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La sixième énigme

De
306 pages

Comment une fillette peut-elle être kidnappée un matin, en bas de chez elle, dans un quartier résidentiel de Tel-Aviv, sans que personne ne remarque rien de suspect ? L’ombre d’un tueur en série planerait-elle sur cette disparition ? Que sait la police et pourquoi n’a-t-elle pas alerté l’opinion publique israélienne ?
Telles sont les questions qui assaillent le célèbre détective privé Yeoshua Sherman (Josh pour les intimes) depuis qu’il a eu la faiblesse d’accepter de mettre le nez dans le dossier que lui a apporté Agar, une belle divorcée de trente-huit ans à la recherche de sa fille disparue depuis deux ans. Aidé par différents « collaborateurs » (dont un détective religieux, spécialisé dans les enquêtes chez les ultra-orthodoxes), Josh s’engage dans une course contre la montre qui le mènera beaucoup plus loin qu’il ne se l’était imaginé et dont il ne sortira pas indemne.
Construit sans artifices inutiles, servi par un personnage haut en couleur et plein d’humour qui manie l’autodérision et le cynisme aussi bien que le sentiment, ce roman à l’intrigue pleine de rebondissements tient en haleine du début jusqu’à la fin.

Né à Tel-Aviv en 1963, Yaïr Lapid est une figure marquante de la vie
culturelle israélienne. En parallèle à sa carrière de journaliste et d’écrivain (romans policiers, œuvres pour la jeunesse), il présente depuis quelques années une émission très populaire à la télévision israélienne. Son premier roman, Double Jeu, est paru chez Fayard en 2007.

Traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz.

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Couverture : Policiers Fayard Yaïr Lapid La sixième énigme
Page de titre : Yaïr Lapid LA SIXIÈME ÉNIGME roman traduit de l'hébreu par LAURENCE SENDROWICZ Fayard
 
 
 
 

À ma fille, Yaël.

1
Samedi 4 août 2001, tard le soir

Un grand type affalé sur son lit, jambes écartées, dos appuyé sur trois coussins, en train de regarder la rediffusion d’un épisode des Soprano, avec, posés autour de lui sur le matelas, un sachet de bretzels au sésame, une boîte de conserve de houmous et un bocal d’olives : telle est l’image que me renvoie la fenêtre opacifiée par une buée de mois d’août poisseux qui surplombe ma télévision. Cette image, c’est la mienne, et je ne me fais aucune illusion : personne, jamais, n’aurait songé à l’accrocher au mur d’une école maternelle. La combinaison des trois éléments, bretzels, houmous, olives, est une délicieuse recette que j’ai mise au point après des années de dur labeur : une olive tous les quatre bretzels au préalable trempés dans le houmous.

La température extérieure étant de trente-deux degrés, je ne porte qu’un short de basket au logo des Chicago Bulls, sorti tout droit des ateliers de confection des barons de la mode de Gaza. Mes épaules et mes bras sont encore assez corrects, beaux restes de ces jours lointains où je me destinais à devenir champion du monde de boxe poids lourds, mais ça se gâte dès qu’on descend plus bas : force m’est de constater que c’est surtout le poids qui a survécu à mes ambitions sportives. J’en profite pour signaler que je suis officiellement au régime, ce qui signifie que pendant la journée je me farcis de l’escalope de poulet sans huile avec du concombre coupé en rondelles à peine salé, et que le soir je me retrouve devant des étals de cacahouètes, noix de cajou et autres graines apéritif, à acheter des produits hautement caloriques tout en expliquant aux vendeurs que des invités viennent de débarquer ou un quelconque mensonge similaire. Ce dont ils se foutent royalement.

 

Je trempais d’un geste expert un bretzel dans le houmous quand mon biper s’est mis à sonner quelque part dans le salon. « Méfie-toi de lui », ai-je conseillé à Tony Soprano, qui avait rendez-vous avec son oncle l’excité. Je ne me souviens plus exactement à quel moment de ma vie j’ai commencé à dialoguer réellement avec ma télévision, mais cela participe sans doute de ces sympathiques habitudes qui me permettent encore, à quarante-six ans, de dormir en largeur si ça me chante.

