//img.uscri.be/pth/6e13e466306f29ac240fc9520906a73fa929d576
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI - PDF

sans DRM

LA RÉSOLUTION

De
178 pages

Pierre, avocat trentenaire, effectue avec sa fiancée un voyage d'agrément en Hongrie, quand un banal échange de clés fait basculer sa vie dans l’inconnu.
Cette rupture l’incite à partir sur les traces de sa jeunesse, en quête de sens. Mais un nouveau bouleversement pourra-t-il-il compenser les effets du précédent ? Et ce jeune homme sensible et tourmenté pourra-t-il, au sortir de ses épreuves, redevenir maître de ses décisions ?


Sur arrière-fond de péripéties mêlant les suites de la guerre froide à un imaginaire conflit africain, les tribulations du héros s’enchaînent à un rythme soutenu, prenant l’allure d’un parcours initiatique.


Voir plus Voir moins

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-04300-2

 

© Edilivre, 2017

Exergue

 

« Fais confiance, mais vérifie ».

proverbe russe

1

Je l’attendais déjà devant notre bus, tout en faisant patienter le groupe. Notre organisateur, homme revêche et pointilleux, devenait fébrile de minute en minute, tandis que Youri, le jeune guide hongrois, était comme toujours calme et souriant. Notre parcours touristique dans Budapest devait absolument reprendre son cours dés la fin de notre arrêt à l’hôtel Gellert. Il ne souffrirait pas de retard, Sienna et moi le savions l’un comme l’autre. Or elle n’arrivait pas.

La matinée avait pourtant bien commencé. Dés notre entrée dans le hall de ce fameux établissement, nous avions découvert, sous la verrière à charpente métallique de style art nouveau, un résumé de la magie de la ville.

Dehors, nous quittions l’Europe Centrale, l’automne et son ciel chargé d’un crachin tenace. À l’intérieur, grâce au génie des artistes d’Europe Centrale, s’offraient à nous les charmes de l’Orient mêlés à ceux du Sud. Les statues de femmes en marbre aux courbes douces, les palmiers nains en pots autour des bancs vernissés et, sur les murs, les mosaïques nacrées aux couleurs chaudes, tout nous transporta d’entrée, ma compagne et moi.

Sienna ne tarda pas à se diriger vers la piscine, dont elle avait deviné la présence à travers les baies vitrées qui nous en séparaient. Car comme partout dans cette ville, le rituel des Bains n’était jamais loin. Malheureusement, nous avons découvert qu’ils n’étaient pas mixtes, nous devrions nous y rendre séparément. Nous nous sommes donc donné rendez-vous une heure et demie plus tard, au même endroit. C’est de cette section des femmes qu’elle est finalement arrivée avec dix minutes de retard, alors que la patience de notre accompagnateur autant que celle de nos compagnons de voyage atteignait ses limites.

Elle a traversé en courant la route et m’a rejoint devant le bus toute essoufflée. Nous nous sommes engouffrés dans l’allée en murmurant de vagues excuses autour de nous.

Mais ce qui m’a le plus frappé quand elle s’est écroulée sur le siège à côté de moi, c’était son air de panique. Pour une raison que j’ignorais, ce qui venait de se passer à l’intérieur des thermes lui faisait peur. Une fois assise, elle a repris son calme et m’a raconté par bribes toute l’histoire, qui m’a paru somme toute assez banale.

Après être restée assise sur un banc de pierre un bon moment dans une eau à trente-deux degrés, semblable à celle où j’avais mijoté de mon côté, elle avait oublié tout ce qui précédait, l’avion, le car, le groupe. Elle s’était laissée aller à fermer les yeux, presque endormie, quand une voix l’a réveillée.

– You… English ?

Une femme d’un certain âge était près d’elle, dans l’eau. Celle qu’elle a appelée la Babouchka en souvenir des contes de fées de son enfance, était venue s’asseoir, bien en chair dans son maillot une pièce noire, ses cheveux gris rassemblés en deux tresses fines nouées au dessus de sa tête pour ne pas les mouiller. Elle avait l’air timide et presque apeuré, me précisa Sienna.

Comme elles étaient seules à cet instant dans leur bassin, mon amie en a déduit que c’était bien à elle que la dame s’adressait. Elle me dit avoir été instinctivement gênée pour lui répondre.

