Le gang des honnêtes gens

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Dans ce braquage, ils ont tous une bonne raison d’agir.

Il y a Francis, et sa petite fille malade, qui a besoin de soins dispendieux.

Il y a Norbert, qui a épousé une femme qui le prend pour un minable, et ne se prive pas pour le lui dire tous les soirs.

Il y a Raphaël, qui rêve d’un nouveau départ, loin de la France et de ses boulots minables.

Et surtout, il y a Paul, ses cinquante ans, sa carrière brisée et son besoin de revanche sur la vie.

Oui, décidément, dans ce braquage, il n’y a que des honnêtes gens.

Alors pourquoi devraient-ils échouer ?


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Date de parution 27 janvier 2014
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EAN13 9791025100110
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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couverture
PIERRE NEMOURS
LE GANG DES HONNÊTES GENS
 
 

 

Policier

À Marcelle et Jacques Delamare pour tout ce qui nous attache à la ville.

1

Paul Récord claqua la portière de la CX et s’en fut droit devant lui, les mains enfouies dans les poches de son pardessus au col relevé.

C’était à peine la fin de l’après-midi, mais le crépuscule vient vite, dans les derniers jours de février. La brume annonciatrice du soir, grise et glacée, prenait déjà possession de la vallée. Il était impossible de dire si elle montait du fleuve ou si elle descendait du ciel. Elle était là, simplement. Comme un linceul, elle enveloppait la ville, ses banlieues industrielles, ses installations portuaires. Elle poissait, dans les méandres innombrables précédant l’estuaire, les bâtiments à colombages des vieilles fermes où le bétail ruminait l’hiver. Elle effaçait la raide pente des coteaux comme les murailles blanchâtres des falaises crayeuses. Elle étouffait même la clameur permanente des grands boulevards et le grondement continu de leur charroi qui faisait sourdement vibrer le sol. Elle était l’avant-garde des ténèbres et de la nuit.

C’était ainsi chaque jour : les défenses entraient en action dès que la brume passait à l’offensive. Sur la grande voie longeant le port, les voitures se mettaient en veilleuses, puis en phares. Les lampadaires s’allumaient. Sur le faîte des hangars, à la corne des mâts de charge, naissaient les étoiles blêmes des lampes fluorescentes.

Paul Récord avançait entre les rails d’une voie de chemin de fer. Les deux lignes d’acier noir étaient incrustées dans le pavé luisant, gras, du quai. Une rame de wagons stationnait sous l’auvent d’un hangar. À gauche, le mur gris d’un cargo. Plus loin, les superstructures du navire suivant se faisaient plus irréelles. Le brouillard s’y accrochait comme une guirlande de Noël. Un halo humide enveloppait les projecteurs précocement branchés.

Il enjamba lourdement un aiguillage. Tout en lui, d’ailleurs, était pesant, à commencer par sa silhouette. Il était grand, et large. Lorsqu’il allait chez son tailleur, ce dernier lui disait respectueusement : « Monsieur est fort. » Ce qui était un servile euphémisme pour : « Vous êtes gros. » Pourtant, le tailleur se trompait. Paul Récord était en réalité construit autour d’une lourde charpente. On le décrivait comme « taillé en force », une « puissance de la nature ». Et cela se voyait bien à ses traits, virils sans élégance, aux larges maxillaires, au menton accusé.

Le pardessus accentuait encore cette impression de masse. On se disait que Récord avançait à la façon d’un bison.

C’était le quai d’Afrique. L’oreille attentive, il décelait les grincements d’un treuil, en contrepoint sur la grave mélodie des moteurs. Et, rien qu’à ce grincement, il imaginait la palanquée se balançant dans le brouillard. Il était prêt à parier qu’elle se composait de cageots.

Il avança d’une vingtaine de mètres encore. Il avait gagné. Le Nouadibouh arrivait de la côte occidentale d’Afrique. Sa cargaison : des agrumes du Maroc.

