//img.uscri.be/pth/f1620f192f152b712e7ec47bb10246f86113cac9
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : PDF - EPUB - MOBI

sans DRM

Le Sorcier de Sette Cama

De
240 pages

« Les pièces éparpillées du puzzle reprenaient leur place et Charles Garaud y voyait de plus en plus clair. Lucas Delvaux était bien tombé dans une importante machination politico-mafieuse remplie de coups tordus... À vingt-deux heures précises, escorté de Matthew Béliveau et d’Abélard Beau, Lucas Delvaux se dirigea vers le point central de la ville. Ils arrivèrent au pied du monument à la gloire de Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, fondateur de Montréal... N’attendant plus rien de la vie, il accepta ce duel absurde et fit taire les protestations de ses compagnons qui devenaient de fait ses témoins... »


Voir plus Voir moins

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-24575-3

 

© Edilivre, 2017

 

Nous tenons à nous excuser auprès de nos lecteurs : ce polar étant une fiction, les noms cités et les faits relatés ne peuvent pas avoir de similitude avec la réalité. Toute ressemblance avec des évènements analogues est donc tout à fait fortuite.

Exergue

 

« Si Dieu n’existait pas, tout serait permis. »

Dostoïevski

« Mais justement, c’était là tout le problème… »

Lucas Delvaux

1

Complot machiavélique

Lundi 8 octobre 2007

Lucas Delvaux

Seul le léger ronronnement de la climatisation parvenait à mes oreilles.

Un sacré mal de tête comprimait mon crâne comme dans un étau et je sentais mes artères temporales palpiter au rythme effréné de mes battements cardiaques. La douleur et le plaisir entremêlés. L’oxymore de la libido…

Je ne voulais pas me réveiller pour rester encore un peu plus dans les bras de Morphée. Dans la pénombre de cette immense chambre, les yeux mi-clos, je distinguais à travers mes paupières différentes nuances de couleurs allant du brun foncé jusqu’à des fulgurances orange ou de minuscules taches blanches s’agitaient erratiquement. Je crus percevoir la voie lactée tandis qu’un petit point noir oscillait dans mon œil droit.

Un décollement de rétine ? Il faudra que je demande à mon ophtalmo.

J’étendis mon bras gauche et touchai une forme étendue à mes côtés. Seul le couvre-lit semblait vouloir nous séparer. Je farfouillai dessous et ma main trouva une épaule nue. Je sursautai. Me dressant sur mon séant, les yeux grands ouverts, je regardais tout autour de moi. Pendant un court instant, ma vue fut encore un peu trouble.

La forme recroquevillée sous les draps ne bougeait absolument pas.

Encore engourdi, je dévoilai lentement sa partie supérieure et une blonde apparut.

J’étais littéralement abasourdi.

Mais qu’avais-je donc fait cette nuit ?

Je me penchai au-dessus d’elle.

La belle inconnue dormait d’un profond sommeil et ne se réveillait toujours pas. Mes doigts caressèrent ses cheveux et une perruque peroxydée glissa sur les coussins. Luisant comme un sou neuf mais froid comme la mort, un crâne d’œuf semblait me narguer.

Je la découvris entièrement.

Un homme nu, le corps rigide depuis plusieurs heures et vraisemblablement sans vie, couché en position fœtale « regardait » du côté de la porte.

Paralysé quelques instants par la panique, j’étais ahuri.

Je me levai brusquement.

Que se passait-il ?

Un rêve, un délire, un cauchemar, une hallucination !

Dans un éclair de lucidité, des bribes de ma soirée remontèrent à la surface. Harponné habilement par une blonde dans mon restaurant familier, nous nous sommes rendus ensuite au « Taboo » où nous avons bu et dansé comme des forcenés jusqu’à l’aube. Puis elle m’avait entraîné à l’hôtel Crillon ou le voiturier avait garé sa Maserati dans le garage. Après être passé à la réception, bras dessus bras dessous, nous étions montés dans un ascenseur conduit par un jeune liftier pour rejoindre sa suite au troisième étage. Je l’avais bien déshabillée en jetant tous ses vêtements sur l’épaisse moquette blanche et nous avions baisé comme des fous. Mais à ce moment-là, c’était encore une femme !

