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Les enfants des autres

De
188 pages
A travers quelques regards d'enfants sur le monde des adultes, une suite de portraits de femmes avec les fantasmes, les interdits et les contraintes auxquels elles sont confrontées.
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couverture

LES ENFANTS DES AUTRES

 

A travers quelques regards d’enfants sur le monde des adultes, à travers une suite de portraits, Claude Pujade-Renaud évoque ou raconte des vies de femmes : femmes confrontées à l’amour ou à l’isolement, au travail, à la maternité ou à la vieillesse, femmes observées dans la diversité des âges. Loin de s’en tenir aux données objectives et sociales de la condition féminine, l’auteur accompagne ses personnages dans leurs conciliabules les plus secrets, elle les pousse en ces territoires incertains où désirs et fantasmes, interdits et contraintes soudain se dévoilent. C’est ce double regard, attentif et intuitif, qui donne à ce recueil de nouvelles une fascinante acuité.

Nouvelliste et romancière, Claude Pujade-Renaud a publié la quasi-totalité de son œuvre chez Actes Sud.

DU MÊME AUTEUR

Romans

La Ventriloque, Des Femmes, 1978.

La Danse océane, Souffles, 1988 ; Actes Sud Babel, 1996.

Martha ou le Mensonge du mouvement, Manya, 1992 ; Actes Sud Babel, 1996.

Belle mère, Actes Sud, 1994, prix Goncourt des lycéens ; Actes Sud Babel, 1997 ; J’ai Lu, 1997.

La Nuit la neige, Actes Sud, 1996 ; Actes Sud Babel, 1998 ; J’ai Lu, 1998.

Le Sas de l’absence, Actes Sud, 1997, prix de l’Ecrit intime 1998 ; précédé de La Ventriloque, Actes Sud Babel, 2000 ; J’ai Lu, 2000.

Platon était malade, Actes Sud, 1999 ; Actes Sud Babel, 2002.

Septuor, en commun avec Daniel Zimmermann, Le Cherche Midi éditeur, 2000 ; Pocket, 2002.

Le Jardin forteresse, Actes Sud, 2003 ; Actes Sud Babel, 2004. Chers disparus, Actes Sud, 2004.

Nouvelles

Les Enfants des autres, Actes Sud, 1985.

Un si joli petit livre, Actes Sud, 1989 ; prix Fondation Thyde-Monnier de la SGDL, Actes Sud Babel, 1999.

Vous êtes toute seule ?, Actes Sud, 1991 ; prix de la Nouvelle du Rotary Club ; Actes Sud Babel, 1994 ; Librio, 1997.

La Chatière, Actes Sud, 1993.

Au lecteur précoce, Actes Sud, 2001 ; Actes Sud Babel, 2003.

Poésie

Celles qui savaient, Actes Sud, 2000.

Instants incertitudes, Le Cherche Midi éditeur, 2003.

Mémoires

Les Ecritures mêlées, en commun avec Daniel Zimmermann, Julliard, 1995.

Correspondance

Duel, en commun avec Daniel Zimmermann, Le Cherche Midi éditeur, 2004.

Roman pour la jeunesse

Championne à Olympie, en commun avec Daniel Zimmermann, Gallimard, Folio Junior, 2004.

 

© ACTES SUD, 1985

ISBN 978-2-330-09199-6

 

Illustration de couverture :

Paolo Uccello (détail)

 

CLAUDE PUJADE-RENAUD

 

 

LES ENFANTS

DES AUTRES

 

 

nouvelles

 

 
ACTES SUD
 

à Daniel Zimmermann

LE PRIX DU BAL

 

— On ne prend pas de bébés dans ce couvent, rétorque sèchement sœur Marie-Félicie.

Félicia Palumbo serre contre elle la petite Adrienne, enveloppée dans un châle.

— Ce n’est plus un bébé, elle va sur ses dix-huit mois et le jour elle est propre.

— Ici la propreté de l’âme importe plus que celle des corps.

Fille-mère et fille d’ouvriers agricoles italiens, Félicia Palumbo sait avaler les affronts. Sa main se crispe sur l’épaule d’Adrienne, l’enfant se raidit.

