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Le maître de plaisir

De
183 pages

Entre les palaces suisses et le Beyrouth voluptueux des années 50, un comédien fini devient l'amant d'une vieille milliardaire libanaise sous le regard en apparence complaisant du mari.


D'une liaison aussi dangereuse qu'obscène, on peut attendre le pire.


- Pourquoi moi ? A cause de mon fric ?


- Franchement, je ne pense pas.


- Alors pourquoi ?


- Parce que tu es une vieille salope.


Dans cette tragédie de sérail à l'issue imprévisible, des monstres jouent des scènes d'une odieuse cruauté. Mais avec Frédéric Dard, au plus fort de la dépravation sexuelle et morale, on découvre toujours des êtres qui souffrent, humains, trop humains.





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FRÉDÉRIC DARD

 

LE MAÎTRE
DE PLAISIR

 

couverture

 

 

 

 

 

À mon ami Max CORRE et à son épouse, ce livre commencé sous leurs yeux, au soleil de La Baule.

F. D.

PREMIÈRE PARTIE
UNE VALISE
À CHAQUE MAIN
CHAPITRE PREMIER

Ses deux valises se présentèrent simultanément au sommet du tapis roulant.

Elles parurent hésiter un instant avant de plonger, comme deux bêtes pataudes en proie au vertige ; puis elles piquèrent vers la salle des bagages dans des postures baroques d’objets en apesanteur.

Abel les vit glisser mollement sur le dévaloir caoutchouté. Parvenue à quelques centimètres du comptoir de récupération, la plus grosse (une cantine noire avec des coins en bois verni et des sangles de cuir) lâcha tout et tomba comme un fruit mûr. Abel ne se porta pas à sa rencontre ainsi que le faisaient d’instinct les autres voyageurs. Il la regarda patiemment couler en se dandinant vers l’extrémité du présentoir, jusqu’à la zone d’inertie où stagnaient déjà quelques valises dédaignées. « De l’écume de bagages », songea Abel. Il fut tenté d’arracher la fiche rouge d’enregistrement fixée à la poignée et de laisser là sa cantine. Le moment n’était-il pas venu de s’en séparer ? On abandonne bien des chiens, en juillet…

Réflexion faite, il s’en saisit et, d’une sèche détente, l’enleva du plateau d’acier pour la déposer au milieu d’une forêt de jambes.

Un vieux porteur grisonnant la lui désigna. Abel refusa ses services d’un hochement de tête, récupéra sa seconde valise et la plaça parallèlement à la première. Il s’agissait de sa vraie valise. Elle était luxueuse, en cuir rouge patiné, avec des fermoirs signés d’un grand maroquinier.

« Et maintenant ? »

Quelque chose de nouveau commençait. Une nouvelle vie, peut-être ? Il avait enfin le temps. Du temps, plus exactement.

Du temps mais pas le moindre argent. Dans l’avion il avait minutieusement fouillé ses poches. Celles-ci ne contenaient qu’un peu de monnaie marocaine et une pièce de cinq francs française.

– Quelque chose à déclarer ?

Il sursauta. Un douanier suisse, en manches de chemise, le képi posé bien droit, se tenait debout derrière Abel. Mais ce n’était pas à lui qu’il s’adressait. L’attention du fonctionnaire se concentrait sur un énorme paquet mal ficelé qu’une grosse dame venait de récupérer. Tous les douaniers du monde ont la phobie des paquets. Abel songea que s’il voulait se livrer à la contrebande, il remplirait une très classique valise du produit prohibé et se munirait d’un colis de linge sale afin de cristalliser l’attention de la douane sur un objet précis.

Il respira profondément et se plaça entre ses bagages comme une bête de somme qu’on attelle, ou comme un haltérophile cherchant la position idéale pour tenter un exploit à l’arraché.

C’était terriblement lourd.

Un instant il crut qu’il lui serait impossible de marcher lesté d’une telle charge. Pourtant il s’avança vers les portes coulissantes derrière lesquelles se pressaient des grappes de Genevois venus attendre les voyageurs.

*

– Vous changez combien ?

Abel poussa sa pièce française comme un pion sur un jeu de dames.

– 5 francs.

L’homme du bureau de change, un blond blafard à lunettes cerclées d’or, le regarda d’un air choqué.

