La Peau de torpédo

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Description

L’espionnage ? Un métier d’horloger. On calcule les risques en imaginant le pire, et on établit un plan compliqué, diablement compliqué, avec des codes obscurs et des lieux de rendez-vous secrets.

Jusqu’au jour où une femme en colère ruine une opération millimétrée et se retrouve projetée en pleine guerre de l’ombre.

Comment survivre quand on a des espions lancés à ses trousses ?

La solution la plus censée est peut-être d’attendre... qu’ils s’entretuent.


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Date de parution 30 avril 2014
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EAN13 9791025101537
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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couverture
FRANCIS RYCK
LA PEAU DE TORPEDO
 
 
French Pulp Éditions Policier

1

Il ne prêtait plus aucune attention à elle.

Quand il eut tiré jusqu’au col la fermeture éclair de sa combinaison de mécanicien, il ouvrit la petite mallette pour prendre la caméra qu’il glissa dans une de ses poches. Il ramassa la lampe-torche, puis la corde de nylon soigneusement lovée autour du grappin, qu’il fourra dans une musette.

Sylviane essayait machinalement de se rappeler les paroles de cet air de Léo Ferré qu’il sifflotait entre ses dents. Elle le suivit des yeux tandis qu’il se dirigeait vers le cabinet de toilette. Elle aimait l’assurance de ses gestes. Un homme solide et sûr.

Elle entendit le robinet couler, et elle sut qu’il buvait dans le creux de ses mains, penché sur le lavabo. Elle s’étira dans le lit et se pelotonna frileusement sous les couvertures. Elle avait une telle confiance en lui qu’elle ne ressentait pas la moindre angoisse. Elle savait que tout irait bien, et qu’il reviendrait.

Cette confiance venait sans doute de ce qu’il était un homme silencieux et calme. Ce qu’elle savait de lui ne dépassait pas les trois mois de leur liaison. Depuis qu’elle le connaissait, elle acceptait ses longues absences qu’il n’expliquait jamais, ses brusques retours pour deux, trois jours, et cette façon qu’il avait eue, au début, de répondre à ses questions par un sourire.

Mais depuis qu’elle savait, depuis qu’il lui avait dit, elle se sentait plus forte, plus vivante, comme si elle venait seulement d’arriver à l’âge adulte.

Elle lui demanda s’il voulait qu’elle lui fasse chauffer du café. Il répondit que non, en sortant du cabinet de toilette. Elle regardait son visage aux pommettes larges, marqué, les yeux verts en contraste avec les cheveux si uniformément noirs. Il s’approcha du lit et posa sa forte main sur son épaule. Sylviane appuya sa joue sur cette main et elle sourit en fermant les yeux.

Ce genre de travail lui allait bien… C’était un peu comme de la contrebande, pas une chose sale comme par exemple le trafic de drogues ou la vulgaire cambriole… S’emparer des secrets de fabrication, d’une industrie à l’autre, pour les revendre à des concurrents, c’était presque une sorte de sport…

Kola s’assit sur le lit et l’embrassa. Elle aimait qu’il soit un homme mûr. Ainsi, elle le sentait plus à elle. Elle le prit par le cou et le serra contre elle :

— Maintenant, il y a quelque chose de plus entre nous, murmura-t-elle. On forme équipe…

Kola souriait, les yeux fixés sur le réveil posé sur la table de chevet. Minuit vingt…

— Ça me fait drôle, reprenait Sylviane, de penser que, sans moi, cette affaire-là, tu n’aurais pas pu la réaliser…

Il se redressa et lui demanda avec beaucoup de patience ce qu’elle avait fait du plan. La patience comptait énormément dans le métier de Kola.

— Dans le tiroir de l’armoire, répondit Sylviane, tu sais bien.

Maintenant, elle le contemplait avec cette indulgence amusée qui l’exaspérait. Il se leva pour prendre les trois feuilles de papier qu’il glissa dans sa poche.

— Tu en as encore besoin ? remarqua Sylviane. Tu l’as pourtant appris par cœur…

— Les excès de précautions, c’est devenu une manie…

Il souriait :

— Tu vas dormir ?

— J’essaierai.

— Tout ira bien, ne pense à rien, dors. À trois heures, tout sera fini. Je prends le train de quatre heures pour Paris et demain soir je serai là avec l’argent.

Il répétait avec douceur ce qu’il lui avait déjà dit trois fois. Avec douceur, comme à une enfant. Sylviane eut un de ses gestes de bravoure, d’une vulgarité qui donnait la nausée, et elle passa sa main dans ses cheveux décolorés.