Pendant de longues minutes, insensible au froid humide et pénétrant, Récord suivit l’adroit manège de la grue, puisant dans les entrailles du cargo, par l’ouverture béante d’une écoutille, son odorant contenu.

Autour de lui, des hommes se mouvaient. Silhouettes indistinctes de dockers qui ne le reconnaissaient pas. Cet anonymat lui faisait du bien. Comme directeur de la Nordcoop, il était venu trop souvent sur ces mêmes quais, surveiller des arrivages. On ne pouvait imaginer, bien sûr, que M. Récord se promenait là par désœuvrement, parce que M. Récord était au chômage, mais, tout de même… Il était inutile d’inciter les gens à se poser des questions.

Une palanquée passa juste au-dessus de sa tête. Une voix revêche lui cria un avertissement. Il poussa sa promenade jusqu’au môle suivant, le quai des Antilles.

Une échappée sur la rivière, entre deux bâtiments. Un coup de sirène d’un remorqueur. Un grand cargo descendait majestueusement vers l’estuaire, glissant, fantomatique, dans la brume.

À quai, un bananier était en travail. Des élévateurs à poches acheminaient les régimes vers l’entrepôt climatisé où ils seraient classés, préparés pour la réexpédition par rail ou par route vers les centres de consommation. Paul Récord n’avait jamais vu ce navire. C’était une imposante unité, toute neuve, toute blanche, battant pavillon norvégien, une de ces usines flottantes, entièrement automatisées, comme en produisent les techniques scandinaves avancées.

Il le longea de la poupe à la proue, en remontant le bord. Au coin de la passerelle, surveillant la manœuvre des treuils et des mâts de charge, un homme enveloppé dans un imperméable bleu, cache-nez autour du cou, pipe plantée entre les solides mâchoires, casquette galonnée à l’écusson de la compagnie.

Il se trouvait dans la lumière d’un projecteur, et l’on distinguait parfaitement son visage tanné, ridé, encadré de favoris blancs. Quinquagénaire, assurément.

Paul Récord observa avec amertume le navire et son capitaine. Un bateau comme celui-là ? Il valait au bas mot un milliard et demi d’anciens francs. Plus que la totalité du capital de la Nordcoop, avec ses quelque soixante succursales dans la région. Et ce précieux chef-d’œuvre de la construction navale, on le confiait à un vieux type de plus de cinquante ans.

Parfaitement, un vieux type. Un vieux. Puisque lui, Paul Récord, dans sa quarante-neuvième année, il était trop vieux pour retrouver un poste de direction. Y avait-il plus de responsabilité derrière les vitres de cette chambre de navigation que dans le bureau d’une quelconque entreprise ? Et pourtant… Paul Récord, lui, n’était plus bon qu’à cela. Vous comprenez, il nous faut des éléments jeunes, dynamiques, avec des idées neuves…

Dynamiques ? Je vous en foutrai, du dynamisme, moi. Et l’expérience ? Et la puissance de travail ? Et l’habitude des responsabilités ? Cela ne compte pour rien, peut-être.

Le capitaine beugla un ordre, ralluma sa pipe. Par osmose, Paul Récord sortit son étui à cigarettes, un étui de lézard noir, avec ses initiales frappées en or. Un cadeau de Thérèse, naturellement. Il en extirpa une Pall Mall, la tapota rêveusement avant de l’allumer à l’aide d’un briquet assorti.

Seulement, vous comprenez, les Scandinaves, ils ont d’autres critères de sélection, eux. Ils ne se fient pas à la mine, ou au sourire de l’impétrant. Dents blanches, haleine fraîche. Ils ont des ordinateurs. Et c’est impartial, un ordinateur. Quand cela a décidé que Sörensen, ou Gustavsson, 50, 55 ans, est capable de commander un grand navire, eh bien ! on s’étouffe.

