Le diable à quatre

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Description

Comment est-ce que cela a commencé ?

Par un clou. Une crevaison sur une route de vacances.

Qui va faire se rencontrer deux couples aussi mal assortis, deux couples que la soif d’argent, la fatigue de la vie quotidienne et la haine de l’autre vont faire se tourner autour, se percuter, et finalement se détruire.

Et tout cela à cause d’un clou.


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Date de parution 27 janvier 2014
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EAN13 9791025100363
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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couverture
CLAUDE JOSTE
LE DIABLE À QUATRE
 
 
French Pulp Éditions

 

Policier

 

L’homme est de feu, la femme d’étoupe…

le diable arrive et souffle…

(Cervantes).

 

Brusquement, dansaient les chiffres. Ils avaient d’abord été un, l’un et l’autre… puis deux ensemble ; ensuite deux + deux, soit quatre avec le diable, et puis…

Le diable ?

— Foutaises !

Son rire éclata sous la voûte, à la fois démentiel et libérateur.

Le diable, parlons-en, et le Bon Dieu, alors ? Où est-Il, l’Omniprésent ? L’œil dans la tombe cher au père Hugo ?

Sait-on seulement pourquoi l’on meurt, à défaut de savoir pourquoi l’on vit ?

Devait-on croire, comme certains, à l’existence du Grand Livre ? Celui où, paraît-il, tout est écrit, et où naïvement les mêmes imaginent que les bons sont gratifiés d’un astérisque spécial, en forme d’auréole, et les salauds d’une grenade à dix flammes !

Fort de ce principe, tout devenait simple, facile. À quoi bon vouloir modifier son destin puisqu’il était préréglé, pré-aligné, comme les fréquences d’un poste de radio, ou d’un téléviseur.

« Et maintenant ? »

Quel guide, quel manuel de savoir-tuer ou de savoir-survivre recelait en ses pages la solution ?

Parce que enfin, tout s’était enchaîné diaboliquement – décidément les idées reçues, elles, savent s’enraciner, faire souche, croître et multiplier !

Pouvait-on admettre qu’un être comme les autres, ni meilleur ni pire, ni plus conque ses semblables, mais autant, puisse devenir un assassin à cause d’un clou ?

Un clou… autant dire une misère ! Rouillé, en plus. Même pas un clou neuf, un clou dernier modèle, un clou du Salon du clou !

Non, une saloperie quelconque, seulement bien placée, juste au bon endroit, de nuit, sur une route déserte, tout en virages, comme dans les histoires de brigands !

Un clou à l’affût d’une roue à crever…

— Le clou assassin ! Joli titre pour la presse. Le clou est dans le box des accusés, mesdames et messieurs. Dire qu’il est maigre comme tel, s’impose. C’est un clou à tête plate, un clou ordinaire, pas même un clou de tapissier ! C’est souligner son origine modeste. Un clou espagnol, de surcroît. Doit-on parler de préméditation ? Non ! Cent fois non ! Qu’est-ce qu’un clou ? Un instrument. Est-ce que ça pense, un instrument ? Et puis, pouvait-il seulement supposer que crevant cette roue en service commandé, voir destin et Grand Livre, cela ferait expirer autre chose qu’un pneu ? Car enfin, mesdames et messieurs, ce clou s’est conduit en bon clou. Il n’a fait que son métier de clou, sinon qu’aurait-il été faire sur une route, à une heure pareille ? Le clou est coupable au premier degré parce qu’il a, par son intervention, permis, créé, noué les fils de la trame ; parce que sans lui, rien n’aurait pu se produire ; la vie aurait continué.

Ils seraient restés l’un et l’autre, soitdeux ensemble, ce qui est mathématiquement insuffisant, pour faire « le Diable à quatre »…

 

À Jaime Olivier, qui ne m’en voudra pas d’avoir bâti ma fiction sur ses terres…

En toute amitié,

C. J.

1

Il avait l’euphorie éthylique des gens habitués à boire, et sur qui l’alcool n’a d’autre effet que de les rendre volubiles.

Il roulait lentement, contrairement à son habitude, alors que sa Volvo aurait pu parcourir la distance Palma-Valldemosa, de nuit, et par ce clair de lune, en vingt minutes.

