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Les Monstres

De
260 pages

Dans les paysages austères et désertés du centre de la France, François Riera imagine une drôle d'histoire mêlant obscénité et morbidité. Les Souche, avares tenanciers d'une auberge, usent d'odieux subterfuges pour faire fructifier leurs revenus. Le couple, qui rappelle les Thénardier de Victor Hugo, vit volontairement dans l'indigence, fait passer de la piquette pour de grands vins et sert de la viande avariée. Décrits comme des bêtes, Franck et Rachel se révèlent progressivement être des meurtriers machiavéliques et dénués d'émotions, passant – littéralement – leurs victimes à la casserole. Venant s'approvisionner chez eux, plusieurs habitants du village se livrent impunément à des actes de cannibalisme. Alertés par des disparitions en série, la police mène l'enquête. Dans ce portrait au vitriol, l'auteur pousse à l'extrême le genre du roman policier, qui tourne au grotesque. La langue colorée d'expressions en patois local stimule l'imaginaire et donne au roman une saveur particulière.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-01596-2

 

© Edilivre, 2017

Exergue

 

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. »

Samedi 28 mai 2016

I

Aujourd’hui, samedi

Il ya des lieux qu’il ne faudrait jamais visiter, des gens qu’il ne faudrait jamais rencontrer, mais une force invisible nous y contraint, elle s’appelle fatalité.

Cinq heures du matin, la brume envahit la campagne verdoyante de cette région oubliée du centre de la France. A l’extrémité Sud-Est du département du Puy-de-Dôme, en plein cœur du parc du Livradois-Forez, l’épais ruban cotonneux se répand silencieusement par les champs et les bois. L’humidité froide perle en gouttes de rosée sur l’herbe où paissent quelques vaches endormies. Au détour d’une petite route goudronnée, le bâtiment imposant et délabré de la ferme des Souche s’érige brusquement, rompant la monotonie soporifique des paysages de cette contrée sauvage. Il règne un silence pesant.

Le cri d’un coq vient briser le calme sourd de cette aurore macabre, annonçant le début d’une belle journée de printemps. La froidure mouillée de l’air envahit la chambre des Souche par la fenêtre qu’ils prennent soin de laisser ouverte, ceci dans le simple but de laisser s’échapper les odeurs animales dont ils sont de fervents producteurs. La dernière buche du poêle a finie de se consumer quelques heures auparavant.

Franck et Rachel Souche ne sont pas généreux pour ce qui concerne ce qu’ils considèrent comme superflu : le chauffage.

Il remonte l’édredon de plumes de canard sous son nez. Il tousse et tout en se redressant d’un bond, crache un beau glaviot vert sur l’une des planches du parquet. Il pense à la dure journée de labeur qui les attend, lui et sa « grosse », comme il aime l’appeler. Mais l’idée que le tiroir-caisse de leur auberge s’emplisse du tintement des pièces sonnantes et trébuchantes, le remplit d’une satisfaction qu’il exprime par un sourire béat, laissant apparaitre deux rangées de dents gâtées et jaunies par des années d’absence d’hygiène. Il est vrai que pour le couple d’aubergiste, un dentifrice et une brosse à dent coûtent cher. Cela fait partie de la longue liste de choses dont ils font l’économie depuis longtemps.

Sa femme, Rachel, git sur le flanc à côté de lui, sous son meilleur profil, lui montrant son séant pachydermique.

Elle ronfle.

La bouche grande ouverte, un filet de bave qui lui a coulé dans le cou, finit de sécher. La grosse dort d’un sommeil profond, rêvant comme à son habitude, des sous qu’elle aime compter et recompter chaque fin de journée.

Les Souche vivent dans une ancienne ferme qu’ils ont achetée à vil prix et dont ils ont soigneusement négocié le montant.

*
*       *

Les anciens propriétaires étaient un couple de retraités suffisamment âgés pour ne plus pouvoir rester dans cette vieille demeure. Ils étaient agriculteurs et terminaient misérablement leur vie. Lui, le père Lacombe, avait un cancer de la prostate, qui, découvert trop tard, ne lui laissait guère de chance de finir l’année. Par bêtise ou par culture, dans ces familles paysannes du centre de la France, on ne songeait à consulter le médecin de campagne que lorsque l’on avait atteint la dernière extrémité. La hantise de se faire fouiller le fondement par un inconnu, avait repoussé d’autant plus l’échéance de la consultation médicale. Bien sûr, le diagnostic avait été abrupt. Ces gens durcis aux travaux des champs, avait encaissé la nouvelle avec fatalité. C’était donc froidement qu’ils s’étaient dit que puisque la route de l’un allait s’arrêter là, il fallait désormais mettre les affaires en ordre pour l’autre. La mère Lacombe ne voulait pas rester seule dans cette vieille bâtisse, loin de tout commerce, avec comme seul voisin le père Tailledru.

