettre un disque
ou continuer sa contemplation silencieuse à
l’affût des bruits qui lui parviennent du village
14 La dernière bataille des caciques
et des fincas. Finalement il se décide pour mettre
de la musique. Lola Beltrán, c’est ce qui
convient. Bon changement d’ambiance, cela
risquait de virer au nostalgique
15 Deux mes nouvelles
2
Noé bouillait de rage, la douleur avait tou-
jours cet effet sur lui. Les sourcils froncés, la
mâchoire crispée, le regard fixe rivé plus que
nécessaire sur la piste, il serrait à en avoir des
crampes le volant de la camionnette. L’œil droit
á demi fermé, la lèvre supérieure enflée, le front
cabossé accentuaient la méchanceté d’un sou-
rire qui trahissait de malsaines idées de ven-
geance. Ces moments de plaisir ne duraient
qu'un instant, la rage reprenait vite le dessus.
Combien de fois encore faudrait-il qu'ils se fas-
sent piquer avant que Manuel enlève ses ruches
comme il l’avait promis à Pedro avant de lui
louer ce pré. Il souhaitait ardemment croiser
Manuel Tlaxcalteco pour le rouer de coups du
plat de sa machette. Manuel n’était qu’un abruti
et un fourbe comme tous ceux de Coxtla, ce
hameau de sauvages sans éducation. De plus
ces foutues abeilles étaient sûrement africaines,
les abeilles normales ne piquent pas si fort et ne
sont pas si agressives.
Noé avait la rancune tenace. Dans la cabine
du pick-up, Chucho pouvait suivre aisément les
17 La dernière bataille des caciques
variations du degré de colère rentrée de son
frère. Lui aussi s'était fait piquer de même que
leur cousin mais leur hargne s'estompait avec la
diminution de la douleur.
Tous les trois sont originaires de Chalapan,
un hameau de la montagne, les hauts comme on
dit ici. Les hauts commencent là où se termine
l’asphalte dès la sortie de Xolotl, le chef-lieu du
municipe. Ils s'étendent à travers la Sierra de
Agua, englobent le versant Est du Pic d'Orizaba
puis rejoignent l'altiplano dans l'état de Puebla.
Chalapan n'est pas très loin de Xolotl, entre une
heure et une heure et demie à pied. On peut
aussi utiliser la nouvelle piste carrossable, mais
personne n'a de véhicule au hameau. Chalapan
est le fief de don Rubén Gálvez. Sa famille a
toujours défendu les intérêts du hameau, vio-
lemment parfois comme lors du conflit agraire
avec le hameau voisin. Contrairement à son
frère Noé et à plusieurs de ses cousins, Chucho
n’avait jamais envisagé de descendre vivre en
ville. Il est vrai qu’il n'a pas eu le choix. Partir
n'était pas pensable pour l'aîné, trop de travail.
À l'âge de huit ans, il avait la charge de surveil-
ler le troupeau de chèvres sur les chemins de
pâture. Il devait aussi couper le bois pour le feu
de la cuisine. À douze ans, il travaillait comme
un adulte pour le défrichage et les semis de maïs
et de haricots noirs. Ce n'est que vers vingt ans
qu'il se découvrit ses talents de bûcheron. Au-
18 La dernière bataille des caciques
jourd'hui avec ses deux mules, il livre lui-même
ses planches, poutres ou poteaux de clôture, et
depuis que ses parents habitent au bourg, il a
pris l'habitude d'y rester quelques jours après
chaque livraison avant de remonter à Chalapan
où il s'occupe des terres de son père avec l'aide
de sa femme, de ses deux fils et de ses frères
restés au hameau. Chucho a un caractère jovial,
bon vivant, heureux de son sort, conscient de sa
chance d'avoir suffisamment de terre pour ne
pas manquer de maïs entre deux récoltes. S'il
aime bien passer quelques jours au bourg, il n'a
aucune envie d'y habiter. Qu'y ferait-il? Travail-
ler comme péon toute l'année est hors de ques-
tion. Même un boulot comme celui de Noé
avec le prestige de chauffeur et une paye chaque
dimanche ne le tente pas. À Chalapan à la sai-
son des brûlis, il participe comme tout le
monde aux défrichages des jachères des autres,
mais ce n'est pas pour le salaire, c'est récipro-
que. Et c'est un travail qui ne se fait pas seul,
comme les semis. Chucho est incapable de res-
ter seul ou oisif. Aussi chaque fois qu'il descend
à Xolotl il va aider Noé et son cousin qui tra-
vaillent pour Pedro.

Noé ne ressemble pas à son frère. Quatrième
fils de don Rubén, il aurait pu rester vivre à
Chalapan mais sa présence n'était pas indispen-
sable. Ses frères aînés assuraient le quotidien.
