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Les Fauves

De
306 pages

Ils avaient servi partout dans le monde au sein des meilleurs corps d'élite, avant de se recycler dans le convoyage de fonds. Et voilà que des hiérarques de la police décident de les sacrifier sur l'autel de leur ambition personnelle... Mais si ces mêmes hiérarques avaient pu prévoir ce qu'ils allaient ainsi déclencher, ils auraient envisagé une toute autre stratégie.

Un déferlement de violence d'une magnitude sans précédent.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-85132-1

 

© Edilivre, 2015

Du même auteur

Du même auteur :

A Mains Armées

La Manufacture de Livres 2012

sous le pseudonyme de Philippe Thuillier

Les Lions

Mon Petit Editeur 2014

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Citation

 

 

L’Evangile du pavé :

Œil pour œil

Coup pour coup

Mort pour mort

On cogne ta joue gauche,

Cogne la droite de l’autre

On te pique ta môme, frappe.

On te manque de respect, frappe.

On te bouscule, frappe.

On te double dans un partage, frappe.

On insulte les tiens, frappe.

On attaque tes amis frappe.

On te marche sur les pieds, frappe.

On cherche à te tuer, tue.

Les flics t’emballent, ferme ta gueule.

Les juges te condamnent, ferme ta gueule.

Et paie.

Encaisse.

En homme.

Et mort aux vaches.

AUGUSTE LE BRETON
Du Vent… Et autres poèmes

« Un homme, quelle que soit sa popularité, vit d’abord avec lui-même.

S’il ne trouve pas la paix intérieure,

s’il est tourmenté par le regret d’un acte qu’il n’a pas accompli,

cet homme devient semblable à un démon désespéré,

condamné à l’exil, errant sans fin au dessus du monde des damnés. »

KOZINSKI

Dédicace

 

 

A la mémoire de mes maîtres :

Jean Pierre Melville

Auguste Le Breton

Jacques Risser

José Giovanni

Sans eux, ce livre n’aurait jamais vu le jour…

A Agnès

A mon pote Marco

Aux convoyeurs de fonds, et à leur courage de tous les instants.

Tout particulièrement aux « brebis » de Gentilly du 26 Décembre 2000

Sacrifiées sur l’autel de la « bonne cause ».

Première partie

2003

Le larbin, obséquieux, se pencha vers l’avant avec la même servilité que s’il avait eu en face de lui la reine d’Angleterre. Les deux arrivants accusaient chacun la cinquantaine légèrement dépassée et étaient vêtus de longs manteaux d’hiver, témoignant de leur goût pour le luxe et la respectabilité. Les bonnets d’astrakan qu’ils ôtèrent dévoilèrent aussitôt leurs chevelures grisonnantes.

Les deux hommes arboraient un visage fermé et comme légèrement agacé par on ne sait quel souci. Le serviteur les conduisit jusque vers le fond de l’établissement, qui n’était visiblement pas fréquenté que par des smicards…

La totalité des comptes en banque des clients du restaurant aurait en effet suffi à égaliser le P.N.B d’un pays africain en plein essor. Mais les deux arrivants les ignoraient, concentrés sur l’affaire qui motivait leur venue.

La salle, immense, éclaboussait de luxe. Des lambris en merisier en garnissaient les murs et grimpaient quasiment jusqu’au plafond, lui-même entrecoupé et soutenu par des poutres apparentes. Chacune des tables était éclairée par une petite lampe à abat-jour style rétro et isolée des autres tables par un boxe, accentuant ainsi l’impression d’intimité feutrée de l’endroit.

Les trois hommes descendirent quatre marches constituées de pierre rouge et accédèrent à une sorte de petit salon privatif dont le larbin referma aussitôt la lourde porte au capitonnage discret, dès que les deux invités eurent pénétré à l’intérieur de la pièce où trois autres hommes les attendaient.

Eux aussi avaient largement dépassé la quarantaine ; et la coupe de leurs vêtements, sans dégager de luxe ostentatoire, laissait deviner que les hautes responsabilités faisaient partie de leur quotidien. Leurs visages semblaient aussi hermétiques qu’une porte de coffre-fort. Ils se levèrent de suite des fauteuils recouverts de cuir où ils étaient assis. Une petite table basse en bois d’ébène se trouvait devant eux. On pouvait y voir quelques bouteilles de whisky, vodka et punch sans alcool côtoyer cinq verres en cristal. Trois seulement étaient à moitié pleins.

