Les eunuques ne sont jamais chauves

Les eunuques ne sont jamais chauves

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Description

Le plus terrifiant bras de fer de ma carrière me met aux prises avec un tyran fou.



Il pleut des morts !



Partout le danger !



D'accord, je baise énormément pour pouvoir conserver le moral, n'empêche que je traverse une zone à hauts risques davantage semée d'embûches que la Place de la Concorde.



Là où je vais, si tu veux revoir Paris, faut ouvrir l'oeil et serrer les miches.



Seulement moi, tu me connais ?



C'est les poings que je serre et la porte de devant de mon bénard que j'ouvre.



En grand !



C'est bon pour la ventilation de mes aumônières.





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Ajouté le 28 octobre 2010
Nombre de lectures 329
EAN13 9782265092440
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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couverture
SAN-ANTONIO

LES EUNUQUES NE SONT JAMAIS CHAUVES

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LES EUNUQUES NE SONT JAMAIS CHAUVES

 

C’EST CE QU’AFFIRME LÉCRIVAIN KELCHAR HABIA DONT LE PÈRE ET LE GRAND-PÈRE ÉTAIENT EUNUQUES À TEMPS COMPLET.

« Celui qui poursuit la volupté lui sacrifie tout et pour commencer sa liberté. Voilà le prix qu’il paie pour satisfaire son ventre. Il n’achète pas la volupté, il se vend à la volupté. »

Sénèque1

1- Quel con, ce mec?! Il a jamais baisé ou quoi ?

Bérurier

Il n’est rien de plus triste qu’un footballeur qui se shoote.

San-A.

Bon et con, ça commence par la même lettre.

A.-B. Bérurier

Le gastronome se meurt.

Qu’il parte en pets.

San-A.

Les gens se divisent en deux catégories : ceux qui sont ineptes et ceux qui sont inaptes.

San-A.

A Albert BENLOULOU,
jamais perdu et cependant retrouvé.
Avec tendresse.
San-A.

PREMIÈRE PARTIE

L’AVIATEUR ROUMAIN

1

IL A UNE VOIX DE SOPRANO, PAULO.

Blint feuilletait une revue porno, à l’intérieur de la Rolls. Il l’avait trouvée dans les toilettes publiques de l’aéroport. Elle était destinée à un lectorat gay et la couverture représentait un superbe éphèbe blond, déculotté, mais qui portait un impressionnant blouson de cuir noir zébré de fermetures Eclair.

Le sujet se tenait à califourchon sur une puissante moto aux chromes rutilants. Il possédait un sexe magistral – d’au moins trente centimètres, apprécia Blint – qui prenait ses aises sur la carène du bolide.

— Tu as vu cet objet ? demanda l’amateur de porno à son compagnon qui somnolait au volant.

Howard jeta un regard méprisant sur la photo.

— A quoi sert d’avoir un braquemart pareil, si c’est pour le foutre dans de la chose ! grommela-t-il en écartant le magazine.

Blint eut un petit rire gêné et glissa la publication licencieuse dans la boîte à gants.

— C’est ça ! fit le conducteur. Si tu l’oublies et que Monseigneur le trouve, ça fera un bon sujet de conversation.

Il tendit la main en faisant claquer ses doigts.

Docile, son acolyte reprit le magazine et le remit à Howard, lequel le coula hors de la Rolls dont il entrouvrit à peine la portière.

A cet instant, une sonnerie retentit. La circulation qui coupait la piste d’atterrissage de Gibraltar cessa rapidement et les deux bras du passage à niveau s’abaissèrent à plusieurs dizaines de mètres de distance.

De part et d’autre, les véhicules et les piétons commencèrent à s’agglutiner.

— Le voir ! dit Blint, en sortant de la voiture.

Il regarda scintiller l’appareil blanc et bleu qui venait du nord. Il évoquait quelque soucoupe volante car le soleil l’embrasait et lui faisait perdre sa forme allongée. Il décrivit une courbe somptueuse au-dessus de la mer et descendit rapidement vers la piste qui s’étirait au pied du légendaire rocher.

L’air était doux et des senteurs végétales se mêlaient à celles du kérosène. Lorsque l’engin fut très bas, les gens contenus par les barrières purent l’admirer à leur aise. Il s’agissait d’un avion à réaction ultra-perfectionné, d’une capacité d’environ quinze passagers.