19 La dernière bataille des caciques
Enfant, il a même été dispensé de garder les
chèvres et a pu aller à l'école primaire du ha-
meau jusqu'au cours moyen. Chaque hiver, il se
joignait aux habitants du hameau qui descen-
daient récolter le café dans la finca de Pedro.
C'est là que ce dernier avait remarqué ce jeune
de quinze ans, travailleur infatigable qui malgré
son jeune âge avait un ascendant surprenant sur
son entourage y compris sur ses frères aînés.
Noé, conscient de la petite cour qui l’entourait,
aimait ce rôle de seigneur. Son cousin Tonio, du
même âge, le vénérait, le suivait partout, l’imitait
jusque dans la manière de porter le sombrero. Il
était rare de voir Noé sans Tonio. Quand Noé
s’était mis en couple avec une fille du bourg,
Tonio avait fait de même avec l’amie de cette
dernière. Quand Pedro avait eu besoin d’un se-
cond travailleur, Noé avait aussitôt proposé
Tonio. Tous les deux bien qu’habitant au bourg
restaient plus proches des valeurs comme des
modes de vie des campesinos des hauts. Ils étaient
de Chalapan.
Tonio fumait une cigarette, l’esprit vide, il re-
gardait la fumée qui s’échappait par la fenêtre
de la Ford. Il n’aimait pas quand son cousin
était dans cet état d’esprit, car il pouvait alors se
défouler sur n’importe qui. Il devenait dange-
reux. Mieux valait se taire pour éviter d’attiser
sa rage. Ce n’était pas l’avis de Chucho, bien
décidé à dérider son frère car cette ambiance
20 La dernière bataille des caciques
devenait lassante. Il avait envie de parler et de
rire.
– Oublie les piqûres, frangin, c’est passé, dit-
il d’une voix conciliante.
– Si je croise Manuel, j’en fais des morceaux
à coup de machette, répondit Noé.
– OK, je te filerai un coup de main. Pour
l’instant il fait soif, si on allait boire un coup
chez Lencho.
Cette perspective dérida Noé. L’après-midi
était bien avancée. Pedro ne s’inquiéterait pas
pour le retard, il était habitué aux horaires sou-
ples de Noé qui s’il le fallait travaillait quatorze
heures d’affilée sans se faire payer en heures
supplémentaires. En échange Noé disposait de
la Ford Pick-up. Il aimait beaucoup la camion-
nette, la lavait au moins une fois par semaine,
avait installé à ses frais un stéréo radio et aurait
fait fumer les vitres si Pedro ne s’y était pas op-
posé. Cette camionnette lui assurait un certain
prestige auprès des filles, qu’avec Tonio ils invi-
taient volontiers aux bals des villages environ-
nants. C’est d’ailleurs comme cela qu’ils avaient
connu leurs femmes, des adolescentes de seize
ans qui avaient cru pendant un moment que la
Ford appartenait à Noé.
Pour arriver au bourg, la piste fait un long
détour afin de pouvoir enjamber les eaux sales
de l’Octapan par le pont en aval du « beneficio du
21 La dernière bataille des caciques
∗Japonais » , la grande usine de café de Xolotl. À
cette heure, la cohue de camions, chevaux, mu-
les et ânes qui venaient livrer la récolte de la
journée, obligèrent Noé à rouler au pas. Les
coupeurs de café, la plupart des gens des hauts,
connaissaient bien les Gálvez. Les plaisanteries
sur sa figure enflée par les piqûres n’amusèrent
pas Noé. Il n’avait pas d’autre choix que d’en
sourire. Chucho, lui, s’amusait et répondait vo-
lontiers par d’autres plaisanteries.
La cantina de Lencho n’est pas sordide
comme la plupart des autres débits d’alcool du
bourg. Une étroite porte à battants, style saloon
de western, donne sur une pièce carrée sans
charme dont le sol en ciment poli reflète la
propreté. Les chaises et les tables en fer blanc
peintes de publicités de coca-cola sont bien or-
données. De gros barreaux noirs ferment
l’ouverture étroite qui fait office de fenêtre juste
au-dessous du plafond. Les murs en parpaings
non crépis sont nus, mis à part une ancienne
affiche de corrida. Le dénuement eut paru ex-
cessif sans la présence d’un magnifique juke-
box aux lumières clignotantes et aux couleurs
criardes. La cantina est déserte. Chucho met une
pièce dans le juke-box et monte à fond le vo-
lume. La chanson de Vicente Fernandez fait ar-

∗ Un « beneficio » est une usine de transformation du café, où l’on
sépare la pulpe du grain.