Je me levai précipitamment et j’écartai les rideaux d’une fenêtre.

Presque neuf heures du matin, Paris était réveillé depuis un bon bout de temps et la place de la Concorde grouillait de voitures. Que faire ?

J’étais tombé dans une véritable machination.

Décidant de sortir immédiatement de cet hôtel sans me faire remarquer, je ramassai mes vêtements éparpillés par terre et m’habillai à toute vitesse. Je quittai la chambre et descendis par l’escalier de service. Une enfilade de couloirs, de portes, puis par pur hasard j’entrai dans le vestiaire du personnel. Certains casiers n’étant pas fermés, je m’emparai d’une blouse bleue.

Je décampai rapidement avec une trousse à outils à la main pour donner le change si je rencontrais quelqu’un. Toujours personne. J’étais très énervé. Je parcourus plusieurs couloirs de service, nettement moins luxueux que ceux réservés aux clients.

Enfin une porte s’ouvrant sur l’extérieur, mais malheureusement fermée. Sa serrure électromagnétique me bloquait. J’entrepris de sectionner le fil électrique avec une pince et oh miracle elle se déverrouilla. Pas de déclenchement intempestif de sirène d’alarme. Je pus enfin déguerpir.

Rue Boissy d’Anglas, peu de circulation. Pas très loin de là, je rentrai dans une sanisette pour me débarrasser de la blouse que je glissai dans ma besace en cuir. Marchant à grands pas, je rejoignis l’avenue des Champs Élysées. Il y avait énormément de monde déambulant sur les trottoirs et j’étais sans arrêt bousculé par des touristes devisant entr’eux.

Je descendis quatre à quatre les escaliers de la station de métro Franklin Roosevelt, puis montai dans une rame de la ligne 9 pour descendre à Jasmin. J’avais l’impression désagréable que tout le monde me regardait avec réprobation. Il me semblait entendre crier tout autour de moi « Assassin », accusation terrible résonnant en boucle dans ma tête ; et pourtant ces voyageurs immobiles sur leurs banquettes, aux visages défraîchis avec leurs bouches fermées, étaient tous muets comme des carpes.

Je regagnai mon appartement, au 78 avenue Mozart, complètement épuisé nerveusement. Éffondré dans un fauteuil, j’essayais de comprendre ce qui m’arrivait. Je tentais de trouver un sens à cette histoire incroyable. Ma compagne d’un soir avait dû verser un somnifère dans mon champagne pour m’endormir et ensuite, à l’aide d’un complice, elle avait installé ce mort dans le lit à mes côtés pour me faire accuser d’un meurtre.

Pourquoi ?

La réponse était vraisemblablement dans l’une des investigations dont mon agence de détective privé était chargée. Il n’y avait aucun doute à ce sujet. Si je voulais sortir rapidement de ce traquenard, je devrai mener ma propre enquête avant d’en référer à la justice. Il fallait absolument éviter que la police ne me mette la main dessus pour avoir suffisamment de temps pour remonter les ramifications de ce complot machiavélique. De toute façon, même si son service scientifique relevait mes traces dans cette chambre du Crillon, il lui sera difficile de m’identifier, mon casier judiciaire étant vierge et le Fichier des Personnes Recherchées ne comportant pas encore mon nom.

Le téléphone sonna plusieurs fois, mais je ne répondis pas ; je préférais me reposer…

Vers midi, après une douche revigorante, j’appelai Violette, ma secrétaire de direction. Malgré mon absence de ce matin, j’honorerai mon rendez-vous de seize heures pour présenter à l’avocat Thomas Gourdon son dossier enfin terminé. C’était le résultat de difficiles et patientes investigations sur des trafics frauduleux d’hommes d’états africains.

