//img.uscri.be/pth/9b42bc2e370f3b59b4b3f870d17348f8d8adc85c

Les Écorchés

-

Livres
82 pages
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Un drame de la vie quotidienne, en apparence. Dans sa cuisine, avec un couteau à saigner, une femme poignarde son mari, et tient dans sa main un morceau de chair flasque : le sexe de l’époux déchu. Puis toutes les voix des protagonistes de ce roman vont chacune à leur tour, et en alternance, se faire entendre. Raconter. L’horreur, pour Paloma, torturée, violée, humiliée pendant la terrible répression de la junte militaire en Argentine. La détermination, la froideur, l’absence de sentiment et la satisfaction du devoir accompli pour l’époux, militaire tortionnaire, aux états de service effrayants. Une sorte de monstre assermenté. Et l’étonnement, l’incompréhension, le dégoût pour la femme tueuse. Le piège qui s’est refermé sur elle. Peu à peu, au fur et à mesure des confessions de chacun, le puzzle se met en place.


Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 16 août 2013
EAN13 9782897175382
Langue Français
Signaler un abus
Résu
Un drame de la vie quotidienne, en apparence. Dans sa cuisine, avec un couteau à saigner, une femme poignarde son mari, et tient dans sa main un morceau de chair flasque : le sexe de l’époux déchu. Puis toutes les voix des protagonistes de ce roman vont chacune à leur tour, et en alternance, se faire entendre. Raconter. L’horreur, pour Paloma, torturée, violée, humiliée pendant la terrible répression de la junte militaire en Argentine. La détermination, la froideur, l’absence de sentiment et la satisfaction du devoir accompli pour l’époux, militaire tortionnaire, aux états de service effrayants. Une sorte de monstre assermenté. Et l’étonnement, l’incompréhension, le dégoût pour la femme tueuse. Le piège qui s’est refermé sur elle. Peu à peu, au fur et à mesure des confessions de chacun, le puzzle se met en place.
Découvrez tous les titres disponibles dans la collection polar et roman noir sur numerikpolar.net
Anaïs Ortega Bartet
LES ÉCORCHÉS
ISBN : 978-2-89717-538-2
numerikpolar.net
En vérité, tu m’en veux de n’être pas apparu dans une lueur rouge, « parmi le tonnerre et les éclairs », les ailes roussies, mais de m’être présenté dans une tenue aussi modeste. Tu es froissé dans tes sentiments esthétiques d’abord, ensuite dans ton orgueil : un si grand homme recevoir la visite d’un diable aussi banal !
Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski,Les frères Karamazov.
À mon père.
I.Unmondeenglouti
Jusqu’à un certain âge, on entend souvent autour de soi : « tu as le temps, tu peux tout recommencer, tu as la vie devant toi ». Moi, j’ai 45 ans et je viens de tuer mon mari. Nous sommes le 6 janvier 2003. Je suis assise sur une chaise de la cuisine. Dans ma main droite, je tiens un gros couteau qui me sert généralement à émincer les légumes. Le choix de l’arme du crime n’est pas une décision facile. J’ai longtemps hésité entre un désosseur qui, comme son nom l’indique, permet aux bouchers d’enlever la chair autour des os et de découper à cru les volailles, car sa lame est courte et très rigide, ou un filet de sole, qui possède une lame fine, longue et souple et sert principalement à lever les filets des poissons. Celui-ci s’avère utile lorsqu’il s’agit de procéder à des tailles très délicates. J’ai finalement choisi une troisième option plus radicale, plus rassurante : un couteau à saigner. Dans ma main gauche, je tiens un bout de chair flasque, visqueuse, couverte de sang. Le sexe de mon époux. Je vois, à travers la fenêtre, les flocons tomber sur la neige qui a déjà recouvert le square en face de notre immeuble. Il n’y a pas de vent. Pas un souffle. Juste le silence, absolu et intense qui semble se dissoudre dans l’atmosphère. À présent j’ai trouvé la paix. Elle, qui m’a si souvent fait défaut ces dix dernières années, ou peut-être quinze, car l’enfer ne s’est pas fait en un jour. Je me souviens de notre rencontre, un 24 décembre, une de ces périodes difficiles qui traversent régulièrement notre existence. Il avait une beauté froide et arrogante. Grand, bien bâti, les cheveux clairs, des yeux bleus en amande et des pommettes saillantes qui lui donnaient un charmant petit côté slave. Moi, je bossais comme vendeuse dans un grand magasin. Je n’aimais pas ce métier, mais je m’en contentais. Comme beaucoup de gens, les événements insignifiants du quotidien passaient sur ma vie comme un rouleau compresseur. Ce jour-là je croulais sous le travail, mais j’avais trouvé le temps de me laisser séduire. Évidemment au début j’ai eu droit à la totale : les fleurs, les restaurants, les bijoux, les voyages surprise et puis j’ai emménagé chez lui, j’ai arrêté de travailler et là, c’est venu d’un coup et le pire c’est tout simplement que j’ai accepté, sans broncher. Avec le temps, j’ai fini par comprendre que ce n’était pas contre moi, qu’il n’aimait pas les femmes en général. D’ailleurs il les évitait. Lieutenant commandant dans l’armée de terre où elles ne sont que peu représentées, il a écrasé, rabaissé, humilié toutes les rares recrues de sexe féminin. Je le sais parce qu’à la maison il s’en vantait, cela lui procurait du plaisir, il en riait. Un pervers narcissique misogyne, mais je veux croire que malgré tout, il avait son propre combat à mener contre ses démons et que le passé venait régulièrement le tourmenter. Après de longues et insipides années de vie commune, j’ai découvert ses secrets. Quelque chose de terrible et d’insondable qui pesait probablement sur sa conscience comme une chape de plomb. Au fond, je pense que sa mort nous a libérés.