Maintenant, elle avait hâte qu’il s’en aille, qu’il cesse de la regarder, parce qu’elle se sentait sa figure de nuit, les traits creusés et bouffis. C’était cette lumière crue qui la vieillissait. Elle était faite pour l’obscurité, et quand ils faisaient l’amour dans le noir, elle se sentait jeune comme à seize ans.

Kola regardait autour de lui ; un coup d’œil aigu, comme chaque fois qu’il la quittait. Sylviane pensait qu’il regardait ainsi la chambre avec tendresse, comme s’il voulait s’imprégner du moindre détail.

Il passa sa musette en bandoulière et prit sa mallette. Jamais, quand il partait, il ne laissait chez elle le moindre de ses objets personnels. Une de ses manies, ça aussi.

— Tu ne crois pas que tu pourrais laisser tes affaires ici jusqu’à demain soir ?

— J’aime les avoir avec moi, qu’est-ce que tu veux…

Sylviane éclata de rire :

— Avec ta salopette et ta musette, tu as vraiment l’air d’aller à l’usine.

Il la fixait de son air étrange. Quelquefois, quand elle plaisantait de la sorte, elle avait l’impression qu’il ne comprenait pas. Kola se racla la gorge :

— Surtout, répéta-t-il encore une fois, quand tu iras au bureau demain, ne t’énerve pas, sois comme d’habitude. Ils ne pourront rien voir, aucune trace.

Elle baissa les paupières :

— Tu sais à quoi je vais penser à partir de maintenant ? Au petit hôtel qu’on va pouvoir s’acheter dans le midi, tous les deux.

Elle était vraiment hideuse. Kola leva la main, comme sur le quai d’une gare.

Il n’appela pas l’ascenseur. Il descendit à pied les quinze étages, les paliers avec leurs longs couloirs mal éclairés, leurs portes numérotées. C’était aussi vaste qu’une prison, avec les mêmes sonorités étouffées. Dans la cour, il prit le vélomoteur, attacha sa mallette avec des sandows et sortit. La vaste esplanade encastrée entre les gratte-ciel de Villeurbanne était déserte. Il faisait un froid piquant.

Machinalement, avant d’enfourcher le vélomoteur, Kola leva la tête et essaya de distinguer la fenêtre de l’appartement de Sylviane. La masse sombre des gratte-ciel s’élevait dans la nuit, quelques rares fenêtres encore éclairées, minuscules.

Kola pesa sur les pédales et le moteur se mit en marche. Il avait douze kilomètres à faire. Tout ce faubourg de Lyon paraissait endormi, comme pétrifié dans l’hiver. Il prit la route de Décines et croisa quelques camions. Malgré ses moufles et le gilet de mouton qu’il portait sous sa combinaison, le froid le transperçait.

Pourtant, il se sentait en forme et avait hâte d’attaquer. Quand il fut en vue de l’usine, il posa son vélomoteur dans le fossé et continua les derniers cinq cents mètres à pied. L’usine scintillait dans la nuit comme un étrange monument rectiligne, avec ses bâtiments cubiques et ses cuves de béton, cheminées, tuyaux aériens en réseau, passerelles métalliques. L’équipe de nuit travaillait, mais l’usine paraissait vivre de sa vie propre, solitaire dans sa lumière comme un soleil.

Kola avait abandonné le chemin et marchait sur le bas-côté. Il était venu la veille reconnaître les lieux, en plein jour, et de nuit, trois jours auparavant, à la même heure. Il contourna l’entrée avec ses postes de garde et longea le mur. Il percevait la rumeur de l’usine, une sorte de ronronnement continu, monotone, et sentait son odeur, qui devenait suffocante comme de l’ammoniaque.

Elle plaquait ses reflets sur l’herbe gelée, de l’autre côté du mur, sur une longueur de quatre cents mètres à cet endroit-là. Après, il y avait une zone d’ombre dont la limite se traçait nettement et le mur bifurquait. C’était le quartier des bâtiments administratifs, desservi par une autre route et une entrée particulière. Zone dangereuse, surveillée par des rondes, protégée par des réseaux d’alarme. Il n’était possible d’y accéder que par en haut, par voie aérienne, en partant de cette partie des ateliers et en suivant l’itinéraire donné par Sylviane.

Kola s’arrêta vingt mètres avant la zone d’ombre, balaya le sol d’un rapide éclair de sa lampe-torche et reconnut la pierre qu’il avait posée contre le mur lors de sa première reconnaissance. Ce repère correspondait exactement à la marque indiquée par Sylviane, sur la photo qu’elle avait prise la semaine précédente.

