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Les Impitoyables

De
430 pages

La Dream Team, l'équipe de braqueurs la plus insaisissable de ces quarante dernières années, et qu'aucune police ne parvenait à mettre en échec. Un terrible gang constitué de truands haut de gamme que rien ni personne ne pouvait faire tomber. Qui donc aurait pu prédire ce qui allait enfin se mettre en travers de leur trajectoire, dans un cataclysme de fureur et de sang ?

Cet ouvrage est la suite de À mains armées, publié en 2012 à la Manufacture de Livres sous le pseudonyme de Philippe Thuillier.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-84136-0

 

© Edilivre, 2014

Du même auteur

Du même auteur :

A Mains Armées

La Manufacture de Livres 2012

Sous le pseudonyme de Philippe Thuillier

Les Lions

Mon Petit Editeur 2014

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Dédicace

 

Toujours et encore, à la mémoire de mes maîtres :

Auguste Le Breton et Richard Stark

Qui me manquent si cruellement…

Sans eux, je n’aurais jamais existé.

Citation

 

« Plus nous sommes forts, plus nous avons d’ennemis.

Et c’est pourquoi nous devons continuer à être les plus forts. »

Karel Cäher

 

Première Partie

 

 

L’air commençait à devenir irrespirable, à l’intérieur du sous-marin ; et ce malgré le discret système de ventilation installé sur le toit du véhicule de surveillance. Canettes de coca vides ou pleines, bouteilles thermo, sandwiches à moitiés consommés traînaient un peu partout au milieu de l’atmosphère confinée de la caisse, à l’autre bout de laquelle se trouvaient méticuleusement posées les armes destinées à l’intervention. En plus des brassards et gilets pare-balles.

Le capitaine Patrice Grapolle étira ses longs bras pour se décontracter les muscles et bailla à s’en décrocher les mâchoires. Son collègue, le jeune lieutenant Michel Crutel, qui était assis à même le plancher du fourgon, tentait tant bien que mal de rester éveillé. Il venait pourtant de prendre son service, mais n’avait pas fermé l’œil depuis deux jours à cause de son petit dernier qui confondait le jour et la nuit, qui braillait sans arrêt pour un oui ou pour un non et qui savait que sa mère ne pouvait rien lui refuser. Ce qui, bien sûr, ne pouvait qu’encourager ses cris en continu lorsqu’il ne dormait pas. Et son père, lieutenant de police, en faisait les frais. Il se sentait à chaque fois légèrement affaibli, lors d’opérations menées sur le terrain. Mais le jeune flic, vu son âge, avait de la ressource. Sa force de caractère le mettait à l’abri des nuisances qu’un manque de sommeil aurait pu avoir sur les qualités indispensables à l’exercice de son dur métier.

Ses collègues n’ignoraient d’ailleurs rien de la vie de famille pour l’instant agitée du jeune lieutenant. La plupart étaient aussi passés par là. Et dans le cas présent, où la totalité des effectifs disponibles avait été requise, ils ne pouvaient se passer de lui.

– Tango à Albatros, je répète : Tango à Albatros, est-ce que vous m’entendez ?… Ok. Voyez-vous du mouvement pour l’instant ?

Le micro collé contre ses lèvres et l’œil rivé au viseur pratiqué dans la carrosserie du soum, le capitaine Grapolle venait d’envoyer son appel dans un souffle, presque un frémissement, afin de ne pas alerter un éventuel passant qui pourrait frôler le flanc du fourgon banalisé, garé depuis la veille au soir, le long de l’avenue du Général de Gaulle, à Créteil. Le dispositif était en place comme l’avait préparé, planifié au millimètre le commandant Paul Pingot, chef opérationnel du groupe Vols à Mains Armées de la Brigade de Répression du Banditisme de Paris.

– Albatros à Tango, je vous reçois bien cinq sur cinq. Tout est clair de notre côté. Aucun mouvement suspect. Quelques bagnoles et camions de livraison tout à faits ordinaires. Rien qui pourrait ressembler à nos clients.

– Bien, OK, merci. Tenez nous au courant… Ils ne devraient maintenant plus tarder. Et prévenez Autorité.

– C’est déjà fait, Tango.

