Les Deux Aveux

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Les Deux Aveux






Maître Cantelme, grand notaire, raconte ses mésaventures à son cher ami Pingré, juge d'instruction. Il a été la victime d'un vol au sein même de son cabinet et le voleur n'est autre que son jeune second clerc, du moins, c'est ce que laisse présager le fait que ce dernier n'est pas venu travailler le lendemain, prétextant une maladie. Mais, si le doute était permis, sa confession lors d'un délire dû à la fièvre ne laisse plus de doute possible... sauf dans l'esprit du juge d'instruction qui fait plus confiance à son instinct qu'aux confessions...


Paul Bourget est un écrivain et essayiste français né à Amiens en 1952 et mort en 1935. Plus connu pour ses études de mœurs, ses romans à idées et ses romans psychologiques, il s’est aussi confronté à la poésie, la pièce de théâtre et les nouvelles policières.

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EAN13 9782919564651
Langue Français

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LES DEUX AVEUX
de
Paul BOURGET
de l’Académie française
D’après le récit complet publié en juillet 1920 dan s le magazine « L ECT URE POUR TOUS »
Illustrations d’Auguste François-Marie GORGUET
I
«EH BIEN!M. le juge d'instruction, que dis-tu de cela ? » Et Maître Cantelme, le grand notaire de Riom, à peine entré dans le cabinet de son ami, le juge Pingré, sortit de sa poche deux billets de mille francs qu'il agita d'un geste ironique devant le magistrat.
« Tu as retrouvé ton argent ? interrogea celui-ci, toujours flegmatique. On ne t'avait donc pas volé ? — On m'avait parfaitement volé, répondit le notaire, mais on a restitué... On ?... insista Pingré, ce n'était pas ton second clerc ?
— C'était mon second clerc... J'avais raison de le soupçonner, tu vois, et tu avais tort de le défendre. Un vieux bazochien peut être plus malin qu'un juge d'instruction... Hé, hé ! » Et un rire d'orgueil éclaira sa bouche et ses yeux, aussitôt remplacé par une expression de tristesse. Maître Arthème Cantelme était un homme de cinquante ans, trapu et carré comme un véritable Auvergnat, avec de grands traits qui révélaient une origine paysanne pas très lointaine ; mais sa tenue, l'air d'affirmation comme répandu sur toute sa personne, disaient aussi le bourgeois, grandi et nourri dans un milieu bien établi. Ce milieu, c'était son étude. Il y avait vécu tout enfant, son père exerçant les fonctions de premier clerc. Il y avait été clerc lui-même. Puis, ayant épousé la fille du patron, il avait très naturellement hérité de la charge. Il avait pris son métier au sérieux, et il en possédait toutes les vertus, celles que résume ce mot, défiguré par l'hypocrisie, mais si beau quand il correspond à des choses vraies – c'était le cas pour Cantelme – l'honorabilité. De constater qu'un des jeunes gens attachés à sa chère étude avait pu commettre un vol lui était affreusement pénible. Après avoir, au premier moment, triomphé dans une de ces rivalités professionnelles comme il en surgit, entre amis de métiers voisins, il cédait maintenant à un sentiment plus généreux.
« Tout de même, ajouta-t-il, j'aurais préféré que tu aies raison.
— Je ne t'ai pas dit que ce Gervais Moreuil n'était pas coupable, » rectifia le juge.
***
CELUI-CI, ancien camarade du notaire au lycée de Clermont, n'était Auvergnat qu'à demi. Son père, d'origine provençale, venu à Clermont comme professeur à la F aculté des lettres, s'y était marié. Il y était mort. Sa veuve y était restée. Honorat Pingré avait épousé une Riomoise, apparentée aux Cantelme. Il s'était fait nommer, à cause de sa femme et de sa mère, dans la vieille cité de la Limagne. Coup sur coup, il les avait perdues, mais cette parenté l'avait retenu dans ce Riom qu'il méditait de ne plus quitter. Le méridional se reconnaissait à ses yeux très bruns, à ses cheveux noirs qui grisonnaient à peine, et aussi à un je ne sais quoi de plus fin, de plus nerveux dans son profil et dans sa structure. La physionomie de la pièce