Il se posa avec grâce et légèreté. Une voiture de piste, du genre Jeep, portant à l’arrière un panneau enjoignant Follow me vint le prendre en charge et le guida vers une zone de hangars.

Très vite, la circulation un instant interrompue reprit ses droits.

Les deux hommes de la Rolls abandonnèrent leur carrosse, non sans avoir assuré le verrouillage général et se dirigèrent vers l’endroit où s’était rangé l’avion. Ses moteurs étaient coupés mais il continuait d’être agité de légères convulsions.

Bientôt, la porte s’ouvrit et un homme portant une combinaison parut. Il avait une silhouette encore jeune, était d’une taille légèrement au-dessus de la moyenne et la manière dont il descendit de son poste de pilotage prouvait ses bonnes relations avec les exercices physiques. Son casque de radio avait dérangé sa chevelure. Le sentant, il fit un geste de la main droite pour l’aplatir. De la gauche, il tenait une grosse mallette aux formes géométriques.

Il vit le tandem Blint-Howard arriver sur lui et, à distance, leur adressa un salut de sa main libre. Puis sans davantage s’occuper de son « comité d’accueil », il passa à l’arrière de l’appareil afin de récupérer son bagage dans la soute : un énorme sac de toile noire. Celui-ci semblait si pesant que le pilote devait cambrer les reins pour le soulever.

— On va vous le porter, dit Howard.

L’arrivant lui sourit.

— C’est gentil, merci. Vous ne serez pas trop de deux.

— Moi c’est Howard, fit celui-ci, et mon ami s’appelle Blint.

— Tiarko ! se présenta brièvement l’arrivant.

Ils ne se serrèrent pas la main mais échangèrent des hochements de tête assez distants.

A pas pesants, ils gagnèrent la Rolls. L’homme n’eut pas l’air impressionné par le riche véhicule. Il prit place derrière après s’être assuré qu’on avait chargé son gros sac dans le coffre.

— Bon vol ? questionna le conducteur en reprenant sa place au volant.

— Avec un temps pareil et pour une aussi courte distance ce serait malheureux.

La luxueuse voiture quitta l’aéroport et prit le chemin conduisant à la nationale 340. Il faisait doux dans l’habitacle et il y flottait un léger parfum oriental qui suffit à déclencher l’allergie dont souffrait Tiarko. Peu d’eaux de toilette le laissaient insensible.

Quand ils atteignirent la nationale, ils prirent à droite en direction de Malaga. Des voitures françaises, plutôt vétustes dans l’ensemble, aux galeries croulant sous des charges hétéroclites, emmenaient des familles d’émigrés marocains au pays, à l’occasion des vacances pascales.

Le trajet fut bref ; quinze kilomètres plus loin, la Rolls abandonna déjà la grand-route pour prendre celle de Sotogrande.

Le pilote avait glissé son avant-bras droit dans la sangle de velours réservée à cet usage. Son regard clair restait mat comme de l’étain.

Le paysage se modifiait rapidement. Aux localités populaires bordant la route, avait succédé une forêt dont on mesurait l’immensité au fur et à mesure que l’automobile s’élevait.

Les voyageurs parvinrent à un poste de garde vitré placé au milieu du chemin où deux hommes en uniforme surveillaient les allées et venues. En reconnaissant le véhicule, ils levèrent le bras rouge de la barrière qui interdisait l’accès de ce qui s’avéra être un golf aménagé dans la forêt.

La Rolls poursuivit sa route sans que le conducteur eût marqué le moindre intérêt aux hommes chargés de la sécurité. Huit cents mètres plus avant, se dressait un second poste où le même rituel s’opéra.

— On arrive ! annonça Howard, décidément davantage loquace que son acolyte.

Effectivement, la Rolls déboucha sur une esplanade terminée par une gigantesque grille sommée de piques acérées. Un contacteur électronique en commandait l’ouverture depuis l’auto. Les deux parties du monumental portail devaient peser plusieurs tonnes chacune. Elles s’écartèrent avec lenteur. Lorsque l’espacement fut suffisant, le chauffeur s’engagea dans une somptueuse allée au revêtement rose, bordée de palmiers. La route enchantée montait en pente douce. A gauche comme à droite, entre les fûts des arbres, se développait une prairie irréellement verte, aux savants mouvements de terrain.