Grapolle esquissa un sourire amer. Il coupa la communication en reposant l’appareil radio sur la tablette installée contre la paroi du soum, puis se saisit de la bouteille thermo posée juste à côté et avala une longue rasade de café bien brûlant. Il bailla à nouveau en songeant aux huit mois de surveillances et filatures exercées sur leurs clients, sans parler des écoutes téléphoniques auxquelles ces derniers avaient également été soumis. Un travail obstiné, acharné, où il n’aurait pas été question pour les hommes du groupe VMA de ne relâcher leur vigilance ne serait-ce qu’une petite heure.

Cela faisait maintenant plusieurs années que l’équipe de braqueurs les narguait, les défiait, les ridiculisait à chaque fois. Les effectifs étaient pourtant constamment mobilisés pour contrer la désormais célèbre Dream Team, comme la surnommaient policiers et médias. Mais malheureusement, l’échec était toujours au rendez-vous pour les fonctionnaires de la BRB.

Le résultat des derniers mois de surveillance exercés sur la plupart des membres de l’équipe de truands avait abouti à ce que la quasi-totalité des hommes du groupe VWA – et pas seulement – se retrouvent en ce petit matin d’Avril, positionnés sur trois niveaux, le long de cette avenue, en pleine agglomération, à attendre un passage à l’acte du terrible gang de braqueurs.

Les chasseurs d’hommes étaient fort heureusement patients.

Tout avait été minutieusement mis en place, chaque homme et véhicule installé aux points stratégiques étudiés jusqu’à l’obsession par Paul Pingot, le chef de groupe. Les grands pontes de la PJ avaient bien sûr été mis dans la confidence et retenaient eux aussi leur souffle. Car l’enjeu était de taille. La société Brink’s avait également été avertie de l’action préparée par les policiers. Il lui avait été demandé d’annuler, ou du moins retarder le transfert. Malheureusement, la fameuse compagnie de transports de fonds avait mis son veto à pareille demande. Juste avait-elle accepté de détourner l’itinéraire prévu pour les deux fourgons. Car le transfert était d’une importance colossale, presque dix millions d’euros répartis sur deux véhicules blindés.

Les détails du parcours de remplacement avaient bien évidemment été soumis à l’avis des policiers, qui l’avaient approuvé. Selon les hommes de la BRB, qui avaient longuement observé les truands au cours de leurs préparatifs et ainsi pu s’apercevoir que les malfaiteurs visaient un fourgon de la société Brink’s, l’endroit où ils comptaient frapper se trouvait justement sur un point commun aux deux itinéraires : celui prévu initialement et l’autre, celui de substitution.

Donc, tout était OK. Le moment crucial approchait.

Le commandant Pingot – nom de code Autorité – se trouvait positionné sur le trottoir, en compagnie de deux de ses hommes, les capitaines Pascal Lavoine et Bernard Vaillet, autour d’un kiosque à journaux, comme le seraient de parfaits turfistes effectuant leurs pronostics. Il était 10h 45 et la circulation alentour allait en se densifiant, tant sur la chaussée que sur les trottoirs. Les traqueurs d’hommes étaient quelque peu inquiets. Tous espéraient que l’interpellation s’effectuerait sans trop de casse, sans dommages collatéraux. Chacun aurait bien sûr préféré une action menée en amont ou en aval du passage à l’acte des malfaiteurs. Par exemple une interpellation lors du décollage de l’équipe de sa base arrière, ou bien lors de l’opération retour, une fois que les truands auraient rejoint celle-ci, après le braquage, encore en possession à la fois des armes et du butin, mais également certains d’être tirés d’affaire. Donc avec un degré de vigilance amoindri. L’idéal pour des policiers en quête d’un flagrant délit propre et net ; bien préférable à l’option qu’ils comptaient entreprendre, à savoir capturer des hommes déterminés, dans le feu de l’action, shootés à l’adrénaline, en plein centre-ville et à une heure de pointe, ou presque… Des hommes qui, pris les armes à la main, ne pourraient faire autrement de défendre chèrement leur liberté.

Mais les policiers n’avaient malheureusement pu déterminer avec précision l’endroit exact où ce lieu stratégique se situait. Les voyous pouvaient très bien partir d’un point A pour, après leur coup, rejoindre un point B. Et lors des multiples filatures dont ils avaient fait l’objet depuis plus de huit mois, les malfaiteurs avaient semblé se rendre sur une demi-douzaine d’endroits différents : boxes individuels, entrepôts, usines désaffectées et autres locaux commerciaux suffisamment vastes pour y entreposer véhicules et matériel. Les enquêteurs avaient également découvert que ces mêmes sites avaient, pour la plupart, été loués sous différents prête-noms.