— Ma sœur…

— On dit “ma mère”.

— Ma mère, je vais travailler, je m’engage à payer régulièrement.

— Ce n’est pas une question d’argent. La classe des petits va de cinq à huit ans. Revenez dans trois ans.

Le minuscule couvent de La Verdière compte quatre sœurs converses et trois sœurs préposées à l’enseignement. Depuis sa fondation, en 1920, sœur Marie-Félicie en est à la fois la mère supérieure et la directrice de l’école. En cette année 1935, elle estime avoir gagné le combat contre la laïcité environnante. Tous les gros et petits notables de la région, ainsi que les paysans aisés, envoient leurs filles à La Verdière. Ils honorent la rigueur morale et la vigueur pédagogique de sœur Marie-Félicie. Faire sa communion et passer son certificat à La Verdière constituent une garantie.

La mère garde pouvoir sur ses filles. Même après leur départ elle continue à sonder leurs reins et leurs cœurs. A la fin juillet elle leur accorde, aigrement, l’autorisation d’aller au bal de la fête locale. La condition en est simple : verser auparavant à la caisse du couvent le prix de l’entrée du bal. Pour les œuvres. Les filles de La Verdière paient doublement le plaisir de danser.

Comme d’autres miséreux, Félicia Palumbo est allée à la communale. Au bal fort rarement, lorsqu’elle avait un peu d’argent. En cachette elle va voir sœur Honorine, la maîtresse des petits. Elle réussit à lui glisser Adrienne dans les bras et raconte ses malheurs. Ses parents repartent en Italie, ils veulent emmener la petite. Félicia s’y refuse, elle a décidé de rester en France avec l’enfant. Elle vient d’obtenir une place de fille de salle à l’hôpital de Manosque, il lui faut trouver d’urgence où mettre Adrienne, elle aimerait tellement la laisser au couvent, elle réglera la pension.

Le parfum de sœur Honorine, miel et cierge, béatifie la petite Adrienne. Entre le col et la coiffe elle découvre un mince ruban de peau, tiède et tendre. Sœur Honorine sent une bouche humide et l’abandon du sommeil. Elle se trouble, s’abandonne à son tour. Elle promet d’intercéder auprès de la mère supérieure.

Sœur Marie-Félicie maintient son refus. Un couvent de saintes femmes n’héberge pas les enfants de ribes. Les ribes sont les talus des fossés. Sœur Honorine requiert l’arbitrage de la maison mère, les Augustines de Bargemon. Elle avance un argument de poids : donner une éducation religieuse précoce à l’enfant du péché. Fille de petits paysans, sœur Marie-Félicie sait trop bien qu’il s’agit moins de sauver une âme que de préserver une source de revenus. Sans les dons de la famille de sœur Honorine, propriétaire d’une usine à Barjols, le couvent de campagne de La Verdière et son école vivoteraient à peine.

La mère s’incline. Elle macère sa rage dans les prières. L’enjouement de sœur Honorine lui a toujours paru suspect. Une faiblesse de jeunesse, espère-t-elle. Il est vrai qu’elle réussit bien avec les petits. Sœur Marie-Félicie estime également suspect que sœur Honorine ait voulu conserver en religion son prénom de naissance. A ses yeux, elle est restée fille de son père par le sang sans advenir à la limpidité d’une fille de Dieu. En entrant dans les ordres, sœur Marie-Félicie a voulu oublier qu’elle était née Ernestine Péraly. Seul le Père confère un nom et, peut-être, la félicité. Du moins l’a-t-elle voulu croire. A présent voici que cette autre femme, prénommée Félicia, vient déposer dans l’austérité crépie à la chaux du couvent le fruit de ses entrailles. Ce paquet de chair indécente à l’odeur d’homme et de lait. Une enfant qui ne porte même pas le nom du père.

Les enfants de ribes, sœur Marie-Félicie connaît bien. Son propre frère, l’aîné, en est un. Le père Péraly souillait les repas du dimanche par ses plaisanteries :

— Ce petit, je ne sais pas pourquoi il était pressé. Il n’y avait pas un mois qu’on était mariés, il était déjà là.