Lorsque la grosse automobile atteignit le sommet de cette rampe, le palais apparut, immense, dans les tons ocre. Cette construction devait mesurer au moins quinze mille mètres de superficie. Malgré sa masse imposante, elle restait harmonieuse à cause de son style andalou, de ses décrochements souples, d’une certaine symétrie répétitive de sa façade qui aurait dû paraître interminable mais qui donnait une impression de grâce et d’équilibre.

Quelques voitures étaient rangées sur le terre-plein : une autre Rolls, plus récente, une Ferrari 456 GT, deux Range-Rover et un véhicule électrique pour green de golf, découvert et pourvu d’un caisson spécial réservé aux cannes.

Howard stoppa au bas du perron. Un domestique espagnol, en gilet rayé, dévala celui-ci et vint ouvrir la portière à Tiarko. Le pilote sortit sans se hâter du véhicule. Il se retourna pour se saisir de son « commandant case », mais le valet lui fit signe qu’il s’en chargeait.

Blint adressa un sourire ironique à l’arrivant.

— L’endroit vous convient ?

— Il faut voir, répondit celui-ci.

Ses cicérones l’encadrèrent pour gravir le perron aux marches basses qui ne devaient pas mesurer les dix-sept centimètres de hauteur traditionnels. Ils pénétrèrent dans un hall où prenaient plusieurs escaliers.

L’endroit avait quelque chose de théâtral, à cause probablement des douzes bras de lumière qui brandissaient des lanternes de verre. Des canapés pompeux, de style vaguement Louis XIV, offraient des haltes aux visiteurs. Tiarko songea que l’ensemble faisait un peu « Musée de l’Ermitage ». Il continua de suivre ses deux mentors foulant une succession de tapis aux dimensions stupéfiantes. Ce qui surprenait, incommodait, même, c’était le silence absolu régnant dans le palais.

Parvenus à l’extrémité ouest de la galerie, ses guides prirent un couloir sur la droite. Des portes en bois précieux se succédaient.

Blint stoppa devant la troisième et l’ouvrit.

— Chez vous ! fit-il à Tiarko d’un ton laconique.

La chambre qui se proposait devait dépasser les soixante-dix mètres carrés. Elle était tapissée de velours frappé dans les tons vieux bleu. Deux portes-fenêtres donnaient sur un vaste patio ceinturé de murs terre de Sienne. Une petite piscine privée, deux palmiers aux pieds desquels foisonnaient des couronnes de fleurettes roses, une fontaine en carreaux sévillans et quelques meubles de jardin au fer forgé romantique faisaient de ce coin privé un endroit de rêve.

Tiarko revint à la chambre, enregistra d’un regard sagace le vaste lit à baldaquin, la commode espagnole peinte, les fauteuils à oreilles garnis de tapisserie en point de Hongrie, les tableaux XVIe siècle hollandais, l’énorme poste de télévision, le petit bureau Mazarin, et se dit que l’on avait réuni dans cette chambre des pièces rares mais qui ne se « correspondaient » pas fatalement. La porte de la salle de bains était ouverte et il fut charmé par l’univers de marbre blond et d’appareils vert Nil qu’il apercevait.

— Correct ? lui demanda Howard qui suivait son inspection du regard.

— Je me contente de peu, plaisanta Tiarko.

Le valet vint déposer les bagages au pied du lit. Il dit quelque chose en espagnol. Blint crut bon de traduire pour l’arrivant :

— Il demande s’il doit vous aider à ranger vos effets.

— Je ne suis pas une cocotte ! répondit Tiarko.

Howard intervint :

— On vous laisse à votre installation ; quelqu’un prendra contact avec vous plus tard. Je vous signale qu’il y a un réfrigérateur dans la penderie de la salle d’eau, avec les trucs essentiels.

— Merci du tuyau, il peut me servir.

Les trois hommes se retirèrent. Tiarko les escorta jusqu’à la porte dont il mit le verrou. Il se sentait l’esprit vide et retourna dans le patio. Le glouglou de la fontaine était un bruit bienfaisant qui, confusément, le charma. Il commença par prendre place dans un fauteuil aux lamelles d’acier élastiques. Au-dessus de lui se découpait un grand rectangle de ciel bleu. Tiarko estima qu’un petit nuage blanc aurait fait bien dans le tableau.