– Je suis seulement en transit et je n’ai qu’un coup de téléphone à donner, ajouta Abel.

Toujours fournir des explications pour paraître normal. Les hommes sont à l’affût de leurs moindres anomalies. Sa pièce disparut. Le préposé tapota le clavier d’une machine à calculer et présenta avec le plus grand sérieux un bordereau rose où s’inscrivait une somme ridicule.

Abel remercia et empocha la pincée de monnaie. D’ordinaire, quand il changeait de l’argent, il laissait beaucoup plus que cela comme pourboire au guichetier.

– Il y a des consignes automatiques à Cointrin ?

– En bas, au fond du hall, derrière la librairie…

Le voyageur considéra la vaste perspective brillante. Cet aéroport ressemblait à une banque. Il était net, chromé, bien ordonné et racontait la Suisse.

*

« Jamais cette cantine ne tiendra là-dedans », se dit-il en découvrant le maigre volume qui lui était offert. Une cavité rectangulaire, à peine plus haute que large.

Abel s’activa et constata avec soulagement que sa cantine noire s’adaptait avec une précision de pièce ajustée. Seule la poignée l’empêchait de se loger entièrement dans le compartiment.

Il mit un genou sur la cantine et, des deux mains, tira férocement sur la poignée. Il savait qu’elle céderait car, pendant qu’il coltinait la lourde valise, il l’avait sentie vaciller dans sa main en feu.

Pourtant elle résista. Abel suffoquait sous la violence de l’effort. Il jetait de brefs regards autour de lui. Personne ne lui prêtait attention. Dans un aéroport plus qu’ailleurs, les gens ne s’intéressent qu’à leurs propres faits et gestes.

Une ultime secousse !

La manette lui resta entre les doigts, toute sotte, avec un hérissement d’entrailles nickelées. Deux plaies aux lèvres déchiquetées venaient de s’inscrire dans le flanc de la cantine. Abel s’arc-bouta pour pousser celle-ci à l’intérieur du coffre. « Pourvu qu’il soit suffisamment profond. »

Il l’était.

De justesse.

Abel dut forcer beaucoup pour refermer la porte d’acier. Enfin, il y eut un claquement qui l’emplit de joie. De la sueur dégoulinait derrière ses oreilles, le long de sa nuque. Il tamponna son cou avec sa pochette de soie. Les battements de son cœur fou se répercutaient dans tout son corps. Il avait le sang à marée haute. Ne sachant que faire de la poignée qui gisait à ses pieds, il l’enveloppa de son mouchoir et l’empocha.

Après quoi il procéda à un nouveau bilan de sa fortune. Deux francs soixante suisses.

Que faire avec un tel viatique ?

L’argument qu’il avait servi au changeur lui revint en mémoire : « Un coup de téléphone à donner. »

Il ne lui restait que de quoi téléphoner : pas très loin, ni très longtemps !

– Eh bien, je vais donc téléphoner, murmura-t-il en empoignant sa valise rouge.

Cette décision le soulagea quelque peu.

Mais téléphoner à qui ?

Des cabines désertes s’alignaient, non loin des consignes, à la fois tentantes et stupides.

Elles ne lui inspiraient rien de valable. Et pourtant, un pressentiment lui affirmait que son salut viendrait du téléphone.

« Enfin, bon Dieu, je dois bien connaître des Suisses ! Il y a toujours des Suisses, quelque part dans le passé d’un Français ! »

Il balaya sa mémoire d’un coup de projecteur hâtif.

Genève, Lausanne…

Rien ! Le vide ! Le noir ! Ses souvenirs engourdis gardaient le silence.

Genève, Lausanne…

Lausanne ! Le Lausanne-Palace

Ça remuait un peu au tréfonds de ses méninges. Voyons, comment s’appelait ce vieux producteur américain retiré à Lausanne et qu’il avait connu jadis à Paris ? Un nom russe ou polonais, bien sûr… Lamboski ? Non, c’était plus long, plus compliqué… Lambotweski ?

Et après ? Quand bien même il parviendrait à joindre le bonhomme, que lui dirait-il ? Ici Abel Creusemard, le comédien, enfin… l’ex-comédien. Vous vous souvenez ? Je jouais l’officier français dans « Commando Fantôme » que vous aviez co-produit avec Gaumont en 58 ou 59. Je suis confus de faire appel à vous, mais il arrive une chose insensée… Figurez-vous que…

Que quoi ?

