La Maison dans les vignes

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Description

Les vacances d’été de la famille Dofmann commençaient bien : le père, quelque peu râleur, apprécie les joies du camping-car ; la mère fait du tricot, et Didier, le fils de 16 ans se promène dans la campagne près de Saint-Tropez.

Sa rencontre avec Viviane, qui vit dans la maison des vignes, va tout bouleverser. Elle devient sa maîtresse et l’adolescent serait prêt à tout pour elle, prêt à tuer un homme pour la sauver...

D’autant plus qu’à son âge, Didier a plus peur de ses parents que de la police.

Et puis qui pourrait croire qu’un adolescent est le meurtrier ?


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Date de parution 26 mars 2014
Nombre de visites sur la page 20
EAN13 9791025101018
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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couverture
BRICE PELMAN
LA MAISON DANS LES VIGNES
 
 
French Pulp Éditions Policier

 

Peu me tente le bonheur, lequel n’a point de forme. Mais me gouverne la révélation de l’amour.

Antoine de Saint-Exupéry.

1

Quand il a fait nuit, papa a dit :

— J’y vois plus que dalle ; on va s’arrêter là.

Faut reconnaître que notre camping-car a les phares si mal réglés qu’on y voit pas à vingt mètres. De toute façon on se trouvait du côté de Saint-Trop’, à deux pas de la mer, on sentait l’odeur des algues et des pins parasols, on était pas plus mal ici qu’ailleurs.

J’ai jeté un œil à ma montre de plongée, il était 21 h 11. Cette précision est sans importance, mais si on veut pas être exact, alors à quoi bon avoir une montre ?

Papa est entré carrément dans un champ et a coupé le moteur. D’un seul coup, on a entendu les cigales, la mer et tout ça, on était loin de Sarcelles et du Val-d’Oise.

— Vous direz ce que vous voulez, les enfants, un camping-car, c’est autre chose qu’une caravane.

Lorsqu’il s’adresse à m’man et à moi, papa dit toujours « les enfants ». Quant à sa comparaison du camping-car et de la caravane, c’est au moins la millième fois qu’on l’entend, on répond plus. Il veut dire par là qu’avec un camping-car, on peut s’arrêter où on veut, on est pas obligé d’aller s’agglutiner à des milliers d’autres péquenots dans des terrains aménagés, où neuf fois sur dix, d’ailleurs, on vous refoule faute de place.

Pendant que papa s’étirait dans tous les sens en disant qu’il en avait sa claque, m’man s’est mise à la cuisine. Vu qu’il était déjà tard et qu’on mourait de faim, on a mangé vite fait des œufs au plat et des saucisses de Francfort. Les œufs sentaient la paille, la poule qui les avait pondus, elle se rappelait plus quand. Et pour finir, confiture d’abricots. J’en ai ras-le-bol de la confiture d’abricots, m’man l’achète par boîte de cinq kilos, c’est plus économique elle dit. Quand on arrive au fond du récipient, on a la pénicilline en prime.

Après le dîner, papa a dit qu’il allait reconnaître les lieux et j’ai aidé m’man à débarrasser, à faire la vaisselle, à plier la table, à tirer les lits… Ceux qui ont jamais voyagé dans un camping-car se rendent pas compte du fourbi que c’est. Par-dessus le marché, m’man avait sa migraine des mauvais jours, elle s’est couchée sans faire ouf, m’man, elle en pouvait plus. J’en ai profité pour aller fumer une sèche dehors. Les cigarettes, j’y ai pas droit, en principe ; vaut mieux que je me planque.

La campagne était toute noire, j’y voyais rien quand je suis sorti, je me suis assis sur une grosse pierre et j’ai allumé ma gauloise. Au bout d’un moment, j’ai commencé à distinguer des trucs dans l’obscurité, un palmier, des cyprès, une maison dans les vignes… Il n’y avait pas de lune, mais le ciel était… comment dit-on déjà ? luminescent. Et puis, tout à coup, une des fenêtres de la maison s’est éclairée ; ça a fait un grand carré jaune dans la nuit et j’ai plus vu que lui.

La maison était distante de moi d’une centaine de mètres, sans chemin visible pour y accéder, et j’avais une terrible envie d’aller voir de près à quoi elle ressemblait, j’étais comme un papillon de nuit attiré par la flamme d’une bougie. Tout en tirant sur ma gauloise, je me faisais un vrai cinéma dans ma tête. Par exemple, je me disais : tu es sur une île déserte par une nuit d’encre et voilà, brusquement, qu’un fanal s’allume… Est-ce que le malheureux naufragé que j’étais allait rester là à rien faire ?