Arrivé à mon agence, située dans un immeuble haussmannien à deux pas de mon domicile, je saluai mes collaborateurs au passage et avant de pénétrer dans mon bureau, je demandai à Violette de m’apporter un expresso bien serré ainsi que les documents relatifs à cette affaire.

J’en compulsai les parties les plus explosives qui allaient réjouir mon client. Pour plus de sécurité, j’en avais fait deux copies, une sur papier, déposée à l’abri dans une consigne de la gare de Toulouse et une autre enregistrée sur une clé USB, remise à une amie notaire.

Toujours à l’heure dans ses rendez-vous, je le reçus avec Philippe, l’assistant qui m’avait aidé dans toutes mes recherches. Homme très élégant, Thomas Gourdon ne s’embarrassait pas de civilités. Il en vint rapidement aux faits. Je lui fis la synthèse de notre travail.

Pour Jawaad Obinga, Président du Gabon, nous avions découvert quarante propriétés, soixante dix comptes en banques et une cinquantaine de voitures de grand luxe.

Quant à Abdou Ndulu-Feyikemi, Président du Congo Brazzaville, il n’avait, lui, que trente biens immobiliers, une vingtaine de voitures de grand luxe mais cent cinquante comptes bancaires, un record !

L’avocat exultait. Le dossier était bien argumenté avec les preuves irréfutables que j’avais dénichées. Cette fois-ci, il allait enfin pouvoir les faire inculper en France en déposant sa plainte, en ce mois d’octobre 2007, pour recel de détournement de fonds publics au nom de l’association Varappe. La justice ne pourrait plus ainsi la balayer d’un revers de main comme elle l’avait déjà fait précédemment.

Est-ce que cette enquête était à l’origine de ce traquenard pour me faire plonger dans une sale affaire de meurtre ? Je gardai mes interrogations pour moi.

Six mois plus tôt…

Black Jack

Ce mercredi après-midi, le quatre avril 2007, c’est-à-dire six mois auparavant, Black Jack, vautré dans un hamac tressé par des pygmées, réfléchissait à l’ombre d’un manguier en laissant son esprit vagabonder…

Sa nouvelle vie à Sette Cama, petit village de pêcheurs gabonais, lui convenait parfaitement bien. Mâchouillant une racine d’iboga, une très belle jeune femme noire à moitié dénudée, juchée sur un haut tabouret en dibetou*, le balançait nonchalamment tout en l’éventant.

Il tenait beaucoup à ce hamac, cadeau des Akolas qu’il avait employés comme manœuvres lorsque, jeune aventurier, il était devenu chercheur d’or dans la très redoutée forêt des abeilles, refuge des mauvais esprits. Celle-ci jouxtait la plaine de la Lopé, rare zone de savane existant au Gabon, pays forestier par excellence. Pas très loin du mont Brazza, le petit village de Kongo Boumba dominant les rapides du fleuve Ogooué était devenu sa base arrière, où, avec l’aide des villageois, il avait débroussaillé puis nivelé un terrain pour aménager une piste d’atterrissage sommaire.

Les avions de brousse de Jean-Claude Brouillet, un baroudeur ayant fondé une compagnie d’aviation privé dans cette ancienne colonie française, le ravitaillaient régulièrement. Il avait bien connu sa femme d’alors, l’actrice Marina Vlady qui s’était amourachée de lui lors du tournage d’un film d’aventure dans ce pays au charme envoûtant. S’étant appréciés réciproquement, ils faisaient la fête ensemble lorsqu’il redescendait à Libreville.

Puis un jour, son associé, un commerçant libanais chargé de négocier sa petite production dans la capitale gabonnaise, disparut avec toutes ses pépites d’or amassées durant les deux dernières années d’exploitation. Il piqua une colère mémorable et démolit entièrement sa boutique située dans le quartier de Monbouet…

Parti vraisemblablement au Moyen-Orient, d’après les ouï-dire, il ne lui avait plus jamais donné signe de vie. Une période de sa vie maintenant révolue.