Celui-ci était un ancien légionnaire qui s’était installé dans la petite maison de l’autre côté de la route lorsqu’il avait pris sa retraite de militaire. C’était un solitaire, un gars « plein de mystères », comme disait, à qui voulait l’entendre, la mère Lacombe, en levant les yeux au ciel. Le père Tailledru était taciturne. Derrière son carreau opacifié par la crasse, sa mine grise observait les allants et venants, guettant l’évènement qui viendrait rompre la monotonie de sa morne vie. En vain.

Il se contentait de la compagnie de son chien, d’un vieux chat de gouttière et de ses quelques poules.

Les Lacombe et le père Tailledru n’avait qu’une occasion dans l’année de s’adresser la parole, à la fête du 14 juillet. C’était le seul moment où tout le petit village de Saucière, commune de 304 habitants du Puy-de-Dôme, célébrait la fête nationale et le concours de pâtés en croute. Après la remise d’une couronne mortuaire sur le carré des anciens combattants, l’ensemble des villageois se réunissait autour de l’auberge afin de se laisser aller à des libations qui auraient fait rougir Bacchus. Sous la musique d’un groupe folklorique de la région, et les mélopées de vielles à roue, accordéons diatoniques et cabrettes, le petit monde rustique de Saucière se ruait dans une bourrée endiablée, s’empoignant les uns les autres à tour de bras, valsant aux quatre coins de la place. Les verres s’emplissaient et se vidaient aussi vite qu’il était permis de le dire. La fête se poursuivait jusqu’en début de soirée où, en guise de feu d’artifice, l’ensemble des fêtards mettaient un malin plaisir à se provoquer pour que cela se finisse inéluctablement par une bagarre générale. Le 14 juillet à Saucière était le point culminant de l’année où tout un chacun avait l’occasion de régler ses comptes avec le quidam dont il était le créancier. Tant les hommes que les femmes profitaient de l’occasion pour se soulager d’une rancœur ou d’une jalousie, d’un mot dit de travers ou répété à mauvais escient.

Les Lacombe avaient donc liquidé l’ensemble de leurs terres, pour la plupart en jachère, à des voisins paysans.

Restait cette bâtisse dont ils firent paraitre l’annonce de la mise en vente sur le quotidien local. Ne trouvant acquéreur, ils élargirent leurs investigations au grand Sud-Est.

Les Souche relevant l’offre, sautèrent sur l’occasion. S’étant renseignés auparavant sur l’histoire des vendeurs, ils flairèrent immédiatement la bonne affaire. Ils se présentèrent très intéressés, puis très vite dédaigneux dans le but d’une négociation vile et sordide, dont ils avaient l’usage. Le jeu des marchands du temple fonctionna et le prix chuta si bas que les Lacombe s’en furent dégoutés par la bassesse et l’avarice des Souche. Mais l’affaire était conclue. Madame Lacombe aurait un petit pécule pour agrémenter sa retraite. Des parents lointains avaient eu l’humanité de proposer de les accueillir chez eux.

Les Souche avaient effectués quelques travaux de restauration afin de rendre viable les lieux. Le stricte nécessaire avait été réalisé par Franck et la grosse Rachel. L’acte de vente n’était pas encore signé que le père Souche avait déjà finement établi dans sa tête, un plan comptable de tous les investissements et travaux à réaliser. Il en avait fait part à sa moitié qui elle-même avait trouvé d’autres moyens pour économiser leur précieux argent. L’association des idées des deux « harpagons » avait donné lieu à un bel exemple de mesquinerie.

L’eau coulait d’une source derrière la maison. Le raccordement à la bâtisse avait été fait prestement par le père Souche au moyen d’un tuyau de plastique qu’ils avaient « emprunté » lors d’une balade nocturne. Il n’était pas question pour les Souche de payer l’eau de la ville.

L’électricité avait été réduite à sa plus simple expression : une ampoule au plafond de chaque pièce. Hors de question pour les deux rapaces d’engager des frais inconsidérés dans l’achat d’électroménager, pour chaque cas de figure une solution avait été trouvée. Ils s’étaient passé jusqu’à présent de tout confort moderne, ce n’était certes pas maintenant, après avoir fait l’investissement d’une nouvelle vie, que cela allait changer.