Kola déroula la corde de nylon et lança son grappin, qui crocha au premier coup. Puis il grimpa rapidement sur le mur. Il se trouva au-dessus d’un petit hangar au toit de ciment, sur lequel il sauta. Il n’avait plus maintenant qu’à s’en remettre aveuglément aux indications de Sylviane. Il longea le toit et trouva les crampons de métal encastrés dans le mur d’un bâtiment qui s’élevait à plus de vingt mètres. Il commença à grimper et atteignit le toit en terrasse de ce bâtiment.

La nuit sauvegardait du vertige, les lumières de l’usine, étagées, faussaient les distances. Il avait l’impression de cheminer dans un autre univers, compact, balisé par les étoiles qui fourmillaient au-dessus de lui. Les crampons d’acier lui brûlaient les doigts. Quand il se trouva sur le toit il le vit nimbé d’une lumière pâle, lunaire, reflétée d’on ne savait où. Il continua d’avancer, à peine haletant, précédé de la vapeur blanche de son souffle. Son cerveau enregistrait les repères. Il déroula une fois de plus la corde qu’il avait enroulée à sa ceinture, accrocha le grappin à une saillie et se pencha. Sylviane avait parlé de cinq mètres à descendre à cet endroit pour accéder à une autre terrasse. Distance approximative, et repérage fait en plein jour. Seulement, de nuit, toute cette partie en contrebas du bâtiment était dans une obscurité complète.

Kola se laissa descendre à bout de bras. Il descendit sur toute la longueur de la corde et ses pieds cherchèrent un appui sans le trouver. Il pencha la tête pour essayer de voir, mais c’était aussi sombre que le fond d’un puits. Il lâcha la corde et se retrouva sur ses pieds dix centimètres plus bas. L’impression avait quand même été déplaisante. Il se hissa pour détacher le grappin, et sans recul, debout sur la pointe des pieds, ce travail lui prit plus de cinq minutes.

Il dut ensuite sauter un mètre cinquante au-dessus du vide pour atterrir un mètre en contrebas, sur un autre toit ; grimper sur une verrière illuminée, aux montants vibrant des trépidations de l’atelier ; ramper le long d’un tuyau ; grimper encore, enfin suivre une corniche juste assez large pour y poser les pieds, le dos plaqué contre le mur, cela sur une longueur de dix mètres et à plus de vingt mètres au-dessus du vide, toujours.

Encore une fois des crampons métalliques, un toit, et à l’endroit exact, bien repéré dans l’alignement de deux cheminées, il fixa le grappin et se laissa aller doucement, et son pied rencontra la fenêtre entrebâillée qu’il n’eut qu’à pousser pour sauter dans le bureau. Sylviane avait joué franc jeu, ce qui était bien, et intelligemment, ce qui était mieux.

Il repoussa la fenêtre et resta quelques instants immobile, accroupi dans l’obscurité. Son corps s’était échauffé, seules ses mains restaient engourdies. Il les approcha de sa bouche et souffla doucement. Puis il se redressa, ferma les rideaux et alluma sa torche. La pièce sentait le tabac blond refroidi, un gros cendrier de verre posé sur le bureau était empli de mégots. C’était une pièce assez grande, rigoureusement fonctionnelle mais confortable, avec une épaisse moquette grise, bureau de bois clair, siège tournant, ornée de deux gros fauteuils de cuir. Un unique classeur métallique barrait tout un pan de mur, le coffre était à gauche du bureau, encastré dans le mur.

Kola posa sa torche sur le bureau, frotta vigoureusement ses mains l’une contre l’autre et agita ses doigts pour les délier, comme fait un pianiste avant de se mettre à jouer. Puis il tira le troisième tiroir du bas et trouva la clé du coffre. La combinaison était : 5-4-22. Quand le coffre fut ouvert, il l’examina soigneusement afin de ne rien modifier à l’ordre des dossiers empilés, puis il les souleva l’un après l’autre.

Celui qu’il cherchait était serré dans une chemise de carton vert et, comme le lui avait indiqué Sylviane, ne portait aucune indication ni numéro de référence. Homme de précautions, Kola referma le coffre, ouvrit le dossier sous le bureau et, agenouillé sur la moquette, commença à photographier feuille après feuille, tenant sa torche entre les dents. Il y avait quatre-vingt-sept feuillets, concernant les secrets de fabrication d’un liquide abrasif récemment découvert par les laboratoires de recherche de la L.I.C.O.M. Ses applications, tant en optique qu’en métallurgie, marqueraient une étape révolutionnaire de l’industrie.

