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La Vie de l'esprit pour garde du corps

De
342 pages

Alors que l'amour de Florence et Matthieu ne s'est jamais démenti depuis près de cinq ans, il leur faut être unis à présent plus que jamais. Au-delà de cette complicité amoureuse, Matthieu doit rassembler au plus vite tout ce qu'il a d'intelligence et de force vive en lui.
Suite à son édito, écrit d'une plume acérée, après l'attentat commis contre la liberté d'expression du journal Charlie Hebdo, Matthieu tombe sous le coup d'une menace de mort : « Sois certain, putain de ta race, que la Fatwa ne reviendra pas sur sa décision ! » La mise en garde est illustrée d'une caricature de lui-même le montrant saigné tel un poulet. Aucune équivoque possible...
Dès lors, le destin de Matthieu ne se trouve-t-il pas fatalement scellé ?


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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-07984-1

 

© Edilivre, 2017

La vie de l’Esprit pour garde du corps

Ce fut dans le courant de l’année 1979 qu’il émergea du milieu liquide utéro-maternel. On le prénomma Matthieu. Le bienheureux géniteur, Thomas Duteil, n’eut guère que quelques heures pour se familiariser avec le nouveau-né, qui, de pleurs en braillements, semblait déjà se débattre avec la difficulté d’exister. Deux ou trois tours de cadran plus tard, journaliste Grand Reporter, il fut envoyé d’urgence au Cambodge. Les Khmers rouges y commettaient chaque jour des actes d’une cruauté de plus en plus horrifiante. À l’évidence, Pol Pot était déterminé à faire table rase de tous ceux et celles qu’il jugeait impropres à soutenir l’Enfer de sa tyrannie.

D’une guerre, d’un conflit l’autre, Thomas Duteil passait la plupart du temps à parcourir le monde. Ainsi, sur le terrain, il couvrira de nombreux événements : l’exode des boat-people, la guerre civile au Tchad, les mouvements anti-apartheid en Afrique du Sud, l’invasion du Koweït par l’Irak, l’insurrection populaire en Roumanie, la répression sanglante du « Printemps de Pékin », l’amorce d’une guerre fratricide en Yougoslavie…, A chaque déverrouillage de son objectif photographique Thomas aura traversé sain et sauf maints dangers ; cela jusqu’à l’instant fatidique (un après-midi de 1993) où il fut fauché par une rafale de kalachnikov au cœur de Sarajevo.

Matthieu avait quatorze ans lorsque le corps de son père fut inhumé au cimetière du Montparnasse. De ce jour, Matthieu restera passionnément attaché, d’esprit et de cœur, au souvenir de ce père aventurier, passionné, chez lequel la lucidité était loin de faire défaut. Il n’était pas homme à se mentir. Mieux que quiconque, il savait que l’inévitable était sur lui suspendu. Sa profession de Grand Reporter se trouvait forcément exposée – une lapalissade ! – à toutes sortes de périls. Cependant, Matthieu avait toujours vu son père vivre en plein accord avec l’activité qu’il avait choisie. Il avait pour règle professionnelle que sa liberté d’expression fût toute aussi présente à son esprit que sa liberté de penser, quelle que fût la difficulté du sujet à mettre en images. Les actes meurtriers et absurdes d’une guerre ou d’une autre, qui pénétraient le cadre de son objectif, il les espérait être aussi dissuasifs que possible. D’un naturel très singulier, tout à la fois réaliste et idéaliste, son père aurait aimé que nombre d’hommes en arrivent une fois pour toutes à une exemplaire réfutation de la guerre, et qu’ils deviennent solidement attachés à la paix.

