Le Plongeoir

Le Plongeoir

-

Livres
105 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Aristide est un gentil garçon, une sorte de gendre idéal, poli (trop), propre sur lui, l’ami, le fils rêvé. Oui mais voilà, Aristide veut passer de l’autre côté. Devenir une racaille. Quitter ses habits de petit-bourgeois pour endosser le costume du mauvais garçon. Il rencontre Zoran, et devient Harry.

Zoran, il « bricole » dans la cité, de matchs de foot en petits braquages, toujours un cran d’arrêt dans la poche, il connait toutes les ficelles, ces fameuses ficelles qu’Aristide voudrait bien maîtriser. Lui, Zoran, il rêve de respectabilité, de son autre côté à lui...

Pour sauver Zoran des pattes de la « milice », Harry va donner son premier coup de couteau, faire couler le sang qui le fera avancer sur ce chemin qu’il s’est choisi. Finira-t-il par « sauter du plongeoir de 7 mètres ? »

« Inutile de penser, de peser le pour et le contre. C’est comme le saut dans le vide du haut du plongeoir, ces quelques secondes de chute où notre volonté est relayée par la gravité, où notre corps n’est plus à nous. Ce n’était pas le vide qui me faisait peur autrefois à la piscine municipale, ce n’était pas l’eau, c’était l’abandon du corps, cette anesthésie générale. Le point critique de la dernière décision au-delà de laquelle on ne peut plus revenir en arrière. »


Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 09 décembre 2012
Nombre de lectures 330
EAN13 9782897173784
Langue Français
Signaler un problème
image de la couverture représentant un guerrier levant une épée menaçante au-dessus de sa tête

 

 

 

Résumé

Aristide est un gentil garçon, une sorte de gendre idéal, poli (trop), propre sur lui, l’ami, le fils rêvé. Oui mais voilà, Aristide veut passer de l’autre côté. Devenir une racaille. Quitter ses habits de petit-bourgeois pour endosser le costume du mauvais garçon. Il rencontre Zoran, et devient Harry.
Zoran, il « bricole » dans la cité, de matchs de foot en petits braquages, toujours un cran d’arrêt dans la poche, il connait toutes les ficelles, ces fameuses ficelles qu’Aristide voudrait bien maîtriser. Lui, Zoran, il rêve de respectabilité, de son autre côté à lui…
Pour sauver Zoran des pattes de la « milice », Harry va donner son premier coup de couteau, faire couler le sang qui le fera avancer sur ce chemin qu’il s’est choisi. Finira-t-il par « sauter du plongeoir de 7 mètres ? »
« Inutile de penser, de peser le pour et le contre. C’est comme le saut dans le vide du haut du plongeoir, ces quelques secondes de chute où notre volonté est relayée par la gravité, où notre corps n’est plus à nous. Ce n’était pas le vide qui me faisait peur autrefois à la piscine municipale, ce n’était pas l’eau, c’était l’abandon du corps, cette anesthésie générale. Le point critique de la dernière décision au-delà de laquelle on ne peut plus revenir en arrière. »

Du même auteur
La Sonnette ne marche pas, collection e-LIRE, Numeriklivres 2012.

Découvrez tous les titres disponibles
dans la collection polar et roman noir sur

numerikpolar.net

Gilles Maugenest

LE PLONGEOIR

ISBN : 978-2-89717-378-4

numerikpolar.net

1

Avant, les filles m’aimaient bien parce que j’étais un mec gentil. Au cinéma quand on sortait en groupe, Marion s’asseyait à côté de moi en disant :

— Ils sont chiants ! Avec toi Aristide, au moins on est tranquille.

Derrière sa frange se cachait un regard un peu sombre, presque triste, mais il fallait le voir s’éclairer d’un coup quand son rire éclatait. Ses yeux s’emplissaient de larmes. C’était tous ces petits gestes que je trouvais insensés. Sa façon de ranger méticuleusement sa monnaie devant la caisse, son ticket entre les lèvres.

Elle était bien avec moi, Marion. Les autres garçons m’enviaient. Surtout David. Lui, il se posait jamais de questions avec les filles, il fonçait tout droit. Mes relations avec elle le fascinaient cette grosse brute. Il ne comprenait pas ce que je faisais pour l’attirer, Marion. Le lundi matin, il m’agrippait le bras.