Je me suis levé et j’ai commencé à marcher dans les vignes entre les rangées de ceps. La terre était lourde, j’avançais en enfonçant dans les mottes ; pour me guider, j’avais que cette lumière devant moi et j’aurais été bien embêté qu’elle s’éteigne. Imagine, je me disais, le naufragé se rend compte alors qu’il a eu la berlue, qu’il y a pas plus de fanal que de beurre au derche et que c’est la fin des légumes secs. Il tombe et se met à râler comme une bête.

Mais, heureusement, la lumière a tenu bon, une grande belle lumière jaune, carrée. Au fur et à mesure que j’approchais du but, je distinguais le volume de la maison, deux rectangles accolés, légèrement décalés, un toit bas à deux pentes, une grande cheminée qui écrasait le tout. Un vieux cyprès devait lui faire de l’ombre dans la journée.

Avant de faire les derniers pas, je me suis arrêté dans les vignes pour prêter l’oreille. Un homme et une femme s’engueulaient :

— Eh bien, mais alors, agis, fais quelque chose !

— Mais tu me demandes…

— … De te montrer responsable, voilà ce que je te demande, mais je suppose que c’est encore trop.

— Chérie, voyons, pourquoi te fâcher ?

— Non, ne me touche pas !

Mon cœur s’est mis à cogner très fort contre mes côtes. Je me suis encore avancé, mais à pas de loup cette fois pour pas signaler mon approche. La fenêtre était grande ouverte, mes yeux arrivaient juste à hauteur de l’appui. J’ai vu une femme blonde assise dans un fauteuil, les pieds posés sur une chaise devant elle. Personne d’autre. J’ai compris alors qu’elle écoutait une pièce radiophonique. Le calme qui régnait dans cette maison m’a paru stupéfiant, peut-être parce que je m’étais attendu à voir deux personnages s’empoigner, justement. La pièce que je découvrais était un living garni de meubles rustiques et de cuivres astiqués qui pendaient aux murs. Ce qui m’a frappé, c’était un grand lit à baldaquin dans un coin ; on s’attendait pas à trouver ça dans un tel endroit.

La femme était vêtue d’un jean et d’un débardeur. Je voyais mal son visage parce qu’il était en partie caché par le journal qu’elle lisait tout en écoutant la radio. Brusquement, elle en a eu marre, sans doute. Elle a envoyé promener le journal en question, a tourné le bouton du poste et s’est levée de son fauteuil. Le silence, ça m’a flanqué un coup, j’ai cru qu’elle m’avait repéré derrière la fenêtre, je me suis ratatiné sur mes talons, je les avais à zéro. Mais non, rien. Je l’ai entendue qui marchait dans la pièce, elle se souciait de moi comme d’une guigne. Alors, tout doucement, tout doucement, je me suis redressé… Et qu’est-ce que je vois ? Là voilà qui retire son jean. Une jambe puis l’autre, pas pressée. D’un seul coup, ma gorge est devenue comme un buvard. Est-ce qu’elle allait se mettre nue ? Pour de bon ?

J’ai seize ans et je dois avouer que je suis pas très avancé pour mon âge. La seule aventure que j’ai eue, c’était avec Jeanine l’été dernier. Et encore ! je l’ai jamais vue déshabillée, Jeanine. Elle avait quatorze ans et elle portait des culottes Petit Bateau, mes mains n’ont jamais franchi leurs élastiques. On se contentait de s’embrasser sur la bouche avec la sensation de faire un vache de péché. Alors, autant vous dire que mon expérience des femmes… bon.

Non seulement ma gorge était comme un buvard, mais je me suis mis à transpirer comme une gargoulette. J’avais chaud, j’avais froid, je m’étais pas senti comme ça depuis ma dernière crise de croissance.

La femme, elle, tranquille comme Baptiste. En petite culotte – vraiment petite, alors, et transparente que ses fesses étaient pour ainsi dire à l’air libre – elle s’est mise à déborder la couverture du lit à baldaquin. Elle avait de longues jambes, bien bronzées, pas maigres comme celles de Jeanine, non, bien en chair au contraire, lisses comme de l’ivoire. Il me semblait qu’en tendant les mains, j’aurais pu les toucher, mais j’avais bien trop peur d’être découvert pour faire le moindre geste. Et puis j’avais conscience que j’en étais encore qu’au prélude, j’allais pas tout gâcher.