La jeune Ernestine se rétractait de dégoût et s’arrêtait de manger. Dès l’adolescence, la splendeur du fils Péraly a fait des ravages de Barjols à Manosque.

— Les enfants de ribes sont toujours les plus beaux.

Ainsi psalmodie le chœur du village, quatre ou cinq vieilles ratatinées installées à perpétuité sur une placette en dessous du mur du couvent. Par contre, dès sa naissance, il a fallu réparer Ernestine Péraly, la légitime. Une luxation de la hanche. Plus tard des lunettes et un appareil dentaire. Une gaucherie compacte, irréparable.

La grâce balaya les disgrâces du corps. Jusqu’alors Ernestine Péraly pratiquait avec la même application revêche qu’elle mettait à coudre ou à tailler la vigne. Soudain, à dix-sept ans, elle connut l’éblouissement de la visitation. Elle se sentit légère jusqu’à la transparence et grosse d’une vocation brusquement révélée. Son corps, illuminé, se dépouillait. Sa chair épaisse devenait spirituelle.

Inquiète de la voir refuser tout aliment, sa mère la confia pour quelques semaines aux Augustines de Bargemon où elle avait une tante. Ernestine accepta de se nourrir un peu et l’amour divin ne la quitta pas. La grâce était un fruit de lumière enclos à l’intérieur du cloître. Ernestine marchait lentement sous les arcades autour de cette grenade de soleil. Prier était aussi simple et fluide que de respirer, communier une joie quotidienne. Elle a accompli son noviciat, elle a prononcé ses vœux. Elle s’est fait renaître sous le nom de sœur Marie-Félicie.

Juste après sa prise de voile survint une tempête obscure mais toujours bienheureuse. La tourmente de la félicité, un vent fou, divin pourtant, elle en était certaine. Le Père ne peut vous engrosser de sa grâce pour vous abandonner ensuite. Plus tard, sœur Marie-Félicie dut apprendre le désamour et la désertification par l’absence. Elle demeura vide et racornie. Dieu l’avait saignée, comme un lapin. Restait une dépouille desséchée. Elle étudia et devint enseignante. Depuis quinze ans elle est maîtresse à La Verdière.

Adrienne vient d’entrer au couvent. Félicia est partie à Manosque. Sur son séducteur présumé le chœur du village multiplie les suppositions médisantes. Félicia Palumbo garde le silence, et sa fierté. On ne raconte pas qu’on a été mise enceinte par son propre père, à dix-sept ans. Il retourne au pays, elle garde Adrienne, c’est tout ce qu’elle demande. Elle l’embrasse, éperdue. Elle lui murmure, en dialecte :

— Ma palombe, ma petite sœur, sorellina

Elle n’ose dire ou penser “ma fille”. Vertige des dénominations, est-il possible d’être à la fois mère et sœur ?

Sœur Honorine pourrait se poser la question pour elle-même. Elle s’en préserve. Elle rayonne et pouponne, elle coiffe longuement la petite Adrienne. Elle lui confectionne des tabliers et lui brode une collerette pour sa robe des dimanches. En secret elle est obligée de retailler sa propre guimpe, ses seins ont gonflé. La maîtresse des moyens, la vieille sœur Clémence, la complimente sur la fraîcheur de son teint. La mère supérieure toise de loin cet épanouissement scandaleux. La luxure de Félicia Palumbo est devenue la faute de sœur Honorine.

— Un amour profane avoisine toujours le péché, ma sœur.

— Charité est amour, répond faiblement sœur Honorine.

Elle n’ose avouer à ses sœurs que ses règles sont revenues. Elles avaient disparu après sa prise de voile. Sœur Honorine souffre lors des visites de Félicia. Adrienne se jette en elle comme un chevreau sous le ventre de la mère.

Félicia Palumbo paie la pension, comme promis. Elle ajoute une nappe brodée pour l’autel de la petite chapelle, des galettes à l’anis pour la communauté, une chaufferette pour la mère supérieure. Celle-ci remercie, parcimonieuse.