Évidemment, la sonnerie s’est tue avant même que j’aie réussi à m’extraire du lit. La possibilité d’ignorer l’appel ne m’a que fugacement traversé l’esprit, car la plupart des gens qui ont recours à mon biper sont des clients potentiels ayant d’abord téléphoné au bureau et entendu ma voix leur annoncer gaiement : « Vous êtes bien à l’agence Shirman et Yéoshua, détectives privés. En cas d’urgence, vous pouvez biper le 1199, nous vous rappellerons dans les plus brefs délais. » Je précise que Shirman et Yéoshua, c’est tous les deux moi. Je m’appelle en effet Yéoshua Shirman. Ce nom n’est peut-être pas grand-chose, mais, comme dit la chanson, c’est le mien. Avec les années, j’ai compris qu’une écrasante majorité de gens préfèrent croire qu’ils s’adressent à une grande agence débordant d’activité plutôt qu’à un seul type restant assis pendant des heures dans son bureau à regarder enfler sa bedaine.

J’ai dû chercher pendant dix minutes pour le retrouver, ce satané biper : cette fois, il s’était planqué dans le porte-journaux. À l’instar des oiseaux, les objets aussi ont des besoins de migration, le problème, c’est que leur sens de l’orientation est beaucoup moins performant. Je lus le message qui s’imprimait en caractères numériques sur l’écran gris : « Veuillez rappeler Hagar Hosman au 03 544 56 52. » Ce nom ne m’était pas totalement inconnu, mais je n’arrivais absolument pas à mettre un visage dessus. Si j’avais écouté mon premier réflexe, je n’aurais pas donné suite. Je n’aime pas les messages qui commencent par : « Veuillez ». Je me souviens, il y a bien vingt-cinq ans de cela, lorsque j’ai moi-même transféré, deux semaines avant ma démobilisation, mon dossier médical de la division Golani où je servais jusqu’à la base centrale à Tel-Aviv, j’en ai profité pour le feuilleter et je suis tombé sur mon évaluation psychologique, qui commençait par : « À du mal à accepter l’autorité », ce qui, dans leur jargon, signifiait que je ne supportais pas les ordres.

Cela dit, ma situation financière n’était pas du genre à me permettre de repousser un client. En fait, ma situation financière ne me permettait même pas de laisser tomber de ma poche le plus petit centime. Six mois auparavant, j’avais contracté un emprunt à la banque afin de couvrir l’emprunt précédent et les agios me dévoraient comme une horde d’insectes meurtriers. Ce ne fut cependant pas la raison économique qui me décida à soulever le combiné et à composer le numéro que m’avait laissé ma correspondante. Son prénom – Hagar – éveillait en moi une espèce de nostalgie… mais qui restait très floue, rien de bien précis, non, plutôt comme si tu attends sur un quai de métro à Londres et que tout à coup, tu entends au loin un tube du hit-parade israélien.

Sa voix ne fit que renforcer cette impression. Je savais que je l’avais déjà croisée, mais impossible de retrouver où. J’ai une règle : je me refuse à imaginer les gens d’après leur voix. La voix la plus sexy que j’aie entendue de ma vie est celle de Rina Amar, une fille qui assurait la permanence de nuit au commissariat central d’Ashkelon à la fin des années soixante-dix. Elle parlait avec l’accent tout en douceur des Marocains francophones, couvert de ce voile des grands fumeurs qui évoque le vin chaud à la cannelle, les draps en satin noir et les menottes de velours. Il paraît qu’à Ashkelon, certains simulaient des cambriolages à leurs propres domiciles uniquement pour entendre sa voix dans le combiné. Quant à Rina elle-même, elle ressemblait à quelqu’un que tu aurais sans problème envoyé à une compétition de catch dans la boue contre Shaquille O’Neal.

« Josh ?

– Oui.