Quand la femme a eu débordé la couverture, elle a tapoté l’oreiller, lissé le drap du dessous du plat de la main. À croire qu’elle prenait un malin plaisir à faire durer les choses. Et puis, hop, si vite cette fois que je l’ai à peine vue faire, elle s’est débarrassée de sa petite culotte. Alors, là, pardon ! J’avais toujours pensé qu’il y avait que les hommes pour avoir du poil à cet endroit. Parole, je faisais une découverte. Je me suis mis à triquer sec en voyant ça. Les leçons d’anatomie au bahut, à quoi ça sert ? On vous apprend les os du pied, on vous dit pas le principal. J’étais dans un état ! Je vous laisse penser… J’aurais voulu partir, j’aurais pas pu, j’étais tétanisé – vérifiez le mot, s.v.p., j’en suis pas sûr. Et pourtant, j’étais pas encore au bout de mes surprises. Après la culotte, le tour du débardeur. Elle portait rien dessous, pas ça ! Faut dire que sa poitrine avait besoin de personne pour la soutenir. Du roc, on aurait cru, et ses mamelons gros comme des pouces, j’avais jamais vu ça non plus, même pas au Louvre.

Je devais avoir les yeux comme des soucoupes ; pourtant, j’étais plus sûr de rien. Est-ce que des fois, j’aurais pas rêvé ? La blonde s’est dirigée tout droit vers la fenêtre, c’est-à-dire vers moi, et quand j’ai réalisé qu’elle allait fermer ses volets, j’ai juste eu le temps de me faire tout petit derrière le mur. Les contrevents ont claqué l’un sur l’autre, un crochet les a maintenus hermétiquement clos et, brusquement, je me suis trouvé dans le noir le plus total. Paumé comme vous pouvez pas savoir. À croire que j’avais reçu un coup de matraque sur le crâne.

Qu’est-ce que je foutais là ? De quel côté se trouvait le camping-car ?

Mes jambes n’arrivaient même plus à me porter. J’ai dû m’asseoir à même le sol en attendant que ça se passe. Voyons, je me disais, c’est pas sorcier, je suis arrivé par les vignes… L’ennui, c’est qu’il y en avait partout des vignes, à droite, à gauche, au milieu… Allez savoir dans tout ça ! Je me suis mis en marche un peu au hasard. Nuit noire, jambes de coton, et dans la tête l’image de ma blonde, toute nue, avec du poil au bas du ventre.

Quand j’ai retrouvé le camping-car, il y avait papa qui m’attendait en faisant les cent pas. De sa voix des mauvais jours, il m’a dit :

— D’où tu viens ?

J’allais pas lui raconter la blonde et tout ça. J’ai répondu que j’étais allé me dégourdir les jambes.

— Tu serais pas plutôt aller fumer une cigarette ?

Papa me met toujours dans des situations impossibles. J’avais le choix entre faire un mensonge ou dire oui et recevoir une baffe. Je lui ai dit que s’il voulait tout savoir, j’étais allé poser culotte. J’ai reçu la baffe quand même. Pour m’apprendre à être impertinent.

Après, on s’est couché, lui dans le grand lit avec m’man et moi sur la banquette, de l’autre côté du rideau. La baffe je m’en foutais pas mal. Ce qui comptait pour moi ce soir-là, c’est que je me sentais pas tout seul pour une fois, j’avais à qui penser…

Le lendemain matin, quand j’ai entendu m’man se lever pour faire le café, j’étais complètement sonné. J’avais pas dû dormir trois heures dans toute la nuit, je m’étais fait un cinéma terrible. M’man a dit :

— Tu es pâlot, toi, ce matin ; tu as pas pris froid, j’espère ?

— Non, non, j’ai fait, ça va très bien.

Je suis sorti du camping-car en pyjama. J’ai vu la maison de la blonde dans les vignes, ça ressemblait à un truc de poupée. Au loin, il y avait un village perché, c’était Ramatuelle. Ça sentait bon la Provence, le thym, les pins, la terre chaude de bon matin.

Papa a laissé tomber :

— On est pas mal ici. Si on restait ?

— Oh ! oui ! j’ai dit. Chiche ?

Papa et m’man se sont regardés ; ils m’avaient rarement vu aussi enthousiaste.