Aujourd’hui, tout était prêt pour recevoir dignement le président gabonais, Jawaad Obinga dit « Le vieux ». Il le connaissait depuis des lustres et leurs intérêts réciproques bien compris les avaient durablement rapprochés.

L’ayant rencontré à Libreville en tant qu’adjoint du mercenaire Bob Denard lors de la guerre de sécession du Biafra avec le Nigeria, il était devenu son bras armé. Il avait participé à l’élimination physique, en 1980, de l’un de ses opposants Germain Mbamoko. Ensuite sur sa demande, il avait organisé en septembre 1985 l’assassinat à Villeurbanne de Christian Lantin, amant de sa première femme Marie-Josèphe. Une embuscade lui avait été tendue autour d’un groupe d’immeubles d’habitation proche de la paroisse de la Résurrection… La PJ de Lyon s’était vu contrainte de clore très rapidement son enquête et un an plus tard, un non lieu était délivré.

Maintenant, directeur grassement payé du parc national de Loango, une perle du Gabon comme aimaient à le rappeler ceux qui avaient eu le privilège d’y être invités, il était en charge des basses œuvres du président gabonais et devait veiller sur sa sécurité lors de ses déplacements à l’étranger.

Pourquoi deux présidents africains arrivaient aujourd’hui à Sette Cama deux semaines après la visite secrète, dans sa résidence privée avenue Foch à Paris, de la ministre de l’intérieur française accompagnée de son directeur de cabinet en pleine élection présidentielle ?

Le bruit de l’avion à réaction de la présidence gabonaise le fit sortir de ses réflexions. Après un passage en rase mottes au-dessus de la propriété, il atterrit sur la piste rallongée pour la circonstance. Trois personnages en descendirent pour fouler avec arrogance le tapis rouge indispensable : « Le vieux », son conseiller spécial Kamos Jockta et Pierre Bourgine son éminence grise ayant portes ouvertes auprès des autorités françaises.

Black Jack les accompagna à l’intérieur de la luxueuse résidence. Le Président décida de se reposer dans sa confortable suite déjà « garnie », tandis que ses collaborateurs s’arrêtèrent à la piscine pour se détendre.

Ressortant aussitôt pour reprendre sa position horizontale sous le manguier, un temps interrompu, il cogitait sur les évènements en cours. Dans deux heures, Abdou Ndulu-Feyikemi, président du Congo Brazzaville, devait arriver lui aussi avec son avion personnel.

Un safari était prévu le lendemain à son intention. « Le vieux » voulait absolument l’impressionner en lui offrant une chasse exceptionnelle. Depuis plusieurs mois, il avait pisté un énorme éléphant dont les défenses étaient si lourdes qu’elles trainaient par terre lorsqu’il se déplaçait ; deux sillons à égale distance d’un mètre environ permettaient de le suivre aisément. Un animal rare, sans doute un des plus gros d’Afrique. C’était ce chef d’œuvre de la nature qui lui serait offert pour être abattu.

Nouveau vrombissement d’un avion faisant un premier passage sur la piste pour la reconnaissance, puis une deuxième approche finalisée par un atterrissage impeccable. Dérangé une nouvelle fois dans sa sieste, il se précipita à la rencontre de l’illustre personnage pour l’accueillir dignement. Tout le personnel du parc, habillé de pied en cap comme les domestiques de Louis XIV, était au garde à vous le long du tapis rouge au bout duquel le Président Jawaad Obinga l’attendait fièrement, affublé de son haut de forme noir posé comiquement sur sa tête, de son impeccable costume sombre queue de pie et de ses inséparables lunettes « aviator » polarisées, verres miroirs ovoïdes de couleur verte et monture en or dix-huit carats.