– Merci de m’avoir rappelée. »

Le fait qu’elle ait utilisé mon surnom, Josh, me conforta dans l’hypothèse que nous nous étions déjà rencontrés, mais cela ne voulait rien dire de plus. En effet, la dernière personne à m’avoir appelé Yéoshua, c’est le mohel1 chargé de ma circoncision. Depuis, tout le monde m’appelle Josh. J’aurais sans doute aussi répondu à quelqu’un qui m’aurait donné du « monsieur Shirman », mais personne n’a jamais essayé. En fait, c’était plutôt son « merci de m’avoir rappelée » qui me parut étonnant. Les gens s’adressent en général aux détectives privés comme aux dentistes : toujours trop tard. S’ils viennent me trouver, c’est qu’ils sont minés par quelque chose qui leur pourrit l’existence à tel point qu’ils ont besoin de mon aide – ce qui, par avance, me rend détestable et implique que dans la majorité des cas, les bonnes manières ne sont pas incluses dans le menu.

« Vous vouliez me parler ? ai-je aussitôt demandé.

– Vous ne vous souvenez pas de moi, n’est-ce pas ?

– Je suis meilleur avec les visages qu’avec les noms.

– J’étais une amie de votre sœur. On a fait l’armée ensemble. »

Cette réponse nous a un instant réduits tous les deux au silence. Roni, ma sœur, habitait six pieds sous terre, au cimetière de Kyriat-Shaoul, depuis dix ans. Un ripou nommé Goldstein l’avait assassinée au cours d’une enquête que je dirigeais. J’en profite pour signaler que ce salopard non plus n’a pas fait de vieux os. La dernière fois que nous nous sommes croisés, mon genou s’enfonçait dans sa poitrine et je tenais un couteau à la main, enfin passons, je n’ai pas pour habitude de me perdre en conjectures là-dessus.

En face de mon bureau est accrochée une pendule en bois que j’ai achetée parce que c’est tout à fait le genre de cadeau qu’aurait pu m’offrir un client reconnaissant. Le téléphone à la main, j’ai regardé les secondes qui s’écoulaient les unes après les autres et j’ai attendu. Beaucoup de gens en savent plus que moi. Beaucoup d’enfants dominent mieux que moi les tables de multiplication, je connais même des femmes au foyer capables de me battre aux échecs, mais attendre, c’est ma spécialité.

 

« Je n’aurais pas dû en parler.

– De quoi s’agit-il ?

– Je pensais que vous vous souviendriez de moi. Je ne sais même pas pourquoi.

– Pour la deuxième fois : de quoi s’agit-il ?

– Est-ce que le nom de Yéara Hosman vous dit quelque chose ? »

Une petite lumière rouge clignota sur mon écran de contrôle, mais l’image restait trop floue.

« Votre mère ?

– Ma fille. Il y a deux ans, son nom a beaucoup été cité dans la presse.

– Pourquoi ?

– Parce qu’elle a disparu. »

Une voix supplémentaire s’est aussitôt mêlée à notre conversation, mais j’étais le seul à pouvoir l’entendre. Une voix qui s’agitait nerveusement dans ma tête et tambourinait contre les parois de mon crâne en hurlant : sois bref, incisif, désagréable, ne pose pas trop de questions et ne te fourre surtout pas là-dedans !

« Je ne peux pas vous aider.

– Vous ne m’avez même pas entendue.

– Ce n’est pas un dossier pour un privé, madame, c’est du ressort de la police.

– La police n’enquête plus.

– Impossible. Les dossiers de disparition d’enfant ne sont jamais clos.

– Vous avez raison. Ils restent ouverts dans les archives et une fois par mois, on les déplace. »

La voilà qui commençait à se fâcher. Non, ce n’est pas exact : elle était fâchée depuis le début de notre conversation. En fait, elle ne décolérait pas depuis des mois, elle la cultivait, sa colère, la gravait en lettres de feu et l’utilisait comme force motrice. À l’inverse de la joie qui se ternit au fil du temps, la colère, lorsqu’elle n’a aucun exutoire, s’aiguise.

 

« Je comprends ce que vous ressentez…, ai-je tenté.

– Épargnez-moi ça. »

Formellement, ce n’était pas un cri, cependant cette réaction en présentait toutes les composantes, excepté le niveau sonore.

« D’accord, c’était une phrase idiote.

– Vous avez des enfants ?

– Pas même un poisson rouge.

– Vous ne vous êtes jamais marié ?

– Ce que j’essaie de vous dire, c’est que j’aurais aimé vous aider, mais que je n’en ai pas les moyens.