L’organisation pour laquelle Kola travaillait en savait beaucoup plus que Sylviane sur cette découverte, destinée par priorité à la Défense nationale. Et les formules qu’il photographiait concernaient un jeu plus vaste que celui de la simple concurrence industrielle.

Il s’interrompit pour recharger posément son appareil, prit les dernières photos et remit tout en place. Il examina la pièce pour s’assurer qu’il ne laissait aucune trace et sortit par où il était venu.

Le voyage de retour fut encore plus pénible que le précédent. À défaut d’autres risques, cette opération comportait des dangers acrobatiques impressionnants et Kola, pourtant rompu aux escalades en montagne, commençait à sentir la fatigue dans tous ses muscles. Il avait mis dix-sept minutes pour atteindre le bureau, il lui en fallut trente pour se retrouver de l’autre côté du mur. Heureux, comme toujours, d’avoir réussi, mais d’une joie mêlée de rogne à l’idée d’avoir été l’homme-orchestre de toute cette affaire.

Mais, cette fois plus que jamais, l’enjeu valait la peine…

2

D’une cabine publique de la gare des Brotteaux, Kola appela le numéro de Sylviane. La sonnerie résonna plusieurs fois et il songea avec agacement qu’elle avait dû s’assoupir. Tout d’un bloc, il vit la chambre bien chauffée, le lit moelleux et la femme endormie, sa joue posée sur la paume de sa main et ce petit mouvement des lèvres qu’elle avait toujours comme si elle goûtait le sommeil. Enfin, elle décrocha. Et elle dit machinalement son nom : « Sylviane Barsouin », rien d’autre ; une habitude de secrétaire, qu’elle avait dû prendre à son patron.

— C’est moi, dit Kola. Tout va bien mais je vais avoir besoin de toi.

Il ne s’impatientait plus, il attendait qu’elle sorte de sa torpeur, il lui fallait toujours un temps infini pour se réveiller. Et il la voyait, les paupières bouffies, l’œil vague, aussi clairement qu’il avait vu la chambre et le lit. Il sentait même l’odeur d’eau de Cologne dont elle abusait, et celle de sa crème de nuit Arden. Enfin, elle s’éveilla pour de bon :

— Où es-tu ?

Il sourit dans le creux de l’écouteur et reprit son ton patient :

— Tu es tout à fait réveillée ? Bon. Je vais prendre le train. Toi, il faut que tu ailles prendre quelque chose que je viens de déposer. C’est sur le quai du Rhône, celui qui est en face des bâtiments d’expositions, mais de l’autre côté, sous la Croix-Rousse. Tu vois ? Le pont en fer, tu le traverses et tu descends sur le quai, sur ta droite. Quand tu es sur le quai, tu vas comme si tu voulais passer sous le pont ; il y a un tas de sable. Juste en face, sur le mur, il y a une petite cavité, comme un truc d’écoulement d’eau. Le paquet est dedans. Tu le gardes chez toi jusqu’à ce que je rentre, demain soir.

— C’est les…

— Non. C’est quelque chose de personnel que je préfère ne pas garder sur moi, après réflexion. Tu comprendras. Autre chose : je préfère que tu ne prennes pas ta voiture. Viens à pied, c’est plus discret…

— Il y a quelque chose à craindre ? fit Sylviane.

— Non. Mais les embêtements n’arrivent jamais par excès de précautions.

Il l’entendit rire au bout du fil et il ferma les yeux. Il ajouta :

— Dépêche-toi, ma chérie.

Il entendit encore le bruit mouillé d’un baiser dans le vide, et il y répondit de la même manière, les mâchoires serrées.

— Tu n’as pas pris froid, au moins ? demanda Sylviane.

— Je suis trop gelé pour le savoir. À demain.

Il raccrocha. Pour Sylviane, tout était toujours très simple.

Il reprit son vélomoteur et se rendit à l’endroit qu’il venait d’indiquer. Le froid paraissait s’épaissir, et, à mesure qu’il s’approchait du fleuve, l’air s’opacifiait d’une sorte de crachin immobile, comme suspendu. À part quelques voitures dont les lumières s’entouraient d’un halo jaunâtre, les rues étaient désertes. Il croisa deux agents cyclistes en ronde silencieuse, leurs pèlerines battant mollement, et dans cette atmosphère ils avaient l’air de deux poissons noirs musardant dans une crevasse sous-marine.