Sur un plan plus personnel, ce qui importait avant tout à son père Thomas, c’était la relation qu’il entretenait fidèlement entre le corps et l’esprit. La maxime pleine de bon sens exprimée par Juvénal « Mens sana in corpore sano » il en avait fait son credo ; encore qu’il trouvait plaisant de personnaliser cette locution latine : « Mon cher corps, s’il te plaît, suis-moi si tu m’aimes ! » C’était sa façon d’échapper à toutes les expressions consacrées. La mort elle-même, il en parlait de manière très singulière. De son point de vue, la naissance et la mort appartenaient tout pareillement à la vie ; l’une était la condition de l’autre. Toutes deux se trouvaient être les pôles de toutes les manifestations de la vie. Thomas Duteil faisait part volontiers, à qui voulait l’entendre, de l’idée que si la poésie rendait de la vie des images pleines de charme, la mort, elle, était une profonde source d’inspiration ; la muse privilégiée de nombreux penseurs. « Sans elle, la mort, assurait-il, l’on aurait eu de la difficulté à trouver le chemin de la philosophie comme celui de la métaphysique !… La difficulté d’aimer n’aurait pas été moindre. Car l’amour fort, fusionnel, qui peut exister entre deux personnes, est avant tout, je pense, la compensation transcendante de la mort !… Maintenant, je tiens aussi à faire le distinguo entre l’amour de soi, qui est spontanément présent, sensible, de l’amour-propre qui, lui, est de sociabilité, un sentiment de valorisation, toujours prêt à rentrer en lutte contre quelqu’un !… Il m’apparaît avant tout très important de bien faire la distinction entre le Je et le Moi !… La confusion est trop souvent fortement installée dans la tête de nombreuses personnes ! Alors qu’il ne devrait y avoir aucun doute dans l’esprit de qui que ce soit !… Le Je se trouve être l’espace privilégié de la pensée et de la réflexion, tandis que le Moi est l’espace illimité de l’exécrable vanité humaine !… Cela dit, je me garderai bien de désigner du doigt une personne en particulier, et encore moins de chercher à la raisonner !… La prise de conscience de Moi-même me donne déjà suffisamment de fil à retordre ! »

Matthieu ne devait jamais oublier non plus ce que son père lui avait confié un soir, après s’être montré très heureux de le voir si souvent installé auprès de la bibliothèque : « Tu ne dois pas te contenter, mon fils, d’élargir tes connaissances uniquement à partir de lectures diverses ! Tu dois apprendre aussi à ouvrir grands les yeux sur la scène de la vie au quotidien ! La place publique, la rue, les jardins, le balayeur, les usagers du métro, le mouvement confus des silhouettes, la perspective d’une avenue, les arbres qui bordent les quais de la Seine…, Tout cela, crois-moi, te chuchotera de nombreux mystères ! C’est une tout autre instruction que celles des sciences, de la philosophie ou des mathématiques !… Ecoute toutes ces choses de la réalité courante, bien en toi, silencieusement ! »

Malgré son jeune âge, Matthieu retiendrait pour toujours, comme tant d’autres idées énoncées par son père, ces moments de libre intelligence, visiblement détachés des malentendus que sa singularité ne manquait jamais d’occasionner. Ce père marginal, inclassable, Matthieu l’aimait plus que tout. La mélancolie ne l’emportera que très rarement sur le désir de le faire revivre en toute occasion. L’adolescent avait à cœur de combler ces longues semaines du passé durant lesquelles son père se trouvait absent de Paris. Malgré ces périodes d’éloignement, Matthieu ressentait encore la chaleur paternelle, profondément humaine, qui l’avait imprégné pour toujours. Que d’heures intenses il avait vécues auprès de lui. Celui-ci lui avait beaucoup plus appris du monde et des hommes, de l’histoire universelle, que ce qui lui était donné d’entendre sur les bancs du lycée. Le siècle des Lumières, la Révolution française, la campagne de Bonaparte en Italie, son globe-trotter de père donnait à penser qu’il les avait connus de visu, là, lui-même au cœur des plus grandes idées, des actions les plus débridées. Homme de mouvement, d’un naturel plutôt physique, très dynamique, il n’en était pas moins philosophe. La politique, il évitait d’en parler en société, histoire de ne pas plomber l’atmosphère. Matthieu aurait toujours en tête ce que son père lui avait confié de ce qu’il pensait de la gent politique dans l’ensemble : « La politique n’est qu’une mécanique qui n’a que faire de la justice ; une indifférence à son endroit qui n’a d’égale que l’absence de curiosité de la nature à l’égard de l’humanité ! Quant aux révolutions, Matthieu, que ce soit à telle époque, dans tel pays ou autre, elles ont toujours trahi leurs promesses ! Tous les mouvements et idéologies révolutionnaires sont toujours altérés, corrompus, par la soif de pouvoir. La seule révolution qui vaille, mon garçon, est celle que l’homme accomplit en lui-même. Toute transformation existentielle doit viser à cet essentiel : vivre pleinement en accord avec soi-même. Ce que l’esprit peut insuffler de belle intelligence à l’homme, Matthieu, doit être manifeste dans sa vie de tous les jours !… »