Il n’entre pas de considérations sordidement familiales. Le patron d’une compagnie de navigation scandinave ne confie pas un navire à son gendre simplement parce qu’il est son gendre. Comme le président de la Nordcoop.

Rageur, Paul Récord s’éloigna, fumant à petites bouffées nerveuses, pressées. Il fit le tour de l’entrepôt bananier d’un pas vif, puis se força à ralentir.

Tuer le temps… C’était cela le plus difficile. Partir chaque matin au volant de la CX, comme pour son bureau, après avoir embrassé Thérèse, en souriant. Rentrer déjeuner et repartir. Et, entre-temps, errer.

Errer sur les routes de campagne, poudrées de givre, ou luisantes de l’eau de redoux. Rouler sous la pluie ou bâiller sur un hebdomadaire, tassé dans un coin de la salle d’une quelconque auberge de village. Téléphoner d’un bistrot à des relations d’affaires pour prendre de décevants rendez-vous qui aboutiraient à l’éternelle réponse : « Un directeur commercial ? Oui. Mais un jeune homme, vous comprenez. Un H.E.C., si possible. Enfin, un diplôme, quoi. À notre époque, le pragmatisme, cela ne suffit plus. »

Et téléphoner à Thérèse, bien sûr. Comme s’il profitait d’une brève absence de sa secrétaire. Avoir avec elle une conversation tendre, enjouée, rassurante. Car il fallait que Thérèse ignorât tout.

Cela faisait près de trois mois que cela durait. Depuis la fin novembre. Trois mois qu’il se débattait dans la nasse des cadres supérieurs pris au piège de la cinquantaine et du licenciement économique. Trois mois que ses promenades le ramenaient instinctivement vers le port, parce que c’était ici le monde, le spectacle, l’ambiance du travail, de l’activité rémunératrice, de la productivité.

Trois mois qu’il sentait ses forces s’affaiblir insidieusement, avec son optimisme, avec son espoir. Trois mois qu’il calculait aussi la durée de ses réserves. Certes, il avait touché des indemnités. Mais un homme comme lui ne faisait pas d’économies, ou si peu… Et il n’était même pas question de freiner. Cet étui à cigarettes, ce briquet, pour ses étrennes… Une folie, dans la situation actuelle. Mais comment le dire à Thérèse ?

Rien qu’à cette pensée, Paul Récord imaginait les grands yeux de sa femme, pleins d’une immense surprise, puis se mouillant progressivement de larmes. Comment pourrait-elle comprendre, alors que, depuis vingt-cinq ans, il faisait en sorte qu’elle n’eût pas besoin de comprendre ?

Il jeta son mégot, consulta sa montre. Il était 17 heures. Il lui restait encore une heure et demie à tuer avant son rendez-vous. Avant un pas de plus sur le chemin sans retour. Une heure et demie.

Embusquée dans son subconscient, l’idée surgit alors. Il aurait pu dire que cela finirait comme cela. La silhouette du Nouadibouh s’estompait dans la brume épaissie maintenant par le crépuscule, mais derrière les paupières de Paul Récord, d’autres images avaient surgi. Des seins, des cuisses, une croupe offerte, la vallée noire d’un sexe. Un film pornographique, d’une obscénité inouïe, défilait sur l’écran de son cerveau. Une chaude bouffée de désir lui monta au visage. Il était coutumier de ces accès soudains et violents de désir, qui le rassuraient sur sa virilité.

Il se dirigea à pas rapides vers la CX, rangée contre l’un des hangars du quai d’Afrique, lança le moteur, embraya.

Au feu rouge, à la sortie du port, sa pensée dévia. Avec l’agacement de l’impuissance, il tenta de repousser la voix insidieuse de l’autocritique. Il savait qu’il n’y pourrait rien. Son cauchemar permanent, c’était cette tendance maladive à se dire la vérité à lui-même. Cette présence perpétuelle d’un souffleur cynique lisant l’anti-texte. Impossible de se leurrer, de se donner bonne conscience.