Quelle fable raconter à un vieil émigré juif qu’on n’a plus revu depuis une dizaine d’années, alors qu’on a cessé d’être une demi-vedette pour sombrer dans le pire des anonymats : celui de l’oubli. Avoir été brusquement célèbre et ne plus être qu’un voyageur sans le sou est, de tous les mauvais rôles, le plus ingrat.

Il fallait le jouer pourtant. Il n’avait pas le choix. Lambotweski habitait l’hôtel depuis toujours, en compagnie d’une vieille princesse autrichienne dont la noblesse l’impressionnait encore après un demi-siècle de vie commune. Il avait quitté le Waldorf Astoria pour le Savoy de Londres, puis pour le Lausanne Palace où une suite lui tenait lieu de foyer.

Abel trouva sans mal le numéro de l’hôtel dans un annuaire consacré aux cantons romans.

Il introduisit toutes ses pièces dans l’appareil afin de se ménager un maximum de temps de conversation. Une voix aimable claironna un pimpant :

– Lausanne Palace, j’écoute ?

… qui le prit au dépourvu.

Il se racla la gorge à plusieurs reprises, comme au début de sa carrière, avant d’attaquer une longue réplique pendant les répétitions.

– Je voudrais parler à monsieur Lambotweski…

Tout de suite, il sut qu’il n’avait rien de bon à espérer.

– Je vous demande pardon, à qui, dites-vous ?

Commettait-il une erreur à propos du patronyme ?

– Monsieur Lambotweski, ou quelque chose d’approchant, excusez-moi, je ne suis pas absolument certain du nom. Il s’agit d’un vieux monsieur complètement chauve, avec des yeux très clairs et une large cicatrice sur le nez. Il habite chez vous depuis très longtemps…

– Un instant, je vous prie, je vais me renseigner…

Ce fut le silence. Mais un silence troublé par une vague rumeur semblable à celle qu’on croit entendre dans les énormes coquillages nacrés.

Le compteur grignotait sa monnaie avec un petit bruit vicieux de caisse enregistreuse. Sur le cadran, le compte à rebours s’opérait, inexorable. La somme s’amenuisait très vite.

Plus que 80 centimes…

Plus que 50…

Il ne lui restait plus de quoi alimenter l’appareil. La réponse lui arriverait trop tard… Abel tenta d’introduire une pièce marocaine dans la fente. Resquille française ! Mais la pièce s’engloutit sans modifier le chiffre porté à son crédit.

20 centimes !

Une souris mécanique rongeait ses ultimes ressources.

– Vous êtes toujours là, monsieur ?

– Alors ? lança Abel d’une voix angoissée.

– Notre concierge se rappelle parfaitement ce monsieur, seulement ce monsieur est mort voici deux ans…

Abel raccrocha violemment, furieux après son correspondant anonyme qui le décevait durement.

Au déclic sonore du combiné brutalement reposé succéda un simple déclic, plus menu, presque cristallin. Un simple déclic qui, en fin de compte, allait infléchir son destin.

Une pièce de dix centimes venait de tomber dans la sébile à couvercle de verre placée au bas de l’appareil : le reliquat de sa « provision » initialement versée aux téléphones helvétiques.

« Les Suisses sont des maniaques de l’honnêteté », pensa Abel en coulant deux doigts en pince dans le petit godet métallique. Il fut surpris de découvrir plusieurs pièces au creux du jack-pot. Il y en avait au total pour 80 centimes, « Un gag », fit-il en empochant les piécettes. Abel comprit que les usagers de ces taxiphones, étrangers pressés pour la plupart, ressortaient en trombe des cabines, leur communication terminée, sans se douter qu’une partie de leur mise leur était restituée. En explorant les sébiles de toutes les cabines, peut-être parviendrait-il à réunir quelques francs ? De quoi boire un café pour réfléchir. De quoi téléphoner à nouveau, à quelqu’un dont il débusquerait le nom dans les méandres de sa mémoire…