La « gatouille », un débarras attenant à la cuisine, était suffisamment fraiche pour servir de frigo. Pas de machine à laver. Un ancien abreuvoir qui servait de jardinière devant l’entrée de la maison avait été restauré par Franck. Il avait ôté toute la terre et amené un tuyau de la source au bout duquel il avait fixé une vanne. Pour la cuisine il avait agi de la même façon au-dessus de l’évier en béton. La grosse Rachel pourrait y laver son linge comme elle le faisait auparavant, une fois par mois, à l’eau de source et au charbon de bois, ainsi que les bonnes sœurs le lui avaient appris.

La salle de bain était un concept de la civilisation occidentale, un confort moderne, qui échappait aux Souche. Ils avaient conservés le lavabo ainsi que le bac de la douche. Le chauffe-eau avait été démonté et revendu pour quelques pièces qui vinrent compléter leur magot.

Comme disait toujours le père Souche : « l’eau chaude, çà ramollit les chairs ! ». Et surtout ça coute des sous.

Quoiqu’il en soit, l’hygiène chez les Souche n’était certes pas au centre de leurs préoccupations.

*
*       *

Le réveil sonne. Franck abat sa main boudinée et velue sur celui-ci pour l’arrêter. Il bâille et s’étire. Quelques vertèbres craquent.

Il Pete.

Une odeur âcre et chaude envahit la pièce. Un grognement animal s’échappe de la bouche de Rachel. Elle ouvre un œil vitreux, l’haleine encore chargée des effluves du vin de la veille.

Franck s’assoit sur le lit et se gratte les couilles. Cela fait longtemps qu’il ne s’est plus réveillé sur la béquille et pourtant l’idée furtive d’une copulation frénétique lui traverse l’esprit. Mais : « on n’est pas dimanche ! », se dit-il, en soupirant. Il se retourne et voit le derrière imposant de Rachel le narguer comme un appel de la forêt. Leurs accouplements dominicaux durent rarement longtemps mais sont intenses. Un bon éthologue y aurait vu des similitudes avec les méthodes de reproduction des phacochères.

L’heure n’est pas à la gaudriole.

– Va faire le café pendant que je vais chier, lui dit Franck avec autorité.

Il frappe de sa main grasse la croupe de la grosse qui vibre comme un bloc de gélatine. Le bruit de la claque sur son séant résonne dans la chambre.

Rachel s’assoit à son tour au bord du lit et maugrée. La mauvaise humeur de celle-ci, au réveil, est réglée comme le coucou d’une pendule suisse. Elle s’essuie machinalement la bave qu’elle a encore aux commissures des lèvres. Sa chemise de nuit qui lui est remontée jusqu’à la taille pendant la nuit, laisse apparaitre entre ses cuisses une meule de foins, noire et grasse. Quelques habitants inconnus sautent de la confortable tanière lorsqu’elle écarte ses cuisses flasques. Les locataires de la toison crépue se répandent sur le drap-housse, à l’origine blanc, pour se réfugier au plus profond du lit, en quête d’une nouvelle source de chaleur tropicale.

Elle rote.

Elle passe sa main dans sa chevelure et se gratte la tête. Ses doigts ressortent huileux. La grosse regarde machinalement le dépôt de peaux mortes qui s’est aggloméré entre ses ongles. Ce matin il n’y a pas, comme parfois, des restes d’insectes écrasés.

Assise au bord du lit, elle regarde distraitement Franck se diriger d’un pas mal assuré vers le cabinet. Son regard se fixe sur le slip bariolé de Franck qui laisse apparaitre, devant comme derrière, les signes qu’il serait temps qu’il en change. Tout comme le tricot de peau qui lui aussi est tâché et laisse poindre son nombril sur un ventre bedonnant et rond.

Nous sommes fin mai et le jour de lessive sonnera la fin de ces restes d’agapes collées aux vêtements, comme chaque fin de mois.

Rachel passe sa main sur le bas de son ventre et se gratte vigoureusement le frifri. Elle est sujette aux mycoses. Le savon pour l’hygiène intime coute cher aussi se limite-t-elle à un savant nettoyage de son intimité avec de la bouillie bordelaise qui à l’origine est destinée à combattre les champignons des vignes et autres végétaux. Pour la grosse, une mycose reste une mycose, qu’elle pousse sur une grappe ou sur sa vulve, la façon d’éradiquer le problème reste la même.

Elle se lève, sa chemise de nuit élimée en coton épais retombe sur ses chevilles. Le parquet craque dans la vieille masure. L’humidité de l’air ambiant le malmène ainsi que les pas lourds de « la grosse ». Elle passe devant le cabinet où Franck est affairé à se séparer du lourd paquet, fruit d’une digestion longue et nocturne. Elle s’arrête devant la porte et plaque son oreille sur celle-ci. Rachel a une nature curieuse et s’émerveille chaque matin des bruits retentissants que produit le transit prolifique de son mari. Encore une fois elle n’est pas déçue. Elle entend un pet briser le silence de la maison, suivi de près par la chute d’un objet lourd, qu’elle identifie comme étant un excrément, aux bruits d’éclaboussures que ce dernier fait. Elle sourit béatement.