2

FAIS PAS LA GRIMACE, IGNACE.

Cela ressemblait un peu à du sommeil mais n’en était pas. Il s’était allongé nu sur le matelas pneumatique qui errait à la surface de la piscine au gré des souffles d’air. Ses jambes et ses avant-bras trempaient dans l’eau tiède. Une espèce de détente, voisine de l’assoupissement, l’avait gagné car le ciel, trop lumineux, l’obligeait à fermer les yeux. Ne dormant pas vraiment, il ne pouvait rêver, tout au plus faire la part belle à des fantasmes. Le soleil qui chauffait son corps le mettait dans un état d’excitation languissante.

Soudain, il eut la sensation d’une présence et souleva ses paupières.

A l’envers, il vit une femme debout au bord de l’eau. Il ressentit cette arrivée comme une violation et, d’instinct, plaça ses deux mains en conques sur son sexe.

Quand il eut quelque peu surmonté sa gêne, il se laissa basculer dans l’eau, confiant à celle-ci le soin de dissimuler sa complète nudité. Puis il fit front à la visiteuse : une femme brune, à la peau ambrée et aux lèvres écarlates, que drapait un sari de couleur safran.

— Je croyais avoir fermé ma porte à clé ! fit-il d’une voix sèche.

— Dans cette maison, les verrous sont illusoires, répliqua la visiteuse.

Elle parlait l’anglais d’une voix suave et accompagna sa réplique d’un sourire qui aurait « commotionné » plus d’un mâle. Mais Tiarko y fut insensible.

— Vous auriez pu frapper ! dit le pilote.

— Je l’ai fait, mais vous ne répondiez pas. Vous voulez bien passer un peignoir et me suivre à l’infirmerie ? Le docteur Ti-Pol va vous examiner.

— Je me porte bien ! bougonna l’invité.

— Ce n’est pas suffisant, assura-t-elle. Attendez, je vais chercher une sortie de bain dans votre salle d’eau.

Oubliant toute pudeur, Tiarko jaillit de la piscine et rentra dans son appartement en laissant une traînée humide derrière soi.

Il réapparut rapidement, serrant la ceinture d’une robe de chambre en tissu-éponge. Il avait l’impression de se trouver dans un établissement de cure.

Son réflexe fut d’aller vérifier le verrou de sa porte. Il ne mit pas longtemps à réaliser que la gâche fixée au mur coulissait, ce qui en libérait le pêne. Il regarda sa visiteuse.

— Astucieux, fit-il.

— Ici, il n’est pas d’intimité possible, révéla la fille. Toutes les précautions chargées de la garantir sont fallacieuses ; ainsi l’a voulu Monseigneur.

Tiarko demeura impassible, ne fit aucun commentaire et ne réagit pas davantage au sourire sensuel de la femme au sari.

Elle l’entraîna dans le couloir et s’arrêta devant une porte qu’il prit pour celle d’une chambre mais qui, en réalité, ouvrait sur la cabine d’un ascenseur dont la cage était tapissée de peau ivoire agrémentée de filets dorés.

— Vous ai-je dit que je m’appelais Shéhérazade ? demanda-t-elle en pressant le bouton du bas.

— C’est un nom indiqué quand on habite le palais des Mille et Une Nuits, riposta l’arrivant.

La cabine sembla rester immobile, mais lorsque sa porte se rouvrit, il vit qu’ils étaient arrivés dans un vaste local uniquement éclairé à l’électricité. L’endroit était peint à l’huile de couleur beige. Des armoires métalliques, des appareils hospitaliers, deux fauteuils d’auscultation le meublaient. Quelque part, des baffles invisibles diffusaient une musique extrême-orientale douce et crispante.

Une porte s’écarta, un Asiatique menu parut, vêtu d’une blouse vert hôpital et coiffé d’une calotte trop large pour son crâne étroit. Il ne se perdit pas en préambules, salua seulement Tiarko d’un signe de tête et lui demanda à quand remontait son dernier repas.

— Au breakfast de ce matin, répondit ce dernier.

— Très bien. Posez votre peignoir et allongez-vous sur cette table.

Le pilote obéit. Il était là pour ça. S’y était engagé formellement et sans réserve.