Ainsi de sa situation. Bien sûr, Villeneuve, le président de la Nordcoop, avait désigné, pour succéder à Récord à la direction de la société, son propre gendre. Mais était-il tellement certain que l’ordinateur scandinave eût pris une décision différente ? Au cours des deux dernières années, les résultats d’exploitation avaient nettement fléchi. Récord savait pourquoi. Il l’avait dit. Une chaîne à succursales n’est en fin de compte qu’un assemblage de magasins de détail. Et le petit commerce est foutu. C’est bien connu. Sans cela, pourquoi les détaillants feraient-ils tout ce bruit ?

Et puis, la Nordcoop était une affaire de taille intermédiaire. Pas assez puissante pour lutter contre les grands trusts. Il fallait l’étoffer. On n’y pouvait rien.

Était-ce si sûr ? demandait la voix intérieure. N’y avait-il pas d’autres armes, que pouvait découvrir un esprit plus alerte, mieux préparé aux techniques modernes de vente, d’expansion, d’investissements, de gestion ? Le nouveau directeur, lui, était un H.E.C.

Et puis, il fallait être juste. La Nordcoop avait prévu pour Paul Récord une voie de garage honorable. Il s’était fait cassant. Il avait depuis trop longtemps l’habitude d’être le patron.

La voix continuait. Elle allait attaquer un autre sujet. Il prit prétexte de la circulation, intense, pour la faire taire. Il s’absorba dans sa tâche de conducteur.

 

 

Il avait laissé la CX dans un parking aménagé sur un îlot d’immeubles rasés depuis la guerre et jamais reconstruits. Il se hâtait maintenant dans les ruelles étroites de la vieille ville. Il trouva Diana de Marseille, comme prévu, à la Sangria, un bistrot à prétention de boîte à cocktails. Elle fumait rêveusement, tout près du juke-box qui débitait du Mireille Mathieu.

À la belle saison, Diana était une « chandelle », tout simplement. L’hiver la faisait battre en retraite à la Sangria, dont la patronne avait des complaisances pour la police, qui n’y regardait pas de si près.

Elle lui fit une place sur la banquette, et il commanda un William Lawson’s. Cela correspondait à sa situation, à sa réputation. Il était conscient du regard appréciateur de la patronne qui, tout en lavant un verre, le regardait d’un œil, l’autre étant fermé par la fumée de la cigarette collée à ses lèvres.

— Tu montes, aujourd’hui ? interrogea la fille, avec une fausse indifférence.

— J’ai une heure devant moi. Autant la passer avec toi…

Il feignait lui aussi la désinvolture, mais son cœur battait plus vite. Sa voix se faisait rauque.

Dans l’escalier, qu’il gravissait derrière la croupe ondulante de la Méridionale, il en était presque aveuglé par le désir. Elle le connaissait bien. Elle ne perdit pas de temps : dès qu’ils furent dans la chambre, tandis qu’il se débarrassait de son pardessus, qu’il tombait la veste, qu’il arrachait sa cravate pour dégager un cou soudain apoplectique, elle avait disparu derrière le paravent dissimulant le bidet et le lavabo. Il y eut des bruits d’eau. Lorsqu’elle revint, il était assis en manches de chemise sur le lit.

La Marseillaise n’avait ôté que son slip. Mais elle tenait sa jupe troussée jusqu’au ventre. Elle tourna sur elle-même, lentement, offrant le spectacle, au sommet de ses bas noirs, de son sexe à l’abondante toison brune, puis de ses fesses rebondies. Il regardait, les yeux exorbités.

— Tu me donnes mon petit cadeau ?

Il sortit son portefeuille, posa sur la table de nuit deux coupures de 50 francs. Paul Récord ne pouvait donner moins. Comme elle le remerciait d’un sourire, il enveloppa d’un regard la chambre au papier banal, aux rideaux de cretonne. Pour la fille, c’était à la fois une habitation et un lieu de travail.