22 La dernière bataille des caciques
river Lencho de l’arrière de la maison. Lencho
est un vieil homme maigre et sec, marié mais
sans descendance. Il marche en claudiquant,
évitant de trop s’appuyer sur sa jambe de bois
qui lui a toujours fait mal. Des années aupara-
vant, il n’avait pas jugé nécessaire de soigner
une blessure au pied autrement que par des
compresses d’aguardiente. La gangrène rendit
l’amputation inévitable. Depuis, son caractère a
changé. Il parle peu, sort rarement et maintient
sa cantina ouverte en permanence. Ceux qui
l’ont connu avant disent que ce n’est plus le
même homme, pas aigri mais différent, distant
et dur. Personne ne provoque de bagarre dans
sa cantina.
– Un demi d’aguardiente et trois bières, com-
mande Chucho.
Lencho les sert tout en échangeant quelques
bribes de conversation.
– Si vous avez besoin d’autre chose, appelez-
moi, je suis dans le patio.
Le temps passe agréablement. La musique
ranchera et les narco-corridos incitent à boire. Ils ne
parlent pas, la musique est trop forte. Après
avoir fumé trois cigarettes, Chucho commence
à se lasser de ce mutisme. Il va baisser le vo-
lume du juke-box puis passe dans le patio pour
commander un nouveau demi d’aguardiente
avant de revenir s’asseoir. Il réfléchit un instant
avant de s’adresser à Noé.
23 La dernière bataille des caciques
– Tu devrais dire à Pedro de m’acheter une
dizaine de poteaux pour réparer la clôture, ce
serait suffisant. Je lui ferai un bon prix. Cela ne
lui coûtera pas cher et vous n’aurez plus à cou-
rir après les génisses. Je vous filerai un coup de
main pour retendre les barbelés. Entre nous
trois cela ne nous prendra pas plus d’une demi-
journée. On aura même le temps de réparer
l’arrivée d’eau. Cela ne doit pas être grand-
chose, le tuyau a dû se boucher à la source.
– Là n’est pas le problème. Je pourrais le
faire avec Tonio, mais c’est à Manuel d’arranger
son pâturage. C’est ce qui avait été convenu
quand Pedro l’a loué. Ce qui m’énerve c’est que
Pedro se laisse faire, il a l’air de s’en foutre.
– C’est vrai, renchérit Tonio. Il nous promet
d’insister, et je crois qu’il le fait. Manuel n’en
tient pas compte. Pendant ce temps, nous, on
se fait piquer.
– Et pourquoi on n’irait pas cette nuit lui
brûler ses ruches ? Propose Chucho.
– Le visage de Noé s’illumine de joie, toutes
traces de colère évanouies.
– Enfin une bonne parole. Tope-là, frangin.
Tout joyeux à cette perspective, Noé va
commander un nouveau demi d’aguardiente et
trois autres bières pour fêter leur décision. Ils
trinquent et rient à en voir mal aux côtes en
imitant la tête que ferait Manuel le lendemain à
la vue de ses ruches brûlées.
24 La dernière bataille des caciques
La conversation devient fluide. Volubiles, ils
passent sans transition d’un sujet à l’autre, re-
viennent en riant à leur projet, plaisantent et
boivent jusqu’à perdre la notion de l’heure. La
dernière bouteille est de trop. Le mélange bière-
aguardiente accomplit son office. Chucho chante
faux d’une voix pâteuse et Tonio, livide, ne
semble pas dans son assiette. Un vague pressen-
timent que ses cousins vont une nouvelle fois
l’entraîner vers des problèmes l’oppresse. Noé,
les yeux vitreux, marmonne des propos que les
autres n’écoutent pas. Il doit être tard, il lutte
pour ne pas perdre conscience, il sent confusé-
ment que sa journée de travail n’est pas finie,
qu’il a encore des choses à faire. Il est incapable
de savoir lesquelles. Il faut partir. Aucun d’eux
ne se sent le courage de se lever de sa chaise.
Finalement c’est Noé, qui se sentant des res-
ponsabilités donne le signal du départ. Dehors,
la tiédeur de l’air et l’intense luminosité les sur-
prennent. Sensation agréable d’un côté, par
rapport au froid et à la pénombre de la cantina.
D’un autre côté, une sensation de retour trop
rapide à la réalité. Noé est soucieux. Il se rend
compte qu’il est trop saoul pour réfléchir. Il ne
sait plus ce qu’il doit faire, ni quel jour il est.
Combien de temps sont-ils restés dans la canti-
na ? Pourquoi Chucho est-il avec eux ? Ces
questions se bousculent dans sa tête. La vue de
la Ford lui permet de se raccrocher à quelque
25 La dernière bataille des caciques
chose de tangible. Un grand apaisement
l’envahit en s’asseyant au volant de la camion-
nette. Bien, se dit-il, je roule doucement, vais
prévenir le patron qu’on est rentré et je vais me
coucher.