Le Rhône roulait ses remous et ses tourbillons, lourd de toutes les pluies de la semaine précédente, épais et jaune de limon sous les lumières de la passerelle. Quand il eut traversé, Kola chargea le vélomoteur sur son épaule et descendit l’escalier. Puis il s’assura que le quai était désert. Il revint sous la passerelle, détacha la mallette et laissa glisser le vélomoteur dans le fleuve.

Puis il enfonça son bras dans la cache dont il avait parlé à Sylviane et en tira un petit paquet, qu’il avait déposé là cinq jours auparavant, en arrivant à Lyon. Il défit le paquet et garda les deux objets au creux de ses mains. Il n’avait plus qu’à attendre. Il regarda l’heure, il était trois heures vingt.

Kola s’adossa au mur, à l’ombre la plus dense de la passerelle. Il était exténué, il n’avait d’autre envie que de fumer une cigarette en buvant une tasse de thé brûlant et de dormir douze heures d’affilée. Le froid montait comme de l’eau glacée, ici tout devenait aqueux, s’imprégnait de l’odeur qui émanait du fleuve, de ses barbotements, des chocs sourds des branches charriées par le courant.

Au bout de vingt minutes, il entendit le pas de Sylviane résonner à martèlements secs sur l’escalier de pierre. Trente-cinq minutes depuis son coup de téléphone, elle avait fait vite. Avec le temps qu’il lui fallait pour s’habiller (il était sûr qu’elle n’avait pas omis de se coller une crème de jour sur la figure avant de sortir) elle avait dû tricher un peu, ne pas venir tout à fait à pied, se débrouiller pour faire une partie de la route en taxi, avec l’idée de ne jamais le lui avouer, bien sûr. Mais il lui sut gré intérieurement d’avoir été si rapide.

Il distingua sa silhouette qui approchait, maladroitement, ses hauts talons trébuchant sur les pavés du quai. Elle cherchait autour d’elle en avançant le cou comme une poule, elle devait pourtant avoir mis ses lunettes. Comme il s’y attendait, elle fit face au mur devant le tas de sable et elle se mit à tâtonner, évidemment, puisque la cache était trois mètres plus loin.

Kola brisa l’ampoule dans le tampon d’ouate et se rapprocha en trois enjambées silencieuses. Il lui plaqua le tampon sur le bas du visage en l’agrippant à la nuque. Elle se débattit à peine, juste quelques oscillations d’épaules comme si elle voulait se débarrasser d’un fardeau, puis elle se laissa glisser au sol, les jambes molles. Kola suivit la chute en gardant le tampon de chloroforme bien serré, le plus longtemps possible. Il ne voulait pas de souffrance inutile. La pauvre gosse n’aurait rien vu, rien compris, et c’était bien ainsi.

Il jeta un coup d’œil au-dessus de lui, puis sur le quai, et traîna rapidement Sylviane sous la passerelle. Là, il l’immergea, comme il avait fait du vélomoteur. Le corps s’enfonça d’un coup, une plongée transversale à cause du courant. Avec ce froid, il ne remonterait pas à la surface avant une semaine au moins, où il irait buter dans les écluses en aval, à la Guillotière. Aucune trace de violence. Suicide ou tout ce qu’on voudrait, ça n’avait plus aucune importance.

Kola prit le chemin de la gare de Perrache, en marchant vite. Les mains dans ses poches, avec sa musette sur les reins, il avait l’air d’un travailleur de nuit fatigué et pressé de rentrer chez lui, ce qui au fond était assez proche de la réalité. À présent que Sylviane était éliminée, il ressentait pour elle un vague attendrissement. Toute l’exaspération qu’il avait dû maîtriser pendant chacune des heures passées auprès d’elle avait disparu avec son plouf dans les remous du Rhône.

Il avait été content de la tuer une bonne fois, parce qu’il en avait eu si souvent envie, en la regardant, en écoutant ses bavardages, tout ce pot-au-feu sentimental et ses plaisanteries éculées. Chaque fois qu’il la retrouvait, il redécouvrait avec horreur son visage, son regard, sa façon de s’habiller, de se maquiller au dernier cri des magazines féminins, et de faire ce qu’elle appelait l’amour selon des recettes, comme la poule au riz ou le bœuf miroton. Il avait fini par la haïr, comme chaque objet de l’intérieur dans lequel elle vivait ; Levitan d’avant-garde, avec des mobiles au plafond, des arrangements hideux et une bibliothèque remplie de livres auxquels elle n’avait jamais rien compris, à part des érotiques à donner des cauchemars. Rien que sa façon d’enfiler ses bas donnait des idées de meurtre.