– Vous ne connaissez pas les détails de mon histoire. Vous ne vous souveniez même pas du nom de ma fille.

– Raison de plus.

– C’est exactement ce que Roni disait toujours de vous.

– Quoi ?

– Que vous avez une nette propension à vous dévaloriser. »

 

J’avais perdu cette discussion avant même qu’elle ait commencé, mais il me fallut apparemment un certain temps pour m’en apercevoir. Nous ne combattions pas à armes égales : moi, j’essayais juste d’éviter les emmerdes tandis qu’elle jouait son va-tout pour sauver la chair de sa chair.

« Bon, alors reprenons. Qu’est-ce que vous voulez ?

– Pour l’instant je ne demande qu’à vous parler. Accordez-moi une demi-heure de votre temps, ça ne vous engage à rien.

– Demain matin, dix heures, à mon bureau. 17 rue Mapou, rez-de-chaussée, ça vous va ?

– Parfait.

– Je ne vous promets rien.

– Vous ne serez pas le premier.

– J’insiste pour que ce soit clair, je ne promets pas de prendre votre dossier.

– Je sais. À demain.

– Ciao. »

Je suis resté encore un bon moment, immobile au milieu de mon salon, le téléphone contre ma cuisse comme le pistolet lazer que tenait Harrison Ford dans la Guerre des étoiles. J’ai tout de même fini par déverrouiller mes genoux et j’ai été me poser dans mon fauteuil-à-réfléchir, un American Confort vieux de douze ans dont le cuir doux et râpé est aussi distendu que la peau d’un Sumo à la retraite. Je l’avais eu à moitié prix parce qu’il était resté cinq ans dans la vitrine d’un magasin de meubles de la rue Ben-Yéhouda avec un mannequin à taille humaine assis dedans. J’avais d’ailleurs tenté d’acheter le mannequin aussi, mais le vendeur, dont les yeux s’étaient soudain éclairés d’une étrange lueur, avait catégoriquement refusé de s’en séparer. Sur la table, devant moi, se trouvait mon acquisition la plus importante, faite en l’honneur au nouveau millénaire et qui était aussi une des principales raisons de la précarité financière de mon existence présente : un ordinateur portable F.I. C, Pentium 3, avec 12 Go de mémoire vive et un modem intégré ultrarapide. Cette bécane était capable de gérer toute la politique monétaire d’Israël, d’avoir le temps d’envoyer quelques satellites espions puis de faire une sieste de deux heures au milieu de l’après-midi. Mais moi, je m’en servais surtout comme d’une machine à écrire, de cet ordinateur, ce en quoi il se défendait plutôt pas mal même s’il restait moins pratique qu’une vraie machine à écrire. Mais il y a cependant une fonction informatique spécifique que je savais utiliser. J’ai donc tiré le portable vers moi, je l’ai ouvert et me suis connecté sur Internet.

La page d’accueil m’a annoncé l’élimination d’un activiste recherché à Gaza. Je n’ai pas pris la peine de lire l’article, préférant surfer directement vers l’information que je cherchais… et que j’ai, comme d’habitude, obtenue après deux ou trois détours inutiles. Mais j’avoue que le fait d’arriver à me connecter au réseau m’emplit d’une fierté non négligeable. Je pense à ce propos que tout cela est lié à ma crise de la quarantaine : nous, les hommes, quand la quarantaine nous tombe dessus, nous achetons, dans notre grande majorité, une bagnole trop chère. Moi, je me suis offert Internet. Dans un premier temps, j’ai découvert, comme tout le monde, que cette fameuse « autoroute de l’information » était en réalité un immense album de photos de filles à poil qui répondent presque toutes au prénom de Véronique et ont pour habitude de faire des allers et retours à travers leur appartement en s’asseyant sur des objets plus incongrus les uns que les autres. Mais j’ai vite compris que personne ne refilera à sa cousine célibataire le numéro de téléphone d’un type de quarante-six ans qui s’asti cote tous les soirs devant un écran de 13,7 pouces. Non pas que j’en sois totalement sevré, mais je suis tout de même passé au deuxième stade et j’ai découvert à quoi pouvait réellement servir Internet… comme en ce moment précis où je réussis une entrée triomphale dans les archives du haAretz. J’ai payé un jeton virtuel et au terme d’une recherche de dix minutes, j’ai pu voir se dérouler sous mes yeux l’article que j’avais demandé.