Avec Pedro, ils se tutoient et s’appellent par
leur prénom. Quand Noé l’appelle « patron »
c’est le signe, sans équivoque possible, qu’il a
trop bu. Idem pour Chucho, alors que ce der-
nier n’est pas employé de Pedro. Noé conduit
lentement, attentif, essayant de bien contrôler le
volant. Il préfère éviter le centre de Xolotl et
ressent un profond soulagement lorsqu’il en-
tame la montée après les dernières maisons du
bourg. Alors qu’il gare la camionnette face au
sentier qui mène à la maison de Pedro, Chucho
s’exclame.
– Regardez qui arrive !
Manuel Tlaxcalteco, nonchalant, descend la
rue. En arrivant à la hauteur de la Ford, il leur
adresse un salut amical. Manuel n’est pas monté
voir ses ruches aujourd’hui. Il ignore l’attaque
de ses abeilles sur les cousins Gálvez et ne
soupçonne rien de leur désir de vengeance.
26 Deux mes nouvelles
3
Sur le balcon Pedro a perdu la notion du
temps. Depuis quand le CD s’est-il arrêté ? Les
ombres se sont allongées, les verts des caféiers
se font plus foncés. Les concerts d’oiseaux invi-
sibles cachés dans les fincas continuent d’arriver
par vagues, s’éteignent dans un silence presque
total puis repartent crescendo. Haut dans le ciel,
des vols de martinets chassent. Pedro, attentif,
regarde et écoute cet instant exceptionnel, d’une
rare pureté. Le calme immense engourdit en
douceur son esprit quand la porte d'entrée est
violement secouée et qu’un appel au secours
hurle son nom. Une peur atroce l’envahit, il
sent son corps soudain froid et creux comme
une coquille. Il pense aux enfants dehors et de-
vine qu’une tragédie vient d’arriver. Il n’a pas le
temps de réfléchir que déjà il ouvre la porte.
Face à lui apparaît Manuel Tlaxcalteco, une
grosse pierre dans chaque main. Ses yeux pani-
qués semblent vouloir sortir de leurs orbites.
– Vos péons veulent me tuer, articule diffici-
lement Manuel, d’une voix hachée sans cesser
de surveiller le sentier.
27 La dernière bataille des caciques
La peur de Pedro reflue. Son cœur se remet
doucement de la décharge d’adrénaline, il sourit,
soulagé. Rien de grave, encore une bagarre des
muchachos, il suffit de calmer les esprits.
– Tranquille, Manuel, entre. Que s’est il pas-
sé ?
– Manuel entre, s’adosse à la porte et ra-
conte.
– Vos péons sont saouls. Quand ils m’ont
vu, ils ont commencé à m’insulter. Noé a pris sa
machette. Quand il a voulu sortir de la camion-
nette, j’ai refermé la porte qui lui a cogné
l’arcade. Il a commencé à saigner. Avec Chu-
cho, ils sont devenus comme fous. Ils sont là,
dehors à côté de la camionnette avec leur ma-
chette.
– Et Tonio ?
– Il est avec eux.
Pedro imagine le tableau. Les prétextes, il les
connaît : les ruches, l’eau, la clôture. Et
l’aguardiente qui ranime les instincts belliqueux,
fait perdre le jugement, rend fou comme on dit
ici. Il connaît bien les muchachos et sait qu’une
fois la crise passée, la tension disparaît aussi vite
qu’elle est venue. Ce n’est pas la première fois
que Chucho et Noé sont mêlés à une bagarre,
ils aiment cela.
– Viens avec moi, je vais les calmer.
Manuel ne semble pas convaincu. Hésitant, il
suit Pedro sur l’étroit sentier qui mène à la rue
28 La dernière bataille des caciques
où il gare la Ford. La porte de la maison oppo-
sée au balcon, reçoit les derniers rayons du so-
leil qui commence à disparaître derrière le pic
d’Orizaba. Le sentier longe les barbelés du pré
où paissent des chevaux. De l’autre côté, une
haie touffue de yuccas et de dracaenas le borde.
Pedro regrette d’avoir été dérangé mais, se dit-il,
un peu d’action n’est pas pour me déplaire,
j’aurais fini par m'endormir. Je suis resté assez
longtemps sur le balcon et cette dispute a aussi
l’avantage de me faire profiter du coucher du
soleil sur le pic. Ce pays est vraiment d’une
splendeur fabuleuse.