– Messieurs, nous sommes ravis que vous ayez répondu à notre invitation, commença le plus grand des trois hommes déjà présents.

C’était un gaillard à la forte carrure, mesurant pas loin de 1m 85 et dont la chevelure poivre et sel, associée à son collier de barbe sans moustache, encadraient un visage dur, au regard perçant. Il reprit :

– Je me présente : commissaire divisionnaire Lafarge ; je suis le responsable de la Brigade de Recherche et Intervention – brigade antigang, si vous préférez – et voici mon collègue, le commissaire divisionnaire Leprince, responsable, lui, de la Brigade de Répression du Banditisme. (Lafarge posa une main presque amicale sur l’épaule de Leprince, comme s’ils devaient poser pour une photo de pot de retraite).

Leprince était un homme de taille moyenne, au regard comme chafouin et qui lui donnait l’impression d’être continuellement à côté de la plaque. Son visage banal, quelconque, renforçait cette sensation : que l’homme ne recélait aucune consistance.

Mais ce n’était là qu’une illusion…

Lafarge reprit :

– Et voici enfin le directeur central adjoint de la Police Judiciaire : Bernard Janvion, qui est à l’origine de cette entrevue, même si cette idée vient aussi beaucoup de moi. (Lafarge glissa un sourire en coin à Janvion).

Celui-ci semblait être le prototype même du rond-de-cuir, du technocrate de ministère, à manœuvrer constamment en coulisse sur telle ou telle affaire, pour ensuite vilipender sur les fonctionnaires de terrain et les rendre finalement responsables de l’échec de ces mêmes affaires ; ce même hiérarque n’oubliant pas, en revanche, de s’attribuer tous les lauriers de victoire en cas de succès de l’entreprise. La parfaite gueule de premier de la classe, comme fabriquée par ordinateur, et qui dégageait autant de charisme, de chaleur humaine qu’une broyeuse à papier.

Lafarge ajouta :

– Cette entrevue, messieurs, devra rester strictement confidentielle. J’insiste… Elle ne revêt aucun caractère officiel. Nous pouvons même d’ors et déjà considérer qu’elle n’a jamais eu lieu…

Les deux arrivants, qui n’avaient pas encore retiré leurs manteaux de grand luxe, serrèrent les mains des trois caïds de la P.J avant de chercher des yeux l’endroit où poser leurs pelures, qu’ils ôtèrent avec délicatesse, comme religieusement. Un feu dont les bûches crépitaient réchauffait l’atmosphère de la pièce aux murs en pierres apparentes. La petite cheminée était située dans un coin, juste sous un tableau du XVIIIème siècle représentant une scène de chasse à courre.

Après qu’ils se soient tous assis, les flics d’un côté et les visiteurs de l’autre, le premier des deux nouveaux venus attaqua, le front traversé comme par une ride agressive :

– Nous sommes, mon collaborateur et moi, très pris par nos responsabilités ; alors, soyez brefs !

Lafarge le remit à sa place, d’une voix calme et déterminée :

– Mon cher Thibault, vous n’ignorez pas que vous et votre… collaborateur, depuis quelques mois déjà, faites l’objet de surveillance de la part de nos collègues des Renseignements Généraux ; notamment sur votre train de vie et autres « polissonneries »…

Thibault et son compagnon commencèrent à sentir leurs visages se décomposer, mais ils réagirent aussitôt, commençant à ouvrir la bouche. Levant la main, Lafarge les stoppa de suite :

– Je sais ce que vous allez avancer : atteinte à la vie privée des personnes, exercice illégal de certaines prérogatives, etc…

Il sourit, avant de reprendre :

– Nous disposons de dossiers conséquents sur vos frasques et autres fréquentations. Etant donné que vous dirigez, tous les deux, la plus importante compagnie de transports de fonds de l’hexagone, ou plus exactement la filiale française de SAFEGUARD, imaginez ce que penseraient vos partenaires d’outre atlantique, s’ils venaient à apprendre le détail de vos « loisirs » ; sans parler de la presse qui, elle, ne se priverait pas de vous faire gratuitement de la publicité… Cela la foutrait mal, non ?

Le patron de la fameuse B.R.I laissa alors entrevoir un sourire carnassier. Les deux patrons de SAFEGUARD – pour la France – étaient livides. Thibault attaqua bille en tête :

– Que voulez-vous ?!!