La cabine suivante ne lui rapporta rien, mais il dénicha – c’était le mot – 30 centimes dans celle d’après… Lorsqu’il eut prospecté toute la rangée d’appareils, il se rendit dans le hall des départs où d’autres cabines s’offraient à sa pêche miraculeuse. 10 centimes… 50… Il empochait avec une cupidité de pie voleuse. Cela devenait frénétique. Il compterait son butin ensuite. Quelle recette pouvait-il escompter ? Cinq francs ? Davantage ?… Il avait trouvé le rythme. Ses deux doigts soulevaient le couvercle du godet, plongeaient, détectaient, captaient…

L’incident se produisit alors qu’il atteignait la dernière cabine. Lorsqu’il eut introduit son index et son médius à l’intérieur de la petite boîte, il sentit du papier sous ses doigts. Il s’agissait d’un petit bateau semblable au pliage qu’on fait pour amuser les enfants. Seulement ce bateau de papier présentait une particularité : on l’avait confectionné avec un billet de vingt francs suisses.

CHAPITRE II

Abel demeura un instant sans comprendre.

Ce bateau bleu avait quelque chose de saugrenu. À sa poupe (ou à sa proue) on découvrait le visage austère d’un personnage qui ressemblait à un officier de l’armée du salut… Il défit le pliage et lissa le billet reconstitué entre le pouce et l’index… Puis il sortit de la guérite insonorisée et c’est alors qu’il la vit.

Elle se tenait assise sur un canapé chromé et le considérait en souriant d’un air complice. Le premier sentiment d’Abel fut qu’elle était élégante et pas très belle. Mais lorsqu’il lui eut parlé, il se rendit compte qu’elle était beaucoup plus belle qu’élégante. Seulement sa beauté se voilait de grosses lunettes un peu sottes, comme en portent les secrétaires dans les comédies américaines d’avant la guerre pour dissimuler un sex appeal qui ne se révèle qu’après vingt minutes de film.

Il s’approcha d’elle en agitant le billet de vingt francs.

– C’est à vous ? demanda-t-il sèchement, agacé par les reflets moqueurs qui dansaient sur les verres des lunettes.

Bien que ces dernières fussent légèrement teintées, il s’agissait de lunettes médicales. Elles agrandissaient l’iris, donnant au regard de la jeune femme une intensité difficilement soutenable.

– Non, à vous, puisque vous l’avez trouvé, répondit-elle.

Le sourire persistant, loin d’atténuer l’ironie du regard, lui ajoutait une sorte de dureté étrange.

– Enfin, c’est vous qui l’avez mis là ? insista Abel en désignant la cabine.

– Peut-être bien.

Ce fut à cet instant précis qu’il décida qu’elle était jolie. Brune. Des fossettes à chaque coin de sa bouche charnue. Intelligente surtout, et c’était cela qui la nimbait de cette lumière particulière venue de l’intérieur.

– Quelle idée ?

Elle hocha la tête :

– Je craignais que vous ne soyez bredouille.

Il rougit.

– Je ne comprends pas…

– Mais si ! assura-t-elle du tac au tac. Depuis un moment votre petit manège m’amuse : vous faites ça par radinisme ou par sport ?

Il la défia brutalement d’un œil qu’il voulait agressif, mais il sentait son regard ébréché.

– Par nécessité.

Le sourire de la fille aux lunettes s’évanouit enfin. Non sous l’effet de la compassion, mais parce qu’elle était en proie à une brusque irritation.

– Vous êtes le premier mendigot de ma connaissance qui s’habille sur mesure chez Lapidus, fit-elle. Le premier aussi qui porte au poignet l’un des derniers modèles de chez Piaget et qui coltine ses oripeaux dans une valise Hermès. Mais cela dit, je sais que le monde est en pleine mutation et qu’il ne faut s’étonner de rien.

Elle sourit de nouveau. Et derrière ce sourire énigmatique, il sut qu’elle était inaccessible, protégée.

– Je comprends que vous vous foutiez de ma figure, murmura Abel.

Il attendit des protestations qui ne vinrent pas. Par son silence, elle admettait implicitement le trouver ridicule.

– Il m’est arrivé un coup dur, révéla Creusemard. Je suis raide au point d’aller carillonner à la première permanence venue de la Croix-Rouge !

Un coup dur…

L’expression le séduisait. Il la remâchait depuis son départ du Maroc. S’en détectait presque, comme d’un alcool frelaté, qui vous brûle la tripe en vous apportant une triste soûlerie.