Pedro a une conscience aiguë de sa chance
d’habiter dans cette montagne. Chaque fois
qu’il traverse les ceintures pauvres de Mexico
ou les centres sans caractères de grandes villes,
il se sent oppressé et plaint les habitants, plus
pour la laideur de leur environnement que pour
leur misère. C’est stupide, la beauté est un luxe
négligeable par rapport à la faim. Il le sait, mais
s’enferre volontairement dans cette conviction,
refusant d’admettre qu’il soit possible que les
habitants de ces lieux puissent aimer, rire, avoir
des moments de bonheur. Rarement il a pris
plaisir aux fêtes de ces quartiers où il n’assiste
que par obligation sociale ou familiale. La cui-
sine, centre et raison de ces cérémonies, est in-
sipide, bâclée. Les rituels sonnent faux, dépla-
cés. Dans les terrains vagues, les plantes chéti-
29 La dernière bataille des caciques
ves et malades semblent tristes. Les adultes fati-
gués s’ennuient. Seuls les enfants jouent, dé-
bordant de vitalité, indifférents à l’abandon et
au laisser-aller ambiant. Quelle différence avec
l’énergie et la chaleur qui la plupart du temps
débordent dans les fêtes de la Sierra de Agua.
Cette dispute entre Manuel et les muchachos a
du charme dans un tel cadre, du moins pour
moi, se dit Pedro, reconnaissant que le point de
vue de Manuel devait être forcément différent.
Enervés comme des guêpes, Noé et Chucho, la
machette à la main, rugirent lorsqu’ils les virent
arriver. Fonçant sur Manuel, ils ignorèrent la
présence de Pedro qui pourtant lui faisait écran
dans le sentier étroit. Pedro comprit que c’était
plus grave que ce qu’il avait imaginé. Obstruant
le chemin, il stoppa la charge de Chucho, attra-
pant des deux mains le bras qui brandissait la
machette. Quelle force de taureau a Chucho,
constata-t-il. Je dois le convaincre vite fait avant
qu’il me balaye, d’autant plus que Noé arrive.
Manuel, heureusement, avait filé. Pedro mit
toute l’autorité qu’il put dans sa voix. Il sentit
mollir la conviction dans le bras de Chucho.
Noé ne renonçait pas à ses projets.
– Je m’en fous, patron, vous pouvez nous vi-
rer. On va le tuer.
Un voisin profita d’un temps de flottement
pour venir à la rescousse. Il désarma en douceur
30 La dernière bataille des caciques
Noé tout en le raisonnant. Noé écouta sans mot
dire, l’envie de se battre s’évaporait.
– Venez boire un café à la maison, cela vous
dessoûlera, les invita Pedro. Le ton amical
n’admettait pas un refus.
Le café dissipa les restes d’esprit querelleur.
L’alcool embrumait encore leurs cerveaux qui
avaient du mal à s’éclaircir. D’attaquants, ils se
sentirent victimes.
– Regardez mon arcade, patron, c’est lui qui
a commencé par m’envoyer la porte de la Ford
dans la figure, argumenta Noé.
– Sans parler de ses abeilles, renchérit Chu-
cho, on a la gueule toute enflée.
– Ce n’est pas une raison pour vouloir le
couper en morceaux.
– On ne l’aurait pas tué, simplement baston-
né.
– De plus, patron, ajouta Noé, il vous prend
pour un con. Combien de fois vous a-t-il pro-
mis d’enlever ses ruches et de réparer l’arrivée
d’eau et la clôture ?
Intérieurement, Pedro dut admettre qu’il y
avait un peu de vrai dans ce que venait de dire
Noé, même si cela n’était pas très agréable de se
l’entendre dire. Aussi il préféra dévier la
conversation.
– OK, c’est possible. Mais vous pouvez être
sûrs qu’à l’heure qu’il est, Manuel est allé porter
plainte et qu’une patrouille doit vous chercher.
31 La dernière bataille des caciques
À propos, où est Tonio ?
Chucho et Noé se regardèrent, surpris. Ils ne
s’étaient pas rendus compte de son absence. Un
coup frappé à la porte ne leur laissa pas le
temps de répondre. Pedro leur fit signe de gar-
der le silence pendant qu’il allait ouvrir. Qu’est
ce que je vais bien pouvoir raconter à la police,
pensait-il alors qu’il ouvrait la porte. Ce n’était
pas la police mais don Fernando, le voisin qui
avait désarmé Noé. Il entra avec une mine de
conspirateur, heureux de participer. Briève-
ment, il exposa tout le mal qu’il pensait de Ma-
nuel, de la famille Tlaxcalteco et de tous les ha-
bitants de Coxtla, avant de continuer.
– Une patrouille vient de passer. J’étais de-
hors et ils m’ont demandé si je savais où vous
étiez. J’ai dit que non. Que le plus probable
c’était que vous étiez partis dans les hauts. Mé-
fiez-vous, je crois qu’ils vont revenir par ici.