Les trois super flics le scrutèrent soudain avec intensité.

– Nous allons être aussi bref que possible, enchaîna le directeur adjoint de la P.J. Depuis quelques années, plusieurs équipes de braqueurs de haut vol – au moins deux sur Paris et sa région – semblent opérer trois fois sur cinq contre des bâtiments ou véhicules de votre société. Toujours avec brio, il est vrai, jamais de sang versé, des opérations commando orchestrées au millimètre… Ces équipes sont insaisissables, car ne fréquentant plus le milieu traditionnel et d’une prudence à toute épreuve ; ce sont des professionnels. Il nous est impossible de les faire tomber, ou bien pour simple possession d’armes de guerre ou de véhicules volés – et encore… Ils écoperaient alors simplement de quelques années de prison, dans le pire des cas. Cela ne nous intéresse pas. Nous désirons les décimer pour de bon. Qu’ils en prennent pour quinze ans, au moins…

« Heureusement pour nous qu’il existe de petites équipes toutes droit sorties de leur cités de banlieue et que nous pouvons de temps en temps nous mettre sous la dent, parce que sans ça, nous pourrions tous aller pointer à l’ANPE… »

Lafarge reprit le débat, coupant ainsi son supérieur hiérarchique :

– Ces nombreuses attaques, perpétrées contre votre société, nous laissent à penser que les truands bénéficient de complicités à l’intérieur même de l’entreprise ; cela semble évident. Et comme Janvion vient de le souligner, nous sommes confrontés à des braqueurs chevronnés qui nous ridiculisent tous : vous et nous !!

Lafarge parlait avec fermeté et conviction. Il vibrait.

– Qu’attendez-vous de nous, exactement ? questionna Thibault.

Silence. Pour la première fois depuis le début des entretiens, le commissaire Leprince intervint :

– Nous comptons vous demander votre participation. Afin de les piéger…

– …

– Vous n’ignorez pas que, depuis plusieurs années, a été instauré dans les différentes sociétés de transports de fonds un nouveau système miniaturisé de repérage par satellite, consistant à camoufler des balises au milieu des valeurs qui leur sont confiées. Ces balises permettent ainsi d’assurer une localisation rapide de ces mêmes valeurs en cas d’attaque ; cette localisation ne pouvant s’effectuer, bien entendu, que dans les heures ou les jours consécutifs à ces mêmes attaques.

Le directeur adjoint du Quai des Orfèvres prit à nouveau le relais :

– Pour l’instant, ce système n’a trop rien montré de concluant quant à son efficacité, étant donné que son utilisation reste encore trop dispersée et pas assez généralisée ; mais il s’agit là d’un système absolument imparable. Car même si les voyous connaissent l’existence d’un tel objet au milieu d’un sac de billets, comment voulez-vous qu’ils puissent l’extraire sur place, en plein dans le feu de l’action ; il leur faudrait un microscope et cela leur prendrait un temps fou !

« Il leur reste donc deux possibilités : soit ils abandonnent le butin sur place, soit ils l’emmènent… Et la suite, vous la connaissez. Et, encore une fois, faut-il qu’ils soient au courant, au départ, de la présence de la balise. »

– Venez-en au fait, aboya Thibault, qui avait compris… (Son visage était crispé)

– Nous voulons que vous mettiez sur pied, de quelque façon que ce soit, un très important transfert de fonds – quand je dis très important… (Lafarge leva les bras dans un geste éloquent) Il faut que tous les employés soient au courant de ce transfert, car nous ne savons pas à quel niveau se trouve leur informateur – dans les convoyeurs eux-mêmes ou bien parmi les cadres de votre boite – mais de façon malgré tout relativement discrète, même si je sais que tout cela peut paraître contradictoire. Bref, démerdez-vous comme vous voulez pour que tout le monde soit mis au courant ; n’oubliez pas non plus de camoufler plusieurs balises G.P.S et ceci, par contre, dans la plus extrême confidentialité. Seuls vous deux, à la dernière minute, devrez glisser les bidules au milieu des sacs. Car si les braqueurs devaient savoir que les sacs recèlent de tels pièges, l’opération tomberait à l’eau. Je ne vous fais pas de dessin…

– En somme, vous comptez utiliser nos employés à cela : en faire des chèvres pour attirer le tigre. (Thibault arborait un visage dégoutté, donnant l’impression d’avoir avalé un verre de terre).