Comme toujours, ce fut le texte qui apparut en premier. Il s’agissait d’un reportage publié dans le supplément du week-end, trois semaines après la disparition de la gamine et simplement titré : « Yéara ».

Je me suis levé et j’ai été dans la cuisine me préparer un verre de thé que j’ai posé sur la table en m’efforçant de ne pas lorgner l’écran, puis j’ai traversé le salon pour atteindre ma boîte à trésors personnelle : une cave à cigares où je garde jalousement des Savinelli avec un hygromètre intégré et des éponges imbibées d’eau distillée. Après une hésitation, j’en ai tiré un de mes préférés, un Private stock n° 11, produit de la République dominicaine. Cela fait quatre ans que je n’ai pas touché à une cigarette, et je ne ressens le besoin d’une Marlboro que six ou sept fois par jour, pas plus. J’ai allumé mon Dominicain ventru à l’aide d’une longue allumette et je suis sûr qu’à cet instant, je ressemblais à Churchill pendant la conférence de Yalta.

Lorsque j’ai réintégré mon fauteuil, la photo avait quasiment envahi tout l’écran. Il ne s’agissait pas d’un cliché professionnel, mais d’une photo simplement sortie d’un album de famille. En arrière-plan, on voyait l’aire de jeu d’un quelconque jardin public avec deux balançoires, chacune constituée d’un vieux pneu de bus suspendu à des chaînes métalliques. La gamine qui se tenait devant le portique regardait l’appareil photo sans sourire, comme si on l’avait surprise, et semblait avoir dans les huit ou neuf ans, mais à cet âge-là, difficile de savoir avec précision. Une jolie petite fille avec longs cheveux brun foncé et bras très fins. Elle portait un pantalon bleu et un teeshirt de la même couleur avec Winnie l’ourson en rouge et jaune imprimé au milieu. Son genou gauche était maculé d’une petite plaque de terre sur laquelle quelques brins d’herbe étaient restés accrochés. Bizarrement, c’est ce détail qui m’a le plus touché, peut-être parce qu’il indiquait une espièglerie absente de son sérieux petit visage. J’ai été prendre mon bloc sténo jaune sur la table et j’ai commencé à noter les points qui me semblaient intéressants.

L’article avait été écrit presque deux ans auparavant, un reportage exhaustif et dénué de toute sensiblerie, comme le font généralement les journalistes du haAretz. Le dimanche 10 août 1999, à huit heures et demie du matin, Yéara Hosman, une petite fille âgée de neuf ans, avait quitté son domicile du quartier de Bavli à Tel-Aviv. Elle avait dit à sa mère, Hagar Hosman, qu’elle se rendait chez son amie habitant deux immeubles plus bas dans la même rue – ce quelle faisait presque tous les matins depuis le début des grandes vacances. Les voisins, indiquait l’article, décrivaient unanimement Mme Hosman comme une mère extrêmement dévouée qui élevait seule sa fille. Toutes deux avaient mis au point un système selon lequel dès que la petite arrivait chez son amie, elle appelait sa mère. Ce jour-là, après deux heures d’attente, Mme Hosman avait commencé à s’inquiéter et après trois heures, la moitié de la police nationale, y compris des forces spéciales de la Brigade criminelle, était sur le pied de guerre. Ils avaient ratissé tout le secteur jusqu’au parc haYarkon, sans succès. En fait, s’il y avait quelque chose d’extraordinaire dans cette histoire, c’était justement que rien n’était extraordinaire. Pas de témoin oculaire, pas de voisine un peu trop curieuse pour se rappeler de quelque chose de suspect, aucune voiture garée sur un stationnement interdit. Rien ne manquait, sauf Yéara.