Après concertation autour de leur chef, les hommes du groupe VMA avaient conclu qu’ils ne disposaient pas de suffisamment d’effectifs pour couvrir convenablement chaque point de repli possible pour leurs cibles. Les braqueurs pouvaient tout aussi bien rejoindre un seul endroit, que deux ou trois en plusieurs groupes séparés. Voire même une autre base de repli, que les hommes de la BRB n’auraient pas localisée. Les voyous pouvaient également décoller de leurs différentes bases de façon échelonnée, afin de prévenir ainsi une action simultanée des hommes de la BRB qui, ils ne l’ignoraient pas, accordaient une importance primordiale à une interpellation concomitante des différents groupes de malfaiteurs. Il aurait en effet été désastreux pour des policiers de contrer un groupe avant un autre, sur un point logistique différent, ce qui aurait alors pour résultat qu’un des groupes de truands soit ainsi informé de l’intervention des flics sur leurs associés. Ce qui pouvait compromettre toute l’opération policière.

Il avait donc été décidé de concentrer l’ensemble du dispositif autour de cet endroit, en plein centre-ville, à deux pas de l’Hôpital Henri Mondor et situé non loin de la bretelle d’accès à la A86. Lieu idéal pour une équipe de braqueurs prendre la fuite, une fois l’opération réalisée.

Pas moins de quinze véhicules étaient positionnés entre la rue de l’Echat, au nord, et l’embranchement vers la fameuse autoroute francilienne, afin de pouvoir couper la route aux gangsters lors de leur décrochage. Et toutes les artères adjacentes à l’avenue du Général de Gaulle étaient elles aussi sous le contrôle des forces de police ramenées en nombre et déployées pour cette opération d’envergure.

Les braqueurs tomberaient dans le piège tendu par la BRB. Ils ne pourraient s’échapper. La nasse se refermerait sur eux.

Entouré de ses hommes, Paul Pingot jetait discrètement un regard panoramique sur l’artère banlieusarde où, selon lui, tout devrait se jouer d’ici quelques instants. Une sensation bien connue de lui glissa alors dans ses veines, son esprit, ses muscles. Une chaleur mêlée d’angoisse et d’excitation. Et il savait que chacun de ses hommes se trouvait dans le même état que lui.

*
*       *

9h58

Etienne Soubre regarda sa montre et pensa à son épouse qui, en ce moment même, devait demander à son chef de service une entrevue avec le grand patron. Ils en avaient encore discuté, la veille. Chantal devait faire quelque chose, ne pas rester ainsi sans réagir, face au harcèlement qu’elle subissait de la part de deux de ses collègues. Etienne poussait sa femme jusque dans ses retranchements pour qu’elle entreprenne les démarches nécessaires afin que cela cesse. Elle était maintenant au bord de la dépression nerveuse, et son comportement jusque dans leur intimité s’en ressentait.

Etienne sentait que, lui aussi, par moment, en subissait le contrecoup. Ceci ajouté au stress auquel le soumettait son métier de convoyeur de fonds à la Brink’s.

Assis au volant du fourgon Mercedes, il soupira tout en regardant le sous-sol bétonné et bardé de caméras du centre fort où il était en ce moment stationné. Il ne s’agissait en fait pas véritablement d’un centre fort, ni d’un quelconque sas de sécurité de grande surface, mais plutôt du centre ultra sécurisé de la caisse centrale du CIC du Val de Marne, qui regroupait ici une grande partie des liquidités drainées dans le département par le fameux groupe bancaire, via ses agences. Etienne s’y rendait une fois par mois, afin d’y prendre livraisons de sommes colossales à convoyer vers la Banque de France de Lognes ; une des succursales de la maison mère. Transfert à haut risque. Les probabilités d’attaques étaient constamment présentes, les convoyeurs ne l’ignoraient pas, et leur tension s’en ressentait à chaque fois.

Ses deux collègues se trouvaient pour l’instant sur le quai, au cul du camion, à prendre livraison des sacs renfermant les liquidités. Et des sacs, il semblait y en avoir en nombre, comme d’habitude.