Prudence ? Jeu. Malin plaisir de se laisser doubler par les petites Seat dont les conducteurs devaient avoir l’illusion de le gratter.

Gratter Hilaire Daubier ? Monsieur Hilaire, comme on disait dans le métier ?

Il haussa les épaules, et son rire tira Anna de sa somnolence.

— Qu’y a-t-il, mon chéri ?

— Rien…

Avec un petit soupir d’aise, elle ferma à nouveau les yeux, calant sa tête contre l’appui-nuque.

— Au fond, ce n’est pas désagréable, lorsque tu conduis « en retraité ».

Le mot l’était. Daubier écrasa l’accélérateur. Lui, un retraité ? Il jeta un regard à sa femme : le rugissement du moteur et le bond en avant ne lui avaient produit aucun effet.

— Si tu crois me donner des sensations, tu perds ton temps, mon chéri ! Lorsque je tiens la barre sur Scorpion, là, oui, j’en ai ! Vent, embruns, virages à la corde…

Il devina qu’elle souriait.

— Je sais alors ce qu’est la vitesse, la vraie. Celle qu’on sent sur son visage, qui t’entre dans la peau par tous les pores, qui te caresse et te mord en même temps !

Elle eut son petit rire de gorge, celui qu’il connaissait bien, pour être effectivement celui de ses sensations, que ce soient celles du sport ou du lit.

Il en avala sa salive, sensible à la magie évocatrice de certains mots. Caresse et morsure…

Daubier voyait. Mieux, sentait dans ses reins l’effet de la chose.

— Alors qu’en ce moment, j’ai l’impression de rouler en chemin de fer !

Vexé, il ralentit, par esprit de contradiction. Ce n’était plus drôle. Son cigare lui parut encore plus âcre, exécrable à fumer. Il faillit le balancer par la portière, y renonça : le havane faisait partie de son personnage, au même titre que son carnet de chèques.

S’il s’était parfaitement habitué à l’usage du second, la pratique du premier l’écœurait toujours, après dix ans d’efforts, comme au premier jour à Veracruz.

Le temps d’un éclair, la large route devint piste sèche, caillouteuse. Ce n’était plus le volant de la voiture bleu métallisé qu’il avait entre les doigts… Plus d’injection électronique, plus de cuir. Une guimbarde poussive, plaintive et grinçante, dont les coussins déchirés perdaient leur crin. Les fours déjà allumés de la verrerie, à gauche ? Feux d’un village de la Puebla. Allait-il en sortir un homme portant large chapeau, juché sur un âne roux ? La montagne, en face, ça, le col ? La vallée du Papaloapau plutôt… Y avait-il peiné, y avait-il sué, sur les bords de ce foutu rio !

Il secoua la tête, s’injuria mentalement. Hilaire, tu déconnes. C’est fini tout ça… »

Pour s’en convaincre, pour le plaisir, il frotta doucement ses mains sur le volant. Des mains qui n’étaient plus calleuses.

Il esquissa un sourire. Veracruz ? L’épopée mexicaine ! Combien étaient-ils encore à s’en souvenir ? Deux… trois, au grand maximum.

Les autres ? Morts ! Certains avaient accompli cette ultime formalité « douanière » dans leur lit… les minus, eux, sous les rafales ou les roues d’un poids lourd « fou », au sortir d’un bouge de Cordoba ou de San Andrès.

Daubier soupira d’aise. Il avait fait le Mexique, alors qu’à la même époque, ses confrères d’Europe « faisaient » Tanger, dans la cigarette et les surplus américains.

« Du bricolage ! »

Aujourd’hui, il était quelqu’un, possédait son bureau d’achat à Paris, dans le 7e, pouvait s’offrir le luxe de prendre des mois de vacances ! Lorsque les ministères intéressés avaient un stock de ferrailles diverses à liquider, on téléphonait à Môssieu Hilaire.

Passé le petit pont marquant le col, il jeta un coup d’œil sur Anna.

Une affaire ! Il avait décidé de se marier avant tout parce qu’il lui fallait une « femme de paille » : raisons fiscales, et possibilités de mettre à son nom biens et titres !