– Vous avez tout compris. Mais rassurez-vous, ces malfrats ne sont pas des tueurs. Si vos convoyeurs reçoivent pour consignes de ne rien tenter devant plus fort qu’eux… Ce qui sera d’ailleurs le cas…

– Et si nous refusons ?

– Si vous refusez, assena Janvion, vous subirez, de la part de votre maison mère de New-York, une série de mesures répressives où il sera question pour vous d’expliquer comment se fait-il que vous viviez au dessus de vos moyens et que vous fréquentiez des endroits de luxure et de dépravation, alors que les valeurs dont vous êtes censés assurer la protection font régulièrement l’objet d’attaques répétées.

« Des soupçons pèseront alors sur vous, quant à savoir si des truands bien avisés ne seraient pas, par hasard, au courant de vos frasques sexuelles en compagnies de petits enfants roumains et moldaves – de la rue Lord Byron, par exemple – et ne profiteraient pas ainsi de l’occasion pour exercer sur vous un chantage, vous obligeant à leur livrer des informations… Je me demande d’ailleurs moi-même si par hasard… »

Les trois flics de haut rang sourirent cruellement au spectacle des deux technocrates dont les visages étaient littéralement désagrégés.

– C’en est assez ! hurla presque Hubert Geffroy, le directeur adjoint de SAFEGUARD, en se levant.

Son visage était livide. Ses bajoues en tremblotaient.

Impitoyable, Lafarge enfonça le clou :

– Pensez également à vos familles, à la presse, à vos concurrents. (Le super flic jubilait).

– Asseyez-vous et écoutez-nous, ordonna posément Leprince, le visage neutre.

Le patron de la B.R.B se pencha alors vers l’avant, tournant brièvement la tête vers Lafarge et lui lançant un bref clin d’œil, avant de nouveau faire face à ceux qui, dorénavant, avaient perdu la partie. Janvion observait la situation de son regard glacé, immobile dans son fauteuil.

– Arrangez-vous, continua Leprince, pour que d’ici deux mois – le 15 Mars au plus tard – s’effectue un colossal transfert de fonds et que l’annonce de celui-ci reste aussi peu discret que les précédents ; ni plus, ni moins. Les balises devront impérativement être glissées à l’intérieur des sacs, et par vous uniquement. Personne d’autre. Pour terminer, vous devrez nous tenir au courant de la date exacte du transfert et de tout ce qui concernera les modalités s’y rapportant, notamment l’itinéraire que le véhicule empruntera.

– Vous compterez intervenir, surveiller le parcours ? questionna Geffroy, qui n’avait rien compris.

Les trois flics de la P.J le regardèrent avec agacement. Leprince secoua la tête et reprit patiemment les explications :

– Nous laisserons les malfrats attaquer. Il y aura ainsi moins de risques de bavure que pour un simple flagrant délit ; car ces hommes disposeront d’armes de guerre et ne se laisseront jamais prendre vivants dans le feu de l’action, surtout avec leur pedigree… Imaginez seulement que l’interception se déroule en plein milieu de la circulation. Ce serait un véritable carnage, des automobilistes risqueraient d’y laisser leur vie. De plus, pour procéder à un flagrant délit, il faudrait les prendre en filature, et ce ne sont pas des débutants. Au moindre doute, ils annuleraient l’opération. Nous aurions l’air malin…

« Alors qu’avec le système G.P.S, il nous suffira de les suivre à distance et les cueillir le lendemain à l’aube, au saut du lit – à 6h 00, heure légale – le quartier totalement bouclé. Ils n’auront ainsi pas le temps de réagir ni même de prendre des otages. Du sans bavures. Quant à anticiper l’attaque et les sauter avant qu’ils n’agissent, il en est encore une fois hors de question. Ils n’écoperaient que de quelques années de prison, et cela ne nous intéresse pas. Nous devons les crucifier une bonne fois pour toutes. »

Silence.

Geffroy et Thibault étaient abattus. Les responsables de la P.J ignoraient si c’était à cause de ce qu’ils leur demandaient d’accomplir, ou pour le reste, concernant ce qui avait été découvert sur leur « vie privée »…

Certainement un peu des deux. Un véritable coup de massue.