– tout se passe bien, se dit-elle intérieurement.

– Tu penses à tirer la chasse et à bien passer la balayette dans la cuvette. La dernière fois tu as laissé un truc flotter au fond et les bords étaient tartinés. Il a fallu que je nettoie tout au grattoir.

Le père Souche sursaute sur son trône, sous l’invective tonitruante de la mégère qui le sort brusquement de ses pensées libidineuses. Surpris, il se contracte et projette un moucheté de matières fécales sur l’émail du « saint siège ».

– Oui la grosse, va-donc faire le café, j’ai bientôt fini, lui répondit Franck en finissant de tourner nerveusement les pages de sa revue pornographique.

Rachel descend l’escalier de bois en colimaçon, écrasant chaque marche sous son poids volumétrique et arrive au rez-de-chaussée, dans la pièce principal qui leur sert de salle-à-manger et de cuisine.

Elle se démène pour remettre le feu du poêle en route en y jetant une buche et en remuant sans délicatesse de son tison les dernières braises. Elle pose dessus la cafetière d’émail que les anciens propriétaires avaient relégué au grenier.

Franck sort du cabinet, remontant son slip qui ne tient que par un élastique bien détendu. Il se gratte les fesses et porte machinalement son doigt à son nez. C’est un geste d’enfance qu’il a gardé. L’odeur aigre lui pique les narines et lui fait retrousser celles-ci.

Une autre odeur vient lui agacer les muqueuses nasales, celle du café brulé.

Il descend rejoindre Rachel dans la cuisine. Sur la table trônent les restes de soupe de la veille dans une marmite en fonte noire, ainsi que les assiettes qui ont été nettoyées à l’aide de pain rassis. Ces coutumes campagnardes évitent à « la grosse » d’avoir à faire la vaisselle et surtout de devoir acheter les produits d’entretien concernés.

Rachel remplit les bols de café. Franck jette trois morceaux de sucre dans le sien, pendant qu’elle tartine une tranche de pain avec du saindoux. Elle la trempe dans son bol et en englouti une bonne moitié qu’elle avale sans même la mastiquer. Assis l’un en face de l’autre, ils n’ont plus de dialogue depuis des années mis à part pour échafauder un quelconque plan qui leur rapporterai quelque argent.

Franck se coupe une tranche de pâté de campagne suintant le gras de porc que la grosse cuisine avec talent et pour lequel elle est célèbre dans toute la région. Elle sait mitonner chaque partie du cochon, du groin à la queue, elle ne perd rien.

Il retire du bocal un gros cornichon et le croque. Les petits déjeuners des Souche sont copieux et riches.

Lorsque le coucou s’éjecte six fois de l’horloge, on entend plus que des bruits de succions et de mastications dans la maison.

Leur repas pris, les Souche rotent. Franck prend son opinel et se cure les dents avec, pendant que Rachel range les restes dans la « gatouille ».

– Il est temps d’aller s’habiller, dit Franck, bouges-toi de là la grosse, on a du pain sur la planche aujourd’hui.

Il se lève prestement, poussant le banc qui grince sur le sol. Son bol vidé, il le retourne afin qu’il sèche jusqu’au lendemain matin. Rachel fait de même. Tous deux se dirigent à l’étage où les attendent leurs affaires, posées en tas au pied du lit.

Elle jette sa chemise de nuit sur le lit et enfile directement sa blouse bleue qu’elle boutonne sur le devant, compressant sa grosse paire de loches. L’habit de travail est tellement tendu par les graisses qu’un jour apparait entre chaque fermeture, laissant poindre des morceaux de chair diaphane. En équilibre sur une jambe, elle met ses mi-bas de nylon marron. Puis elle s’assied sur le bord du lit qui ploie sous son poids, et chausse une paire de bottines rustiques qui se ferment à l’aide d’une fermeture éclair sur le dessus. La grosse n’aime pas s’attarder à des coquetteries inutiles qui lui font perdre son temps et par la même, son argent.

Franck met son pantalon de velours côtelé marron ainsi qu’une chemise à carreaux rouges et noirs. Il enfile une paire de chaussettes. Son orteil rouge sort de l’une d’entre elle. Il chausse ses pataugas.

Ainsi apprêtés, ils dévalent l’escalier, prenant au passage leurs gros manteaux de toile rêche.