Enfin, elle avait joué son rôle, comme elle disait. Si la fin n’avait pas été tout à fait celle qu’elle escomptait, il en est ainsi pour tout le monde, ou à peu près.

Cette oraison funèbre dura jusqu’à la place de Terreaux, vide à part quatre pigeons transis, plantés comme des noctambules désabusés près de la fontaine. Kola pensa au coup d’œil détaillé qu’il avait donné à l’appartement avant de quitter Sylviane. Non, il n’avait laissé aucune trace de son passage. Si elle avait parlé de lui à des collègues de bureau, ç’avait été sous le nom de Nicolas Balsier, agent d’assurances. Évidemment, personne ne pourrait trouver de relation avec l’une de ses autres identités.

Il y avait tellement de locataires dans ce caravansérail de Villeurbanne que les gens ne s’y remarquaient pas plus que dans le métro, et le coup de téléphone nocturne non plus ne laisserait pas de traces.

Place Bellecour, Kola cessa de penser à tout cela, comme on évite de songer à une vieille maladie. La ville s’éveillait petit à petit dans son crachin, avec les travailleurs de l’aube. À Perrache, des voyageurs emmitouflés descendaient les marches de la gare, traînant leurs valises, les yeux clignotants.

Kola s’assura par routine qu’il n’était pas suivi, que rien ne clochait. Il prit son billet pour Paris, récupéra un vaste sac de voyage en cuir à la consigne automatique, passa sur le quai, entra aux toilettes où il ôta sa combinaison et son gilet de mouton qu’il troqua contre le moelleux pardessus de tweed contenu dans le sac. Il mit les deux bobines de microfilms dans la poche de son pantalon, enfourna tout le reste, musette et mallette, dans le sac, après quoi, comme il lui restait quinze minutes avant l’arrivée du train, il prit son rasoir à pile, et se rasa, ce qui lui donna l’agréable sensation de se défatiguer.

Sur le quai, il but un mauvais café mais chaud et alluma enfin une cigarette réservée à ce premier moment de relaxe. Maintenant il aurait aimé un bain chaud pour se laver de toute cette crasse. La réaction en chaîne des petits désirs…

Il but en hâte un deuxième café pour se tenir éveillé pendant tout le trajet, car il n’était pas question de dormir. Pas avec ce qu’il transportait. Toutes les apparences de la sécurité la plus absolue n’y changeaient rien, Kola avait trop d’expérience pour s’y laisser prendre.

Il monta au tout dernier moment dans un wagon de seconde, tête de train, pour s’installer finalement en première, à l’autre bout, dans un compartiment inoccupé. Et il fit semblant de dormir, engourdi – cette fois par la chaleur – attentif à toutes les allées et venues dans le couloir.

Au bout d’une demi-heure son subconscient prit la relève et Kola savait depuis longtemps qu’il ne laissait jamais rien échapper, comme un automate bien réglé. Lorsqu’il ne transportait rien, Kola prenait les mêmes précautions et même en vacances, par réflexe, habitude, seconde nature. Il continuerait toujours, même quand il aurait abandonné ce métier. Un mécanisme remonté à perpétuité. Ainsi Kola avait atteint l’âge de quarante-six ans et il espérait vivre vieux.

 

Le train entra en gare à midi vingt. Il faisait aussi froid à Paris qu’à Lyon, quoique moins humide, et sous le ciel gris la ville avait l’air d’être éclairée à travers du verre dépoli. Kola s’engouffra dans le métro, en ressortit au bout de trente secondes pour retourner dans le hall de la gare et téléphona à Françoise, d’une cabine publique.

Pas de réponse. Françoise devait être sortie, ce qui n’allait pas du tout, car elle avait pour consigne d’attendre le contact depuis trois jours. Il raccrocha, appela une nouvelle fois en se disant qu’elle pouvait être dans son bain ou aux toilettes. Puis il fit une troisième tentative, sans résultat. Il ressentit un vague malaise, mais ne fut pas particulièrement surpris, tout avait marché trop bien jusqu’à présent.

À force de prévoir les pépins, de les attendre en quelque sorte, au point de quelquefois les espérer quand ils tardent trop à montrer leur grise gueule, on finit par les accueillir avec une résignation familière. Ce qui ennuyait surtout Kola, c’était...