En grandissant Adrienne comprend vite que les offrandes maternelles ne rachètent rien. L’amour de sœur Honorine et la haine de sœur Marie-Félicie lui sont acquis. Elle ne sait pas encore que le premier est gangrené par la jalousie. Ni que la haine se double d’une fascination secrète pour sa beauté d’enfant sombre. Déjà le chœur du village dévide ses répons :

— Adrienne Palumbo promet d’être jolie.

— Les enfants de ribes sont souvent plus réussis que ceux du mariage.

— Dieu est miséricorde.

— Et ses voies sont impénétrables.

Durant la classe, Adrienne reste assise sous le bureau de sœur Honorine. L’hiver, elle se réfugie sous la lourde jupe et s’endort au chaud. Sœur Honorine évite de bouger. Elle sent un souffle régulier, elle laisse cette douceur tiède monter le long de ses jambes. Adrienne s’éveille, renifle une odeur de femme et de macération, se rendort.

“Ma mère”, dit Adrienne, selon la règle, lorsqu’elle s’adresse à sœur Marie-Félicie. Avec une froideur proche de l’insolence. A sa mère-maîtresse elle dit Norine, raccourci conservé de sa première année de couvent. Très vite sœur Marie-Félicie le lui interdit et lui impose “ma sœur”. Adrienne apprend de bonne heure que les mots des grandes personnes sont lourds de confusion.

Elle vient d’avoir cinq ans. Sœur Honorine l’extirpe de sa jupe et l’installe dans la classe. Adrienne se fige et ne desserre plus les lèvres d’une semaine. Puis, en deux mois, elle apprend à lire. Sœur Honorine s’efforce de triompher avec modestie. Sœur Marie-Félicie est circonspecte. Selon elle, il convient de se méfier d’un savoir trop aisé. Elle médite sur la pomme de la tentation, ce fruit véreux, vénéneux de la science. La passion de la connaissance n’est-elle pas dangereuse, plus encore chez une enfant de ribes ?

Cette même année, les notables de La Verdière furent surpris. Sept reçues seulement, sur douze, au certificat d’études. L’école du couvent est réputée depuis longtemps pour ses succès. La mère supérieure perçoit le danger et se trouve un autre objet de méditation que la pomme d’Eve. L’année suivante, après avoir pris la précaution de faire redoubler les médiocres, elle redresse la barre. Toute la division des plus grandes est reçue. Blanche Lorenty, fleuron local, est même la seconde du canton. Le chœur du village vante les mérites de la directrice :

— Une femme visitée par le Saint-Esprit.

L’été calcine. Sœur Marie-Félicie n’ose espérer la fraîcheur d’une visitation. Encaisser le prix du bal ne lui est même plus une consolation. D’ailleurs, en cette année 1942, la recette est fort maigre : le bal est clandestin.

Sœur Honorine et Adrienne se réfugient dans l’eau glauque de la chapelle. L’une joue de l’harmonium, l’autre écoute. La musique invite Adrienne à couler vers les sommeils laiteux de la petite enfance, blottie contre le ventre de Félicia. Elle s’allonge sur le banc et s’endort. Sœur Honorine joue en sourdine, béate.

A l’automne 1942, la vieille sœur Clémence part à la retraite. Les Augustines de Bargemon envoient à La Verdière une toute jeune maîtresse, sœur Marguerite. Sœur Honorine la suborne : elle la persuade qu’il vaut mieux débuter avec les petits qu’avec les moyens. La position pédagogique de sœur Marie-Félicie s’avère contraire, mais juste : il est plus difficile d’apprendre à lire que de s’occuper des huit à onze ans. Elle sait fort bien la véritable raison. Sœur Honorine veut suivre Adrienne qui vient d’avoir huit ans. La coalition des deux plus jeunes l’emporte, soutenue par l’intendance des donateurs de Barjols. De pied ferme la mère supérieure attend Adrienne dans sa classe, d’ici trois ans.

A la fin d’une récréation, elle la surprend avec Lucile Portal, une externe fille de l’épicier local, dans le même cabinet au fond de la cour. Adrienne explique qu’elle aide Lucile à passer puis attacher les bretelles de sa jupe sous son chandail, une opération compliquée. Sœur Marie-Félicie feint de n’en rien croire et frotte d’orties les jambes des deux pécheresses. Ainsi fut soudée l’amitié naissante entre Adrienne et Lucile.