— Tu te l’es faite, hein ? Tu te l’es faite, Marion ! Putain ! Les musicos, ça ramasse tout, nous on en chie !

Marion, je lui avais juste frôlé la main au cinéma. Je ne voulais pas la déranger, je voulais seulement qu’elle soit tranquille. Qu’elle continue à me dire « t’es sympa toi ». Les autres garçons l’ennuyaient, elle les trouvait grossiers, insistants, obsessionnels ; surtout David. Rassure-toi petite Marion, je pensais, je serai jamais comme les autres garçons, tu pourras regarder tous les films du monde sans que j’essaie de t’embrasser. Sois tranquille.

À cette époque je commençais à jouer à droite à gauche pour des cachetons dérisoires ou une bière gratuite, parfois les deux. À la fête du lycée, ça avait pas mal marché, on avait fait des reprises des années soixante-dix sur une sono déglinguée ; pas mal de Polnareff. Deux filles un peu moches m’avaient collé toute la soirée après le concert. Je crois que mes arpèges au piano dans Love me please love me leur avait fait des trucs dans le ventre, faut dire que je jouais comme le disque. Marion m’avait félicité aussi, mais avec une objectivité qui ne me faisait pas dépasser le rang déjà respectable de l’honnête exécutant. Marion, quand je jouais, elle aimait bien, mais ça lui faisait rien, enfin rien dans le ventre, je veux dire.

On n’habitait pas très loin l’un de l’autre. Résidence Beauregard. Un ensemble d’immeubles de huit étages perchés sur une petite colline boisée qui dominait la ville. Plutôt bourgeoise comme résidence. Avec ses petites allées bordées d’arbustes géométriques où chaque pas faisait crisser le gravier comme si on mordait dans un toast, avec ses balcons fleuris et ses retraités, elle s’érigeait comme l’antithèse criarde de la banlieue nord.

La banlieue nord c’était des HLM surtout, et aussi des petites maisons grises collées les unes aux autres. C’est de l’une d’elles que, les matins des jours de lycée, arrivait David, avec rarement deux fois de suite le même scooter.

 

Les parents de Marion me trouvaient très bien, vraiment très bien. Son père était radiologue et conseiller municipal. Un dingue de jazz. Croyant déceler chez moi le même engouement dans ce qui n’était qu’un acquiescement poli, il me prêtait des disques que je n’écoutais pas et que je lui rendais en prenant soin de laisser passer un délai raisonnable.

Un soir il m’avait même emmené écouter un sextet réputé, qui passait au gymnase. J’avais dit oui dans l’idée que, peut-être, Marion nous accompagnerait et parce que d’une manière générale j’avais du mal à dire non. Au retour, dans la voiture, il m’avait fait quelques confidences, genre on est entre hommes.

— Ma femme, elle c’est opéra, opéra, opéra. L’été dernier elle m’a traîné à Cosi fan tutte au festival d’Aix, 140 euros la place entre parenthèses : de ma vie je me suis jamais autant rasé, Aristide, un calvaire !

Deux heures quarante de saxo déchaîné avaient eu à peu près le même effet sur moi. Parce que bon, je vous le dis à vous, le jazz c’est vraiment pas mon truc. Voilà des mecs survoltés qui se tapent l’impro à se faire péter les veines du cou tellement ils sont en transe, tellement ils sont bien, tant mieux pour eux, mais je marche pas là dedans.

Quand je joue, j’improvise disons jamais. Tout est écrit là sur mes partitions ou sur mes grilles d’accords, j’ai quatre classeurs remplis, je peux les ouvrir n’importe où, je pars de la première note et je trace. Y en a qui déchargent toute leur adrénaline sur un clavier, je connais des malades qui sont capables de sortir de scène avec du sang sur les doigts. Moi, à part un soir à cause d’un spot à dix centimètres, j’avais pas une goutte de sueur sur le front, pas ça, quand je descendais boire ma bière gratuite.