Etienne regarda une fois de plus sa montre, puis jeta un œil dans le rétroviseur. Il aperçut un des caissiers du CIC qui, son écritoire en main, consultait lui aussi son bracelet montre d’un geste impatient. L’homme, en chemise blanche à manches courtes, discutait visiblement avec quelqu’un par le biais de son BlueTooth vissé à l’oreille. Et ce ne devait pas être avec sa bonne femme, songea Etienne en pensant à la sienne.

Car c’est vrai qu’ils étaient en retard. Ils s’étaient pourtant pointés en avance, et le chargement avait aussitôt commencé. Mais voilà que, maintenant, on les faisait poireauter alors que les fonds devaient être finis de charger. Etienne fronça les sourcils en voyant René, un des anciens à la boite et aussi chef de bord, s’approcher de la meurtrière pratiquée sur le flanc du fourgon, côté chauffeur. Etienne se pencha pour pouvoir entendre, malgré l’épaisseur du blindage vitré, ce que son collègue proche de la soixantaine avait à lui dire. Ce dernier, approchant sa bouche de la meurtrière, lança d’une voix forte :

– T’en fais pas Titi, la R 228 aura du retard. Je sais pas si la régul t’a appelé, mais ici ils ne veulent pas attendre. Alors l’autre gus (René désigna du pouce l’homme du CIC, debout sur le quai, qui le regardait, de dos) a demandé à sa hiérarchie si, des fois, on pouvait tout prendre, comme ça peut arriver… Apparemment c’est OK. Ils ont appelé la boite et Janvion est d’accord. Aussi… La R 228, si elle se pointe, elle reste dehors. Elle fera l’escorte, comme d’hab.

Etienne hocha la tête, se redressa et referma la meurtrière de forme cylindrique. Encore un contretemps. Mais, après tout, il n’en avait rien à battre. Il se radossa à son siège en repensant à Chantal. Devant lui, un large espace s’offrait à sa vue. Quelques voitures étaient garées ici et là, leurs carrosseries mitraillées par les néons. Les mains sur le volant, il ferma les yeux.

*
*       *

Robert Coupier trépignait d’impatience en attendant le coup de fil de son pote Jérôme, qui lui avait donné rencart pour 9h 45, ici, à Gentilly, non loin du RER. Cela faisait maintenant plus d’un quart d’heure qu’il attendait. Heureusement qu’on était en Avril et qu’il ne faisait pas froid.

Jérôme devait passer le prendre, alors que c’était son jour de repos, afin de l’emmener jusqu’à la boite qui l’employait, dans le 93, pour le présenter au patron, en vue d’un entretien d’embauche. Il s’agissait d’une entreprise de plomberie qui travaillait 24/24 pour un groupe dépendant de la Lyonnaise des Eaux et qui devait fournir un service continu de dépannages chez les particuliers. Robert avait été intéressé par la proposition de Jérôme. Après tout, la plomberie, c’était son rayon. Alors pourquoi pas ?

Mais putain, qu’est-ce qu’il branlait Jérôme ? Nom de Dieu, il n’allait quand même pas lui poser un lapin pour un truc comme ça ?!! C’était autrement plus important qu’une virée en boite, le samedi soir…

La circulation était déjà dense, à Gentilly, côté périph.

Pour tromper son impatience grandissante, Robert regardait autour de lui : passants, automobilistes, voitures qui tourbillonnaient entre la rue Paul Vaillant Couturier, le rond-point, quelques rues adjacentes ainsi que le périphérique, en remontant sur Paris et le stade Charléty, lui-même situé de l’autre côté du fameux boulevard circulaire.

Il remarqua, sans toutefois trop y prêter attention, plusieurs hommes vêtus de blousons bombers sombres ou de couleur kaki, gantés, la tête recouverte de bonnet et portant des grands sacs de sport. Il s’amusa à les compter. Pas moins d’une demi-douzaine, voire un peu plus, qui se trouvaient disséminés tout autour de la place. Le jeune homme s’interrogea alors sur la nécessité de porter des gants, des bonnets, voire même des bombers, en une si belle matinée printanière. Les hommes ne semblaient pas se connaître, alors que curieusement Robert se serait attendu à les voir discuter ou se faire des signes ; bref, ne pas s’ignorer, il ne savait trop pourquoi…

Peut-être était-ce à cause de leur manière non seulement de s’habiller mais aussi de se tenir, de se mouvoir. Ils avaient vraiment une ressemblance. Robert songea à des requins dans un aquarium, ou à des panthères dans un zoo, toutes enfermées dans une immense cage, tournant les unes autour des autres en feignant ne pas se voir.