Janvion leur proposa de boire un verre pour sceller leur accord – légèrement forcé, il est vrai – mais les deux responsables de SAFEGUARD se levèrent, renfilèrent leurs manteaux d’hiver et, sans un mot, le regard fixé au sol, tournèrent les talons. Seul Thibault se tourna vers les flics et leur lâcha doucement, comme si cela lui arrachait les lèvres :

– Nous vous tiendrons au courant, mais vous êtes de belles ordures…

– Thibault, le coupa Lafarge, vous ne comprenez donc pas que si de telles équipes de braqueurs peuvent ainsi être mises hors d’état de nuire, nous en profiterons TOUS ? Vous et nous !!! Comprenez-le, bon sang. (Le fameux patron de l’Antigang martelait ses mots avec rage, comme si sa vie en dépendait).

– Et vos indics, alors ? Je croyais que la police était performante grâce à eux… Et les filatures ?

Thibault revenait dans la pièce, semblant soudain reprendre du poil de la bête. Geffroy, lui, était déjà ressorti de la luxueuse auberge. Dépité. Lafarge reprit, en soupirant un grand coup…

– Nous vous répétons qu’il s’agit là de véritables professionnels qui, bien que certainement déjà fichés chez nous, ne fréquentent plus le Milieu. Ce sont des équipes fermées, soudées hermétiquement et précautionneuses. Je suis sûr que même pour aller acheter du papier cul, ils changent constamment d’endroit… Ils ne se parlent même pas au téléphone ; du moins pour ceux que nous avons dans le collimateur. Quant aux filatures, je vous le répète… Ce sont de vieux routiers. Et il y en a même certainement que nous ne connaissons pas.

« Non, c’est vraiment là la seule solution pour les interpeller en douceur et sans bobo. Si on les prend avec trois ou quatre millions d’euros entre les mains, sans parler des armes, ils pourront difficilement prouver les avoir ramassés dans un taxi… »

– Vous allez donc risquer la vie de nos convoyeurs afin d’embellir votre plan de carrière…

– Et dans les braquages habituels, vous croyez que vos employés n’en courent pas, là aussi, des risques ? Et dans ces cas de figure, l’argent n’est pour ainsi dire jamais retrouvé. Tandis que là… Et puis, on ne fait jamais d’omelettes sans casser quelques œufs.

Thibault regarda, écœuré, les trois caïds du Quai des Orfèvres, avant de conclure, tout en hochant doucement la tête :

– Espérons simplement qu’il n’y aura pas de casse.

Puis il sortit, refermant la porte du petit salon derrière lui. Il retraversa la vaste salle à manger et rejoignit Geffroy qui l’attendait à l’intérieur de la Safrane, garée sur le parking.

*
* *

Le fourgon Iveco de couleur blanche avait été volé le matin même, tout près de la gare de triage de Villeneuve Saint Georges, et les plaques minéralogiques aussitôt changées dans une rue déserte, non loin de là. Le véhicule était pour l’instant garé sur l’immense parking de l’hypermarché Carrefour.

Les trois occupants, gantés, vêtus d’anoraks bleu nuit et coiffés d’après ski pour l’instant relevés sur le front, attendaient anxieusement à l’intérieur, dans l’obscurité de la caisse. Ils serraient dans leurs mains les fusils à pompe, comme si cela pouvait accélérer l’arrivée du fourgon blindé de la société SAFEGUARD ; véhicule chargé d’approvisionner en argent liquide le distributeur carte bleue installé dans la galerie marchande du gigantesque magasin.

Les trois hommes étaient fébriles. Il s’agissait là de leur deuxième braquage. Le premier, accompli deux mois auparavant, avait été une réussite totale ; une bijouterie dont la devanture avait été défoncée à l’aide d’un véhicule prévu pour l’enlèvement des voitures – sans l’accord des propriétaires… Véhicules dont les pare-chocs impressionnants en faisaient de véritables engins béliers.

Mais les difficultés qu’ils avaient par la suite rencontrées pour écouler la marchandise les avaient obligés à se rabattre sur des opérations où il était finalement plus simple de profiter de suite du produit de leur audace. D’où l’idée de s’en prendre aux transports de fonds. Ils savaient qu’ils n’avaient pour l’instant ni l’envergure, ni le courage, de s’attaquer aux véhicules en déplacement – même s’ils n’ignoraient pas que c’était là que se trouvait la grosse galette ; et encore, fallait-il savoir à quel moment… Il ne s’agissait pas de risquer dix ans de placard, ou même sa vie, pour attaquer un fourgon vide…

Le plus simple, à leur niveau à eux, était encore d’attendre que les convoyeurs descendent de leur bunker sur roues pour ensuite directement les braquer – ou les tuer –, s’emparer de leur sacoche et prendre la fuite. C’était pour eux, les jeunes loups du banditisme, un moyen bien plus rapide de « remonter de la monnaie » que de revendre de la marijuana dans les caves de leurs cités de Vitry – activités qu’ils exerçaient encore trois mois auparavant.