Aux grandes vacances Adrienne n’attend plus la venue de sa mère. Elle a compris que Félicia pouvait avoir d’autres amours. Elle regarde l’immobilité du ciel, caillé de chaleur. Il lui arrive de suffoquer d’angoisse. Elle commence à rêver de l’Italie comme du lieu de la délivrance. Heureusement, Lucile vient jouer avec elle quelques heures par jour. Adrienne aimerait tellement l’accompagner à la rivière mais sœur Marie-Félicie ne le lui permet pas.

Le bal redevient légitime pour les autorités civiles. La mère supérieure continue à prélever la taxe de la culpabilité. Le dernier samedi de juillet, Adrienne ouvre la porte du couvent aux vierges folles venues acquitter le péage. Une par une, elle les fait entrer dans le petit bureau parfumé à l’encaustique. Sur le mur blanc, un crucifix sombre. Dessous se tient sœur Marie-Félicie, raide empesée. Le dépôt de l’obole, quelques paroles. La fille ressort, soulagée.

— Va, ma fille, je prierai pour toi cependant que tu oublieras Dieu.

Adrienne sourit en dedans. Dieu l’a oubliée. Depuis quelque temps elle ne prie plus, elle fait semblant. Parfois sœur Honorine l’observe, inquiète. Par charité pour elle, Adrienne mime la componction.

Le soir elle ouvre la fenêtre du petit dortoir où elle couche seule durant les vacances. La musique du bal vient lécher les murs du couvent. La fête a lieu en contrebas sur la promenade des platanes. Curieusement l’endroit s’appelle La Gavotte. Adrienne se fait le serment d’aller un jour danser à La Gavotte. Sans payer.

Lucile Portal lui rapporte les rumeurs du village et les racontars du chœur des vieilles : sa grand-mère en est un membre respecté. Félicia aurait pour amant un médecin, marié, de l’hôpital de Manosque. Il existe quelques filles, de celles passées par la communale, qui ne paient pas le prix du bal. Lucile transmet les prédictions du chœur :

— Celles-là risquent de tomber enceintes.

Adrienne et Lucile en déduisent que le prix du bal détient une valeur contraceptive. Magique peut-être mais efficace, selon la légende de La Verdière. De fait, l’une de ces malheureuses accouche au printemps suivant d’un enfant mort-né.

A onze ans Adrienne entre dans la classe de la mère supérieure. Elle a promis à sœur Honorine de continuer à bien travailler. Elle mord à pleines dents la pomme de la connaissance. Sœur Marie-Félicie la place au premier rang et ne la lâche pas. Bien que la mère applique à son égard une justice stricte, Adrienne ne manque pas de se sentir fautive. Elle doit sans cesse se surveiller, une asphyxie lente l’envahit. Le souvenir des orties lui est moins cuisant que la brûlure glaciale de ce regard sur elle, durant les trois années précédant le certificat.

En juillet 1947, Adrienne décide avec Lucile d’aller voir le bal. Elles ont treize ans. Le soir, Lucile l’attend sur la petite place en contrebas du couvent. Adrienne escalade le mur et glisse le long des pierres, couleuvre silencieuse. Toutes deux dévalent vers La Gavotte par des ruelles en pente. Elles rencontrent Blanche Lorenty qui leur paie de la barbe à papa et s’engage à ne pas les trahir. D’ailleurs l’ancienne gloire locale a fait l’école normale de Draguignan, elle est maintenant institutrice à Salernes. Si la meilleure pouliche de sœur Marie-Félicie est passée à l’ennemi, c’est qu’une brèche est possible dans l’enfermement. Adrienne, cependant, s’étonne : cet après-midi Blanche Lorenty est montée au couvent déposer ses cinq cents francs.

— Et tu continues à les lui payer ?

— Je ne veux pas faire de peine à ma mère.