C’est alors qu’un énorme camion de déménage-ment arriva par la rue Paul Vaillant Couturier. Robert tourna machinalement la tête vers la cabine du poids lourd et constata que le chauffeur portait lui aussi un bonnet marin, et également que l’un des hommes à pied faisait un signe discret au conducteur du camion.

Toujours pour tromper son énervement à peut-être faire le pied de grue pour rien, et ainsi rater une occasion de trouver enfin un travail, Robert accrochait son regard et son attention à tout et n’importe quoi, n’importe quel petit détail, même anodin. Comme cette jeune femme qui parlait dans son portable collé à l’oreille, en faisant de grands gestes du bras, comme si son interlocuteur pouvait la voir ; ou bien ce type qui s’adressait à son gamin, dans sa poussette, qui avait l’air de se foutre royalement de ce que son père pouvait lui dire ; ou encore cet automobiliste, conducteur d’un Audi Break RS4 – tiens, il portait lui aussi un bonnet de laine – qui se garait d’une bien drôle de façon, presque en bordure du rond-point, comme s’il comptait franchir le terre-plein lors de son démarrage.

Robert arpenta le carrefour encore quelques minutes. Son esprit s’alourdissait, l’angoisse l’enva-hissait. Toujours pas d’appel de Jérôme. Si jamais le rendez-vous capotait, l’autre allait le sentir passer. Robert ne supportait pas les promesses non tenues. Et il lui fallait absolument trouver un job. Six mois de chômage, il n’en pouvait plus. Sa situation financière n’était pourtant pas alarmante. Pas encore. Mais il ne pouvait demeurer inactif plus longtemps.

Il tourna la tête par pur automatisme et aperçut deux camions blindés aux couleurs de la Brink’s venir dans sa direction. L’un d’eux semblait être sorti d’un immeuble, à la façade tout en verre miroir, qui faisait angle un peu plus loin avec une rue perpendiculaire à la rue Paul Vaillant Couturier. Le deuxième fourgon paraissait, lui, arriver en provenance de Montrouge, à la suite du premier.

Robert songea, en observant l’immeuble en verre, que ce n’était sûrement pas d’une boulangerie que devait sortir le camion blindé. Les mains au fond de ses poches de blouson, Robert regarda les deux mastodontes d’acier passer devant lui et recula jusque contre la façade – vitrée, elle aussi – d’un restaurant.

Brusquement, le monde autour de lui sembla tout à coup s’ouvrir en deux, se déchirer comme lors d’un glissement de terrain provoqué par la collision de deux plaques tectoniques.

*
*       *

Grâce au rétro externe, Etienne aperçut la voiture R228 décoller du trottoir où elle stationnait depuis quelques minutes. Il songea que le second camion avait du être retardé dans les encombrements, ou bien pour une toute autre raison. Les causes pouvaient être multiples, à la Brink’s : changement de véhicule décidé à la dernière minute, prise de service tardive d’un des convoyeurs, ou bien encore la régulation qui pouvait avoir un message à transmettre à l’équipage du véhicule avant que celui-ci ne quitte le centre fort. Un des aléas du métier.

Car dans cette profession, se plaisait à répéter la hiérarchie, les horaires précis à la minute près n’étaient jamais trop de mise ; et ce pour des raisons évidentes de sécurité. Avant l’heure ou après l’heure, mais jamais à l’heure, plaisantait un des responsables de la régulation, rompant ainsi avec un vieil adage portant sur les vertus de la ponctualité.

René, le chef de bord, jetait un œil sur la feuille de route tandis que Michel, le garde à l’arrière de la cabine, était en train de parler dans son téléphone portable. Il semblait y être question de sa fille, que la sœur du convoyeur devait aller chercher à l’école, le midi. Etienne avait entendu son collègue parler de sa femme, hospitalisée à cause d’une hernie discale. Donc indisponible pour s’occuper de la progéniture, tandis que le papa était au travail.

Les deux fourgons blindés remontèrent la rue Paul Vaillant Couturier sur une centaine de mètres, prenant la direction du périphérique. Etienne trouva alors bizarre de ne croiser aucune voiture.