– Quel genre ? questionna son interlocutrice.

– Le genre idiot : on m’a volé tout ce que je possédais, comme on détrousse le premier plouc venu, à la foire.

– Où ça ?

– À l’aéroport de Marrakech.

– Vous n’avez pas porté plainte ?

– Vous connaissez le Maroc ? Je veux dire : celui d’à présent ?

Elle secoua la tête.

– L’ancien non plus, fit-elle.

– Bon, alors j’admets votre question. Un Français soulagé de son portefeuille, il n’y a rien de plus plaisant, là-bas, maintenant. C’est un des gags qui fait le plus marrer, surtout les flics.

– On vous a volé beaucoup ?

Il faillit lâcher la somme, se retint et grommela en haussant les épaules :

– Tout. Pour moi, c’est beaucoup !

– Vous n’avez rien senti ?

– Si j’avais senti quelque chose, je n’aurais pas été volé !

Leurs relations faillirent en rester là. Ils n’avaient plus rien à se communiquer. Continuer la conversation équivalait à créer une intimité dont ni l’un ni l’autre n’avait envie. Ce fut le billet de vingt francs froissé qui les força à poursuivre malgré eux. Abel le tenait toujours entre deux doigts. Il le présenta pour la seconde fois à son interlocutrice.

– Je vous en prie, reprenez-le !

Elle parut hésiter. Puis elle récupéra le billet d’un geste vif et le coula dans la poche de son tailleur Chanel. Il nota que le geste manquait de féminité. Généralement, les femmes utilisent leur sac à main de préférence à leurs poches de tailleurs. Il sourit, effleuré par une pensée équivoque. Elle prit note de son sourire et s’en montra contrariée.

– Vous êtes suisse ? demanda-t-elle.

– Non, français. Et vous ?

– Moi aussi.

– Vous avez un point de chute, ici ?

– Non.

– Aucun ?

Abel hocha la tête :

– Je cherche… Je finirai peut-être par m’en découvrir un.

– Vous arrivez en Suisse comme ça, sans intentions précises ?

– Oui, comme ça. Un avion qui partait. Ç’aurait pu être Caracas…

Elle eut ce geste qu’ont tous les gens affublés de lunettes : elle appuya la monture de ces dernières sur son nez d’un index nerveux.

– Amusant, assura-t-elle d’un ton peu convaincu.

Cette façon de vivre ne devait sûrement pas être la sienne. On devinait une fille méthodique qui traçait son avenir au cordeau et organisait soigneusement tout ce qu’elle entreprenait.

Une jeune personne blonde portant l’uniforme d’hôtesse de la Société Hertz vint à eux.

– Votre voiture est prête, madame Hermann ! annonça-t-elle.

– Je viens.

L’interlocutrice d’Abel se leva et assura la bride de son sac à main sur son épaule.

– Eh bien, bonne chance ! dit-elle.

Elle suivit l’hôtesse sans plus s’occuper d’Abel.

Il la regarda s’éloigner, admirant confusément la silhouette de la jeune femme. Ensuite un coup de détresse le prit et il s’assit à la place qu’occupait Mme Hermann un instant plus tôt. Ce qu’il éprouvait ressemblait à du chagrin. Ou plus exactement à du cafard. Les seules larmes authentiques de la vie sont celles qu’on verse sans raison précise. C’est beau et âcre, la mélancolie. C’est noble et purificateur… Il tourna le dos à l’immense hall et se mit à pleurer comme il n’avait pratiquement plus pleuré depuis son enfance. Excepté pourtant une fois : le jour où son imprésario lui avait expliqué que personne ne voulait plus de lui dans une distribution parce qu’il venait de se taper trois « bides » successifs et qu’on ne badine pas avec « la cerise » chez les producs. Oui, à cette occasion, Abel avait retrouvé ses larmes d’enfant triste. Cela s’était passé dans un petit bistrot désert, du côté des Ternes. Un de ces établissements sans clients tenu par des gens maussades. Il avait pleuré en regardant une vieille affiche de la « Suze » représentant un gaillard aux bras noueux occupé à arracher de la gentiane.

– J’ai l’impression que vous manquez de ressort, non ?