A travers une fente de la toile d’enceinte, Adrienne et Lucile regardent les couples tourner. Adrienne est fascinée. Elle se demande si elle est née d’une danse semblable. Lucile l’extirpe de sa pétrification :

— Il est plus de minuit, il vaudrait mieux que tu rentres.

Sœur Marie-Félicie l’attend derrière la porte et l’enferme dans la chapelle :

— Tu prieras jusqu’à ce que Dieu te pardonne.

Dieu n’émet pas de signe, Adrienne n’en attendait d’ailleurs pas. Sœur Honorine la trouve au matin, recroquevillée sur le banc de l’harmonium. Elle l’embrasse, en pleurant. Pour la première fois Adrienne repousse ses tendresses.

L’été suivant, Adrienne est plus seule que jamais. Lucile et elle ont été reçues au certificat. En récompense de ce succès Lucile est en vacances au bord de la mer. Le jour de la fête, Félicia vient voir sa fille. Elle lui annonce qu’elle lui a trouvé une place dans un atelier de reliure, à Manosque. Elle commencera en octobre, elle logera chez son patron, il faudra être polie et serviable. Adrienne acquiesce, elle connaît. Elle vient d’avoir ses règles pour la première fois et se sent oppressée au contact de la chair lourde de Félicia. En juin, Lucile lui a transmis les récentes sentences du chœur des vieilles :

— Félicia Palumbo est toujours belle femme.

— Mais Adrienne sera belle, bien plus belle que sa mère.

— Une enfant de ribes…

Adrienne se persuade que seule l’Italie pourrait accueillir son désir d’échapper et cette beauté qu’elle-même ne voit pas.

La fête est passée. Adrienne s’est contentée de danser toute seule la nuit, dans le dortoir, réinventant les figures souples inscrites dans les volutes de la musique. Félicia est retournée à Manosque. Sœur Honorine est partie pour une retraite de quatre semaines dans un couvent de contemplatives du Vaucluse. L’été s’est figé. Adrienne étouffe, sœur Marie-Félicie également sous la laine rêche.

Un soir d’août, Adrienne regarde par-dessus le parapet du couvent. Elle guette du côté de Barjols la montée des nuages à la consistance de barbe à papa, annonciateurs de pluie. Sœur Marie-Félicie l’observe. La pureté aiguë de ce visage l’éblouit, soudain. Elle s’émerveille et s’effraie que la grâce divine puisse se condenser en beauté terrestre. Serait-ce là le mystère de l’Incarnation, proche et intouchable ? L’évidence de la félicité miroite à nouveau, nimbe tremblant autour de cet être tendu vers l’ailleurs. Sœur Marie-Félicie se détourne, fissurée.

Les nuages venus du sud-est se dissolvent après avoir lâché quelques gouttes réticentes. La sécheresse n’en paraît que plus aride. Elle craquelle jusqu’à l’âme, se désespère sœur Marie-Félicie. En vain s’efforce-t-elle de ne pas contempler Adrienne, source interdite.

Un après-midi de septembre, sur la terrasse plantée de cyprès ouverte face à l’ouest, Adrienne attend. Elle sait, le vent va venir. Déjà la brume de chaleur a fondu, les lointains sont accourus à toute allure vers La Verdière. D’un seul coup, les collines qui semblaient être encore à l’horizon lui sautent à la figure. Le mistral bondit par-dessus. Plus de distance, il est partout. Dans chaque ruelle, au creux de son corps, dans ses cheveux. Adrienne les rejette en arrière. Elle fléchit puis se redresse.

Du seuil de la chapelle, sœur Marie-Félicie regarde ce corps dansant, flamme de cierge. Elle reconnaît la jubilation dévastatrice de ses dix-sept ans, lorsqu’elle fut investie par les rafales du souffle divin. Sous ses yeux Adrienne exulte, buveuse de vent, avide. Image d’elle-même autrefois, novice dans l’étreinte du Père, ployée, pantelante, demandant et rendant grâce.

