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Le cadavre d'Antibes

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21 pages


Une enquête à Antibes

Après son séjour à Divonne-les-Bains, le commissaire Langsamer décide de mettre le cap au sud. Et quand, divine surprise, un pari gagnant au quinté + lui offre un bonus inattendu, sa décision est vite prise : direction l'Eden Roc au cap d'Antibes.
Mais bien entendu, à peine arrivé dans le hall de l'hôtel, il est hélé par une avocate avec laquelle il a travaillé quelques années plus tôt. Il ne peut résister bien longtemps et se retrouve, comme toujours, embarqué dans une enquête délicate...



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couverture
Jean-François Pré

Août meurtrier

Le cadavre d’Antibes

12-21

Quand le capitaine Lartigue fit irruption dans la villa, il s’interrogea, l’espace de quelques fractions de seconde, sur le sens de sa stupeur. Était-ce la magnificence des lieux ou bien la présence d’un individu, qui le fixait avec des yeux hagards, devant un corps allongé à ses pieds ? Lartigue fut sorti de sa fugace méditation par l’arrivée du lieutenant et des hommes de la brigade. « Cette fois, c’est donc bien vrai », se dit un des policiers en uniforme. Une semaine auparavant, ils avaient été avertis par un coup de fil anonyme qu’un crime s’était produit à La Cigale. Arrivés sur place à grands renforts de sirènes et de gyrophares, ils s’étaient tous sentis un peu ridicules devant le regard étonné de l’écrivain Liam Angus, propriétaire des lieux. Comprenant qu’il s’agissait d’un canular, Lartigue s’était platement excusé d’avoir dérangé une si éminente personnalité. La Cigale n’était peut-être pas la plus grande propriété du Cap d’Antibes, mais sûrement une des plus belles et des mieux exposées. Son occupant se classait parmi les cinq plus gros poids lourds de l’édition internationale. Un très british detective story writer dont le nom imprimé en relief sur une couverture – A.N.G.U.S. les cinq lettres magiques – assurait à lui seul un tirage de plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires. Le digne (ou unique ?) héritier de tonton Conan Doyle et de tatie Christie.

Lartigue donna (ou plutôt, cria) l’ordre de ne toucher à rien. En attendant l’arrivée de la police scientifique. Il ne fallait pas être grand clerc pour déduire que la vie s’était enfuie du corps allongé sur le dos dans une flaque de sang, le long d’un des murs du salon. Celui du célébrissime auteur de polars. Selon toute vraisemblance, Liam Angus avait été sauvagement assassiné. Comme dans un de ses bouquins. L’arme du crime – un grand couteau de boucher – était plantée jusqu’à la garde dans la poitrine de la victime qui gisait devant le mur contre lequel on pouvait supposer qu’elle s’était écroulée. C’est ainsi que Lartigue analysait la scène, selon ses premières constatations.

L’homme que les policiers avaient surpris devant le cadavre restait immobile, figé. Il ne disait pas un mot. Il semblait ou feignait d’être complètement dépassé par les événements. Lartigue lui demanda son identité. La réponse prit un certain temps pour sortir de sa bouche.

– Je… je… suis Jean-Michel Laroche, bégaya-t-il. Je, euh… suis l’éditeur de Liam. Son éditeur français.

– Que faites-vous là ?

– Liam m’a demandé de passer le voir.

Peu à peu, l’éditeur reprenait ses esprits. Il commençait à réaliser qu’il se trouvait dans une situation délicate. Il avait intégré le probable assassinat de son auteur vedette… maintenant, ses préoccupations immédiates le ramenaient à son propre sort.

– Liam m’a téléphoné il y a vingt minutes en me pressant de venir. Il m’a dit que c’était urgent.

– Bon, vous allez me suivre et raconter tout cela au commissaire.

Lartigue se tourna vers ses hommes.

– Vous autres, vous restez là en attendant la Scientifique !

*

Laroche était du type latin lover. Grand, élancé, très mince, il avait un visage halé, d’une régularité parfaite. Ses prunelles, bleu cobalt, n’en ressortaient que plus sous une épaisse tignasse noire qui ondulait gracieusement jusqu’au lobe des oreilles. Il portait une barbe de trois jours et aurait eu sa place dans un casting pour une série B à l’eau de rose.

Assis devant le bureau vide du commissaire Bugatti, Laroche n’en menait pas large. Ses traits s’étaient crispés, son regard assombri. Il paraissait sortir d’une nuit orgiaque, mais les plaisirs hédonistes n’étaient en rien responsables de ces vilains cernes sous les yeux. D’ailleurs, Laroche menait une vie contraire à ce qu’aurait pu laisser supposer son physique. Austère, presque monacale… avec une femme, qu’il n’avait jamais trompée, deux enfants dont il encadrait la scolarité et un travail qui lui bouffait le reste de son temps. Pour autant, il semblait avoir vieilli de dix ans en une heure. Une heure d’attente angoissante dans ce petit bureau de flic dont l’occupant avait lancé, après l’avoir prié de s’asseoir : « Je reviens de suite. » Lui qui plaçait la ponctualité au premier rang des vertus cardinales…

Il lui fallut patienter encore une demi-heure pour voir arriver le commissaire. Tout en marmonnant une esquisse d’excuse, ce dernier jeta une pile de documents sur son bureau, prit place dans son fauteuil ergonomique en Skaï, leva le regard et fixa Laroche droit dans les yeux.