Ce protocole ubuesque en plein paradis animalier le faisait toujours gerber car il se sentait humilié, lui, l’ancien mercenaire blanc obligé de se soumettre à ces pitreries ; alors qu’au Biafra c’était bien lui le grand chef blanc, et en plus il pouvait même se payer le luxe de faire ramper à ses pieds tous ces militaires nigérians qu’il avait fait prisonniers…

*
*       *

Après le souper, tout ce petit monde se réunit sur la terrasse pour déguster des alcools blancs. Le coucher de soleil sur l’océan était somptueux. Toutes les nuances de rouge, inondant le ciel parsemé de quelques nuages noirs, se reflétaient sur une mer d’argent.

Jawaad Obinga attaqua le premier en rappelant que les deux présidents faisaient à nouveau l’objet d’une enquête menée par un détective parisien sur des soi-disant « biens mal acquis » en France. Mais qu’est-ce que c’était que ce charabia ?

Des divulgations calomnieuses à leur égard fuitaient déjà dans la presse internationale. Ce n’était certes pas la première fois ! Mais c’était très inélégant et à force de se répéter cela pouvait devenir dangereux à terme.

Quelques années auparavant, il avait déjà eu chaud aux fesses quand une juge d’instruction française, instruisant l’affaire Elf, était arrivée à placer l’un de ses comptes suisse sous séquestre ; mais son grand ami Jacques avait arrangé les choses à sa manière. Ensuite il avait dû intercéder auprès de l’Élysée pour faire rejeter les plaintes de Varappe, cette association de malfaisants qui le poursuivait depuis toujours. Elle essayait de le coincer en criant sur tous les toits que ses propriétés achetées à l’étranger étaient payées avec des fonds publics gabonais. Comme si cela la regardait !

En fait, cela recommençait à nouveau et la place Beauvau était venue l’avertir qu’un dénommé Lucas Delvaux, détective privé ayant pignon sur rue à Paris, procédait à une enquête extrêmement minutieuse pour le compte de l’avocat Thomas Gourdon sur leurs biens achetés en France.

Depuis plusieurs années, il avait sur le dos cet avocat parisien qui le poursuivait de sa vindicte. Si celui-ci déposait une nouvelle plainte jugée recevable par le tribunal de grande instance de Paris, cela sera beaucoup plus difficile que les fois précédentes pour l’évacuer. Les choses avaient beaucoup changé en France depuis 1967, date de son couronnement comme Président de la République du Gabon…

Et s’il ne parvenait pas à stopper ce satané avocat, leurs familles n’oseront plus aller se reposer tranquillement dans leurs résidences en France sous peine de se voir convoquer par la justice française et pourquoi pas, d’être mises en garde à vue et peut-être même d’y être incarcérées. En sus qu’il ne supportait pas qu’on l’importune, cela ferait désordre. Il fallait agir sous le sceau du secret et taper fort.

Ah ! Si c’était au Gabon les choses seraient beaucoup plus simples ; la presse aurait déjà appliqué la consigne : silence radio sur tout ce qui peut troubler le sommeil de la famille Obinga. Si la mayonnaise prend, tu vas voir que tous ces politiciens, qui sont nos obligés, nous fuiront comme la peste, comme si d’un seul coup nous étions devenus infréquentables, pire que ça, des parias !

Quel regret que ce Picard, conseiller spécial du général De Gaulle sur les affaires africaines, ne soit plus là ; lui au moins aurait mis au pas ce détective indélicat… Il l’avait prouvé avec l’affaire Boulin.

Il faut arriver à ce que Thomas Gourdon, prenant peur, ne dépose pas une nouvelle plainte. Dans le cas contraire, il faudra le dissuader d’harceler la justice française pour faire avancer l’instruction qui pourra alors se perdre et disparaître totalement dans les méandres administratifs. C’était ce que lui avait conseillé et promis Anémone De Dalembert-Joubert, la Ministre de l’Intérieur, lors de leur dernière entrevue dans son hôtel particulier avenue Foch à Paris.