– J’espère qu’y va pas encore y avoir ces putains de bouchons, maugréa René en reposant le carnet de bord devant lui. (Il grimaça en portant la main sur son estomac. Son ulcère, une fois encore, le faisait souffrir.)

Parvenus au niveau du carrefour donnant accès, sur la gauche, au boulevard périphérique qui, trois cent mètres plus loin, passait en surplomb, Etienne fut brusquement tiré de ses pensées par la manœuvre d’un énorme camion de déménagement qui déboîtait de sur la droite, où il semblait être stationné, quelques secondes plus tôt.

– Oh, le con !! s’exclama le conducteur du Mercedes aux couleurs de la Brink’s.

Il pila aussi sec et entendit quelque chose tomber à l’arrière de la cabine. Il songea aussitôt à Michel, qui venait certainement de laisser tomber son portable, suite à l’arrêt brutal du véhicule.

Le camion de déménagement s’immobilisa en plein milieu du carrefour, juste devant le fourgon.

Puis tout alla très vite.

Etienne devait se remémorer la scène comme si celle-ci était, tout d’abord, le fruit de son imagination, une sorte de rêve, quelque chose d’irréel. Prélude à un cauchemar.

– Oh Putain !!! s’écria René, à côté de lui.

René – le vieux briscard – qui, lui, avait compris.

Un choc sourd ébranla l’arrière du véhicule. D’instinct, Etienne, qui sentait une chape glacée lui bloquer les muscles, regarda dans le rétro externe et aperçut un énorme 4X4 de couleur noire qui lui collait au cul.

C’est alors qu’une nuée d’hommes encagoulés entourèrent le véhicule. Tous étaient vêtus de blousons de couleur sombre et lourdement armés. René reconnut là des fusils d’assaut AK 47, reconnaissables à leurs fameux chargeurs banane. A la différence de son collègue assis à ses côtés, il sentit une panique l’envahir, mais la réfréna très vite. Son passage dans la Légion Etrangère, quinze ans plus tôt, ainsi que le contact du feu sur de nombreux théâtres d’opération, avaient laissé quelques traces, malgré le temps qui passe et les réflexes qui s’émoussent. Mais c’était malgré tout la première fois qu’il vivait un braquage en live. René demeura sans bouger, attendant la suite. Lui savait déjà quelle attitude adopter en pareille circonstance. Pas besoin de blablabla de la part du responsable formateur de la Brink’s, afin de préparer le personnel à ce style de situation. L’expérience de la violence et du danger s’occupait de tout. La pratique, il n’y avait rien de tel que la bonne vieille pratique. Le reste, la théorie dans une salle de conférence…

Il savait de plus que, grâce à la localisation GPS, le positionnement des véhicules de la compagnie était connu en temps réel par satellite, ainsi que sur des cartes routières digitalisées. Donc, songea René, piano piano… Croiser les doigts et laisser passer l’orage.

– Baisse-toi, Titi !!! ordonna-t-il à Etienne, qui demeurait tétanisé.

Celui-ci venait en effet d’apercevoir une ombre qui se glissait le long du véhicule. Le convoyeur essaya d’en voir plus, mais un homme s’approcha du fourgon de son côté et inclina le rétroviseur vers l’intérieur du véhicule, afin certainement d’avoir lui-même une parfaite vision de ce qui se passait à l’intérieur ; s’assurer que les convoyeurs étaient bien sages… Son visage cagoulé se tenait à une dizaine de centimètres de celui d’Etienne, qui était toujours incapable de bouger. Seul le vitrage blindé les séparait. Etienne regarda alors les yeux du braqueur à travers les trous de la cagoule. L’homme pointait sur lui son fusil d’assaut, mais le malheureux chauffeur ne pouvait savoir que le bandit ne pourrait jamais se permettre de tirer d’aussi près sur la carrosserie du camion. Les projectiles rebondiraient aussi sûrement que des balles de tennis projetées contre un mur, mais à une vitesse mille fois plus grande. Et aussi mille fois plus meurtrière.

Etienne avait les muscles totalement paralysés. Il ne voyait rien d’autre que les yeux du holdopeur. Il ne voyait même pas sa cagoule. Son esprit avait décrété que l’important était de savoir ce que le truand avait dans la tête et non de savoir s’il portait une cagoule, un canotier ou un béret basque. Les yeux du braqueur reflétaient une certaine sérénité. Ils ne semblaient pas fiévreux de trouille ou empesés par la drogue. L’arme ne tremblait pas.