Nulle autre personne que son père ne l’avait aussi bien instruit, pareillement éveillé, quant au respect de la liberté d’autrui, de sa façon de penser, que les hommes devraient toujours avoir en conscience. A son avis, trop de gens aujourd’hui, dans ce monde hyper-capitaliste, se laissaient prendre en charge par des pouvoirs fallacieux, pseudo-libéraux. « Je rencontre nombre de mes contemporains, disait-il attristé, qui me donnent l’impression de vivre sous cloche ! »

Tout bien affectif et savoir confondus, Matthieu éprouvait le sentiment d’avoir partagé une éternité en compagnie de son père. À ses côtés, les journées se trouvaient être centuplées. Au-delà des affinités, le courant qui passait entre eux était réellement très fort ; de l’amour pur jus.

Sans aucun doute, Matthieu resterait également très attaché, aussi longtemps qu’il vivrait, à la douzaine de cahiers d’écolier, enserrés d’un caoutchouc, que son père lui avait remis sur le point de s’envoler pour l’Afghanistan. Il devait y faire un reportage au plus près de l’action qu’y menait le commandant Massoud. « C’est là le métier que j’ai choisi, passons !… Ces cahiers, Matthieu, sont une sorte de journal que j’ai tenu par le passé, alors que j’accomplissais mon service militaire en Algérie !… À présent, vu ton âge, et l’entendement que je te connais, il serait bien étonnant que ce que j’y raconte ne retienne pas ton attention ! Je pense aussi, naturellement, que tu ne seras pas étonné non plus par le profond dégoût que j’ai ressenti pour cette guerre franco-algérienne qui, néanmoins, à son insu, m’a appris à ne pas me laisser vaincre par les forces du mal ! Sache que ces pages, je les ai remplies au hasard d’une existence totalement chamboulée. Les études, l’esprit bourré de bonnes résolutions, le garçon épris de liberté que j’étais avant cette incorporation militaire, c’en était fini pour un fichu bout de temps. Mes premiers pas dans l’armée, jeune recrue parmi beaucoup d’autres, qui m’ont conduit sur le terrain de la guerre, entouré de sous-offs à l’allure écrasante, d’un état-major méprisant, ont fatalement bouleversé l’idéalisation des valeurs humanistes que je prêtais jusqu’alors à la plupart des hommes. Une telle transition, je t’assure mon garçon, n’a pas été des plus faciles à juguler ! Selon les jours, les heures, l’état d’esprit n’était pas toujours stable, se trouvant parfois même en proie à de brusques sautes physiques et morales !… Bref, ce que je te raconte en résumé, tu le découvriras décrit beaucoup plus longuement à l’intérieur de ces quelques cahiers ! »

Comment ne pas rester attaché à ce chaleureux « au revoir paternel », cela à vingt-quatre heures de son treizième anniversaire ? Son père n’avait pas oublié. A ces cahiers d’écolier se trouvaient superposés deux paquets-cadeaux. Dans l’un se trouvait un stylo Waterman à plume d’or, dans l’autre une superbe montre suisse. Matthieu n’avait pourtant alors prêté qu’une attention passagère aux coûteux présents. En échange, ces cahiers libérés de leur caoutchouc, aux feuillets noircis de toute part, furent d’attraction immédiate. Rien n’aurait pu attiser davantage sa curiosité. Il n’avait plus qu’une envie, celle de prendre connaissance au plus tôt de ces nombreuses pages manuscrites.