Il essuya rapidement ses yeux d’un revers de manche, se retourna, honteux de sa faiblesse. La fille aux lunettes était revenue sur ses pas. Cette fois, elle ne souriait plus et son regard dégageait quelque chose de fraternel.

– Ce n’est pas ça, bégaya Abel.

Par « ça » il entendait sa fâcheuse situation. Elle le comprit.

– C’est quoi, alors ?

Il avait une boule dans la gorge.

– Je me demande, répondit Creusemard, la vie, probablement… J’ai beau me battre et me débattre, je reçois régulièrement des coups de bâton dans les jambes. Depuis toujours… Le coup dur passé, je me reprends à espérer. L’énergie revient. Je me dis que cette fois « on » ne m’aura plus. Mais…

Elle eut un rire vorace, un rire qui défiait le sort.

– Eh bien quoi ! explosa-t-elle, c’est cela, la vie : de belles périodes de plat, et puis une côte exténuante. Qu’est-ce que vous espériez ? Une féerie ? Vous êtes un garçon mal élevé dans le sens rigoureux du terme. Vous savez conduire ?

Il la considéra sans comprendre.

– Moi, ça me pèle : je me tape des kilomètres toute la journée. Or, les vacances consistent à faire le contraire du quotidien, non ? Je vais à Gaatenbach. Conduisez la voiture que je viens de louer. Arrivée à destination je vous prêterai un peu de fric pour vous dépanner. Pas des masses : je ne nage pas dans l’opulence. Juste le premier secours au noyé, quoi. Après vous vous débrouillerez.

Il se leva sans protester ni remercier. Abel était un homme totalement disponible et un homme disponible à ce point suit qui l’assume comme l’eau obéit à la pente.

Au bout de quelques pas, elle s’arrêta, en butte à une brusque préoccupation. Il en fit autant, se tourna vers elle, craignant soudain qu’elle se fût ravisée.

– Hé, dites, chuchota Mme Hermann, pas d’erreur d’aiguillage surtout !

Elle se tapotait la tempe.

– C’est une proposition de copain. Les gigolpinces, c’est pas mon genre !

Il acquiesça :

– Je sais, répondit simplement Abel.

Et ils se remirent à marcher.

*

Des troupeaux en pleine transhumance obstruaient la route. Ils devaient patienter longtemps derrière des bergers vêtus de chemises immaculées et de boléros de velours noir brodés. Une calotte cardinalice achevait de les transformer en personnages d’opérette. Ils talonnaient leurs bêtes en poussant des cris gutturaux que celles-ci semblaient ne pas comprendre. D’autres bergers bastonnaient des croupes à un élargissement du chemin, alors la voiture s’engageait le long du troupeau, à une allure de corbillard. Les vaches portaient au cou d’énormes cloches qui brimbalaient au rythme de leurs mamelles. Elles regardaient passer la voiture de leurs grands yeux mornes en adoptant soudain un grotesque trottinement d’âne.

– Folklorique, hein ? ricana Abel.

– J’aime, fit-elle.

Elle allongea le bras hors de la portière pour caresser des flancs dont le poil poissait.

– Je viens ici toutes les années, irrésistiblement. Quelquefois je décide d’aller ailleurs, je procède à des réservations que j’annule au dernier moment. Besoin d’herbes vertes et de vaches grasses, quoi ! C’est physique.

Ils venaient de parcourir une centaine de kilomètres sans parler, conscients que ce silence prolongé les révélait mieux l’un à l’autre qu’une conversation.

Le silence des individus est leur véritable éloquence, leur moyen d’expression le plus abouti, le plus franc.

– Vous êtes représentant de commerce ? demanda Abel.

– Quelle idée ?

– Vous m’avez dit que vous rouliez beaucoup en voiture ?

– Ah oui, bien sûr. Eh ben non : je ne vends pas, au contraire, j’achète.

– Vous achetez quoi ?

– Des saloperies d’époque : je suis antiquaire.

Il fut intéressé.

– Spécialisée dans quoi ?

– Dans l’authentique, assura-t-elle en riant.

– C’est un beau métier, dit-il sincèrement. Je pense que j’aurais aimé.

– Non.

– Pourquoi ? Vous croyez que je ne sais pas différencier le Louis XIII du Napoléon III ?