Comment pouvait-elle s’annoncer, elle l’Américaine, représentante de l’Oncle Sam, à cette ressortissante d’un ex-pays de l’Est ? D’un autre côté, peut-être se trompait-elle, et la dame était-elle parfaitement au courant de la marche actuelle du monde ? Néanmoins, me dit-elle, dans un mouvement instinctif, elle s’est entendue bêtement transiger en mêlant deux langues, avec son accent qui la trahissait :

– No, I am french ! Française ! Vous comprenez le français ?

Comme souvent et comme beaucoup de nos compatriotes – ce en quoi elle commençait à vraiment leur ressembler – elle espérait que, par quelque charme secret, notre langue vivait à jamais dans le cœur de ces peuples qui l’ont tant aimée. Mais c’était peine perdue. La femme eut en réponse un sourire gêné et un geste d’impuissance, ne comprenant manifestement pas.

Sienna a persisté à tenter de nouer le dialogue en montrant la dame du doigt :

– You… Budapest ?

Sa voisine a alors semblé comprendre la question, et nié de la tête, tout en articulant, et en se désignant du doigt.

– Moskva !

Le tout dit avec fermeté et un accent prononcé. Sienna a cru comprendre qu’il s’agissait de Moscou. Mais, n’étant pas sûre de son interprétation, elle me dit avoir ensuite gardé le silence, se contentant de sourire.

Sa compagne a paru alors en prendre son parti et lui a adressé un dernier hochement de tête bienveillant, avant de sortir de l’eau, clôturant leur échange.

Elle était sans doute en route pour d’autres piscines, puisque le jeu des bains – je le vivais au même moment du côté des hommes – était d’alterner les températures plus ou moins chaudes. Sienna est restée encore un bon moment au même endroit. Elle n’a essayé ensuite que le hammam, et ce fut donc sans doute encore un peu groggy qu’elle s’est dirigée ensuite vers les vestiaires pour reprendre ses affaires, à travers la vapeur résiduelle des couloirs.

Le fait de ne pas parvenir à ouvrir sa porte de casier ne la surprit pas dans un premier temps, ses yeux étaient embués et l’atmosphère saturée de brume. En insistant davantage, la porte céda. Mais elle ouvrait sur des affaires qui n’étaient pas les siennes. En lieu et place du grand sac en plastique imitation osier contenant ses vêtements, se trouvait une simple petite trousse plate, de couleur noire.

Elle regarda dans sa main le numéro inscrit sur le porte-clés métallique, ne l’ayant pas mémorisé, pas plus que la disposition exacte de son vestiaire au milieu des autres. Tous regroupés au même endroit, ils n’étaient pas si nombreux que cela.

– Zut ! C’est peut-être la clé de la babouchka, s’est-elle dit, nous avons dû les échanger tout à l’heure, au bord du bassin !

Elle retira de la case la petite trousse qui s’y trouvait et en fit jouer machinalement la fermeture éclair, pour constater que s’y trouvait un certain nombre de papiers repliés. Il fallait qu’elle retrouve sa propriétaire. Elle me dit être allée jeter un coup d’œil dans les bassins et les hammams, cherchant la forme noire à travers la vapeur.

Mais pas de vieille dame à l’horizon.

L’heure de rejoindre le groupe était arrivée. Personne ne comprendrait rien à ses recherches, elle le savait.

Discipline ! Nous avions tous été informés sur ce point, la vie de groupe exigeait de s’en tenir aux horaires successifs qui avaient été fixés. Elle devait de trouver une employée rapidement. Celle qu’elle interpella dans le couloir, reconnaissable à sa blouse blanche dans la brume, essaya avec son passe tous les casiers et lui fit suffisamment confiance pour qu’elle puisse reprendre ses affaires sitôt qu’elle les eut reconnues dans son propre casier retrouvé. Elle allait lui remettre la sacoche, quand la jeune femme, fort aimable jusque là, refusa à sa grande surprise de s’en charger.