Le sommier gémit lorsqu’il l’allégea soudain de ses cent kilos, pour les transférer sur une chaise.

— Déshabille-toi, demanda-t-il.

Elle connaissait ses habitudes. Elle entreprit un lent strip-tease, que Récord suivit intensément. Diana de Marseille était une belle brune de 35 ans, pulpeuse et épanouie. La robe, la combinaison ôtées, elle le pria de dégrafer son soutien-gorge, exhiba des seins lourds qu’elle se mit à masser avec un sourire canaille.

Elle était nue devant lui, impudique, les jambes légèrement écartées, le ventre en avant, volontairement obscène. Thérèse aurait-elle pu comprendre cela ? Elle qui venait vers lui, avec un petit rire effarouché, dans une chemise de nuit dont la transparence ne révélait que l’ombre de la pointe des seins menus.

À son tour, il se déshabilla. L’image de Thérèse scandalisée, s’interposa un instant. Il la chassa en se laissant tomber près de la Marseillaise.

 

 

Il était 18 h 40 lorsque Paul Récord poussa la porte du Cochonnet, un café d’une localité de la banlieue, amicalement désuet, vieillot.

La bonne odeur de tabac, de vin rouge, d’apéritif anisé le prit à la gorge, avec la bouffée d’air surchauffé. Il avait laissé la CX sur la place de l’église. La nuit était complètement tombée. Il avait marché sur l’étroit trottoir, chichement éclairé. Son pardessus était trempé d’une humidité glacée.

Une dizaine de clients menaient grand bruit au comptoir. Il cligna des yeux, surpris à la fois par la lumière des tubes de néon et l’épaisseur de l’atmosphère, poussa la porte vitrée de la cloison séparant le comptoir de la salle.

Le billard, au centre, semblait rejeter tout le reste dans des zones d’ombre. Pourtant, deux tables étaient occupées par des joueurs de belote. À la troisième, tout était prêt : le tapis, le jeu de cartes, le papier pour la marque.

Norbert Souche et Francis Ballogne étaient déjà là.

 

2

Paul Récord serra les deux mains tendues, avant même de se débarrasser de son pardessus, qu’il accrocha à une patère. Il attira une chaise à lui, s’assit en face de ses deux partenaires.

— Pas encore là, Davila ? maugréa-t-il. Francis Ballogne éprouva le besoin d’excuser le quatrième avec un rien trop d’empressement :

— Vous comprenez, monsieur Récord, dit-il, six heures et demie, c’est un peu juste pour lui. En principe, c’est l’heure à laquelle il quitte son bureau. Je sais bien qu’il peut toujours s’arranger avec son chef de service, mais, ce soir, il peut avoir eu une difficulté imprévue.

Ballogne semblait presque anxieux d’être cru. C’était un grand jeune homme blond, 28 ans, plutôt fagoté dans un complet de bon ton, mais dans lequel il n’avait pas mis assez cher. Il était mince. Le regard de ses yeux clairs, désarmant.

— De toute façon, on peut bien attendre dix minutes, non ? Pas vrai, monsieur Récord ?

L’ex-directeur de la Nordcoop acquiesça d’un signe de tête au propos de Norbert Souche. Celui-là était un peu plus âgé que Ballogne. Il avait 32 ans. D’un châtain tirant sur le roux. Des favoris un peu trop fournis lui donnaient un air vaguement vulgaire. Il était d’ailleurs le plus vulgaire des trois, pensa Récord.

D’un coup de reins, il éloigna sa chaise de la table. Cela lui donnait un peu de recul vis-à-vis de ses deux compagnons. Cela élargissait son angle de vision sur l’ensemble de la salle. Le garçon vint prendre sa commande. Il demanda un Martini dry, qui vint atterrir à côté du tapis de cartes, offert par la même marque d’apéritif.