En fin de soirée, il fut décidé de placer un « fusible » pour éviter d’apparaître en première ligne. Black Jack, surveillant déjà les événements relatifs à cette affaire, sous-traitera à des professionnels « une leçon de choses » destinée à mater ce Lucas Delvaux, cheville ouvrière de cet avocat vipérin. Avec les informations de Pierre Bourgine collectées auprès du gouvernement français et du réseau d’amitiés qu’il entretient avec des membres des services secrets et des nostalgiques de la loge italienne P3, il coordonnera ce plan d’action. Ayant l’habitude des coups tordus, c’était l’homme de la situation.

L’océan atlantique luisait à perte de vue sous le ciel étoilé et le lumignon de la lune, éclairé par l’allumeur de réverbères, remplaçait sans-façon le soleil disparu. Le ressac des vagues sur la plage couvrait en cadence le bourdonnement incessant et uniforme des insectes nocturnes. Un troupeau d’une vingtaine de buffles passa au grand galop et disparut dans la forêt.

Le hurlement d’un chacal fixa l’attention des convives sur un spectacle grandiose. Les palétuviers formant la mangrove de la lagune étaient encore le théâtre de jeux des hippopotames qui, après s’être amusés entr’eux dans l’eau, sortaient pour paître dans les prairies avoisinantes, dernière zone humide avant la forêt primaire longeant la côte atlantique. Un vol de pélicans gris traversa silencieusement le ciel avant de disparaître.

Surgissant de la jungle, un groupe d’une dizaine d’éléphants, recouvert d’une boue séchée rougeâtre, avançait lentement derrière la matriarche en barrissant à plusieurs reprises. Leurs tonalités atones sonnaient tristement. Avec leurs trompes reposant sur leurs défenses et en dodelinant mélancoliquement de la tête, les pachydermes se dirigèrent en file indienne et à pas lent vers les flots sombres qui les engloutirent un à un. Les ténèbres prirent possession de la nuit, la lune avait disparu derrière un gros nuage noir.

N’était-ce pas prémonitoire ?

Le sorcier du village de pêcheurs de Sette Cama leur avait-il jeté un sort ?

*
*       *

Le lendemain matin tout le monde était sur le pont, sauf « Le vieux ».

N’aimant pas se lever aux aurores, il avait décidé de ne pas les accompagner. En fait, il voulait continuer à honorer comme il se doit sa nouvelle maîtresse…

Après une rapide collation, le safari démarra à six heures trente : un Range Rover Vogue 4,4 V8 super équipé réservé aux invités et deux 4X4 Toyota, disposant de treuils installés devant la calandre, conduits par deux pisteurs accompagnés de quatre gardes armés. La piste en latérite, détrempée par les récentes pluies, nécessita de craboter les quatre roues motrices des véhicules. La progression à travers la forêt aux arbres millénaires était difficile.

Ils s’arrêtèrent près d’un cours d’eau. Maintenant ils devaient quitter la fraîcheur des véhicules climatisés pour retrouver cette ambiance humide et chaude des pays d’Afrique centrale. Une odeur âcre de moisissure, mélange de bois pourri et de feuilles en décomposition, les saisit. Les vêtements légers leur collèrent immédiatement à la peau. Située légèrement en dessous de l’équateur, cette région à forte hygrométrie recélait de nombreuses espèces sauvages endémiques qui s’étaient adaptées au voisinage de l’océan atlantique et de la forêt tropicale.

Ils progressaient sans bruit, mais laborieusement dans ce ndong* où de minces filets d’eau parcouraient des cheminements tortueux autour de gros cailloux et galets de calcaire gris clair incrusté de grains de mica polis par des siècles de saisons de pluie. Des arbres plusieurs fois centenaires, de cinquante à soixante-dix mètres de haut comme les okoumés et fromagers aux contreforts imposants, les entouraient majestueusement en laissant passer partiellement la lumière à travers l’enchevêtrement inextricable des lianes et des ficus étrangleurs.