La suite de l’article se concentrait principalement sur les diverses directions prises par l’enquête et surtout sur le manque total de résultats. Certains papiers, comme celui-ci, tirent péniblement en longueur au lieu de trancher. Ce n’est que dans les dernières phrases que le journaliste, Avi Barel, avait décidé de déroger à la retenue qu’il s’était imposée : « Dans les années soixante-dix, écrivait-il, le pays tout entier s’était mobilisé pour essayer de retrouver le petit Oron Yarden, paix à son âme, kidnappé par Tvsi Gour. Yéara Hosman n’a disparu que depuis deux semaines mais elle a déjà été engloutie dans les statistiques de la police, réduite, au mieux, à un bandeau sur un quelconque écran d’ordinateur d’où elle disparaîtra avec la même facilité qu’elle a disparu de la rue en bas de chez elle. Nous ne saurons peut-être jamais ce qui lui est arrivé à elle, mais nom de Dieu, que nous est-il arrivé à nous ? »

« Bonne question », ai-je répondu à mon ordinateur, prouvant ainsi que j’élargissais sans préjugés le cercle de mes interlocuteurs virtuels. Ensuite, je me suis lancé dans une vive activité cérébrale qui a duré quarante minutes sans interruption. Parfois, il me semble que c’est pour ça que je fais ce métier. Il y a très peu de professions qui te permettent de facturer le fait d’être resté assis à consommer du tabac. Je suis sorti de ce stage d’enrichissement personnel avec la quasi-certitude que nous n’avions pas affaire à un délinquant sexuel connu des services de police. La majorité des gens ne savent pas (ou savent mais préfèrent oublier) que Béni Sela, notre tristement célèbre violeur en série, a été interpellé une première fois par la police et qu’il a même fait six mois de prison pour agression sexuelle sur mineure (de sa famille). Il était répertorié dans le fichier central qui possédait donc son empreinte génétique et l’adresse de son domicile, lequel s’avéra se trouver à moins de vingt minutes d’Adar Yossef, le quartier où il a perpétré la majorité de ses viols. À propos, je ne vois qu’une seule explication au fait que personne à la Brigade ne se soit rendu compte que la série s’était arrêtée le jour où Séla avait été incarcéré et qu’elle avait repris au moment de sa libération : les enquêteurs devaient tous être mobilisés par un tournoi de Petits-Chevaux !

...

 
 

QUELQUES ECLAIRCISSEMENTS

 

Bien évidemment, je commence tout d’abord par la formule consacrée : « Tous les personnages de ce roman sont le fruit de mon imagination et toute ressemblance avec la réalité serait fortuite. »

Cependant, les statistiques que je cite sont toutes exactes. Je me souviens qu’un ami à qui j’ai fait lire mon manuscrit m’a suggéré de ne pas écrire qu’en 1996,13 fillettes et 43 garçons avaient été assassinés en Israël. Selon lui, ces chiffres étant exagérés, ils enlevaient de la crédibilité à mon roman. Mieux valait, m’a-t-il conseillé, utiliser les données réelles. Lorsque je lui ai répondu que telles étaient les données réelles, il a eu un choc.

Le chiffre de 1 868 dossiers d’agression sur enfants (en dehors du cadre familial) recensés en Israël pour la seule année 1998 vient de statistiques auxquelles tout le monde peut accéder. J’ajoute que mes exemples de tueurs en série et les descriptions de leurs crimes sont tous tirés de la réalité. Abraham Izaak-Fur, par exemple, purge effectivement une peine de quatre condamnations à perpétuité à la prison d’Ayalon. De plus, j’adhère à la thèse de Gaston, selon laquelle dans un futur proche, Israël aura aussi son lot de tueurs en série. Plusieurs criminologues qui se sont penchés sur la question affirment d’ailleurs que deux ou trois assassins de ce type sont en ce moment déjà en activité dans le pays. Les indices qu’ils m’ont présentés sont très convaincants, mais tant que personne n’a été arrêté, cela restera de l’ordre d’une hypothèse… à donner la chair de poule.

 
 

ET DES REMERCIEMENTS

 

Je tiens à remercier ma collaboratrice, Ronit Nigri, qui m’a prouvé que la première qualité, dans ce travail, était beaucoup de bon sens (pour mener les investigations) et beaucoup de patience (pour moi).