À la table voisine, d’autres joueurs commentaient un coup avec passion.

— Mais enfin, s’indignait l’un, puisque je m’étais défaussé de l’as, c’est que j’avais le quatorze…

Paul Récord ferma les yeux un instant. Il avait horreur de la belote. Il y avait joué, dans le temps, lorsqu’il était commis, et que cela le posait de s’asseoir à la même table que ses aînés. Aujourd’hui, il jouait plutôt au bridge. Il en avait horreur aussi, d’ailleurs, mais cela faisait partie des mondanités de Thérèse. Un soir par semaine, Mme Récord avait son bridge. Il fallait bien que l’époux vînt mettre la main à la pâte.

Raphaël Davila arriva sur ces entrefaites.

— Vous voilà, enfin ! s’exclama Ballogne.

Le grand jeune homme blond était soulagé en accueillant le nouveau venu. C’était lui qui l’avait introduit dans le quatuor. Il s’en sentait un peu responsable.

Davila serrait les mains, sans se presser. Sans s’excuser, non plus. Il n’était pas homme à baisser pavillon devant Récord, et celui-ci le sentait.

« Voilà, se disait-il, pendant que le nouveau venu s’asseyait à ses côtés, voilà mon personnel. Pour moi qui, voici moins de trois mois, régnais sur les soixante gérants de la Nordcoop et leurs vendeurs, sur les camionneurs et les services centraux, sur le bureau d’étude des magasins et la centrale d’achats, moi qui tenais la dragée haute aux plus gros négociants de la place, me voici avec ces trois types. Trois associés, au surplus, et à part égale, encore. Et, à eux trois, un petit monde.

« Ballogne, scrupuleux, soucieux du travail bien fait, anxieux de plaire au patron. Souche, rompu à l’administration, décidément subalterne. C’est deux-là, je leur en impose. Par mon âge, ma carrure, mon passé si récent de patron, ma voiture et mon aisance.

« Le troisième, Davila, c’est une autre affaire. Il y a un challenge, voire un défi, dans ce gars-là. Pas étonnant qu’il ait raté sa reconversion. Il n’est pas fait pour courber la tête, pour marcher dans le rang. Il est là, trapu, brun de poil et de peau, méditerranéen en diable, avec un regard coléreux qui flambe dans ses yeux sombres. Il ne doit pas être à la noce tous les jours, dans son emploi à la C.A.C.L. Ses supérieurs non plus, d’ailleurs.

« Pour l’entreprise en cours, c’est plutôt mieux comme cela. Le moment venu, il ne faudra pas qu’ils se dégonflent. Mais il n’en reste pas moins qu’il me faut l’avoir à l’œil, mon Davila. Pas de contestation dans l’équipe. Même si nous sommes quatre au moment du partage, il faut que je reste le patron. »

Il sortit son étui à cigarettes, le fit circuler à la ronde, le posa près de son verre, dont il but une gorgée. Les joueurs de billard tournaient autour de leur tapis vert. On pouvait dire, à l’oreille, si le coup était réussi, rien qu’au choc clair des boules, l’une contre l’autre. Un choc, perdu. Deux, gagné. Le billard est un jeu merveilleusement simple…

Il distribua les cartes, sans même penser à ce qu’il faisait. Cela avait d’ailleurs si peu d’importance…

 

 

— Messieurs, commença-t-il, c’est à partir de notre réunion d’aujourd’hui que nous passerons de la conception à la réalisation. C’est à partir de maintenant que nous allons commencer à courir les premiers risques. En particulier, ceux d’entre nous chargés de recueillir la documentation. J’espère que nous sommes bien décidés, que notre détermination n’a pas fléchi.

— Pique ! lança Davila, comme une plaisanterie. Et il enchaîna :

— Vous savez bien que nous sommes décidés.