Mais je vous rassure, je ne cherche pas à atténuer mon crime, votre pitié ne m’intéresse pas. Je rendrai des comptes à la justice en temps voulu. J’aimerais tout simplement vous raconter mon histoire.
XII.Ilest néledivin enfant
Certains moments de notre vécu sont à tout jamais gravés dans notre mémoire. Ils font partie de ces souvenirs qui ont forgé notre caractère et qui participent de ce que nous sommes devenus : des instants qui changent la vie d’une personne. Grâce à ce que j’imagine être une sorte de mécanisme de défense de mon organisme, j’oublie facilement les moments désagréables, les périodes de doutes. Bien évidemment, ils ne peuvent pas disparaître. Parfois, lorsque je m’y attends le moins, ils resurgissent, mais bien souvent ils s’évaporent de ma conscience, je ne les vois plus, ils deviennent transparents. Les événements positifs, quant à eux, sont entretenus, soignés et protégés comme à l’intérieur d’une serre. Bien entendu, il faut, de temps en temps, effectuer quelques améliorations. Celles-ci ont un sens, elles embellissent la réalité, elles rendent la vie plus agréable et lui donnent un sens, une direction. Mais certaines périodes de l’existence n’ont pas besoin de cela, car elles resplendissent d’intensité. Lorsque j’ai pris Lucas dans mes bras, la toute première fois, c’est exactement ce que j’ai ressenti. Un moment parfait, incroyablement vrai, absolu. Ce n’était pourtant pas un nouveau-né, mais un petit enfant de cinq ans qui, d’après mon mari, avait été abandonné à sa naissance près d’un couvent dans la province de Cordoba en Argentine. Petit à petit ma vie s’est ajustée à un nouveau rythme autour de lui. Je compris de nombreux aspects de ma propre existence et pardonnai beaucoup d’erreurs à ma propre mère. Lucas m’a apporté une sorte d’équilibre. C’est parce qu’il représente tant de choses, et parce que cette relation est la plus forte, la plus difficile, mais aussi la plus belle qu’il m’ait été donné de vivre, que je n’aurais laissé rien ni personne me l’arracher et nous salir. Les circonstances qui entouraient son adoption me paraissaient surprenantes puisque personne ne m’avait sollicité et que l’enfant était arrivé comme par enchantement avec des papiers d’adoption argentins et français. Je reçus des explications courtes de la part de mon mari à propos du couvent en question, où Lucas avait été abandonné par sa mère quelques années auparavant. Quelqu’un n’avait pas voulu de cet enfant et ce fut très difficile pour moi de me résoudre à assimiler ce simple fait. Mon fils grandit, somme toute, dans un environnement plutôt calme. Cette tranquillité, je suppose, avec le recul, que mon mari la ressentait et se félicitait d’avoir adopté cet enfant. Cela le rassurait socialement. Par ailleurs, je le croyais fidèle et me réjouissais de notre relation sans excès. Entre-temps, j’avais la garde exclusive, si j’ose dire. Lucas et lui se sont peu fréquentés et ne se sont que très peu connus. Lorsqu’il était petit, son père lui apparaissait comme un homme mystérieux et impressionnant. Il ne le voyait que très peu. Parfois, il l’attendait sur le pas de la porte, patiemment, pendant des jours. Il s’asseyait sur un petit tabouret muni de ses jouets préférés, mais il n’obtenait jamais le résultat escompté, car même lors de leurs retrouvailles, l’accueil qui lui était réservé ne comblait pas ses expectatives. Son père l’observait toujours du coin de l’œil, comme un étranger,
une intrusion dans sa maison. Peu à peu, la figure paternelle devint de moins en moins indispensable. C’était moi le centre d’attention. Alors oui, je l’avoue, j’ai cultivé cette exclusivité, car il m’aurait été impossible de la partager avec quiconque. Cela représentait trop d’années de patience, d’apprentissage, d’amour et cela malgré les nombreuses déceptions, difficultés, périodes de crise, mais qui participent toutes à cette union indélébile. Nous étions inséparables. L’école fut une épreuve difficile, l’idée d’être séparés pendant de longues heures, plusieurs jours par semaine, nous semblait insupportable. Une fois libéré de ses obligations scolaires je l’emmenais profiter de Paris, visiter quelques musées, aller au théâtre, se promener devant les grands monuments de la capitale et je lui faisais la lecture,l’Iliade et l’Odyssée, les contes desMille et une nuits, ceux des frères Grimm. Je pensais bien faire, en tout cas je m'y efforçais. J’appris ou réappris moi-même toutes sortes de choses pendant ces années-là. Malheureusement, tout le monde ne voyait pas cela d’un bon œil, mes beaux-parents en particulier semblaient penser que j’allais faire de cet enfant un homosexuel maniéré avec mes histoires et mes choix éducatifs. Ils ne comprenaient pas pourquoi je n’avais pas inscrit Lucas à une activité sportive, aux scouts ou au catéchisme. Les désaccords familiaux ne m’empêchèrent pas de conserver la main mise sur cette relation qui était devenue ma raison de vivre.