– Pas la peine d’aller passer la nuit à la pri-
son, elle manque de confort, dit Pedro. Faudra
payer pour sortir et c’est plus compliqué d’en
sortir que d’éviter d’y rentrer. Allez dormir au
rancho. Demain matin je passerai quelques coups
de fil, on verra à ce moment là. Il faudrait sa-
voir où est Tonio.
– Il est parti dans les hauts, dit don Fernan-
do. Il a eu peur quand après son coup sur
l’arcade, Noé est sorti de ses gonds. Il n’a rien à
voir dans l’histoire, je peux témoigner.
32 La dernière bataille des caciques
Il faisait nuit noire quand Pati arriva avec les
enfants qu’elle avait récupérés dans la rue. Pe-
dro se souvint qu’il avait oublié d’aller les cher-
cher. Il se sentit obligé de se justifier en expli-
quant les faits d’un ton léger. Si Pati avait été en
colère en entrant, elle n’en laissa rien paraître,
l’histoire lui semblait stupide. Encore une
connerie des muchachos, pensa-t-elle avant de
s’adresser à eux d’un ton moralisateur.
– Décidément, vous n’en ratez pas une, il y a
trois mois votre bagarre au bal vous a coûté
mille pesos et vous recommencez.
Pati aime bien ces garçons, ils viennent sou-
vent à la maison et les enfants les adorent. Sur-
tout l’aînée, Sonia, qui à douze ans admire Noé
comme un Dieu. Silencieux, les enfants plus at-
tentifs que jamais attendent les détails. Pas de
chance pour eux : Pati s’en est aperçue et pré-
fère éviter le sujet.
– Restez dîner, reprit-elle. Il y a des haricots
noirs avec une sauce rouge bien piquante, cela
vous remettra les pieds sur terre et les idées en
place.
Noé et Chucho, mi-penauds mi-amusés par
les remontrances, acceptent avec plaisir, c’est
vrai qu’ils commencent à avoir faim. Avec Pati,
ils se connaissent depuis des années, depuis son
mariage avec Pedro alors qu’elle était encore
étudiante. Comme eux, elle est née dans un vil-
lage de la sierra, pas celle d’ici, celle de Cosma-
33 La dernière bataille des caciques
tepec au nord de l’État. Peu importe, elle est
tout de même des leurs. D’ailleurs, elle ressem-
ble aux femmes d’ici. Mince, un mètre cin-
quante, un petit visage ovale où brillent des
yeux noirs, sa peau est encore plus foncée que
celle de Chucho. Son statut de professeur de
lycée et de femme de Pedro leur en impose. Le
tutoiement habituel entre eux est parfois rem-
placé par un déférent « doña Pati » qui la fait
toujours rire.
Au moment de passer à table, don Fernando
se sentit de trop, salua la compagnie et sortit.
Sitôt les enfants couchés, Noé et Chucho déci-
dèrent d’aller dormir chez eux. Leurs parents
devaient s’inquiéter d’autant plus que la police
était certainement déjà passée.
– Je vais voir ce que je peux faire, dit Pedro.
Ne sortez pas de chez vous. Je téléphonerai
demain matin au juge et enverrai un gamin vous
dire ce qu’il en est.
Enfin seuls, Pati et Pedro purent réfléchir
tranquillement au lendemain. Pati rompit le si-
lence.
– Tu pourrais appeler le procureur ?
– Ce n’est pas vraiment un ami. Tu le
connais mieux que moi.
– Pas tellement. En plus, je ne le supporte
pas. Je suis surtout copine avec sa femme. Tu
pourrais appeler directement Macario, le juge
municipal.
34 La dernière bataille des caciques
– Je ne sais pas. Dommage que son père ait
pris sa retraite, avec lui il n’y aurait eu aucun
problème. Son fils, je n’arrive pas à savoir ce
qu’il a dans la tête. À ce qu’on dit, il aurait des
ambitions politiques, il voudrait se présenter
comme maire.
– Trop jeune, il ne fait pas le poids.
– C’est vrai. Cela n’empêche pas qu’il doit in-
triguer pour se rallier les voix des hameaux du
municipe. S’il compte sur l’appui des gens de
Coxtla, il défendra Manuel et aura la main
lourde avec les muchachos.
– Téléphone à Rodolfo alors.
– Bien sûr, tu as raison. En plus cela fait par-
tie de son boulot d’éviter les conflits. Je lui télé-
phone de suite. En deux coups de fil il tassera
l’affaire.
À peine débarqué d’Espagne, Pedro avait fait
la connaissance de Rodolfo. Cela s’était passé
lors d’un concert organisé pour récolter des
fonds pour les réfugiés guatémaltèques. Ils
étaient devenus amis. Par la suite, Rodolfo lui
avait donné du boulot dans l’association qu’il
venait de fonder avec des étudiants du Politécnico
et de la UNAM pour assurer la défense légale
des prisonniers politiques indiens du Guerrero.