— Tu préfères pas la plage ? a demandé m’man.

— On en est pas loin, j’ai dit.

Et, en regardant papa, j’ai ajouté :

— Et, au moins, ici. on est libres. Pas avec tous ces péquenots en caravanes…

Je le connais bien quand même, mon paternel. Il a hoché la tête, il a dit :

— T’as raison, fiston ; c’est ici qu’on sera le mieux.

2

On s’est installés, on a pris nos aises. Il serait bien temps de décaniller si le propriétaire du champ venait nous chercher des poux dans la tête, mais c’était un champ en friche, on avait toutes les raisons de penser qu’on serait pas dérangés. J’ai planté la tente individuelle entre deux figuiers, pas trop en vue de la départementale ; la couleur de la toile se confondait avec une murette de pierres sèches.

Cette tente, c’était pour moi, ça devait permettre de désencombrer le camping-car où on se pompe l’air quand on est trois. Je suppose aussi que les parents avaient de bonnes raisons de vouloir se retrouver seuls le soir. En tout cas, ça faisait bien mon affaire. Depuis que je suis tout petit, j’ai jamais eu ma chambre à moi. Ici, la nuit venue, j’aurais plus de comptes à rendre à personne.

Tout en montant la tente, je lorgnais du côté de la maison, j’avais l’espoir d’en voir sortir la blonde. Je me posais des questions aussi, est-ce que toutes ces vignes Iui appartenaient ? Est-ce qu’elle n’avait pas un mari quelque part ? Pourquoi un grand lit à baldaquin si elle était seule ?

La tente s’est trouvée montée et toujours pas de blonde en vue. Papa, qui avait déjà repéré un chemin conduisant à la plage, commençait à s’impatienter.

— Alors, ça vient ?

— Voilà, j’ai dit, c’est prêt.

J’avais pas le cœur en joie quand on a quitté les lieux. Ce que c’est, quand même ! On m’aurait dit la veille que je regimberais à l’idée d’aller me baigner, je l’aurais pas cru.

Au bout de cinq minutes de marche, on est arrivés sur la plage. Malgré l’heure matinale, il y avait pas mal de monde, mais la plage est grande, on manquait pas de place. Ceux qui se grillaient au soleil étaient déjà vachement bronzés, pas comme nous, surtout pas comme m’man qui cherche toujours l’ombre à cause de ses migraines. Il faut dire aussi que m’man est rousse – il faut aimer. Elle a de très longs cheveux qui lui arrivent à la taille quand elle les dénoue, ce qu’elle ne fait jamais ou presque, alors, vous me direz, à quoi ça sert ? C’est aussi ce que je pense. Ses yeux sont marron et elle a un drôle de nez comme un tremplin de ski, pas trop long, mais relevé au bout. Dans l’ensemble, elle est plutôt mignonne, c’est dommage qu’elle soit si maigre, elle a jamais d’appétit.

Papa a planté le parasol rouge dans le sable et tout de suite, elle s’est assise dessous. Je ne sais pas pourquoi, là, brusquement, j’ai pris conscience de deux choses. La première, c’est que ma blonde de la veille avait sensiblement le même âge que m’man – trente-cinq, trente-six, par là. La seconde, c’est que si ma blonde avait du poil au bas du ventre, m’man devait en avoir aussi et ça, vraiment, ça m’a laissé songeur, j’arrivais pas à y croire. Je me suis mis à la regarder de plus près, le haut des cuisses surtout, mais elle avait un maillot très fermé qui laissait rien deviner et, même sur la plage, m’man se tient toujours très bien, les jambes serrées.

Je sais pas si papa s’est rendu compte de quelque chose, il m’a dit :

— Reste pas là, voyons. Cours, occupe-toi, va te baigner…

C’est ça que j’aime pas avec lui, il vous suggère toujours les trucs à faire, il a pas l’air de se rendre compte que j’ai seize ans. Mais papa, faut jamais le contrarier, ou alors il pique des colères pire que Gabin dans ses films. Si je dis Gabin, c’est qu’il lui ressemble un peu, baraqué, les cheveux en brosse, l’œil toujours méfiant, sûr de lui comme personne et juste ce qu’il faut de brioche.

— Et toi, tu te baignes pas ? j’ai demandé. C’était le maximum de résistance que je pouvais lui opposer.