Et, dans le ton, il y avait, avec une pointe d’agacement : « Pas tant de baratin ! »

Paul Récord balaya le propos d’un geste. Il tenait à ce que les choses fussent bien claires, avant de s’engager dans une voie irréversible. Et, pour les mettre au point, rien ne valait ce merveilleux refuge. Dans ce coin de salle enfumée, presque enténébrée par le contraste avec les projecteurs du billard, on se trouvait aussi isolé qu’au milieu d’un désert. Chaque table de belote constituait un petit microcosme autonome, coupé du reste du monde par un rideau de fumée et de bruit.

Une exclamation furieuse marqua le dépit d’un joueur de billard. D’un coup de poing, un beloteur abattit une dernière carte avec un triomphal « Dix de der !… » Récord se pencha en avant.

— Nous ne sommes pas les seuls à avoir imaginé un plan, un plan ingénieux dans ses grandes lignes et à la réussite pratiquement certaine. Des tas de truands se sont donné un mal fou pour mettre au point des combines parfois géniales. Et pourtant, ils se font prendre, en fin de compte, avec une consternante régularité. Savez-vous pourquoi ?

Il s’adressait plus particulièrement à Francis Ballogne. C’était lui, surtout, qu’il fallait rallier sans réserve, car c’était lui, peut-être, qui risquait de flancher. Il fallait que Souche fût bien convaincu, lui aussi. Pour Davila, c’était différent. Il avait décidé de jouer le coup, et il était joueur.

— Eh bien ! enchaîna Récord, c’est parce que les truands, d’une part, ne sont pas intelligents. Sans cela, ils auraient réussi autrement. Et, d’autre part, parce qu’ils sont foncièrement asociaux, inadaptés. Ils sont en marge de la loi et de la société.

« Pour nous, c’est tout le contraire. Chacun de nous a un emploi stable, voire une carrière bien commencée. Chacun de vous est intégré dans un milieu où il est insoupçonnable.

« C’est le cas pour moi. J’ai une position sociale inattaquable. J’ai quitté la Nordcoop, mais je pourrais entrer dans n’importe quelle autre firme. On m’y déroulerait le tapis rouge. Simplement, je pense que je pourrai mieux donner ma mesure à la tête de ma propre affaire. Cela, c’est le premier point.

— Et puis, observa Davila d’un ton quelque peu cynique, du côté casier judiciaire, nous sommes vierges.

— Cela, c’est le second point, approuva Récord. Les truands ont des antécédents, des habitudes, un style. La police ne manque jamais de retrouver ses ouailles.

Norbert Souche approuva d’un signe de tête solennel.

— Tandis que nous, reprit l’ancien directeur de la Nordcoop, non seulement nous n’avons jamais commis de délit, mais nous n’en commettrons jamais plus. C’est cela qui est capital.

— En effet, nota Francis Ballogne. De mon côté, je jure bien que cette première fois sera la dernière. En dehors de mon problème, je n’ai pas besoin d’argent.

— Vous voyez bien…, dit Récord. Enfin, ce qui perd le plus souvent les bandits les plus astucieux, c’est l’usage qu’ils font de leur butin. Leur prodigalité, les établissements dans lesquels ils se montrent, finissent toujours par mettre les enquêteurs sur la piste.

« Pour nous, il en va différemment, et même, au risque de me répéter, j’entends que ceci soit parfaitement établi entre nous. Je prendrai le butin en charge, et il demeurera dans sa cachette le nombre de semaines et de mois qui seront nécessaires pour égarer les soupçons.

« Alors, et alors seulement, nous en ferons usage selon les plans prévus.

— Eh ! c’est bien joli, cela, intervint Davila. Mais, moi, j’aurai besoin de mon fric. Et ce sera à moi de décider quand.

Récord tapota patiemment une cigarette contre son étui.