Le père Souche s’engouffre dans la voiture pendant que la grosse Rachel claque la porte d’entrée et la verrouille. Son imposant trousseau de clefs à la main, elle monte à son tour dans le véhicule le faisant pencher conséquemment sous son poids « d’hipopodame ». Elle introduit son index dans sa narine et, à force de triturer, en ressort un morceau de morve frétillante, moitié sèche, moitié humide. Elle l’étale sur sa blouse à côté de celui de la veille et de ceux des jours précédent. Ainsi médaillée, elle pose son index sous son nez et renifle, espérant aspirer des restes que son exploration nasale aurait oubliés.

Le moteur toussote, éructe, pétarade pour finalement se mettre en branle. Franck le fait chauffer pendant quelques instants en appuyant lourdement sur la pédale de l’accélérateur. Une fumée blanche s’échappe du pot. Il se gratte la gorge et roule un mollard au fond de sa bouche. Il se demande un moment s’il doit l’avaler ou le recracher. Ayant remarqué qu’il fait ce matin un froid à glacer les os, il se dit que s’il baisse la vitre de sa voiture, ils vont se geler. Aussi l’avale-t-il.

Le ciel est bas et nuageux. Quelques corbeaux le traversent en lâchant leurs cris qui en général n’annoncent rien de bon. La plaine est toujours envahie d’un épais matelas de coton blanc.

Une faible lumière éclaire l’intérieur de la maison du père Tailledru. Sa silhouette apparait à travers la vitre de la cuisine. Il semble observer le couple partir au travail. Aucun signe de bon voisinage ne vient jamais altérer l’hostilité réciproque des protagonistes.

*
*       *

Lorsque les Souche avaient emménagé, les relations ne s’étaient pas améliorées entre les habitants de part et d’autre de la route. D’autant que la mentalité locale était fermée à la nouveauté. Certes, la mère Souche avait bien essayé de se mettre le père Tailledru dans la poche. Elle savait qu’il y aurait des choses qu’il serait susceptible de découvrir à leur encontre et qu’il fallait passer sous silence. La grosse Rachel avait tout de suite repéré le vieux à sa fenêtre et le danger qu’il représentait pour leurs activités nocturnes. Elle ne souhaitait pas que certains bruits ou que certaines allées et venues ne soulevassent des commérages au village. Cela aurait mis en péril leur négoce.

Aussi, dès qu’ils s’étaient installés, avait-elle pris les devants. Armée de son sourire hypocrite, de sa voie de poissonnière, de son gros cul et d’une tourte à la pomme de terre, elle avait traversé la route et était allée toquer à la porte du vieux.

Elle avait autant de défauts qu’elle était bonne cuisinière. Ce n’était pas peu dire. Rachel avait un véritable talent pour concocter, assaisonner, cuire, mitonner des plats dont la saveur avait fait le succès des différentes affaires que les Souche avaient montées. Elle tenait au secret le plus stricte les détails de ses recettes. Et, quand on lui demandait comment elle s’y prenait pour cuisiner aussi bien, elle répondait en haussant les épaules et en retournant derrière ses fourneaux. Ses recettes, la grosse savait qu’elle ne pourrait jamais les donner. Et pour cause…

La tourte à la pomme de terre faisait partie de ses spécialités.

Il n’y avait pas que des pommes de terre dedans.

Le vieux l’avait vu arriver avec ses gros sabots taille 48 et s’était bien gardé de toute familiarité. C’est non sans une certaine froideur, qui était une deuxième nature chez lui, qu’il avait entrouvert la porte, empoigné la tourte prestement, et avait claqué cette dernière au nez de la grosse.

Son chien s’était régalé le soir même, pourléchant sa gamelle jusqu’à la dernière miette. Sans doute les morceaux de viandes y étaient-ils pour quelque chose.

La mère Souche s’en était retournée chez elle en râlant. La partie était loin d’être gagnée avec le voisin.

– Y va nous causer du souci l’vieux, avait-elle dit à Franck.

Le père Souche, introverti de nature, ne moufeta mot mais laissa l’idée faire son chemin dans son esprit pragmatique. C’était un calculateur et un manipulateur né. La solution il la connaissait, mais il allait falloir ruser une fois de plus. Le vieux avait beau n’être pas né de la dernière pluie, Franck en avait dompté des biens plus coriaces.

*
*       *

La voiture brinquebalante sort de la cour et s’engage sur le chemin qui les mène à l’auberge, comme chaque matin.

Elle roule à vive allure sur les chemins escarpés. De chaque côté de la route s’étendent de vastes prairies où paissent çà et là des vaches.

La Salers est la plus répandue car son lait est très apprécié des petites fromageries du coin. La région est connue pour sa tomme du Livradois. La production de ce fromage est très locale car son élaboration est peu orthodoxe.