En effet, la description de la vieille femme ne lui évoquait rien. Il devait s’agir d’une cliente de passage, comme Sienna, ce pourquoi l’employée ne voulait pas prendre en charge le dépôt. Devant son obstination, une fois rhabillée, mon amie s’est dirigée vers la réception générale de l’établissement, où elle a rencontré la même réaction négative. Entre temps, la babouchka était demeurée invisible.

Alors, ayant vu l’heure tourner et ne trouvant pas d’autre solution, Sienna a quitté les lieux. En conclusion, elle m’avoua être troublée de devoir conserver cet objet appartenant à une inconnue et surtout les papiers qu’elle y avait aperçus. « Ils sont peut-être importants pour elle, comment puis-je la retrouver maintenant ? ».

2

Durant le restant de l’après-midi, nous n’eûmes guère l’occasion d’y repenser, ayant eu droit à la déambulation expresse à travers le gigantesque Parlement hongrois, dont nous sommes rentrés exténués. Au retour dans notre hôtel, situé en banlieue, étendus les bras en croix sur notre immense lit de deux mètres quarante de large, qui nous faisait bien rire, nous avons échangé tous deux quelques plaisanteries.

Je me souviens que la panique de Sienna à la sortie de l’épisode des bains semblait avoir disparu. Elle avait même quelques inspirations philosophiques, signes chez elle de grande forme.

– Quand on y pense, l’organisateur de notre voyage, ce vieux ronchon qui a l’œil en permanence sur sa montre, est un peu comme Dieu ! Seul lui est capable de savoir de quoi notre journée de demain sera faite, ce que nous mangerons, ce que nous vivrons, la couleur de chaque instant de notre existence !

Quand elle me fit part de cette hypothèse, elle avait, j’en suis sûr, le sourire aux lèvres. L’abattement ne l’avait pas encore gagnée. Oui, cet angle lui plaisait, elle en ferait un papier d’humeur, une fois rentrée, qu’elle posterait dans son billet, sur un site internet qui s’inspirait du célèbre Huffington Post, où elle rêvait d’entrer un jour.

Elle traquait en permanence le sujet de reportage « marrant », comme elle disait, et dans cette quête, le Français moyen la subjuguait littéralement. Dans cet esprit, elle panachait souvent son envie de voir du pays avec un désir obsessionnel de s’insérer dans la société française et de se fondre dans la masse pour mieux l’observer.

Ce qui avait le don de nous mettre dans des situations parfois inconfortables, et de la faire rire par ricochet, quand elle évoquait mon petit côté avocat de gauche un peu hautain, c’est ainsi qu’elle l’analysait. Et, dans le fond, je devais bien l’admettre, ses recherches m’amusaient, me donnant l’occasion de voyager en sa compagnie avec des compatriotes, qu’en sa compagnie je redécouvrais sous un jour nouveau.

Ses calculs avaient abouti cette fois-ci à ce mode étrange de déplacement qu’elle avait retenu, séduite par une annonce aperçue dans notre journal de quartier : le voyage en groupe. Du haut de la fraîcheur de ses trente-deux printemps, elle nous avait ainsi plongés, moi et mes trente-quatre années d’indépendance farouche, dans l’univers des consommateurs de voyages de masse.

Pour son travail, partir à l’étranger ne se résumerait pas, comme pour tout le monde, à retenir un hôtel et échafauder un programme en louant une voiture sur internet. Ce serait trop simple.

Le but de celui-ci était la découverte de Budapest. « Buda », comme elle était aussi appelée, était devenue dans l’univers des tours operators une bonne grosse ville à consommer, qu’on avait « faite » ou pas, qui restait ou non à entreprendre dans le chapelet des circuits à effectuer, au sein d’un univers globalisé qui ne demeurait merveilleux que pour les derniers poètes d’aéroports, dont j’aimerais faire partie.

Enthousiaste encore au début, Sienna s’était rapidement aperçue que ce mode de déplacement en groupe devenait à la longue assez inconfortable, pour une femme au sens de la liberté aussi affûté que le sien. Elle se garda bien de me l’avouer, mais comprit assez vite. Il nous fallait attendre partout : dés l’aéroport, que tout le monde soit arrivé, ait enregistré ses bagages, avant le transfert à l’hôtel ensuite, que chacun ait passé les formalités douanières, puis de même, par la suite, à chaque arrêt qui se présenterait.