 

Pourquoi Marion n’était-elle pas venue ? La tête encore pleine de contretemps, j’écoutais son père dont l’enthousiasme volubile m’épargnait la fatigue d’une conversation. Il me raconta qu’un jour, il avait vu arriver dans son cabinet : « tu devineras jamais qui, Aristide. Miles Davis. Miles Davis en personne ! Il faisait un concert au gymnase, dis donc, j’avais déjà pris ma place tu parles ! Il est venu accompagné de son médecin personnel pour une radio du poignet. Je l’ai vu comme je te vois ! »

Cette radiographie, il l’avait gardée. Le grand Miles la lui avait même dédicacée, c’est con. Une pièce unique, quoiqu’un peu macabre, qu’il m’avait montrée religieusement ce soir-là chez eux où j’étais monté dans l’espoir que Marion ne serait pas encore couchée.

Sa mère nous proposa un reste de gâteau d’anniversaire qu’on mangea dans la cuisine en discutant à voix basse. Marion dormait. Elle était là, plus présente encore ; une présence presque mystique. Ce silence que nous respections, ce recueillement était celui des églises. La maison était hantée, Marion était parmi nous. Mais elle dormait.

Pour aller voir la fameuse relique dédicacée, nous sommes passés devant sa chambre. Sa porte était légèrement entrouverte. Je me suis senti glisser dans ce petit ruban d’obscurité, ce passage étroit et secret. Par cette petite fente, un monde inconnu m’appelait, infiniment plus troublant que le métacarpe de Miles Davis.

Je ne m’étais pourtant même pas arrêté devant cette porte. S’arrêter, pousser doucement le vantail, la regarder dormir, ces gestes étaient trop illicites pour moi, alors j’ai fait tourner sur ma langue le petit morceau de paraffine coulé sur le gâteau et je suis allé m’ébahir devant le fragment humain.

Dors petite Marion, dors tranquille. Je m’en irai toujours assez loin, là où mon amour ne te réveille pas.

 

À ses yeux, je ne voulais pas être comme les autres garçons. Je craignais trop de la décevoir, de trahir sa confiance. Non c’est vrai, je voulais seulement qu’elle continue à venir s’asseoir à côté de moi au cinéma. C’est tout. Quand les acteurs s’embrassaient sur l’écran, il aurait été tellement banal d’enfouir mon visage dans ses cheveux et de glisser doucement mes lèvres vers les siennes. En avait-elle envie ? Son « avec toi au moins on est tranquille » n’était-il pas teinté d’ironie ? Les filles ont-elles réellement besoin que les garçons les laissent tranquilles ? J’aurais voulu le savoir, en avoir la certitude. Sans cette certitude je ne ferais rien.

Je trouvais que les gestes rituels qui nous font passer d’un monde à l’autre, du camarade à l’amoureux, de l’ami à l’amant, ces gestes sont trop décisifs et brutaux. On sait bien, personne n’est dupe, qu’une main qui se pose sur une main dans le noir n’est pas ce petit geste de tendresse anodin. C’est la première étape d’une suite logique de paliers vers les abysses de la sexualité. Il n’y a pas de petit geste anodin, pas d’approche en douceur de la situation. Tout est forcement brutal. C’est le saut dans le vide du haut du plongeoir. Et je ne sautais pas.

Et puis ça sentait trop la stratégie militaire tout ça. C’est vrai, Marion n’était pas une adversaire. Le terme de conquête, à son égard, me paraissait inapproprié ; Marion n’était pas une ennemie. Alors je ne faisais que ce qu’elle voulait. Mais que voulait-elle ? Qui voulait-elle ?

Pas David, surtout pas lui. Elle le trouvait vulgaire, il sentait toujours l’essence et les parfums de femmes faciles. Elle ne supportait pas ses plaisanteries salaces, ses mains furtives, ses obsessions. Alors je m’efforçais chaque jour d’en demeurer l’exacte antithèse. Chaque fois qu’elle me parlait de lui, elle s’emportait et finissait toujours par me dire : « toi, t’es pas comme ça toi ». Ça me rassurait. Mais elle parlait souvent de lui.

 

Un jour, je les ai surpris tous les deux dans un des labos de physique, au troisième étage. Je ne les ai aperçus qu’une fraction de seconde, j’ai refermé la porte aussitôt. David m’a rattrapé dans le couloir en reboutonnant sa salopette.