Ils disposaient de fusils à pompe Mossberg 500, ainsi que de quarante cartouches de chevrotines. Du calibre 12 neuf grains pour sanglier. Avec ça, pensa le chef de la bande, si les cow-boys bougent une oreille, ils y auront droit… Ce sera eux ou nous. Le matin même, leur complice avait volé une B.M.W sur le parking de la gare de Juvisy ; il avait attendu que le propriétaire verrouille son véhicule et saute dans le train pour Paris, certainement pour se rendre à son travail. Système infaillible pour être sûr que le vol de la berline allemande ne serait ainsi pas signalé avant le soir, dès le retour du type. Le jeune voyou, qui avait purgé quatre ans à Fresnes pour vol avec violence, y avait rencontré un voleur de voitures professionnel qui lui avait appris toutes les ficelles du métier. Même en ce qui concernait les nouveaux 4X4 aux systèmes antivols ultra perfectionnés, l’homme avait réussi à trouver la parade. Il avait néanmoins donné une adresse à son « élève », pour quand il sortirait. Celle d’un ami sûr qui pourrait assurer sa « formation » sur le terrain. Le jeune truand se trouvait pour l’instant garé à l’entrée du parking de l’hypermarché et guettait l’arrivée du fourgon blindé Mercedes aux couleurs de la célèbre société de transports de fonds. Dès qu’il le verrait arriver, il alerterait ses complices par téléphone portable.

Le chauffeur, Martial Gillot, n’était pas dans son assiette. Le chef de bord, son collègue et ami Lionel Barrault, le remarqua de suite, bien que son regard d’aigle, entraîné par des années de baroud partout dans le monde, observait les alentours. Surtout lorsque leur fourgon s’approchait de dessertes dites à risques.

Lionel se tourna sur François Barokel, son plus proche ami sur terre, afin de lui rendre compte de son observation. Fanfan – comme ils l’appelaient tous – paraissait, lui, totalement insouciant. Il était assis sur le petit strapontin, situé à dix centimètres de la porte coulissante de communication avec la partie arrière du fourgon, et regardait les quelques piétons qu’il pouvait apercevoir de là où il se trouvait, le visage à ras de la partie en vitre blindée.

– Putain, vivement cet été, qu’elles quittent leurs foutus manteaux ! lâcha-t-il, parlant des passantes en général.

– Oh, toi et tes gonzesses !!… le railla son ami, avant de ramener son regard sur Martial, assis à côté de lui et qui tenait le volant.

Celui-ci était de taille moyenne, les cheveux tout blancs – depuis tout jeune, paraît-il – et son visage paraissait quelconque, banal, avec des yeux démesurément grands comme des soucoupes ; ce qui pouvait conférer un soupçon de laideur à l’ensemble de ses traits. Lionel lui posa une main amicale et rassurante sur le genou :

– Tu me sembles bizarre, Martial. Qu’est-ce qui se passe ?

– C’est sûrement Michèle qui n’a pas voulu parce que « les Anglais ont débarqué », plaisanta Fanfan, à propos des histoires que racontait parfois Martial, concernant les problèmes menstruels de sa femme ; prétexte, selon lui, à se soustraire au devoir conjugal.

Le chauffeur secoua la tête, le regard crispé :

– Non, ce n’est pas ça. Je ne sais pas, je sens comme quelque chose…

Ses deux équipiers le regardèrent. Assis à côté du « vieux », comme ils l’appelaient tous à cause de ses cheveux blancs, Lionel consulta Fanfan des yeux, comme pour lui transmettre un message. Ils connaissaient les intuitions de Martial. Les trois hommes se fréquentaient depuis plus de dix ans et avaient traîné leurs guêtres sur tous les théâtres d’opérations, au sein du Troisième Régiment Parachutiste d’Infanterie de Marine, avant d’avoir intégré SAFEGUARD ; leur voie de garage en attente d’une retraite véritable, avec pension décente pour eux et les autres, également employés dans la fameuse société de transports de fonds.