Mais nous devions convenir aussi que le groupe avait par ailleurs arrangé ses affaires, à elle, la seule non-Européenne.

Elle ne bénéficiait pas des dispositions et des facilités propres aux personnes se déplaçant au sein du fameux Espace Schengen. Mais elle avait pu faire passer son passeport à l’organisateur, ce vénérable retraité qui pilotait l’association organisatrice du voyage, qui s’était démené pour lui obtenir les coups de tampons lui permettant de suivre son amoureux français. À peine après plus de temps que nous, elle avait ainsi franchi le poste de douanes.

Enfin pouvait-elle découvrir cette Mitteleuropa dont elle avait tant entendu parler depuis son continent, si différent, si lointain !

Ce cœur de l’Europe, centre de l’ancien empire autrichien, traversé par deux guerres, sans compter la dernière, la guerre froide, qui l’avait figé dans ses glaces. Ce pays avait cherché à se défaire du grand voisin russe aussi furieusement que son voisin tchèque, au prix de vies humaines, et la ville en portait partout les traces, les cicatrices.

Le père de Sienna, nationaliste qui hissait quotidiennement sa bannière étoilée dans leur jardin du Massachusetts, devait lui en avoir tant rabattu les oreilles, de cette histoire !

Rentrés dans notre chambre après tant de découvertes et d’informations à assimiler, nous nous reposions sur notre lit. Sienna avait oublié l’histoire de la pochette, qu’elle retrouva en vidant son inénarrable gigantesque sac-cabas quelques instants plus tard. Elle me l’exhiba presque fièrement et je la découvris à ce moment-là, quelconque, noire et en plastique, du genre dont, à une autre époque, on aurait fait une trousse de toilette bon marché.

Elle l’ouvrit en chantonnant et en vida le contenu, feuille par feuille sur le drap, alors que, inconscient que j’étais alors, je consultais ma messagerie sur mon téléphone sans y prêter plus d’attention que cela. Dans mon souvenir, elle confectionna deux piles à côté de moi sur le couvre-lit : quelques pages manuscrites d’un côté, et un document dactylographié de l’autre.

Je l’écoutai d’une oreille distraite me dire qu’elles étaient écrites en français, chose assez incroyable, j’en convins, vu le pays où nous nous trouvions : la dame du bassin ignorait cette langue de toute évidence et les quelques mots qu’elle avait bredouillés l’avaient été apparemment en russe. Mais pas plus que Sienna, je n’avais d’avis sur la question, alors…

3

Ce soir-là, nous nous sommes permis de dîner en tête-à-tête amoureux, un peu à l’écart du groupe, dans la salle à manger de notre hôtel. En fait de discussion romantique, ma compagne, toujours bavarde et intarissable, me racontait l’histoire de la trousse qu’elle avait reconstituée. Et comme souvent, je l’écoutais en regardant sa chevelure fine et blonde jusqu’à la blancheur, coupée au carré, vibrer au rythme des phrases que son accent martelait. De fines mèches encadraient son visage au teint clair et ses yeux bleus, limpides et rieurs.

Elle me disait qu’il s’agissait à première vue d’un court journal intime, ponctué de noms d’endroits et de villes. Des tranches de vie, retranscrites en quelques pages à peine, recto-verso.

Elle avait aussi remarqué quelques fautes d’orthographe et de style, comme si une étrangère avait voulu s’exprimer dans cette langue, le français, devenue sienne, mais qu’elle ne maîtrisait pas à la perfection. Mais ce n’était pas non plus écrit par une Américaine. Sienna avait immédiatement reconnu que les fautes n’étaient pas celles d’une personne d’origine anglo-saxonne.

L’histoire était celle d’une voyageuse, dont le début du parcours s’établissait à Moscou, où la personne semblait avoir grandi. Il s’agissait donc d’une Russe, ou plus précisément d’une personne née en Union Soviétique. Il était de plus question d’une pratique internationale du piano, qui s’était déroulée sur une vie entière.

L’auteur de ces lignes était une pianiste, et ne mentionnait pas son nom, ni ne signait. Sienna, à ce sujet, secouait la tête, refusant une éventuelle suggestion. Non, elle imaginait mal dans ce rôle la personne entrevue dans le bassin. Elle avait vu une personne modeste dans son maintien, son allure, tu comprends ?