*
*       *

 

 

 

Dès son retour de l’aéroport d’Orly, où il avait accompagné son père, restant sur place jusqu’au moment du décollage du Boeing, Matthieu se plongea dans la lecture du premier cahier. Sa surprise fut immense. À ses yeux, la forme, la narration comme le style, s’apparentaient davantage à l’écriture d’un récit qu’à celle d’un journal ; aucune numérotation de date journalière n’y figurait, mais de fréquents retraits à la ligne. Le plus saisissant de ce récit, au regard de Matthieu, en était le sujet. Son père l’avait écrit à l’aide d’une pointe Bic – Dieu sait à quels moments de tranquillité ! – lors de son service militaire effectué en Algérie. La guerre y sévissait déjà depuis près de cinq années. Première nouvelle ! Jamais son père ne lui avait soufflé mot, si ce n’était juste ce soir, avant de s’envoler pour l’Afghanistan, de ce temps de guerre passé en Afrique du Nord. Ce récit de longue haleine (aucun journaliste de plume n’avait peut-être jamais autant dit sur la guerre d’Algérie) Matthieu le lirait et le relirait maintes fois. Il deviendrait pour ainsi dire son livre de chevet. Devenu adulte, il pensait que c’était la meilleure façon de rester au contact de cet être cher entre tous. Ce récit de guerre faisait montre d’un jugement et d’un regard purement objectif. Grand Reporter, son père Thomas l’était déjà sans le savoir. Mais déjà, peut-être, aurait-il bien aimé pouvoir échanger sa pointe Bic contre un objectif photographique qui serait venu remplacer un fusil-mitrailleur porté le plus souvent en bandoulière. Moment de subjectivité mis à part, Matthieu resterait toujours très sensible au fait que ces écrits ressemblaient entièrement à ce père qui lui avait enseigné l’éveil ; l’éveil au sens d’être fidèle à sa nature d’un bout à l’autre de l’existence.

Pour l’heure, malgré la dure réalité décrite d’un feuillet à l’autre, Matthieu, alors jeune adolescent, se trouvait vivement transporté de découvrir un père encore très jeune, pas même vingt ans, qui, dès les premières pages du premier cahier, relatait avec force l’indignation et la révolte qui l’accompagnaient la plupart du temps :

Ce temps de guerre, quelle saleté ! Peu à peu, jour après jour, j’ai l’impression très nette de ne plus être qu’un matricule que l’on déplace d’un lieu de combat à l’autre. Seule une fièvre rebelle, comme si j’avais l’instinct marqué au fer chaud du sceau de la liberté, me permet quelquefois de surmonter le pire. Le pire n’étant pas toujours fatalement les tueries et massacres commis entre le F.L.N. et les forces militaires de l’Etat français ; il s’agit là en somme d’un antagonisme sanglant inévitable. Le plus difficile à concevoir et admettre dans ma tête, un peu trop raisonneuse, c’est la haine, le racisme invétéré, que traînent journellement avec eux certains sous-officiers d’une étroitesse toute patriotarde… « Sales bougnouls ! Bicots puants ! Cossards de crouilles !… » Maints qualificatifs imbus de Dieu sait-il quelle forme de supériorité ! De surcroît, ces appellations se trouvent souvent accompagnées d’actions dégueulasses et délibérément gratuites !…