— Eh ! T’es cool, tu dis rien, hein ?

— À qui ?

— Je sais pas moi, à ses parents, à personne quoi ! Je veux juste la baiser, je veux pas d’emmerdes.

Par l’embrasure de la porte, j’ai vu Marion. Elle avait ramassé son pull et le serrait contre sa poitrine nue et blanche. Elle m’a regardé longtemps. Son regard brillait et me disait :

— Qu’est-ce tu veux Aristide, on n’y peut rien, on aime les racailles.

2

On m’avait toujours dit qu’il fallait être sage. À la maison, à l’école, je voulais être un enfant modèle. Je dois dire qu’une absence totale de personnalité m’aidait beaucoup dans ce projet. Je traversais l’adolescence sans qu’elle sème en moi la moindre graine de révolte. Il a fallu ce regard pour que je comprenne. Le regard lucide et brillant de Marion.

Quand elle était lasse d’être amoureuse, Marion s’appuyait sur moi. Elle trouvait là le repos assuré pour ces petites fatigues passagères. Je lui offrais le calme, la tranquillité de mon inexistence. Je n’étais pas son ami, ni son confident, j’étais son calmant familier. Quand elle me quittait, elle était toute neuve et s’en retournait égratigner son petit cœur sur les chardons de la vie.

 

C’est depuis ce jour, le jour de la deuxième porte entrouverte sur Marion, que des choses ont changé en moi.

La lecture a commencé à m’ennuyer. Plutôt je n’arrivais pas à me concentrer plus de trente secondes sur un texte écrit. Après quelques lignes, sans que je m’en aperçoive, mes pensées retournaient à leur cours naturel. Je me retrouvais quelques paragraphes plus loin (mes yeux par inertie continuaient à lire) sans avoir la moindre idée des lignes qui venaient de défiler sous mes yeux.

Je ne pensais pas à elle. Enfin pas forcément. Mais mon esprit ne parvenait pas à s’évader vers d’autres univers, d’autres histoires. Je voulais rester veilleur dans ce monde-là, le monde où elle vivait. Le monde réel que je venais de percuter et qu’il aurait été imprudent de quitter des yeux. Pour les mêmes raisons, il m’était devenu impossible d’écouter de la musique au casque. Dans le bus ou dans la rue, je l’enlevais sans cesse de mes oreilles croyant avoir décelé un appel dans mon dos.

Moins j’arrivais à les lire, plus j’aimais les regarder, les toucher, ces parallélépipèdes découpés en fines lamelles. J’avais plaisir à les ouvrir, à enfouir mon nez dans l’angle des deux pages où des odeurs sont prisonnières. Je n’y avais jamais prêté attention avant.

Les livres gardent leur odeur. La couverture, elle, ne sent rien, mais quand on les ouvre, leur peau est à vif. C’est les pages, elles sont vivantes. Elles transpirent des univers feutrés de librairies et de bibliothèques, de planchers qui craquent, de conversations à voix basse et de dimanches pluvieux. Je pourrais tenter d’expliquer cette fascination soudaine, mais cela reste assez flou. Disons seulement que je n’étais plus transparent, je réalisais que je n’étais pas transparent ; que je n’étais pas spectateur, mais acteur, ou plutôt que je pouvais l’être. L’euphorie que me procurait ce nouveau statut, mêlée à la perte douloureuse de Marion, me plongeait dans un état inconnu qui était loin d’être désagréable. Je jouissais de ma présence au monde et je donnais dans la noblesse et la lenteur avec délectation. Les livres m’accompagnaient dans ces poses affectées.

J’ai continué à voir Marion quelque temps. Son attitude avec moi n’avait pas vraiment changé, mais quand elle me parlait de lui c’était pas comme avant. Elle ne s’emportait plus. Elle ne finissait plus par dire : « toi, t’es pas comme ça, toi », cette phrase aurait résonné comme un reproche. Son langage aussi avait changé ; même son odeur était différente. Elle allait souvent là-bas, traîner dans le gris de la banlieue nord.

Elle m’échappait. Je la laissais couler lentement de ma vie. Ne rien faire pour la retenir. Surtout ne pas replonger dans la tiédeur moite. C’était une humeur sucrée, écœurante, dont je voulais guérir. La Marion qui s’enfuyait n’avait jamais existé ailleurs que dans le livre de mon cerveau.