Au bout d’un moment, le pisteur s’arrêta et la petite colonne se figea en attendant la suite. De son doigt tendu devant lui, il leur montra une famille de mandrills s’enfuyant vers la canopée.

Seul le mâle dominant, assurant leur protection, était en arrière garde. Sa bonne santé était magnifiée par sa fourrure noire qui chatoyait sous la luminosité fluctuante du soleil. Il devait mesurer près d’un mètre de haut et se tenait courageusement debout, perché sur une branche, les deux bras en croix agrippés à des lianes. Suspendu à une vingtaine de mètres au-dessus du sol et totalement immobile, il observait les chasseurs en arrêt devant lui. Sa tête de chien hyper coloré avec son long museau rouge et bleu était fascinante. Le vacarme de la forêt s’interrompu subitement.

Black Jack tendit une carabine Winchester calibre 12 semi-automatique au Président du Congo Brazzaville qui s’en saisit immédiatement. Il visa et tira. Le primate tomba au pied d’un gigantesque moabi, arbre brun foncé surplombant de son immense parasol tous les autres arbres et incarnant l’esprit de la forêt pour les pygmées. Quelques filets de latex blanc suintaient des blessures encore fraîches de son écorce crevassée. Plusieurs coups de défense, assénés par un éléphant friand de les mâcher, en avaient arraché des lambeaux peu de temps auparavant ; sans aucun doute, celui-là même qui était pourchassé.

Le pisteur s’avança précautionneusement. Il ramassa une branche cassée et frappa l’animal gisant au sol pour vérifier s’il était réellement mort. Tout d’un coup le singe se releva avec un énorme hurlement provenant du tréfonds des âges, ce qui les paralysa tous de frayeur. Il se rua sur Abdou Ndulu-Feyikemi qui n’eut comme seule ressource que de relever le canon de son fusil qui vint au contact de son poitrail et de le tirer à bout portant. Le mandrill retomba. C’était fini. Une large flaque de sang s’élargissait par terre. Ils entendirent au loin comme des sanglots dans les arbres se faisant échos les uns aux autres…

Les deux gardes confectionnèrent un brancard avec des branchages pour le transporter jusqu’à la benne d’un pick-up. Plus tard, la tête ainsi que les mains et les pieds coupés seront conservés comme trophées de chasse. Le reste sera vendu comme « viande » sur un marché africain.

La traque recommença.

Dans les hauteurs, des singes les regardaient silencieusement cheminer en file indienne. Dans cette forêt dense, un redoutable prédateur surgit. Ses courtes et larges ailes ainsi que sa longue queue lui permettaient de voler avec une adresse incroyable. La violence de son attaque surprit tout le monde. L’aigle couronné passa au dessus d’eux d’une manière fulgurante pour s’emparer d’un petit colobe rouge plein de vie. Lui plantant ses serres dans le corps pour l’enlever et dans la tête pour le tuer sur le coup, la lutte était vraiment trop inégale. Sa nichée devait l’attendre avec impatience…

Vers les treize heures, l’ancien mercenaire interrompit leur marche laborieuse. Il trancha un morceau de liane à eau qu’il fit passer à tout le monde pour se désaltérer. Le liquide rafraîchissant, s’écoulant de cette gourde naturelle, était insipide. Ensuite, assis au sec auprès d’une termitière inhabitée, ils grignotèrent un léger casse-croûte qu’ils avaient emporté.

Après cette courte halte, ils repartirent d’un bon train. La chasse dans la forêt était relancée. À l’orée d’une petite clairière, ils observèrent une dizaine de buffles broutant paisiblement. Certains mâles avaient des casques à cornes très impressionnants. Le Président voulait en tirer un, mais Black Jack s’y opposa. Il arriva à le convaincre de ne pas s’arrêter, sinon il n’aurait plus suffisamment de temps pour rattraper l’éléphant que lui avait promis Jawaad Obinga. C’était tout de même la finalité de cette chasse.