A côté de ces comportements désespérants, je dois reconnaître, moi qui suis viscéralement réfractaire à la guerre, combien un garçon de notre unité, un appelé du contingent tout comme moi, me force régulièrement au respect par sa détermination et son courage. Le visage encore imberbe, il se montre aussi vaillant qu’un taureau de combat. Le caractère de ce garçon, prénommé Alain, m’échappe totalement. Il est pour moi une énigme. Sa façon d’aller au-devant du danger, et, visiblement, de prendre du plaisir à flirter avec le feu de la mitraille, dépasse et de loin l’allant guerroyeur du juteux et du pitaine de la compagnie. Ce garçon m’apparaît vraiment tel un ovni. Or, nous nous apprécions justement par le regard. De son côté, Alain m’observe aussi comme quelqu’un d’étrange. L’estime que nous éprouvons l’un pour l’autre, en silence, se transformera peut-être un jour en amitié pure et simple.

Assurément, le récit de son père ne laissait rien à l’ombre de ce qu’il avait vu et vécu. Après ce curieux et troublant témoignage, il ne s’était pas interdit de décrire par ailleurs le cycle belliqueux des représailles mises en pratique par son régiment, comme les embuscades et sabotages tonitruants « Akhbar ! » des maquisards très mobiles de l’A.L.N, qui pouvaient être encore plus redoutables, beaucoup plus imprévisibles, que les actions commises par les groupes bien armés et foncièrement indépendantistes du F.L.N. Oui, il était clair que son père avait choisi d’illustrer son texte dans un style dépourvu d’œillères :

L’aspect monstrueux de la guerre, c’est rien de l’écrire, il faut l’avoir sous les yeux, le sentir, en éprouver la nausée… Des boyaux, des viscères à ciel ouvert, des cerveaux émergeant de leur cavité, des bras et jambes déchiquetés jusqu’à l’os… des corps ratatinés, entravés, des loques encore toutes fumantes !… Un invraisemblable cauchemar tout éveillé ! Très difficile de distinguer un visage d’un autre, de différencier les traits d’un moudjahid de ceux d’un bidasse enrôlé malgré lui !… Tout notable, ou tout autre individu installé bourgeoisement au cœur de Paris, ne pourrait sans doute pas vraiment imaginer, a fortiori ressentir l’enfer que peut être par exemple la mise en action d’un lance-flammes !… Des corps calcinés çà et là, des fermettes incandescentes, des villages de Kabylie réduits en cendres…, L’effroi peut être si répulsif dans mon cas, comme chez quelques-uns de mes compagnons de chambrée, qu’il m’arrive d’être pris brusquement d’une colique carabinée, alors que d’autres vont jusqu’à vomir leurs entrailles… Qu’importe ! Ce que de simples troufions peuvent vivre en Algérie, pays mis à feu et à sang, le gouvernement français ne s’en fiche pas moins que de l’injustice en général ! Le rataplan colonialiste s’amplifie sur les bancs de l’Assemblée nationale comme sur les ondes. La dynamique d’ensemble est soutenue par des chefs dévoués à une force dite de civilisation. Le bourrage de crâne systématique des états-majors, je peux le constater chaque jour… La guerre est une chose, les ratonnades en sont une autre ! Un type de désignation ordurière est manifestement encouragé ; de sorte que les mots les plus avilissants deviennent un genre de leitmotiv légaliste ; que l’opposition insurrectionnelle algérienne puisse passer ainsi, au regard du plus grand nombre d’appelés, pour une ignoble forfaiture, une abjection… D’aucuns n’hésitant pas à traiter la résistance indigène de sous-merde !