— Plus tard, il a fait, va, j’te rejoindrai…

Il s’est installé avec un journal, à côté de m’man. Je me doutais de quoi ils allaient causer : est-ce que, des fois, je serais pas travaillé par le sexe ? Est-ce que le moment était pas venu qu’ils fassent mon instruction ? Un jour, à Sarcelles, sans qu’ils s’en doutent, je les avais entendus parler de ces trucs. D’abord, j’avais pas bien compris. Il était question de cartes de France que je laissais dans mon lit. Moi, je me disais quoi, c’est pas vrai, sans compter qu’à cette époque on étudiait l’Allemagne au bahut.

Et puis j’ai fini par piger que ces cartes de France n’avaient rien à voir avec la géographie. Ce jour-là, les parents s’étaient déjà demandé s’il n’était pas temps de m’apprendre certaines choses de la vie. Et même, ils s’étaient disputés ; m’man à disait à papa que c’était à lui de le faire et papa rétorquait que non, c’était le rôle de m’man. Il y a déjà longtemps de ça. Depuis, j’ai jamais rien vu venir. Obligé de faire mes sciences naturelles tout seul. D’où les lacunes, forcément, parce que des planches anatomiques, dans les dictionnaires, vous en trouverez pas qui vous montrent les poils.

Bon. J’ai donc laissé les parents entre eux et je suis allé me baigner. Il y avait sur la plage des filles pas bégueules, qui se chauffaient les nénés au soleil, j’en avais jamais tant vu. Comme quoi, c’est vrai ce qu’on dit que les voyages forment la jeunesse, j’avais pas assez d’yeux pour tout reluquer. Les parents devaient se dire que, chic, ils auraient pas besoin de me faire de dessin.

L’eau était vachement chaude, on entrait dedans comme dans une baignoire. Et puis le sable était doux sous les pieds, il y avait pas de vent, pas de vagues ; le Paradis, c’est un peu comme ça que je le vois. J’ai nagé un bon bout de temps, je pensais à ma blonde, je regardais autour de moi pour voir si elle était pas là, mais non. Au bout d’une demi-heure, comme papa était toujours pas venu me rejoindre, je suis sorti de l’eau.

En me voyant arriver, les parents se sont arrêtés de causer.

— Alors, elle est bonne ? a demandé m’man.

— Oui, très.

— Tu dois avoir soif, a dit papa.

Franchement, j’étais pas tellement sûr d’avoir soif, mais sans attendre ma réponse il m’a tendu une pièce de cinq francs :

— Tiens. Paye-toi une limonade. J’ai pris la pièce, j’ai dit :

— Où ?

— Comment ça, où ? Eh bien, là, à la buvette. Tu la vois pas ? Il y avait une baraque en planches à quelques mètres de là. J’y suis allé. Qu’est-ce qui lui prenait, à papa, de me donner une thune pour une limonade ? C’est pas son genre de pousser à la consommation. Quand on est garagiste, il dit, faut savoir compter. Et c’est vrai qu’il est pas riche, papa. Ce qu’on dit des garagistes, qu’ils s’en mettent plein les poches et tout ça, c’est des mensonges. Enfin, pas pour tous, bien sûr. Moi, ce que je sais, c’est que papa travaille quinze heures par jour, qu’il a toute l’année les mains noires de graisse et qu’on est sans arrêt à tirer le diable par la queue. Alors, cette pièce de cinq francs, c’était visiblement pour m’écarter ; les parents voulaient encore causer.

La buvette avait un toit de tôle ondulée sur lequel le soleil tapait si dur qu’on se serait cru dans un hammam. Juché sur un tabouret du bar, il y avait un gars qui buvait une bière en s’épongeant régulièrement la figure avec une serviette en papier. Je me suis placé à l’autre bout du comptoir, j’ai commandé ma limonade à la barmaid, une fille qui faisait son boulot les yeux presque fermés tellement elle était fatiguée – sûr qu’elle avait passé une nuit blanche. De temps en temps, elle ouvrait le frigo pour se donner du bon air. J’ai commencé à boire ma limonade. Dégueulasse ! de l’eau sucrée avec des bulles, et à peine fraîche, encore ! Mais j’ai rien dit ; quand on a seize ans, on a que le droit de la boucler. J’ai bu cette limonade de merde en chassant les mouches qui tournoyaient autour du verre.

Le type à la bière, au bout du bar, il était aussi joyeux que moi. Quand il s’essuyait pas la sueur avec sa serviette en papier, il faisait tourner l’anneau de ses clés autour de son index… une manie, qu’il avait....