— Vous êtes l’exception, Davila, dit-il. Vous êtes le seul à ne pas poser le problème d’utilisation, puisque vous émigrez. Des virements seront faits en votre nom dans différentes banques étrangères et, une fois en Uruguay…

— Pas en Uruguay, au Paraguay, rectifia Davila.

— Pour moi, vous savez, c’est un peu la même chose. Une fois au Paraguay, donc, vous ferez ce que bon vous semblera.

« Pour Ballogne, il faudra parer au plus pressé. Rien de plus simple que de lui verser rapidement une partie de la somme. Il dira qu’il a obtenu une bourse d’une fondation américaine et il pourra effectuer le voyage avec femme et enfant. »

Un nuage passa dans le regard du grand jeune homme blond.

— C’est plus difficile pour Souche, observa-t-il.

— Non, décida Récord. J’y ai mûrement réfléchi. Il faudra évidemment, au bout d’un certain temps, qu’il quitte son… administration. Mais, alors, je le prendrai avec moi dans mon affaire. Ou bien vous y participerez effectivement, Norbert, avec vos capitaux et votre travail, ou bien elle vous servira de paravent et d’alibi pour mener une vie plus large. L’important, c’est qu’un changement de train de vie trop subit de votre part ne vienne jamais donner l’éveil.

— Moi, je n’ai même pas l’intention de modifier mon train de vie, murmura Ballogne. C’est la petite qui m’importe. C’est pour elle qu’il me faudra de l’argent, non seulement bientôt, mais aussi dans les années qui viennent.

— Nous le savons, mon vieux, l’assura Paul Récord avec sympathie. Et cela m’amène précisément à mon dernier point. Voyez-vous, le facteur essentiel de notre réussite, ce qui nous distingue décidément des gangsters et des truands, c’est que, contrairement aux leurs, nos mobiles sont nobles. Nous ne sommes pas inspirés par le désir de la vie facile, du luxe, de la débauche. Chacun d’entre nous sait qu’il a un problème à résoudre, et à résoudre une seule fois.

Il marqua un temps, comme pour bien assener son ultime argument.

— En résumé, mes amis, dit-il avec force, nous sommes le gang des honnêtes gens.

 

 

Ballogne et Souche étaient impressionnés. Mais il lui sembla que, dans le regard sombre de Davila, étincelait une flamme de gaieté.

Et, au plus profond de lui-même, la voix, la voix impitoyable et exaspérante clamait :

« Mais oui, bien sûr. Il a raison, Davila. Tu te fais du cinéma, mon vieux Paul. La noblesse de tes mobiles ? Laisse-moi rire. En réalité, tu sais que tu as de la trésorerie pour trois mois, et que, après, il faudra taper dans le capital, la maison de Saint-Aignan, la fermette de Nérouville… Et Thérèse, alors ?

« Norbert Souche ? C’est sa garce de bonne femme qui le pousse. Pour échapper à l’enfer qu’elle lui fait, il est prêt à tout. La preuve… Et Davila, donc… Tu parlais tout à l’heure d’asocial, d’inadapté. Mais c’était ton portrait que tu faisais, littéralement. Et il le sait bien, le bougre. Tout ce qui lui importe, c’est de retrouver le soleil et la bonne vie, avec tout le fric que cela suppose.

« Tu veux la vérité, Paul ? Un seul des quatre a un mobile digne de quelque respect. C’est Ballogne. »

Il parla, davantage pour rompre le charme, pour faire taire la voix, que par réelle nécessité.

— Prochaine réunion mercredi, même heure décida-t-il. Que pensez-vous de cet endroit ? Après tout, il est sûr. Aucun d’entre nous n’y est connu…

— Non, dit Souche. Mais nous finirons par l’être si nous y venons trop souvent. Il était le plus inquiet.

— Vous avez raison, acquiesça Récord. Il faudra y songer. En attendant, Francis, dit-il à Ballogne, c’est sur vous que nous compterons mercredi. D’après les éléments que...