Ils continuèrent leur progression dans cette forêt vierge. Tout autour d’eux, les différentes nuances du vert des feuillages s’opposaient au marron des troncs d’arbres, tandis que les couleurs du sol se fondaient dans un pastel tourmenté d’humus, composé essentiellement de feuilles et de latérite, transformé en œuvre d’art tel l’arc en ciel des multiples pigments d’une palette de peintre.

Certaines taches lumineuses, disséminées ici et là par quelques rayons de soleil infiltrés à travers l’enchevêtrement touffu des arbres et des lianes, permettaient d’admirer quelques papillons multicolores se reposant à même le sol. Quelques lycénidés azurés et nymphalidés orange, noirs et blancs, dérangés dans leurs siestes collectives décolèrent pour disparaître dans les feuillages.

Devant, le pisteur élargissait le passage avec sa machette au milieu de fougères exubérantes et évita de justesse une cohorte de magnans qui, telle une armée savamment organisée, cheminait en bon ordre vers une destination inconnue. Les plus gros, jouant le rôle de soldats, encadraient la colonne large d’une quarantaine de centimètres et longue de plusieurs kilomètres pour la défendre de toute intrusion. Très dangereux, leurs morsures sont extrêmement douloureuses. Certains sorciers les utilisent pour suturer les blessures. Ils leur font pincer la plaie, puis ensuite arrachent le corps.

Au bout d’un long moment, ils entendirent distinctement, à une quinzaine de mètres d’eux, le craquement des branches brisées par un gros mammifère. Ils touchaient au but. Ils se préparèrent et tous les hommes armés de leurs fusils se positionnèrent suivant les places indiquées par Black Jack.

Le Président se posta devant lui et ajusta sa Weatherby 460 magnum.

Il attendait, sous le vent, d’apercevoir entre les branchages le front de l’éléphant pour l’abattre. Attente épuisante et stressante pendant une dizaine de minutes.

Lorsque le pachyderme, ingurgitant des feuilles qu’il arrachait posément sur des branches, tourna sa tête vers le chasseur, celui-ci, ayant peur que sa lucarne de visée à travers la végétation ne se referme, tira dans une fraction de seconde.

Des barrissements insoutenables n’en finissant plus retentirent alors et les glacèrent tous d’effroi. Le vieux mâle, mesurant près de quatre mètres de haut et pesant dans les sept tonnes, n’était que blessé. Agitant frénétiquement ses grandes oreilles ressemblant à deux cartes géographiques du continent africain autour de son énorme tête, il élevait sa trompe le plus haut possible. Ses impressionnantes défenses battaient l’air dans tous les sens.

Puis brusquement, cessant ses menaces d’intimidation, il se précipita en représailles, avec une violence inouïe, sur ses assaillants qui s’enfuirent dans toutes les directions.

Seul Black Jack faisait face à la situation. Il souleva jusqu’à sa hanche un 700 Nitro Express, fabriqué par Holland & Holland, et tira au jugé. Il se retrouva cul par terre, suite au recul de cette arme utilisée en dernière extrémité. L’éléphant, atteint en pleine course, avait stoppé net. Sous la violence du choc du projectile, il s’était agenouillé, complètement hébété, ne sachant plus ce qui lui arrivait. Son ventre palpitait irrégulièrement tandis que sa respiration devenait de plus en plus difficile.

Black Jack se releva, puis le petit groupe se reforma derrière lui afin d’observer silencieusement le pachyderme à terre. D’un signe de tête, il invita le Président à le rejoindre. Ils s’avancèrent prudemment, leurs armes bien en mains. La bête était magnifique. Sa tête majestueuse s’appuyait sur ses genoux. Ses longues défenses assez régulières de...