Le lait utilisé est issu uniquement des traites des mois de printemps et d’été, car c’est la période de l’année où les bêtes sont de nouveau dans les champs. Cela confère un gout particulier au fromage, un gout d’herbe fraiche. Le caillé est placé dans des linges que l’on cale dans des cercles de bois d’un diamètre d’environ 30 cm afin de donner la forme au fromage. Le petit lait ayant coulé pendant plusieurs jours, la pâte plus ferme permet alors la manipulation. Les fromages sont ensuite stockés sur des étagères en bois de châtaignier et retournés chaque jour afin qu’ils sèchent. L’opération dure environ 3 mois. Puis on recouvre ceux-ci de paille récoltées lors des moissons en fin d’été. On les laisse faisander pendant une à deux années. Lorsqu’on enlève le foin, celui-ci a absorbé une bonne partie de l’humidité et a chauffé la pâte. Une fine couche de moisissure recouvre alors la croute.

Parfois, selon le temps qu’il fait, des asticots se développent. Mais qu’importe, cela ne fait qu’accroitre la qualité du fromage pour les gens du cru. Ils n’ont d’ailleurs jamais compris pourquoi leur dossier de demande d’AOC a toujours été refusé par les autorités compétentes.

La commercialisation reste confidentielle. La tomme du Livradois n’est distribuée que dans certaines échoppes de maitres affineurs et ne passe pas les frontières de l’Auvergne profonde.

Quelques touristes ont eu le privilège d’y gouter, ayant eu l’occasion de séjourner chez l’habitant. Ça s’est toujours fini par une bonne chiasse, rien de bien méchant.

Chez les Souche, il y a toujours une tomme du Livradois sur leur plateau de fromages. Franck ne dit jamais que ses toilettes sont fermées à clef lorsqu’il fait déguster celle-ci aux étrangers de passage.

Il est farceur.

II

L’auberge des Souche s’appelle « à la flaque d’eau ». Le nom tombe sous le sens car devant se trouve un petit étang où barbotent quelques canards. Les soirs d’été, des crapauds coassent, invitant les femelles à des rapprochements charnelles. Le crapaud est un jouisseur né. En bon épicurien, il passe des heures sur le dos de la crapaude pendant l’accouplement.

L’auberge trône au milieu du village de Saucière. A côté se trouvent l’église et le cimetière. L’emplacement est idéal car le dimanche, après la messe, tout le village se retrouve pour prendre l’apéritif dans leur établissement, et pour échanger les derniers commérages. La grosse affiche un sourire mielleux ce jour-là, car souvent ils leur arrivent d’atteindre les cents couverts pour le repas de midi. Pour rien au monde elle ne voudrait passer à côté de cette manne divine et dominicale.

Les clients sont accueillis par une grande terrasse couverte par des canisses et meublées çà et là de tables et de chaises en fer. La saison chaude est éprouvante car un flot de touristes égarés viennent gonfler les rangs des autochtones. Il faut au père Souche servir en terrasse. Ce simple fait a amené moult discussions animées au sein du couple quant à l’éventualité d’engager un extra pour subvenir à ce surcroit de travail.

– Mais va falloir l’payer cette engeance-là, avait rétorqué la grosse.

– Ben… çà s’fait ! lui répondit Franck.

– Mais c’est des sous çà, dit la grosse, et puis qui t’dit qu’çà va pas être une feignasse ? Sans compter qui va falloir lui donner l’panier à midi ? Et puis va mettre son nez dans nos affaires ? T’sais bien que j’veux personne dans ma cuisine et toi dans ta cave.

A force d’objections, l’affaire avait été solutionnée. Les Souche ne prendraient personne. Le Franck n’aurait qu’à remuer son gras un peu plus que d’habitude, avait souligné la grosse.

Heureusement, la saison chaude ne dure que deux mois dans cette contrée.

Dès les premiers frimas, les clients se massent à l’intérieur de l’auberge. Une grande pièce meublée de tables rondes et de chaises en bois occupe tout le rez-de-chaussée. Les murs sont en pierres apparentes, couverts çà et là de photos anciennes en noir et blanc représentant des scènes de la vie quotidienne du village. Certains reconnaitront un de leurs ancêtres, chaussé de sabots empaillés, la fourche ou le fusil à la main, posant pour la postérité devant l’appareil photographique. Elles sont jaunies par l’âge et couvertes d’une fine pellicule mélangée de gras et de poussières. Certaines sont même mouchetées d’une matière que certains reconnaitront comme étant des chiures de mouches. Spécialistes avisés, car qui a déjà vu une mouche chier, qu’il se signale. Au milieu, un poêle à bois chauffe, à côté duquel un énorme tas de buches est entassé en vrac. A charge pour Franck de veiller à ce que le feu ne s’éteigne pas. C’est peut-être la seule économie que les Souche ne peuvent faire. Ce n’est pas avec une salle froide qu’ils vont réaliser les cent couverts auxquels ils tiennent tant.