Il ne serait peut-être pas négligeable que des généraux, voire Mr le Président de la République, puissent constater de temps à autre, de visu, le genre de saloperie militaire à laquelle la patrouille où je me trouvais a été confrontée dernièrement. A l’approche d’une mechta, nous avons été trois ou quatre griftons, les tout premiers, à entendre des cris d’hommes et de femmes tout aussi plaintifs que ceux de moutons que l’on serait en train d’égorger. Les tortionnaires, des militaires français tout comme nous, n’ont pas été dérangés le moins du monde par l’arrivée de la patrouille. Au contraire, l’un de ces bourreaux a demandé, d’un ton convenu, si l’un d’entre nous souhaitait s’amuser un brin en leur compagnie. Incroyable ! Ce type a ajouté que de Gaulle, lui, ne manquerait pas d’applaudir l’ouvrage de nettoyage que certains militaires accomplissaient journellement au nom de la République française. Le zèle de ces bourreaux, esclaves d’un nationalisme exacerbé, m’est apparu autrement plus incompréhensible que les tortures et diverses actions directes commises par le F.L.N.

Afin de bien me faire comprendre, l’illustration de ce dont j’ai été témoin est sans doute indispensable : à l’intérieur du gourbi, un jeune garçon, d’une petite quinzaine d’années, était en train de subir le supplice de la magnéto ; des électrodes placées au niveau des testicules, un fil conducteur accroché au pavillon de l’oreille, le courant n’ayant plus qu’à remplir son rôle sadique d’électrisation. Un homme d’une quarantaine d’années, sans doute le père, se trouvait étroitement ligoté, un épais torchon enfoncé dans la bouche, sur une vieille poutre en bois ; le haut comme le bas du corps en partie lacéré. De son côté, une jeune femme, les lèvres en sang, le visage tuméfié, venait visiblement d’être violée, se tenant encore par terre, toute dépenaillée. Nous avons été quelques-uns de notre régiment à intervenir : « Assez de cruautés et saloperies commises sous le couvert d’un uniforme loyaliste ! » L’un de ces salauds a pris la crosse de mon fusil en pleine tronche, un autre s’est agenouillé, très brusquement, vu la détermination avec laquelle, un très bon copain de chambrée, Serge, lui a shooté dans les burnes. Quant à la demi-douzaine d’autres fumiers, ils se sont vus contraints, la queue basse et le regard en dessous, de prendre la poudre d’escampette. Plusieurs soldats de la patrouille les avaient mis en joue dès les premiers gestes d’altercation de notre part. Ce conflit franco-français temporairement réglé, nous avons essayé d’apaiser de notre mieux (aucun médecin ni infirmier parmi nous) les douleurs et meurtrissures corporelles de ces indigènes kabyles manifestement contents d’être encore en vie. J’ai cru un moment que tous trois ne cesseraient pas de nous remercier. Malgré les atrocités qu’elle venait de subir, la jeune femme, Naïma, (la grande sœur du garçon, prénommé Habib) a pris le temps de leur préparer un thé à la menthe. De son côté, marchant avec difficulté, comme cassé en deux par les coups de poings et de fouets qu’il avait reçus, le père, Samir, a eu la gentillesse de nous présenter sur une table encore plus bancale que lui, travaillée par les années, un grand plat en terre réfractaire empli de figues sèches, d’amandes, et même quelques oranges apportées dernièrement de Blida par une parente. Militaires et petite famille de Kabylie avons même eu l’occasion à plusieurs reprises de sourire franchement à la vie. Je me souviendrai toujours de ces moments de fraternisation.

Les quelques pages suivantes, plus encore que le chaud rapprochement des écrits précédents, devaient puissamment sensibiliser l’esprit du jeune Matthieu. Il éprouva la sensation de se fondre au cœur de ce qu’avait écrit son père :

Les moments de détresse, de solitude, et de profond désespoir, n’allons pas croire qu’ils me sont spécialement réservés. Je ne fais qu’éprouver ce que d’autres troufions de ma compagnie ressentent également. Leur profond dégoût pour ce que l’armée fait de leurs vingt ans n’est pas autre que le mien. Ces garçons se sentent manipulés, esclaves combattifs au service d’une autorité cynique. Naturellement, ils évitent aussi d’en témoigner. Le contrôle de soi-même est ici, au sein de l’armée, plus impératif que partout ailleurs. Toute forme de réaction allergique à la guerre doit rester muette, se consumer avec l’habitude. Mais quelques-uns, la sensibilité à fleur de peau, ne parviennent pas à s’habituer. Certains sombrent dans l’alcool, d’autres dans la dépression… Quelques-uns vont jusqu’à s’automutiler !…