Pedro prit son travail à cœur, faisant
d’innombrables navettes entre Mexico DF et le
Guerrero. Par ailleurs, il continuait à donner
quelques heures de cours par semaine à la fac
35 La dernière bataille des caciques
d’histoire. Ses voyages dans le Guerrero
s’espacèrent lorsque le hasard lui offrit un poste
de chercheur à la UNAM. C’est là qu’il connut
Pati. Quand elle fut enceinte, ils décidèrent
d’aller s’installer à Xolotl, un bourg sous le Pic
d’Orizaba dont Pati ne cessait de vanter la
beauté. Quelques années plus tard l’association
de Rodolfo, moribonde, fut dissoute. C’est un
concours de circonstances qui changea le cours
de la vie de Rodolfo, le propulsant comman-
dant de la police ministérielle du district de la
Sierra de Agua, là où vivaient Pedro et Pati. Pe-
dro fut un des rares amis qui ne porta pas de
jugement sur le changement de cap de Rodolfo.
36 Deux mes nouvelles
4
Rodolfo appela Pedro.
– L’affaire est arrangée. Le juge est d’accord.
Amène tes gars à dix heures au tribunal munici-
pal. Ne leur parle pas de mon intervention. J’y
tiens, c’est important et pas pour une question
de principe.
Le procureur avait bien évidement préféré un
arrangement à l’amiable. Son obsession pour
une image de tranquillité dans l’État le poussait
à ne pas donner suite à la plupart des plaintes
ou à rechercher un accord de conciliation. Il ne
faisait que suivre la politique de ses prédéces-
seurs : sauvegarder le vernis de l’institution et se
concentrer sur les urgences.
L’encadrement et le contrôle des populations
par le Parti, omniprésent et strict dans les an-
nées antérieures, se relâchaient depuis les an-
nées quatre-vingt. L’argent manquait, la
confiance dans le Parti s’amenuisait à un rythme
proche de l’inflation. Modernisme, libéralisme
économique, rigueur monétaire constituaient le
nouveau credo importé des États-Unis par les
dirigeants formés aux États-Unis. L’ère des
37 La dernière bataille des caciques
technocrates et des experts commençait. Le
monde rural oublié devenait un étranger inquié-
tant. Le soulèvement dans les Chiapas fit l’effet
d’un pavé dans la mare. Le gouvernement eut
très peur que la violence ne se propage aux au-
tres états. Ils sont nombreux les exclus de la so-
ciété moderne. Ils occupent des espaces im-
menses, bien plus étendus que les taches de ri-
chesse.
Le plus inquiétant, c’était la méconnaissance
du problème. Face à l’urgence, le gouvernement
avait dû faire appel aux intellectuels travaillant
dans les programmes sociaux et les ONG, et
aussi aux ex-militants « repentis » proches de la
guérilla.
Rodolfo, à cette époque, végétait dans un
travail alimentaire pour un projet de dévelop-
pement auquel il ne croyait pas. Quand le pro-
cureur de l’État de Veracruz lui proposa le
poste de commandant de la police ministérielle
pour le district de la Sierra de Agua, il lui fallut
une semaine avant de digérer la surprise et
d’accepter un entretien. Il connaissait le cas de
plusieurs amis, remis en selle récemment par
l’administration ; certains à de hauts postes mais
aucun dans la police. Rodolfo ne connaissait le
procureur qu’à travers l’image qu’en donnaient
les médias. Image trop floue qui ne lui permet-
tait pas de se faire une opinion. Il savait qu’il ne
pouvait pas réfléchir en termes objectifs à la
38 La dernière bataille des caciques
proposition du procureur. Le blocage viscéral
de s’imaginer flic était fort, surtout avec son
CV. Deux fois il avait été arrêté puis relâché.
Prétendre peser le pour et le contre n’avait pas
de sens. Sa conscience tiraillée devait prendre la
décision. La police était la matérialisation, le
symbole de l’ennemi politique. Les symboles
étaient puissants et plus encore dans la Sierra.
Rodolfo s’était interrogé. Pourrait-t-il faire du
bon boulot ? Il connaissait bien le pays et aurait
les mains libres sur le terrain. Cependant, il se-
rait aussi obligé de se frotter aux politiciens et
aux caciques. Jusqu’à quel point devrait-il avaler
des couleuvres ? Ne serait-il pas que manipulé,
utilisé ?
Je prendrai ma décision en fonction de
l’entretien, avait-il fini par conclure. Trois mois
après, à peine sorti d’un stage de formation ac-
célérée, il s’était retrouvé commandant, respon-
sable du district de Sierra de Agua : plus de
mille kilomètres carrés de région montagneuse
mal desservie.