Le comptoir du bar prend tout le côté gauche de la salle. C’est le sanctuaire du père Souche. Sur le mur sont posées des étagères sur lesquelles il a rangé les bouteilles d’alcool et les verres. Au sol, une trappe ouvre sur un escalier étroit et sombre qui descend à la cave.

Tout au bout du comptoir, la caisse étincelle. C’est l’élément central de la vie des Souche. Juste derrière, un escalier en colimaçon monte aux cuisines, le territoire de la grosse.

Elle a une manie. Chaque fois qu’elle descend des cuisines, Rachel actionne l’ouverture du tiroir-caisse et regarde avidement les pièces et les billets s’entasser.

Afin de faciliter le service, un passe-plat communique de la cuisine à la salle de réfectoire. Une gueulante de la grosse prévient quand ce dernier doit être vidé des commandes des clients.

Les Souche arrivent devant leur auberge.

Rachel descend de la voiture et claque la portière. La délicatesse n’est pas une de ses vertus principales. Elle sort de la poche de sa blouse le gros trousseau de clefs. Pendant ce temps, Franck va se garer sur le parking du cimetière, juste derrière leur commerce.

La grosse triture la serrure et ouvre la porte d’entrée. Une odeur de rance et de friture reflue de la salle. Elle tourne l’interrupteur. Les néons du plafond crépitent et inondent la pièce d’une lumière synthétique.

Un rat court le long de la plainte du comptoir et disparait dans une petite anfractuosité. Quand Franck surgit dans son dos, elle lui dit :

– Y’avait encore un rat ce matin, faut qu’tu vérifies tes pièges.

Puis elle avance de son pas lourd et nonchalant vers l’escalier qui mène à sa cuisine.

Franck n’est pas du genre bavard. Il la regarde se hisser lourdement de marche en marche. Il aime voir ses deux fesses rouler l’une contre l’autre lorsqu’elle monte à sa cuisine. La monstruosité des deux parties charnues de la grosse lui procure un sentiment de satiété, certainement dû à un manque d’affection dans son enfance.

Il accroche ses clefs de voiture derrière le comptoir et fait chauffer le percolateur. Il pose ses deux poings sur le plan de travail et observe la grande pièce, le regard vide. On ne saurait dire à quoi il peut penser.

Il sort subitement de sa torpeur et se rappelle la réflexion de Rachel sur les rats. Son corps s’anime. Il attrape le vieux panier en osier qui est rangé sous le zinc. Il se gratte le crane un moment, puis porte sa main sur le font de son pantalon et pince celui-ci afin de sortir la moitié de son slip qui lui est rentré dans les fesses. Voilà une chose qui ne le gênera plus.

Il fait le tour du restaurant à la recherche des pièges à rat qu’il a posé la veille. Trois sur les dix contiennent de beaux spécimens d’au moins une livre chacun, peut-être plus. Ce doivent être des mâles. Ils ont le pelage noir et luisant. Leurs yeux rouges s’agitent dans tous les sens. Les bestiaux sont hystériques d’avoir été capturés. Franck a l’habitude de les manipuler sans se faire mordre. Il introduit une main gantée dans la cage pour les en extraire, puis de l’autre saisit la bête par la queue et la laisse ainsi pendre en l’air. Il assène au moyen d’un gourdin, un coup sec sur la nuque. L’exercice est fatal pour le rat. Parfois celui-ci a quelques spasmes et couine pendant quelques instants avant de mourir. Ce procédé a l’avantage de garder la chair comestible contrairement à l’usage des graines empoisonnées.

La récolte est maigre ce matin.

Les trois rats entassés dans le panier, Franck met ce dernier dans le passe-plat à destination des cuisines.

Un cri ignoble provenant du premier étage fait vibrer les vitres de l’auberge. Le panier et son contenu sont arrivés à destination.

– Merde, Franck, qu’est-ce tu veux que j’foute de çà ? y a tout juste assez d’viandes pour faire une terrine de quatre personnes, gueule la grosse.

Il faut préciser qu’au regard des volumes de victuailles que Rachel engouffre par jour, elle a perdu tout sens de la proportion. Ce qui fait pour quatre selon elle, nourrirait une famille de quinze personnes sans oublier le chien et le canari, la belle-mère mise à part.

– Fais donc avec c’que t’as, la grosse, j’mettrai d’autres pièges ce soir, lui répondit Franck.