3

Le jour se lève. J’ai quitté mes parents. Juste après les résultats du bac. Je suis parti. Ils recevront mon diplôme dans quelques jours par la poste. Mention bien ; je ne sais pas si mon père descendra à la cave pour prendre une bouteille de champagne dans la caisse ou s’ils attendront mon retour. Pour l’instant, officiellement c’est rien que des vacances, je suis resté assez vague.

Je mords dans un Savane au chocolat format familial. Un sac de sport à mes pieds, je contemple cette ville inconnue. J’aurai bientôt 20 ans, il est temps de commencer une vie. Mon avenir m’attend dans la lumière pâle de ce petit matin de juillet. Voyou. Je serai voyou. Je le sais. Je l’ai décidé.

Je veux exister, marre d’être invisible. Je veux que maintenant le ciel et les filles me regardent. Je veux connaître l’aventure de la rue, les nuits scintillantes, les peurs, les échappées belles et les amours violentes. Connaître, dans tous les dangers, la vraie saveur de la vie. Parler à la mort. Devenir superbe.

Je suis pas né du bon côté, je le sais ça, pas besoin de me le rappeler. Je suis né avec une cuillère en argent coincée en travers du gosier. Mais parti de rien, je me ferai tout seul, vous verrez. Je gravirai un à un les échelons de la société. La rue, on me l’a pas donnée, je vais la prendre. Vous la prendre.

 

Vestige affligeant, mais utile, de l’existence que je fuis, j’ai, sur un livret, la somme de 3000 euros. Je trouve une location, un meublé, dans un quartier populaire qui, loin d’être la zone, tranche déjà sérieusement avec ma petite colline de la résidence Beauregard. C’est un quartier assez calme. Ma fenêtre au troisième étage surplombe une place triangulaire, la place Dramard.

Peu de temps après mon arrivée, devant le café, deux hommes furieux (j’ai vu cela de chez moi) se battent avec des piquets de parasols. Pour 8 euros cinquante à OK Corral, on a à peu près la même attraction. C’est pas à la résidence Beauregard que j’aurais pu voir ça, côté animation c’était nul, même les clébards fermaient leurs gueules. Il y a aussi, les soirs de championnat de France, toujours émanant du café, quelques clients qui braillent sur le coup de 10 heures et demie. Ces soirs-là, de mon appartement, première leçon, j’essaie d’imiter leur cri. Je n’y parviens pas.

Ces hommes je les admire. Non, sans rire, je les admire. Ils sont ce que je veux devenir. Leur corps a compris le monde alors qu’avec mes doutes, je m’y empêtre encore. Dans mon corps et dans le monde.

Ce qui me bouleverse c’est cette voix, comment vous expliquer. Toute leur force, tout ce que j’envie en eux, je l’entends dans leur voix qui jaillit de la zone reptilienne de leur cerveau sans le moindre filtre de conscience, sans aucune affectation. Elle est pure, dégagée de toute censure esthétique. Cette voix, et non ces voix, car ils ont tous la même. Cette uniformité est compréhensible puisque issue du corps et non de l’âme, leur voix n’est polluée par aucun raffinement, aucune touche personnelle.

Alors, derrière mes fenêtres, les soirs de championnat, profitant à leur insu de leur sagesse, je pousse moi aussi des beuglements. Oh mon Dieu ! Les pauvres petits cris étranglés. Pitoyables et grotesques. Il semble qu’avant de franchir le seuil de ma bouche, ils aient parcouru toutes les circonvolutions de mon cerveau. Je suis vraiment nul en beuglement.

Ma vie à cette époque est devenue une lutte laborieuse contre moi-même. Je travaille avec acharnement à être un autre. Je veux hurler dans les rues. Ma tâche est colossale.

 

La première fois que j’entre dans ce café, sur la place en bas, je viens d’emménager. Je rentre, je sais plus exactement pourquoi, une histoire de clés, je crois, laissées par l’ancien locataire.

— Tu verras, c’est plutôt calme comme quartier, me dit le patron en me remettant un trousseau.