Pourquoi elle, précisément ? Question de contrastes : un visage fin, d’une étrange pureté, un joli vernis, et des manières que personne n’avait eu le temps ou le goût de lui inculquer jusque-là. Et le reste… Un corps à la fois plein et ferme, une peau comme il les aimait, et la certitude de lui avoir au moins appris quelque chose : à s’en servir !

Daubier eut soudain très chaud, comme durant le spectacle, tandis que la gogo-girl de service, une grande Suédoise, se trémoussait sur son socle. Une fille superbe, au déhanchement prodigieux, projetant son ventre vers les spectateurs des premières tables. Un ventre rond, agressif, nerveux, que le minuscule cache-sexe en lamé argent sur sa peau d’un brun doré rendait encore plus désirable sous les feux du projecteur tournant.

Ça l’obsédait, Hilaire, ce sexe en technicolor ! Il décida qu’Anna serait sa Suédoise. Il la ferait danser, se trémousser pour lui. L’ennui, c’est que si elle avait un stock de monokinis, il n’y avait pas de projecteur à feux tournants.

Il se jura d’en acheter un la prochaine fois qu’il descendrait à Palma. Pour l’heure, c’en était fini de lanterner. Il avait envie de rentrer au plus tôt à La Cueva. Il changea de vitesse, relança son moteur, négocia le premier des grands virages et découvrit sur la gauche Valldemosa, ou plus précisément la Chartreuse.

Celle de Chopin et de George Sand, une bonne affaire ! songea-t-il ça paye le romantisme toussotant sous le ciel des Baléares ! »

Ses cyprès surgissaient en premier plan, dominant le village, ses vieilles maisons édifiées en escalier, accrochées à la rocaille, sans ordre apparent, dans un lacis de ruelles, de chemins, de rues tracées par la suite, lorsque la traction automobile avait succédé à l’ère des ânes et des convois muletiers.

Valldemosa sous une lune de carte postale, mais pas du tout chromo. Un charme un peu vieillot, et avec ses lumignons, un faux air de village provençal pour crèche de Noël.

— Fais attention ! s’exclama Anna, se redressant brusquement.

— Tu crois que je m’amuse !

Ça chassait. Ça chassait de l’arrière.

Il donna un coup de frein, ripa davantage, et se retrouva la malle dans le bas-côté, le train avant à 45° par rapport à l’axe de la route.

Daubier sauta à terre, fit le tour de la voiture. Anna l’entendit jurer. Il revint, soufflant comme s’il avait couru un cent mètres.

— Un pneu ?

Il haussa les épaules, l’air furieux.

— Question à la con ! Qu’est-ce que tu veux que ce soit d’autre ? Passe-moi la torche.

— Où est-elle ?

— Tu le fais exprès, dis ? Tu le sais pas, non, qu’elle est dans la boîte à gants ?

Elle eut un mouvement de tête sur le côté. L’éclairage intérieur, tel celui d’une bougie lors d’un dîner aux chandelles, lui donnait un regard très doux, profond.

— À moins que tu ne l’aies remise en place à mon insu, la lampe ne peut être dans la poche à gants, pour la bonne raison que je me souviens l’avoir vue dans le garage en partant.

Daubier écarquilla les yeux en avançant la tête.

— Madame a vu la torche en partant…

Ironique, avec une pointe d’indulgence, il laissait franchement supposer qu’il la tenait pour une gourde.

— … Et Madame s’est bien gardée de la remettre à sa place. Passe encore que Madame n’ait pas daigné faire un simple geste, mais elle aurait pu au moins m’avertir, non ?

Daubier faisait un sort au mot madame, le détachant comme jadis les filles « en maison ».

— Et ça te fait rire, bordel !

— Sourire, tout au plus. Attention, si tu continues à crisper tes mâchoires, tu vas faire sauter ton bouton de col… Maintenant, je n’aurais jamais cru que la perspective d’avoir à changer une roue puisse te mettre dans un état pareil, mon chéri.

— Merde !

— Tu invoques la chance ?