Dix ans plus tard, il a pris de la bouteille. Son
passé lui colle à la peau et son profil lui ferme
toute perspective de promotion. Il n’est pas
ambitieux. Il connaît ses limites et ses atouts.
L’expérience et sa connaissance du terrain ont
fait de lui un policier de tout premier plan :
l’expert de la Sierra de Agua, comme on le sur-
39 La dernière bataille des caciques
nomme avec un mélange de dédain et d’envie
au palais du gouverneur. Les temps sont loin où
il recevait des instructions presque quotidien-
nes. Il avait un mal fou, alors, à imposer ses
vues.
Le nouveau procureur, issu d’une grande fa-
mille de Veracruz, navigue dans la haute politi-
que. Il connaît les grands dossiers concernant le
crime organisé et les évolutions de la délin-
quance urbaine. Il travaille beaucoup, n’a pas de
temps à consacrer aux zones montagneuses, as-
soupies et peu conflictuelles. Pour les affaires
concernant la Sierra de Agua, il a une entière
confiance en Rodolfo dont les talents de négo-
ciateur ont fait leurs preuves. D’une année sur
l’autre, le nombre d’assassinats varie peu, et les
délits mineurs progressent plus doucement que
dans le reste de l’État.
Rodolfo régla le problème des travailleurs de
Pedro en un quart d’heure. Un coup de fil au
procureur pour le prévenir qu’il s’agissait d’une
affaire sans importance et qu’il était donc préfé-
rable de ne pas y donner suite ; puis un autre à
Macario, le juge municipal de Xolotl. Macario
manquait d’expérience. Il n’était en poste que
depuis trois mois, ayant succédé à son père parti
à la retraite. Il avait hérité de ce dernier l’art du
théâtre. Aussi il comprit vite lorsque Rodolfo
lui expliqua.
– Je t’appelle au sujet de cette bagarre de hier
40 La dernière bataille des caciques
soir. Pedro m’a raconté. Le procureur ne veut
pas de vagues. Je compte sur toi pour convain-
cre le plaignant de retirer sa plainte. Trouve les
arguments. Quant aux deux muchachos, fais leur
suffisamment peur pour leur faire perdre le
goût à la bagarre. Tout cela, bon enfant. Pour
terminer, la paix et une poignée de main.
– OK. Peux-tu prévenir Pedro que je veux
tout le monde au Ministerio Público Municipal à
dix heures ? Les flics de la mairie vont encore
être en rogne, ils m’accusent de n’arrêter per-
sonne et de libérer les délinquants.
– Normal, c’est l’inconvénient d’être juge.
Passe-moi un coup de fil pour me raconter.
Merci bien et compte sur moi en cas de besoin.
Macario exécuta les ordres de Rodolfo avec
maestria. Tour à tour patelin, solennel, mena-
çant, conciliant, pensif. Il écouta longuement les
déclarations des parties, sans impatience, l’air de
peser le pour et le contre. Puis il trouva les bons
arguments. Une plainte impliquait de gros frais
d’avocats, un temps fou, des années peut-être
pour arriver à des résultats incertains. C’est vrai
que l’agissement de Noé et Chucho était impar-
donnable. Que la menace avec une arme est
passible de prison. Toutefois, si Manuel avait
enlevé ses ruches avant, cela ne serait pas arrivé.
En moins d’une heure, il réussit à rétablir une
paix de surface accompagnée d’une poignée de
main. Manuel retirait sa plainte à contrecœur. Il
41 La dernière bataille des caciques
s’engageait à enlever ses ruches, rétablir l’arrivée
d’eau et réparer la clôture du pâturage dès le
lendemain. Chucho et Noé lui présentèrent
leurs excuses et sortirent sous la menace du
juge.
– Je ne veux plus vous voir dans mon bu-
reau. À la prochaine incartade, vous allez tout
droit en prison.
Pedro admira le talent de Macario. C’était
une bonne prestation de la part d’un jeune de
trente ans avec tout juste trois mois
d’expérience. Il ira loin, pensa Pedro.
Tonio les attendait dehors, anxieux de la sen-
tence. Pedro le rassura.
– Ils sont pardonnés, mais je ne veux plus de
vos conneries. Le juge a été sympa. La pro-
chaine fois il ne vous ratera pas. Allez au rancho,
les vaches vous attendent. À l’heure qu’il est,
elles doivent avoir les pis prêts à éclater. Prenez
la camionnette, je rentre à pied. Pedro voulait
paraître neutre dans cette histoire. Il rejoignit
Manuel Tlaxcalteco qui discutait sur le trottoir
avec deux de ses cousins.
– Excuse-les, Manuel, tu les connais, ils ne
sont pas méchants. C’est l’aguardiente qui les a
rendus fou. Je crois que Macario a eu raison.
Passe prendre un café à la maison cet après-
midi.
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