C’est un matin, le bar est encore presque vide, mais on entend dans le fond de la salle quelqu’un qui lit un journal. Parmi tout ce qui se lit, le journal tient une place particulière. C’est une lecture bruyante, la seule. C’est la lecture des bars. Lire le journal c’est, par ce bruissement perpétuel, un moyen de rester dans le monde, d’absorber son esprit en gardant sa place. Un plaisir insensé, le journal.

Ce sont d’abord des petits froissements isolés. Le papier est si sensible que même un mouvement d’yeux d’un article à l’autre suffit à le faire frémir. Quand ses pages sont déployées, elles décuplent le moindre mouvement. Et puis soudain, l’embrasement fulminant de toute la matière, la cataracte assourdissante de la page que l’on tourne. Cette opération se fait en deux temps. On referme d’abord entièrement le journal (c’est à cet instant furtif que vous pourrez apercevoir le visage du lecteur, c’est aussi là qu’il prêtera peut-être un peu d’attention à votre présence). Ensuite, geste imperceptible, mais décisif, on fait glisser une page d’un pouce sur l’autre, et le journal se déploie dans le même torrent de papier tourmenté, dressant à nouveau une digue infranchissable entre le monde et le lecteur. Ah ! Lire le journal, la page des sports de préférence, en buvant de la bière ou un Ricard dans un bar enfumé avec des femmes nues sur des calendriers !

Je suis un peu surpris par le tutoiement spontané du barman, mais c’est pas ça qui m’a le plus marqué. Je me dis que l’ancien locataire est, en quelque sorte, l’ami commun qui justifie pour lui cette familiarité. Il me sert une bière sur le comptoir et me parle de choses et d’autres, puis il me dit qu’il compte installer un piano dans l’arrière-salle et qu’il fera venir des musiciens le samedi soir. Je lui dis que je suis pianiste.

— Ah ouais ? Mais c’est super ça et tu fais du piano-bar.

— Je fais ce qu’on me propose.

— Bon écoute le mieux c’est que tu passes un soir de semaine vers 9 heures, je te sers un pastis et on parle sérieux.

Ce qui me fusille c’est ça : tout en m’expliquant les transformations qu’il a l’intention de faire dans l’arrière-salle, il entre dans un cagibi aménagé en toilettes, à droite du comptoir et, laissant la porte ouverte, il pisse sans cesser de me parler, sans me lâcher du regard. Ça a l’air aussi anodin pour lui que s’il rinçait des verres. Je me demande si ce n’est pas de la provocation homosexuelle, mais malgré une ressemblance frappante avec Freddy Mercury, je ne pense pas qu’il soit gay.

Ne surtout pas croire que je suis choqué. C’est toujours ce même sentiment. Une admiration irréfléchie pour des actes qui, à mes yeux, sont héroïques. C’est vrai, je me sens plus capable de m’élever au rang d’Einstein, de Mozart, que de parler à un inconnu en pissant ou de gueuler dans la rue avec cette belle insouciance, cette majestueuse vulgarité. Je suis encore si faible. Je sens mon corps si lourd, si étranger. Comment pourrais-je un jour y parvenir ?

Alors j’admire, j’envie ce que je redoute de ne jamais atteindre : cette faculté d’adaptation à la vie. Cette force sublime d’accepter l’organique et le dérisoire.

 

***

 

Téléchargez le texte intégral
sur les principales plateformes de téléchargement

www.numeriklire.net

978-2-89717-378-4

numeriklire.net

Tous droits réservés
Gilles Maugenest
et Numeriklivres, 2012

Éditeur : Jean-François Gayrard
Éditrice déléguée : Anita Berchenko

eBook design : Studio Numeriklivres
Nous joindre : numeriklivres@gmail.com

Les publications numériques des Éditions Numeriklivres sont pourvues d'un dispositif de protection par filigrane. Ce procédé permet une lecture sur les différents supports disponibles et ne limite pas son utilisation, qui demeure strictement réservée à un usage privé. Cette oeuvre est protégée par le droit d'auteur, nous vous prions de ne pas la diffuser, notamment à travers le Web ou les réseaux d'échange et de partage de fichier. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, de tout ou partie de cette oeuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivant du Code de la propriété intellectuelle.