Puis l’homme recula et l’enfer se déchaîna.

– Couche-toi, je te dis !! hurla à nouveau René, tout en agrippant Etienne par son col de blouson et en le projetant à terre. Lui-même l’imita aussitôt.

C’est alors qu’un effroyable déluge de grêlons sembla s’abattre, en un tintamarre gigantesque, sur la caisse du fourgon blindé.

*
*       *

Robert demeura quelques secondes interdit, puis comprit aussitôt de quoi il s’agissait. Il tenta tout d’abord de se ruer à l’abri d’un véhicule en stationnement, mais il n’y en avait pas pléthore et d’autres passants avaient réagi avant lui. Les rares places étaient déjà prises par des badauds terrorisés.

Surtout après les premiers tirs d’armes automatiques.

Robert avait l’impression d’entendre des gosses jouer avec des pétards pour la fête du 14 Juillet. Sauf que là, il ne s’agissait pas de gamins mais d’une bande de types puissamment armés. Un véritable commando. Quelques berlines se trouvant stationnées le long des trottoirs bordant le carrefour pouvaient malgré tout lui servir de protection, même dérisoire. Il trouva finalement une place derrière une Ford Mondéo et, bravant sa peur, se releva légèrement en risquant un œil, afin de voir ce qui se passait.

Le camion de déménagement aperçu un peu plus tôt occupait quasiment tout le passage devant le fourgon de la Brink’s – le premier des deux qui étaient arrivés par la rue Paul Vaillant Couturier –, lui coupant la route. Il faisait ainsi écran pour le jeune homme qui, de là où il se trouvait, ne pouvait donc plus apercevoir le camion transport de fonds. Mais il pouvait en revanche distinguer trois berlines garées devant le terre-plein, juste au beau milieu du carrefour, avec leurs portières et coffres arrière ouverts. Parmi ces trois voitures, se trouvait l’Audi break modèle sport entrevu tout à l’heure, avec cette fois ci un gyrophare clignotant installé sur le toit. Un homme de grande taille, portant brassard de police et masque de gardien de hockey, se tenait debout, près de l’autre voiture – une Golf de couleur noire – et, son fusil d’assaut en main, semblait diriger l’opération. Tel le capitaine d’un baleinier qui, depuis la passerelle du navire, superviserait la capture d’un cachalot.

Hormis le fracas des tirs, Robert pouvait entendre les cris des passants pris de panique qui couraient dans tous les sens, ainsi que le hurlement des moteurs de voitures quittant au plus vite le théâtre du braquage. Notamment en empruntant la rue Benoît Malon, en direction du sud.

C’est alors que Robert aperçut son ami Jérôme, qui venait d’arriver avec sa Mégane par la rue du Val de Marne, sur la droite. Il reconnut de suite la voiture de son pote. Sans réfléchir, Robert se redressa puis s’élança coudes au corps rejoindre celui qu’il attendait. Tout en courant, il agita le bras vers son ami :

– Recule, mais recule donc !!!

Il pouvait distinguer un Jérôme qui, la bouche ouverte, secouait la tête d’incompréhension devant ce qu’il voyait. Robert fonça comme un dératé et atteignit la Mégane côté passager. Il ouvrit la portière et se glissa à l’intérieur de la berline à la vitesse de l’éclair.

– Fonce, maintenant, et recule !!! C’est un braquage !!! Mais recule, bon sang !!!

Jérôme était incapable du moindre mouvement. Il n’avait même pas encore tourné la tête vers celui qu’il était pourtant venu chercher.

Robert trépignait.

Puis il sentit son sang se figer lorsqu’un des hommes encagoulés, et portant lui aussi un brassard de police, s’approcha de la Renault. Robert se sentit défaillir. L’homme ouvrit la portière côté passager et leur intima l’ordre de dégager. Fermement et calmement. Il ne manifestait aucune nervosité. Il ne paraissait pas agressif, juste concentré. Il referma ensuite la portière et recula pour s’assurer que le conducteur de la Mégane obtempérait à ses directives.

Jérôme avait enfin retrouvé ses esprits et reculait la voiture sans même regarder par la lunette arrière.

Robert ferma les yeux.

*
*       *