Je comprenais. Elle avait rencontré une personne normale, pas une star, même si elle n’osait pas le dire ainsi. Par contre, l’auteure mentionnait une assistante, du nom de Svetlana, compagne de toujours. Peut-être était-elle cette femme aperçue par Sienna, comment le savoir ? Enfin, le récit s’arrêtait à Paris, comme au soir d’une vie.

Je dois dire que mon amie commençait à m’intéresser, comme souvent. Il est vrai qu’elle a le sens du récit, de l’intrigue.

L’autre feuillet, dactylographié, qu’elle me montra plus tard, de retour dans notre chambre, était plus facile à résumer, mais tout aussi énigmatique. Il comportait un titre en caractères cyrilliques sur deux lignes dont le sens nous a échappé, bien sûr. Mais en-dessous, étaient clairement inscrits, chacun sur une ligne, les noms et prénoms de quinze personnes des deux sexes, numérotés.

À côté de chacun, en anglais – peut-être en vue de voyages internationaux – sa compétence artistique, et toujours dans le domaine musical : musicien, ou encore telle autre fonction spécifique en rapport, chef d’orchestre, ou chanteur.

Restait le dernier objet de cette trousse, dont elle ne m’avait pas encore parlé, la photographie. Sienna me la sortit de son sac à main d’un œil gourmand. Elle adorait faire parler les clichés, se transformant à leur sujet en véritable cartomancienne, assez avisée, je dois dire.

Il s’agissait d’un instantané ancien, en noir et blanc, d’un petit format inusité de nos jours, à bords blancs dentelés. Elle pensa pouvoir déduire de plusieurs indices qu’il s’agissait de la fameuse pianiste.

On y voyait une belle femme grande et mince, moulée dans une combinaison d’une blancheur éblouissante mettant en valeur la finesse de sa taille. Elle posait devant une plage, peut-être de la Côte d’Azur, reconnaissable à un je ne sais quoi de vaguement familier, un palmier au loin, des lauriers. Je l’admis avec elle.

Elle tenait par l’épaule, en bonne copine, une jeune fille plus petite, assez jolie elle aussi, quoique plus discrète, sans doute son assistante. Sienna crut reconnaître dans la seconde jeune femme, malgré le passage des ans, certains traits de la dame du bassin, une rondeur dans le visage et des yeux clairs qui ne pouvaient mentir. Toutes deux avaient l’air de bien s’amuser et de bien s’entendre sous le soleil des années soixante-dix, nous en avons convenu ensemble.

Peut-être venaient-elles de passer à l’Ouest, tant leurs sourires avaient l’air de damer le pion à l’ensemble de la bureaucratie de Brejnev ?, risqua Sienna. On ne pouvait aller plus loin dans la recherche d’un quelconque moyen d’identification de la propriétaire de ces papiers. Aucune autre piste, avons-nous conclu.

L’essentiel était qu’elle ne s’angoisse plus, pensai-je en la serrant contre moi ce soir-là. Bien sûr je lui ai dit pour la rassurer que cette perte, d’un objet personnel certes, n’était pas pour autant irremplaçable, en l’absence de papiers d’identité ou de moyens de paiement.

Je me souviens m’être tout de même furtivement demandé s’il y avait eu volonté, de la part de cette femme, de transmettre ces documents à quelqu’un, à travers cet échange de clés.

Mais dans ce cas, pourquoi cette remise à une inconnue ? Puis je me raisonnai, j’avais dû lire trop de romans policiers. Avant de sombrer dans le sommeil, j’eus à peine le temps d’entendre Sienna m’annoncer qu’elle demanderait à Youri, le lendemain, de faire remettre les papiers aux Bains Gellert.

4

Mais cette remise s’avéra impossible. Le lendemain, Youri n’était plus là, et Sienna ne put donc les lui confier.

Nous avions conclu ensemble la veille sur le peu de valeur objective de ces documents. Alors, pourquoi son humeur noire a-t-elle resurgi dés lors, cette fois-ci sous forme d’une colère rentrée, presque de désespoir, deuxième étape de la dégradation de son moral ? Et pire, pourquoi cet état ne l’a-t-il quasiment plus quittée du voyage ?