De même, c’est avec un grand plaisir que j’exprime toute ma reconnaissance envers le professeur Arié Ratner, le professeur Menahem Amir et les docteurs Sara Ben-David et Sarit Golan, criminologues ; Mia Vierzinski, psychologue-expert ; le docteur Galina Shenkerman, endocrinologue ; le professeur Moses Greiff, chef du département de radiologie de l’hôpital Ichilov ; Betty Lahat, surveillante principale de la prison haSharon ; Guy Lipson et Amnon Irmai.

 

Je suis aussi très reconnaissant envers le personnel de l’institut de médecine légale d’Abbou-Kabir, le porte-parole des services pénitentiaires et celui de l’association de Protection de l’enfance.

Tout ce qui est exact dans ce livre, je le tiens de ces grands professionnels ; toutes les erreurs doivent m’être imputées.

 

Je voudrais, pour conclure, remercier quelques-uns de mes proches dont les judicieuses remarques m’ont permis de mener à bien la rédaction de ce roman : ma mère, Shoulamit Lapid, elle-même romancière, mon père Yos-sef Lapid, Ofer Shelach, Ronny Somek, Danny Tocatly, Danny Roth, Ram et Nitza Oren, et bien sûr ma femme, Lihie Lapid.

Tel-Aviv, juin 2001.

DANS LA MÊME SÉRIE

Jakob ARJOUNI

Bonne fête, le Turc ! (Happy Birthday, Türke !).

Demi pression (Mehr Bier).

Café turc (Ein Mann, ein Mord).

 

Edgar BOX

La Mort en tenue de soirée (Death Before Bedtime).

La Mort en cinquième position (Death in the Fifth Position).

La Mort l’aime chaud (Death Likes it Hot).

 

Christianna BRAND

Mort dans le brouillard (London Particular).

La Mort de Jézabel (Death of Jezebel).

La Rose dans les ténèbres (The Rose in Darkness).

 

Bartholomew GILL

McGarr et la femme du ministre (McGarr and the Politicians Wife).

McGarr et la conjuration de Sienne (McGarr and the Sienese Conspiracy).

McGarr sur les falaises de Moher (McGarr on the Clijf of Moher).

McGarr au Concours hippique de Dublin (McGarr at the Dublin Horse Show).

McGarr et le complot du Jeu de Paume (McGarr and the P.M. of Belgrave Square).

McGarr et la méthode de Descartes (McGarr and the Method of Descartes).

McGarr et l’héritage d’une femme bafouée (McGarr and the Legacy of a Woman Scorned).

Mort d’un spécialiste de Joyce (The Death of a Joyce Scholar).

Mort d’un philanthrope (The Death of Love).

 

B.M. GILL

Le Douzième Juré (The Twelfth Juror).

Une mort sans tache (Victims).

Petits Jeux de massacre (Nursery Crimes).

 

Batya GOUR

Le Meurtre du samedi matin (The Saturday Morning Murder).

Meurtre au kibboutz (Murder on a Kibbutz).

Meurtre sur la route de Bethléem (Murder on the Betleem Road).

 

Georgette HEYER

Meurtre d’anniversaire (They Found Him Dead).

Un rayon de lune sur le pilori (Death in the Stocks).

La mort donne le la (The Unfinished Clue).

Tiens, voilà du poison ! (Behold, Here’s Poison).

Mort sans atout (Duplicate Death).

Pas l’ombre d’un doute (No Wind of Blâme).

Pékinois, policiers et polars (Détection Unlimited).

Qui a tué le Père ? (Penhallow).

 

Philip HOOK

Moissons troubles (The Soldier in the Wheatfield).

Un œil innocent (An Innocent Eye).

 

P.D. JAMES

À visage couvert (Cover Her Face).

Une folie meurtrière (A Mind to Murder).

Sans les mains (Unnatural Causes).

Meurtres en blouse blanche (Sbroud for a Nightingale).

La Proie pour l’ombre (An Unsuitable Job for a Woman).

Meurtre dans un fauteuil (The Black Tower).

Mort d’un expert (Death of an Expert Witness).

La Meurtrière (Innocent Blood).

L’Ile des Morts (The Skull Beneath the Skin).

Un certain goût pour la mort (A Tastefor Death).

Par action et par omission (Devices and Desires).

Les Fils de l’homme (The Children ofMen).

Les Meurtres de la Tamise (The Maul and the Pear Tree).

Péché originel (Original Sin).