Il faillit la gifler, mais retint son geste, apercevant une lueur de phares, en bas de la côte. Claquer la portière lui servit d’exutoire…

— Et celui-là, qu’est-ce qu’il fout ? Avance, mon vieux ! Roule, au lieu de te traîner. Tu vois pas que j’attends, eh ! Pomme !

La « Pomme » amorçait le premier des virages. Daubier suivait sa progression grâce au faisceau des projecteurs. Par instants, sautant le muret de protection, il s’en allait balayer la contre-pente, où les oliviers s’étageaient sur les bancales(1).

Adossé à sa voiture, les bras croisés, Daubier le vit enfin sortir de la courbe, et l’entendit relancer son moteur après avoir changé de vitesse.

— En seconde ! Il vient de passer en seconde, misère ! Un chauffaillon, pourquoi pas en première, dis, fœtus ? Graine de…

La mécanique exhalait sa longue plainte. Daubier la sienne, plus virilement. Ça l’étouffait, il s’en voulait, maudissant Anna, crachant sa bile, son venin.

Il se défoulait, élargissant le débat, vitupérant dans la même haine, femmes, fabricants de pneus et super-contrôleurs de Giscard…

— C’est pas trop tôt !

Debout au milieu de la chaussée, il agitait les bras. Silhouette ventrue en smoking, petit, ridicule dans la lumière des phares de la Pomme.

— Buenas noches, disculpeme…

Il s’interrompit, avisant la plaque minéralogique.

— Formidable ! Je vois que vous êtes français, et de Paris, en plus ! Moi aussi. Je m’appelle Hilaire Daubier, et j’habite le coin. »

La Pomme avait baissé sa vitre et allumé le plafonnier. Daubier, penché, débitait son boniment, n’ayant d’yeux que pour la passagère. Elle soutenait son regard sans ciller, sans la moindre gêne, alors qu’elle savait ses cuisses largement dévoilées par la minirobe blanche, et ses seins offerts dans le large décolleté.

Qu’importait le pneu, que l’autre s’appelât Souchard, qu’il fait assureur, et soit tout disposé à lui prêter non seulement une torche, mais également son concours ! Il s’en foutait ! L’important, c’était qu’il fût également en vacances et demeurât à trois kilomètres de Valldemosa, sur la route de Deya.

D’un seul coup, la Suédoise et son ombilic en technicolor s’estompaient, de même qu’Anna. Désormais, il n’aurait de cesse que de revoir Mireille, puisque ainsi elle se prénommait.

Ses cheveux évoquaient un agneau, bouclés, très courts, noirs. La comparaison s’arrêtait là, car la bouche, elle, était large, bien dessinée, très ourlée, et le regard effronté. Daubier s’entendit déclarer, subitement enjoué :

— Ce n’est rien, une bêtise. Merci, de bien vouloir m’aider. Ma femme sera ravie de vous connaître.

Souchard descendit. Daubier nota avec plaisir que Mireille en faisait autant. Dans l’éclat des phares, et sous la lune, il lui trouva une sorte de beauté sauvage. La robe courte, style bain de soleil, retenue par une fine bretelle dans le cou, dénudait un dos musclé. Le corps était ferme, les jambes nerveuses.

— Anna ! Anna, je t’en prie, tu pourrais descendre quand même.

La Pomme se pencha à l’intérieur de la Volvo.

— Jean-Marc Souchard, fit-il, souriant, ne vous dérangez surtout pas, madame.

— Au contraire. Je pense que ce sera nettement plus facile, si la voiture est allégée au maximum.

Souchard l’aida à sortir. Daubier, cessant de jouer au voyeur, présenta Mireille.

— N’étiez-vous pas également au Tito’s ? demanda Anna.

— Non. Nous nous sommes contentés de prendre un pot à Gomila. Pourquoi ? En posant cette question, elle la détaillait.

« Plus mince que moi, un peu plus grande, aussi. Son blond vénitien est sûrement artificiel, mais quel ensemble… »

— Parce que j’ai entrevu une… une robe exactement semblable à la vôtre, à un moment sur la piste. Cela n’aurait fait qu’une coïncidence de plus. Nous sommes français tous les quatre, habitons les alentours de Valldemosa, et nous nous rencontrons fortuitement à 3 heures du matin sur la route. C’est drôle, non ?

— En effet.