En effet, elle n’a plus été elle-même que par épisodes par la suite. Quand j’y repense, je me dis que ce fut bien l’annonce de notre changement de guide qui enclencha cette métamorphose, sans que rien ne puisse objectivement la justifier.

Mais enfin Youri, la trentaine intelligente et affûtée, sympathique certes, et par ailleurs cultivé, nous faisait dire que sa femme était souffrante, et nous ne pouvions le retenir indéfiniment avec nous !

Il n’était pas de plus, je l’avais remarqué, si calé que ça en architecture art déco et art nouveau, même si, intarissable en histoire, il était passionnant sur tout ce qui concernait la période d’occupation stalinienne. Et enfin, il était libre de se faire remplacer pour le reste du voyage !

Quoi qu’il en soit, Sienna, à partir de ce moment-là, de gaie et détendue qu’elle avait été, est devenue on ne peut plus soucieuse, parfaitement inattentive aux paysages que nous traversions et aux commentaires au demeurant beaucoup moins intéressants et moins documentés de notre guide remplaçant.

Elle regarda sans les voir les détails de l’intérieur de la basilique St Adalbert, que nous avons visitée en parcourant la boucle du Danube, et ceux du château de Visegrad, sorte de forteresse de décor de film battue par les vents, jugée sur son rocher.

Nous n’échangeâmes pas un mot sur la route du retour. Quand je lui demandai ce qui n’allait pas, elle refusa catégoriquement de se confier. J’eus l’impression d’avoir à mes côtés, recroquevillée sur son siège, une adolescente en crise. Je repensai à cette histoire de papiers, seule cause plausible de son humeur.

Si, comme moi, et envers et contre toute logique, elle pensait qu’ils ne lui avaient pas été confiés par hasard, elle ne croyait tout de même pas rattacher cette affaire à l’absence de notre guide ? Ou alors devenait-elle folle, atteinte d’une sorte de paranoïa contagieuse dans les Pays de l’Est, ou encore entretenue par son métier de journaliste, et son excès d’imagination !

Je fus presque soulagé qu’elle décide, à notre retour, de se rendre avec quelques personnes du groupe dans une boutique de souvenirs proche de l’hôtel, où l’on pouvait faire des achats à un rapport qualité-prix défiant toute concurrence.

Mais alors comment expliquer ma propre réaction, l’instant d’après ?

Comment justifier qu’en son absence, au lieu de me détendre, je me sois brusquement décidé à agir de mon côté ? Je profitai en effet du fait de me retrouver seul pour ouvrir la valise de mon amie, dont je connaissais le code. Mon acte était intrusif, j’en avais conscience, mais passai outre.

Sienna était devenue, par la force des choses, la propriétaire, même provisoire, de cette fameuse trousse, dont il fallait que je tente de percer le mystère moi aussi. Je m’en saisis rapidement, étalai les papiers, pris celui qui m’intéressait le plus, la liste. Si cette vieille femme avait voulu transmettre à quiconque un élément signifiant, si elle avait couru des risques pour cela, c’était sans doute pour ces noms.

J’hésitai une seconde, courus jusque à l’ascenseur, pour me rendre dans le hall. Là, je m’empressai de demander à la réception qu’on m’en fasse une copie.

J’empruntai à nouveau deux minutes plus tard l’un des multiples ascenseurs qui ne cessaient de faire les allers et retours et retournai à mon douzième étage.

Tout était remis en place quelques secondes plus tard. J’avais un double de l’objet du délit, si délit il y avait. Je me mis à travailler dessus sur le champ. Je tapai au hasard quelques-uns des noms qui y figuraient, sur internet, depuis mon téléphone portable.

Tous n’étaient pas répertoriés, sans doute trop anciens, ou trop peu connus. Mais pour certains, j’eus l’impression de faire mouche : il s’agissait d’artistes, d’étoiles montantes du panorama musical soviétique des années soixante à soixante-dix, qui, curieusement, avaient tous disparus brutalement et sans explication à la fin des années 70. Évanouis littéralement. Décédés probablement, mais de cause inconnue. Je pris des notes en face de ces noms. Et là encore, sans savoir pourquoi, en entendant Sienna rentrer, je repliai la liste et la cachai...