Son accompagnatrice s’assit sur l’unique siège de l’endroit. Celui auquel elle accordait le titre de médecin prépara une injection devant une table de marbre. Il s’activait à gestes courts, rapides et précis.

Les pensées du patient eurent tendance à prendre de la gîte, à s’égarer vers des souvenirs interdits ; mais sa volonté fut la plus forte et il redevint « lui-même » sans effort.

Il ne réagit pas au contact du tampon imbibé d’éther, non plus qu’à la fugace douleur causée par l’aiguille qui violait sa chair. Il resta impassible, son regard clair perdu dans les menus « accidents » du plafond. L’aiguille lui fut retirée, puis le garrot de caoutchouc.

— Ça va ? demanda l’Asiate.

— Ça va.

Le pseudo-médecin jetait au vide-ordures l’aiguille et la seringue qu’il venait d’utiliser. Tiarko entendit la fille demander à voix basse dans combien de temps « l’effet se ferait-il sentir ».

— Deux à trois minutes, laissa tomber le petit homme. Comptez cinq pour qu’il soit tout à fait opérationnel.

Shéhérazade se leva et alla chercher un magnétophone dans un placard métallique, un Nagra de professionnel qu’elle amena près du lit de leur patient. Elle développa le fil du micro, puis installa son siège au chevet de l’aviateur.

— Vous pouvez stopper cette musique de fond, Ti-Pol ? demanda-t-elle.

Il fit droit à sa requête et le silence s’abattit brusquement sur la pièce, créant une étrange oppression.

Tiarko sentait progresser en lui l’effet de la piqûre. Une espèce de langueur qui l’amollissait et amenait dans son esprit un détachement bienheureux. Pour résister à l’injection, il se récitait la phrase clé chargée de maintenir sa volonté en état de veille : « L’illusion est trompeuse, mais la réalité l’est bien davantage ». Ç’aurait pu aussi être le plat d’un menu de restaurant ou un vers de Shakespeare. Ce qu’il avait fallu, c’était « verrouiller » son cerveau par une phrase mille fois répétée. Pendant des jours et des nuits, il avait écouté cette sentence dite, redite et ressassée par le truchement d’un walkman. A cet instant, elle constituait l’îlot de lucidité sur lequel il avait bâti une vérité nouvelle.

— C’est sûrement bon, fit le Jaune.

Shéhérazade mit en marche l’enregistreur.

— Vous voulez bien me redire votre nom ? demanda-t-elle au patient.

— Gheorghiu Tiarko.

— Nationalité ?

— Roumaine.

— Vous êtes communiste ?

— J’ai feint de l’être.

— Pour quelle raison ?

— Afin d’assurer ma sécurité et ma carrière.

— Vous comptiez parmi les proches de Ceauşescu ?

— C’est exact.

— Il vous honorait de sa confiance ?

— Sa femme, plutôt ; mais comme il subissait son influence…

— Vous êtes devenu leur pilote personnel ?

— Je n’étais pas le seul, néanmoins, oui, on peut presque dire cela.

— Vous ne vous contentiez pas d’assurer la plus grande partie de leurs déplacements ?

— Je leur tenais lieu de garde du corps, éventuellement.

— Quoi encore ?

— D’homme de confiance, aussi.

— Dans quelles circonstances ?

— Pour neutraliser certaines personnes dont ils voulaient se défaire sans en appeler à leur garde prétorienne.

— Bref, vous leur étiez devenu indispensable ?

— Personne ne l’est ; disons que je leur étais utile.

— Ils vous rétribuaient largement ?

— Plus que largement.

— Comment avez-vous réagi au moment de l’insurrection qui a déclenché leur fuite ?

— Le président m’a chargé d’aller les chercher en avion sur un terrain privé, à une centaine de kilomètres de Bucarest.

— Et puis ?

— Je devais me munir de deux valises déposées en un lieu top secret.

— Et alors ?

— J’ai récupéré les valises, mais au lieu de prendre les Ceauşescu, je me suis posé en Italie du Nord, sur un aéro-club que je connaissais. J’espérais abandonner l’appareil après en avoir sorti les valises ; mais j’ai joué de malchance car la Digos s’est amenée avant que j’aie eu le temps de couper mes moteurs. On m’a embastillé pendant quelques jours.