– Vous avez un avocat ?

La question eut l’effet d’un coup de massue sur la tête de l’éditeur. Il se recroquevilla, serra les dents et souffla d’une voix presque inaudible :

– J’en connais plusieurs, j’en ai même publié certains… mais ils sont tous à Paris. Et peut-être en vacances.

– Eh bien, vous avez intérêt à vous en trouver un fissa. Et à lui dire de rappliquer dare-dare !

– Pourquoi ? demanda Laroche, livide, comme s’il ne connaissait pas la réponse.

– Parce que vous êtes accusé du meurtre de Liam Angus et que vous allez être mis en examen pour ça.

– Je ne peux donc pas rentrer chez moi ?

Un sourire de prédateur se dessina sur le visage du commissaire.

– Je crains que vous ne soyez contraint d’abandonner votre jolie barque quelques jours. Au minimum…

Le « chez moi » de Jean-Michel Laroche consistait en un yacht de taille fort respectable, qui n’avait rien à envier à ses voisins de parking dans le port Vauban à Antibes où mouillait la flotte de quelques émirs du Golfe. Chaque été, il sillonnait la Méditerranée avec femme et enfants. Chaque été, il faisait escale à Antibes où résidait l’auteur qui rapportait le plus à sa maison d’édition. Aujourd’hui à plein-temps. Enfin, jusqu’à ce que le temps s’arrête pour lui… il y a deux heures. Bugatti l’éjecta de ses pensées.

– Vos empreintes figurent sur l’arme du crime, dit-il en désignant une feuille de rapport sur son bureau. De plus, nous avons trouvé dans l’ordinateur de la victime un fichier accablant.

Bugatti s’interrompit, pressentant que l’accusé lui demanderait des précisions, mais Laroche semblait momifié, la bouche ouverte sans qu’aucun son n’en sortît. De lui-même, le commissaire expliqua :

– M. Angus était en train d’écrire un nouveau roman dont nous avons trouvé le manuscrit dans l’ordinateur en question. Figurez-vous qu’il y décrit le meurtre d’un de ses personnages, exactement comme il a été tué.

– Je n’ai pas eu connaissance de ce manuscrit, dit Laroche.

– C’est difficile à croire. Vous êtes son éditeur exclusif en France et le manuscrit était rédigé en français.

– Liam était bilingue, expliqua l’éditeur. Il lui arrivait souvent d’écrire ses romans directement dans notre langue. Il n’y avait pratiquement rien à corriger.

– Mouais, dit Bugatti, perplexe. Il n’en demeure pas moins que tout ceci est bien étrange. Vos empreintes sur le couteau et le mode d’emploi dans le prochain roman de la victime…

– Je ne l’ai pas tué, dit Laroche d’une voix blanche.

– Ce sera à votre avocat de le démontrer. Parce que… avec ce que nous avons, ça m’étonnerait qu’un jury vous laisse repartir en croisière. À ce propos, nous allons vous ramener sur votre bateau, afin que vous puissiez prendre quelques affaires. Prévoyez large !

*

Avant de quitter Divonne-les-Bains pour mettre le cap au sud, Georges Langsamer s’était livré à l’un de ses « petits vices » définis selon son code moral personnel. Son préféré consistait à encourager ponctuellement la race chevaline. Il avait contracté le virus dès sa prise de fonction au commissariat de Deauville où il était difficile d’ignorer la plus noble conquête de Buffon. Tandis qu’on lui préparait sa note, il s’était rendu dans un bar PMU du centre de Divonne pour y faire un « petit quinté ». Petit vice, petit quinté, gros rapport ? Bingo ! À 14 heures, dans le flash de RTL, Jérôme Bernardet avait déclamé les cinq numéros gagnants. Les siens ! Hélas, dans le désordre. Qu’importe, le journaliste annonçait un joli pactole : presque quinze mille euros. Du coup, Langsamer s’était arrêté sur une aire de stationnement improvisée. Sa vieille carcasse tremblait. Il ne pouvait plus tenir le volant. Il lui fallut un bon quart d’heure pour maîtriser ses nerfs et repartir. Entre-temps, il avait décidé de s’offrir un beau cadeau : l’Eden Roc, au cap d’Antibes. Son gain couvrirait tout juste une semaine… et alors ? On ne vivait qu’une fois et la vie avait parfois besoin d’un coup de peinture, histoire d’en rafraîchir les murs. Autour de lui, ses vieux copains tombaient comme des mouches. Cancer, cancer, cancer… l’antienne morbide du temps présent. « Au diable les varices ! » hurla-t-il dans l’habitacle insonorisé de sa Lexus, en soulevant le bas de son pantalon. Au-delà de la boutade, il constata combien lui avait été bénéfique sa semaine de cure à Bagnoles de l’Orne, au début du mois.