Et il s’en retourne derrière son comptoir. Un travail bien plus rémunérateur l’attend avant que les premiers clients ne viennent.

Il empoigne l’anneau rouillé de la trappe et la soulève. Il appuie sur l’interrupteur caché sous le zinc. L’ampoule de la cave s’allume, éclairant l’échelle de meunier qui y plonge. Franck dégringole les marches. Celles-ci craquent sous les pas grossiers du bougnat.

La cave a la même surface que la salle du restaurant. Les Souche y entreposent, entre autre, leur vin.

Contre les murs, des étagères sont accrochées, sur lesquelles sont rangées des bouteilles vides étiquetées des meilleurs crûs de Bourgogne, du Bordelais et des Côtes du Rhône. Au fond, une porte de frigo est close et verrouillée. Nul ne sait ce qu’elle renferme, pas même la grosse.

A leur arrivée à Saucière, le père Souche avait pris possession de la pièce aveugle, soutenant à la grosse qu’il y entreposerait les souvenirs de son ancienne vie de clerc et que cela ne la concernait pas. Cette dernière de nature curieuse avait insisté. En retour de quoi elle s’était prise l’une des plus magistrale gifle que le bougnat ai eu l’occasion de lui donner. Cela avait clos le débat.

Depuis, le père Souche visite le débarras mystérieux au moins deux fois par jour, quand ce n’est pas trois, profitant que la grosse soit affairée ailleurs, pour y faire quoi ? Nul ne le sait.

Sur la gauche, il y a trois grandes cuves d’une vingtaine d’hectolitres chacune. Au-dessus de celles-ci, trois petites fenêtres aux vitres sales donnent sur la rue passant au dos de l’auberge. Elles permettent au camion-citerne de les alimenter. L’une est destinée au rouge, la seconde au rosé et la troisième au blanc.

Les Souche font venir leur piquette d’une coopérative des Pyrénées-Orientales qui n’est pas renommée pour ses talents de vinification. Seul le prix est attractif. La qualité du vin n’est pas l’élément le plus important dans le processus qui va suivre.

Le breuvage aurait été imbuvable si Franck ne mettait pas son tour de main.

Le père Souche rajoute toujours du sucre dans ses cuves pour le « fruité ». Il fait macérer une vieille souche de chêne dans celle de rouge pour le « boisé ». Ça donne au vin une impression de « vieilli en fûts de chêne ». Il met des rondelles de citron dans celle du blanc pour la note « d’acidité ». Dans celle du rosé, il plonge des pierres calcaires pour le côté « terroir ». Parfois même, il se contente de mélanger le rouge et le blanc afin d’obtenir la couleur de robe adéquate, et ce, sans aucun état d’âme.

A force d’expériences et de dégustations, il maitrise parfaitement ses dosages et ses temps de maturation. Il trompe son monde en faisant passer sa piquette à 25 euros l’hectolitre pour un Meursault ou un Gevrey-Chambertin à 50 euros la bouteille de 75 cl. Les bouteilles vides stockées au fond de sa cave sont remplies, rebouchonnées et recachetées avec soin. Il suffit que l’étiquette ne soit pas tachée pour qu’elle puisse resservir. Elle atteste du contenu. Ce n’est pas le palais bourru des chalands du coin qui vont la contredire.

Dans son bar, le père Souche a été surnommé « le bougnat » en mémoire de ses pairs, émigrés à Paris et qui ont exercé le même métier, la conscience professionnelle en plus.

Franck sert la même piquette derrière son comptoir mais sous l’étiquette d’un Côte du Rhône quelconque pour 90 centimes le ballon de 14 centilitres, soit 7 ballons par litre de liquide frelaté.

– Ça tombe pas juste, reste 2 cl qui sont pas payés, avait remarqué fort justement la grosse qui n’en perdait pas une miette.

– Tu m’emmerdes la grosse, avait rétorqué Franck, en frappant du point la table.

La mesquinerie de cette femme met parfois Franck hors de lui, mais d’un autre côté il ne peut la lui reprocher. Ça leur a toujours rapporté des sous et en pensant à son gros cul qu’il peut honorer une fois par semaine, il se calme rapidement. Il aurait été malvenu qu’elle ait une migraine diplomatique le jour convenu pour leurs ébats, comme cela avait déjà été le cas en d’autres occasions.

La marge est là, c’est l’essentiel.

Franck se met à l’ouvrage. Il doit refaire le plein du bar. En plus demain c’est dimanche, le jour des « cents couverts », il en aura d’autant plus à préparer. Pour l’heure, il a environ une vingtaine de bouteilles de rouge à préparer, autant de blanc et de rosé pour les « limés », sans compter les grandes appellations.

Le bougnat...