« A ma libération, les autorités m’ont appris que l’argent était sous scellés en attendant d’être remis au nouveau gouvernement en exercice à Bucarest. »

Le pilote se tut. La fille au sari avait tiré de sa poche une fiche qu’elle consulta.

— Comment s’appelle votre mère ? demanda-t-elle tout à trac.

— Swetzla.

— Prénom de votre père ?

— Michael.

— Des frères et sœurs ?

— Un frère, mort accidentellement à l’âge de neuf ans ; une sœur, infirmière à Bucarest. Son mari a été tué pendant l’insurrection.

— Qu’avez-vous fait après votre bref internement en Italie ?

— Le gouvernement roumain a réclamé mon extradition.

— Ensuite ?

— Les Italiens n’ont pas donné suite à sa requête et m’ont refoulé sur la Suisse.

— Et de là ?

— Je me suis rendu en Angleterre, grâce à l’appui du frère de ma mère qui est installé à Londres depuis plus de trente ans.

— Son nom ?

— Carol Swetzla.

— Occupations ?

— Il est concessionnaire Mercedes dans la banlieue nord. C’est lui qui m’a aidé à redémarrer. J’ai trouvé un emploi de pilote dans une compagnie privée : la British Flag Fly.

« Au bout d’un an, grâce à l’appui financier de mon oncle, j’ai pu acheter un appareil pour faire de l’avion-taxi. C’est alors que les services du prince m’ont contacté. Et me voilà ! Avez-vous d’autres questions à me poser ? J’ai très sommeil. »

— Ce sera tout, fit Shéhérazade.

Une minute plus tard, le Roumain dormait profondément.

3

TU TE LA JOUES BELLE, ADÈLE.

Il se réveilla dans sa chambre, sans avoir le moindre souvenir qu’on l’y eût transporté. Le jour déclinait et la lumière prenait des couleurs mauves. Il était simplement étendu sur le lit, avec le peignoir revêtu avant la séance de laboratoire.

Sa mémoire afflua, comme l’eau retenue par une vanne lorsqu’on ouvre celle-ci. Il appréhenda la situation avec une sorte d’impétuosité de la pensée et éprouva un sentiment d’obscur contentement. Dans le patio, un oiseau du crépuscule faisait entendre un trille teinté de mélancolie.

Tiarko souleva son bras gauche et constata avec satisfaction qu’on lui avait laissé sa montre. Elle marquait dix-neuf heures dix. La sensation de bien-être capiteux qu’il éprouvait devait provenir du produit injecté dans ses veines. Cela ressemblait à une molle euphorie. Il se sentit bien en lui-même, comme protégé de tous les dangers.

Il perçut un léger bruit sur la terrasse et se dressa sur un coude. Shéhérazade entra par une porte-fenêtre. Elle ne portait qu’un infime cache-sexe et ses seins épanouis, accrochés haut, se dressaient avec une sorte d’agressivité. Leurs bouts en étaient bleutés, ce qui incommoda Tiarko.

— Vous voilà réveillé, fit-elle d’un ton satisfait. Comment vous portez-vous ?

— Le mieux possible, assura le Roumain.

Elle s’assit au bord de son lit, souriante. Il nota sa minceur, le velouté de sa peau mate, son regard ardent de femelle qui devait toujours vivre entre deux désirs. Et quand elle n’avait plus de désirs, cela résultait de ce qu’elle les assouvissait.

— Vous ne vous formalisez pas de la petite séance ? demanda-t-elle.

— Je sais assumer, répondit-il avec son calme imperturbable.

Elle laissait errer sa main sur la jambe dénudée du « pensionnaire », hésitant à pousser davantage la caresse. Mais l’homme la déconcertait par son indifférence.

Fille aux sens impétueux, elle déplorait sa froideur, la considérait comme une brimade. Elle aimait la peau de Tiarko. A son contact, elle se sentait tomber en pâmoison comme une jouvencelle à qui un homme mûr découvre la torride félicité de l’amour physique.

Le bruit du ronfleur téléphonique rompit le charme. Elle quitta le lit pour aller décrocher. Après un instant d’écoute, elle dit :

— Oui, justement !

On lui parla encore, brièvement. Elle raccrocha et, se tournant vers Tiarko, déclara :

— Habillez-vous : le prince veut vous voir.

Après quoi, elle retourna dans le patio récupérer ses propres vêtements.