Pour ma part, il m’arrive souvent, la nuit venue, d’interroger ma conscience. Quel trouble maléfique me laisse impuissant, soumis, la tête vissée à ce corps uniformisé, coloré de kaki par un pouvoir colonial vieux de plus d’un siècle ?… Enfin, malgré un fichu bout de temps passé à hésiter, je suis tout de même parvenu à partager mon indignation avec un autre soldat de notre unité. Depuis quelque temps déjà, l’un et l’autre cherchions à nous mieux connaître. Assez vite, nombre d’atomes crochus s’étant affirmés entre nous, nos idées comme nos sentiments fusionnent aujourd’hui à merveille. Pour un peu, l’on en oublierait les heures passées à crapahuter, fusil-mitrailleur en bandoulière, d’un chemin caillouteux à l’autre des Aurès. Notre entente est formidablement libératrice. Ensemble, nous arrivons même à faire abstraction de l’adjudant vulgaire, faux et brute, vantard, et assurément le plus braillard et fort en gueule de notre bataillon !…

La suite, le jeune Matthieu la dévora littéralement, et profita au mieux de ce temps providentiel. Il se tint aussi près que possible des heures exceptionnelles, privilégiées, loin des rafales de mitraillette, de la peur, du sang versé, que son père décrivait sinon avec un oubli complet de la guerre en cours, du moins d’un trait de stylo Bic réellement enjoué :

Incroyable ! Hier dimanche, comme d’autres fantassins de la compagnie, nous avons eu quartier libre durant toute la journée. Il aurait été vraiment trop bête de ne pas profiter de l’aubaine. Cette journée de totale indépendance, nous avons très vite envisagé de la passer à l’écart, aussi loin que possible de tous les lieux d’embrouilles ou de qui-vive qu’il nous faut d’ordinaire endurer, en permanence, la main toujours proche du fusil-mitrailleur. Cette sortie d’exception, nous la voulions démobilisatrice à souhait !…

Tout d’abord, nous avons scruté longuement l’horizon en direction de l’ouest. Puis, sans la moindre hésitation, nous avons tourné le dos à toute la partie montagneuse du Djurdjura et autres massifs de Kabylie. On en connait trop bien les rudes pentes, les éboulis d’un ravin à l’autre, la pauvreté des bleds, la promiscuité des paysans et de leur bétail, et, surtout, le risque permanent d’être attaqués, tirés comme des lapins. La branche armée du F.L.N. se montre particulièrement active dans les zones orientales du Pays. C’est François, Chabrol de son nom de famille – une rencontre inespérée, formidablement régénératrice ! – qui a suggéré que l’on aille traîner nos guêtres du côté de Tipasa. Il m’a dit ne pas connaître le lieu, mais en avoir vu des photographies et lu des commentaires très engageants. Passionné, il m’a décrit Tipasa comme un lieu béni des dieux ; la guerre elle-même ne pouvait que s’agenouiller face à un site d’une telle beauté. « Une heure et demie environ d’autocar, lança-t-il enthousiaste, et nous serons sur place ! »

Le trajet a duré un peu plus longtemps que prévu. Le car, un Citroën d’aspect très fatigué, était bondé, bringuebalant à la moindre courbe, toussotant de courtes côtes en dos-d’âne, mais quel émerveillement à l’arrivée ! Une réalité encore plus saisissante que le paysage dépeint avec flamme par François en cours de matinée. Impossible de ne pas être admiratif, d’avoir les yeux écarquillés, à la vue d’une semblable conjugaison harmonieuse de la mer, du soleil, et de la projection de nombreux mythes qui paraissent s’épanouir parmi les vestiges et flots sans cesse renouvelés !