Anna remarqua la sécheresse du ton. Daubier également, qui se dirigea vers le coffre pour en extraire le cric. Il n’y avait que Souchard à être naturel. Il retroussait les manches de sa veste-chemise, et enfilait ses gants « de panne », à en juger par les taches graisseuses qui les maculaient.

— Laissez-moi faire, monsieur Daubier, j’ai l’habitude ; éclairez-moi, tout simplement.

— Absolument pas, il n’y a aucune raison. Mireille Souchard intervint :

— Si, la meilleure : il vient de nous le dire, il a… l’habitude, n’est-ce pas, Jean-Marc ?

— Bien sûr ! Dans cinq minutes tout sera réglé. Un peu, plus haut, la lampe… Parfait, ne bougez plus.

 

Les clarines des moutons sonnaillaient au loin, de l’autre côté de la pinède, et la clarté de la lune s’insinuant entre les lames des volets zébrait les tomettes de larges raies pâles.

— Jean-Marc ?

— Quoi encore ? grogna-t-il, la tête dans l’oreiller.

— Tu crois qu’elle est vraie ?

Il grommela quelques syllabes inintelligibles.

— Réponds ! Il soupira, excédé :

— Qu’est-ce qui est censée être vraie, d’abord ? fit-il en se retournant.

Mireille, étendue sur le dos, les yeux grands ouverts, regardait fixement le plafond. La petite lampe de chevet éclairait la table de nuit, la pendulette, et mettait des reflets brillants sur les courtes boucles brunes.

— Tu as vu l’heure ? grogna Jean-Marc.

— Et après ? Ça t’empêche de me répondre ? À ton avis, elle est vraie… ?

Mireille s’était relevée, appuyée sur un coude elle se penchait vers lui, attendant son avis.

— Quoi ?

— Sa bague.

— Sans doute. Pourquoi ?

Elle soupira à son tour, se laissa aller en arrière.

— Pour rien, chéri, murmura-t-elle en éteignant.

 

À La Cueva, Daubier allait et venait à travers la chambre. Une immense pièce aux murs recouverts de tissu quadrillé orange et roux, à la moquette rousse, de même ton, sur laquelle étaient jetés plusieurs tapis blancs de haute laine.

Au milieu d’un panneau garni jusqu’à mi-hauteur de rayonnages, de niches et de tiroirs, blancs – sur fond également blanc – se détachait le lit, bas, très large.

« Je veux un plumard de compétition ! » avait-il déclaré.

Seuls meubles sombres, une commode ancienne, locale, finement incrustée d’étain, et deux fauteuils cannés à bascule contrastant avec un troisième, moderne, énorme et encore blanc.

Comme chaque soir avant de s’endormir, Anna avait pris un magazine. Elle cessa de le feuilleter, observa son mari déambulant :

— Tu ne te couches pas, mon chéri ?

— Non. Objection ?

— Pas la moindre à ce sujet.

Il s’immobilisa devant la grande glace appliquée au mur, face au lit.

— « Pas la moindre à ce sujet », minauda-t-il, un sourire figé et le petit doigt en l’air ; ça veut dire quoi au juste ?

Anna laissa retomber Paris-Match sur le drap :

— Simplement, que tu es parfaitement libre de faire des kilomètres si ça te chante… Elle haussa les épaules, lui sourit :

— … Pieds nus, sur la moquette, cela ne fait pas de bruit.

— Je vois. Et alors, à quel sujet aurais-tu des objections à faire ?

— Au sujet de cette invitation pour samedi. Tu sais que je n’ai personne, puisque pas une seule femme de ménage ne consent à faire les kilomètres de piste pour descendre jusqu’ici, donc je pense avoir mon mot à dire.

— Et la nana qui vient toute la journée ?

— Une fois par semaine, mon chéri.

— Ne noie pas le poisson. Si tu as un mot à dire, dis-le vite, ma poule, parce que je n’ai pas l’intention de t’écouter longtemps.

— Pourquoi ? C’est tout. C’est court, tu me rendras cette justice. Pourquoi ce dîner ? Il s’avança jusqu’au bord du lit :

— Fallait bien remercier cette pomme, non ? Tu aurais voulu que je...