où avait lieu ce dialogue attestait que ce fils d'un Toulonnais et d'une montagnarde du Centre s'était épris d'un amour singulier pour la patrie maternelle. Les murs étalaient, sur un rayonnage de bois, une immense collection de minéraux. Ce petit musée géologique rappelait à son créateur d'innombrables excursions, la gibecière au dos, le pic à la main, à la recherche des quartz de la Sioule, des chalcédoines de Cournon, des opales résinites de Gergovie, des zoolithes des volcans. À cette existence de marche et de plein air, Pingré devait d'avoir conservé, en dépit de ses longues séances dans son cabinet de magistrat, une tournure agile et une vigueur nerveuse, empreinte sur son osseux visage basané. Son musée, avec ses étiquettes soigneusement collées sur toutes les pierres, révélait aussi un esprit de méthode poussé jusqu'à la minutie, et son ton pour redresser l'assertion de son visiteur avait cette sécheresse précise que donne l'habitude des analyses et des discussions :
« Je t'ai dit, insista-t-il, que tu partais, pour incriminer ce garçon, sur des données insuffisantes et qui exigeaient un examen plus complet. Du moment qu'il restitue, tout change. Mais comment lui as-tu arraché cet aveu, après qu'il avait nié si obstinément ? Tu l'as revu ? — Pas lui, sa mère. Après la disparition des deux mille francs, tu te rappelles, Moreuil n'était pas revenu à l'étude, sous prétexte de maladie. Du moins j'avais cru que c'était un prétexte. Ç'avait été pour moi un motif de plus de le soupçonner... — Et pour moi de douter, interrompit le juge. Cette absence subite, c'était par trop maladroit.... Mais oui, » insista-t-il sur un geste du notaire, et, l'instinct de combativité professionnelle l'excitant derechef à la discussion « Posons à nouveau les faits : tu sors de ton cabinet pour reconduire un client jusque dans la rue. Tu laisses tes clefs sur un tiroir de ton bureau où tu viens d'enfermer deux liasses de billets de banque apportées par ce client. Ton second clerc est seul à travailler dans la pièce à côté. Il est au courant de l'affaire que le client avait à régler. Il sait que tu as dû recevoir cet argent. Il ne t'entend pas sortir. Il entre dans ton cabinet, pour te remettre les pièces qu'il a copiées. Tu n'es pas là. Il va pour poser ces pièces sur le bureau. Il aperçoit le trousseau de clefs, as-tu supposé. Il ouvre le tiroir. Il est tenté. Il prend deux billets de mille francs sur les vingt. Tu le vois, cinq minutes après, passer devant toi qui continues à causer sur le trottoir. Il ne manifeste aucun trouble. Ça, c'est d'un voleur. Mais il ne peut pas ne pas se rendre compte qu'il sera soupçonné. Alors ce qui n'est plus d'un voleur, c'est de ne pas revenir le lendemain, sous l'enfantin prétexte d'une maladie qui n'existe pas. Autant se dénoncer tout de suite...
— En effet, répondit le notaire, et il serait très certainement revenu... Mais, par hasard, la maladie existait. Je t'ai raconté ma visite chez lui pour l'interroger. Je t'ai dit que je l'avais trouvé couché, avec une mine affreuse. Ce pouvait être l'émotion causée par ma visite, l'épouvante de se voir découvert et convaincu, malgré ses dénégations. Non. Il est véritablement malade. Le docteur Pacotte est venu de Clermont. Il a diagnostiqué une fièvre typhoïde. Cette nuit, le pauvre garçon – je le plains malgré sa faute – a eu deux heures de délire, et, dans ce délire, il s'est dénoncé lui-même : « Voleur ! Voleur ! criait-il, j'ai volé... Deux mille francs... Le tiroir !... Il y avait vingt billets. Il n'en reste que dix-huit... La prison !... Les assises !... La guillotine !... » Voilà les mots qu'il n'a cessé de répéter, et il mimait la scène du vol devant sa malheureuse mère qui le veillait. Quelle épreuve, après qu'il avait eu le front de l'appeler pour me jurer son innocence devant elle ! Tu te souviens ?
me — Oui, fit Pingré. Ainsi c'était une comédie ! Il spéculait sur l'estime où nous tenons tous M Moreuil !
— Et qu'elle mérite, tu vas voir ! Devant cet aveu, d'autant plus...