– Si, peut-être, mais vous n’auriez pas su acheter. Vendre, c’est facile : « ils » sont cons, « ils » sont bœufs. « Ils » jouent les connaisseurs et se laissent empailler comme des peaux de lapin. Acheter, c’est là qu’est le métier. Vous, vous êtes trop sensible.

– Moi ? protesta Abel, vaguement choqué.

– Oui. Pour faire ce métier, il convient de laisser les grands sentiments au vestiaire. Ne considérer que le meuble et non pas celui qui le vend ! La veuve, le petit retraité sont des gens faussement pitoyables. D’accord, ils vendent poussés par la nécessité, seulement ils se font des idées. La première pouillerie venue, ils la croient digne du musée. Heureusement que nous avons des feintes pour leur rabaisser le caquet.

– Par exemple ?

– Le tiroir, dit-elle.

Elle aimait parler de son métier, sans doute parce qu’elle aimait son métier. Elle prit une cigarette dans son sac et l’alluma avec un briquet d’or. Des bagues anciennes, savamment assemblées, ornaient trois doigts de sa main.

– Je m’appelle Sophie, dit-elle en rejetant sa première goulée de fumée.

Elle lâchait son prénom tout de go, comme on note une pensée au beau milieu d’une conversation, parce qu’il faut la recueillir à l’instant où elle se présente.

Abel acquiesça bêtement, comme s’il approuvait le prénom ou bien le fait qu’elle crût bon de le lui révéler.

– Vous disiez le tiroir ?

– Oh, oui… C’est notre allié le plus sûr. La première chose à faire, lorsqu’on se trouve en présence du meuble à acheter, c’est d’ôter ses tiroirs et ses portes. Ne rien dire auparavant. Visage hermétique. Ces crétins vous amènent à leur merveille. À partir de cet instant, ils ne vous quittent plus des yeux. Ils guettent vos réactions. Vous, vous retirez les tiroirs ou les portes, sans même demander la permission. Vous les déposez à côté du meuble. À ce moment-là, la plus fabuleuse des commodes, le plus royal des bahuts ressemblent à une épave. Les vendeurs découvrent avec stupeur leur carcasse de meuble. Ils ont un coup au cœur. Ils ne savaient pas qu’il pouvait ressembler à cela, qu’il était en fait cela : une chose pitoyable, biscornue, fruste. L’instant est alors venu de laisser tomber avec dédain : « Et vous en voudriez combien, de ce machin ? »

– C’est curieux, soupira Abel, je m’imaginais que vous étiez bonne.

La cigarette frémit aux lèvres de Sophie. Elle se cabrait pour un rien.

– Mais je suis bonne ! protesta la jeune femme. Je suis bonne antiquaire !

Sa mauvaise plaisanterie laissa Abel impassible.

Ils parvinrent à Gaatenbach vingt minutes plus tard.

CHAPITRE III

Malgré l’été, il restait de la neige au faîte des montagnes environnantes. Une neige en haillons que le soleil teintait de rose. Des forêts de sapins noirs dévalaient les pentes jusqu’à la station fleurie dont les chalets ressemblaient à des jouets artistiques.

Le Palace de Gaatenbach se dressait sur un mamelon et on l’apercevait de très loin, de partout. C’était une immense bâtisse blanche et raide à l’aspect de caserne qui contrastait avec l’architecture du pays. Un faux château féodal évoquant, avec ses tourelles et son donjon, un éléphant à la renverse. L’ensemble était à la fois laid, luxueux et accueillant.

Abel stoppa la voiture devant l’entrée. Dès qu’il eut coupé le contact, des sonnailles de cloches et une ardente odeur de foin coupé l’assaillirent. Ces bruits et ces senteurs lui apportèrent un profond sentiment de sécurité. Le voiturier s’affairait autour d’une Rolls blanche antédiluvienne de laquelle descendaient péniblement de vieilles Anglaises plâtreuses. Creusemard sortit de l’auto pour aller ouvrir la portière à sa passagère. Au lieu de prendre la main qu’il lui tendait, elle saisit son sac d’où elle sortit une liasse de coupures à l’épaisseur respectable. Elle prit un billet de cinq cents francs suisses qu’elle présenta à Abel. Abel considéra le billet de banque ocré et secoua la tête.