Adrienne s’ouvre au mistral, souriante. Elle n’a pas peur. Sœur Marie-Félicie la voit vibrer d’une joie qu’elle-même a perdue. Sur ce visage fruit de lumière elle recueille un écho du silence plein du cloître. Contemplant la sérénité vivace des traits, elle pressent qu’il n’est là ni Diable ni Dieu. Simplement Adrienne est vivante, elle s’apprête à vivre. Intacte dans sa chair serrée. Hors péché.

Durant près de quarante ans, sœur Marie-Félicie s’est résignée à la désolation d’une vie religieuse désertée par la grâce. Elle s’est astreinte aux rituels exigeants de la prière et de l’enseignement. Ce soir de mistral, le doute la démantèle. Adrienne en est le symbole, ramassée dans ce bonheur dru et visible qui ne doit rien à la visitation divine. Et si Ernestine Péraly s’était fourvoyée ? Si l’irruption ardente de jadis n’était née que d’elle-même, de son corps bouleversé, d’un désir qu’elle n’avait su comprendre ?

Sœur Marie-Félicie vacille. Adrienne l’ignore, arc-boutée contre le vent. Brassée, essorée comme les cyprès, elle demeure inexpugnable. Elle rit de plaisir, elle imagine que le mistral l’emporte vers l’Italie.

Au début d’octobre elle part travailler à Manosque. Lucile Portal dit qu’elle réussit bien, son patron en est très content. Sœur Honorine a repris la classe des petits. Aux vacances suivantes Adrienne lui offre un missel en cuir, relié de ses mains. Rien pour la mère supérieure. Adrienne s’est arrangée pour apporter son cadeau le jour de la fête. Elle descend ensuite à La Gavotte, elle paie son entrée, elle danse. Elle a quinze ans. Le chœur bruisse d’inquiétude :

— C’est la première fois qu’une fille du couvent ne verse pas le prix du bal à la mère supérieure !

Cette dernière se tait. Sœur Honorine prie toute la nuit dans la chapelle, son missel neuf ouvert devant elle. Elle murmure :

— Ma colombe, ma palombe, ma petite fille perdue…

L’été de ses seize ans, Adrienne revient danser à La Verdière. Elle loge chez Lucile Portal. Avant le bal, Lucile monte payer au couvent pendant qu’Adrienne l’attend sur la petite place. C’est leur seul sujet de désaccord.

Sœur Marie-Félicie a interdit à Adrienne l’entrée du couvent. Elle ne saurait supporter de revoir le visage habité par la grâce. Elle s’abrite derrière l’argument officiel : le refus de paiement et le déshonneur public d’une fille élevée avec tant de soin. Mauvais sang ne saurait mentir, une enfant de ribes ne manque pas d’y retourner.

Personne pourtant n’a vu Adrienne Palumbo en promenade galante sous les platanes de La Gavotte, selon la tradition des filles de La Verdière entre deux valses. Adrienne danse sans interruption, jusqu’à l’aube, dans un état de transe émerveillée qui rappellerait à sœur Marie-Félicie, si elle pouvait la voir, la danse dans le vent. Adrienne épuise ses cavaliers, elle en change souvent.

L’année d’après elle danse encore la nuit entière, mais, cette fois, toujours avec le même partenaire. On le connaît peu à La Verdière. On le sait peintre, venu d’Aix. On lui donne dans les quarante ans. Il a remonté une maison abandonnée au lieu-dit Les Bastides de Séguiranne. Il y vit seul. Cette nuit de fête, il semble ébloui par la beauté d’Adrienne. Elle danse, éblouie elle aussi. Lucile Portal qui la connaît bien pressent qu’il s’agit d’une joie autre que celle de la danse.

Le mois d’août qui suit ce bal de juillet 1951 Adrienne part en Italie. Elle veut faire la connaissance de ses grands-parents. Félicia s’est opposée de toutes ses forces à ce voyage. Adrienne a dix-sept ans, l’âge auquel sa mère fut enceinte d’elle. Elle la défie : elle a fait ses économies depuis plus d’un an, elle ira, elle l’a décidé il y a longtemps. Félicia s’incline, la mort dans l’âme.

Par la suite, Lucile Portal dira qu’elle a trouvé Adrienne changée à son retour d’Italie. D’ailleurs elle est revenue plus tôt que prévu. Elle a revu une fois le peintre de Séguiranne.

— Un homme qui aurait pu être son père, commente le chœur.

Elle s’est jetée dans le Verdon, au barrage de Gréoux. Un endroit sûr. Adrienne Palumbo n’était pas fille à rater ce qu’elle faisait.

Lucile Portal soutient qu’Adrienne n’était pas enceinte :

— Elle me disait tout, je l’aurais su.

Le chœur de la petite place rumine :

— Elle aurait dû payer le prix du bal.

Le suicide d’Adrienne renforce le pouvoir de sœur Marie-Félicie. En juillet 1952 la caisse du couvent se remplit. Même de nombreuses anciennes de la communale montent verser leurs six cents francs.

Félicia part travailler à Marseille. A la fin de septembre 1952 sœur Honorine meurt, d’un cancer du sein. Jeune encore, sanglote sœur Marguerite. Aux yeux de la mère supérieure, ce cancer figure le fruit pourri du péché et de la connaissance. Adrienne serait morte d’avoir voulu trop en savoir. Et sœur Honorine aurait été contaminée. Sœur Marie-Félicie essaie de préserver en elle le visage de lumière entrevu un soir de mistral. Elle prie pour les deux disparues, avec application.

Sœur Honorine n’est pas remplacée. Les effectifs des classes baissent régulièrement, la laïcité grignote du terrain. Les deux maîtresses suffisent largement pour la vingtaine d’élèves de l’école. Les donateurs de Barjols continuent à payer, en souvenir de leur fille défunte. La mère supérieure prévoit que cette manne s’éteindra un jour. Elle sait que le couvent et l’école fermeront lorsqu’elle mourra.

Juillet 1962. Elle va mourir, elle le sait. Elle est une vieille femme, mortifiée. Nulle grâce n’est venue soutenir son souffle. Usée, elle a renoncé à l’enseignement. Sœur Marguerite s’occupe des sept élèves restantes, regroupées en classe unique. Ce jour de fête, seule la fille de Blanche Lorenty est montée au couvent acquitter l’entrée. Sœur Marie-Félicie en connaît trop bien la raison : ne pas faire de peine à la grand-mère Lorenty qui, elle aussi, s’apprête à mourir.

La musique et la chaleur pénètrent par la fenêtre du petit bureau. Sœur Marie-Félicie étouffe, sa tempe droite bat anormalement fort. Elle regarde le crucifix accroché au mur. Grenouille grotesque sur son croisillon de bois. Une mort inutile, comme celle d’Adrienne. Abandonnée par le Père, elle aussi. De ces pères qui vous traversent puis vous lâchent, dans la désolation de la sécheresse. Sœur Marie-Félicie comprend qu’Adrienne Palumbo ait cherché l’eau pour disparaître.

Elle n’a pas ce recours. Il lui faut payer le prix du bal. Elle a perdu l’essentiel : la lumière fruitée du cloître et la grâce plénière du visage d’Adrienne. La même félicité, mais la seconde révéla le mensonge de la première. La beauté fut de ce monde, hors de portée. Sœur Marie-Félicie ne peut tout de même pas prier pour revoir, au moins une fois, le visage trop humain de la plénitude. Même calcinée de désespoir, il lui reste un peu de respect divin.

La musique du bal s’est interrompue. Sœur Marie-Félicie se lève, chancelante. Elle décroche le crucifix et le pose sur la table, retourné. Une douleur aiguë la cisaille derrière le front, elle s’écroule dans son fauteuil. Le sang tourbillonne à l’intérieur du cloître, brassant des remous violents de lumière. De très loin lui parvient un visage de vitrail, serti de noirs mouvants, éclairé par-derrière d’un soleil moelleux. Adrienne Palumbo sauvée des eaux, visitée par le vent. Le vitrail éclate et projette des myriades d’éclairs coupants. La tête de sœur Marie-Félicie tombe en avant.

Sœur Marguerite la trouve au matin, affaissée dans le fauteuil, un filet de sang séché à l’orée des narines. Sœur Marguerite retourne le crucifix. Elle hésite, puis le raccroche au mur.