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Les Pendoirs de Picardie

De
258 pages

« Les cordes étaient là, usées, oscillant doucement sous l’effet du vent qui s’engouffrait par moments par les grandes portes du hangar. Les tabourets étaient en place, en attente d’un nouvel arrivant. La routine de sa vie familiale basculerait en même temps que le tabouret. »
Une tradition picarde bousculée par le monde moderne, un audit d’entreprise qui tourne à l’enquête policière, un amour malmené par la vie.
À coups d’images picardes, d’ambiances finement rendues, de rencontres avec des personnages originaux, d’humour parfois grinçant, l’auteur nous entraîne de rebondissements inattendus en lieux étranges, d’instants de suspense en moments magiques.
Une histoire de fuites devant la vie, de destins qui se croisent, s’emmêlent, s’éloignent pour mieux se retrouver, pour se livrer des clés.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-71741-2

 

© Edilivre, 2014

Citation

 

 

Le but de l’existence humaine est d’atteindre le ciel sur la terre.

James REDFIELD

Les pendoirs de Picardie

 

 

Depuis quatre jours, le compte à rebours a commencé. Je l’ai déclenché jeudi matin avec ce coup de téléphone que je n’avais plus imaginé donner un jour.

Je roule maintenant depuis bientôt deux heures et les souvenirs resurgissent aussi vite que les bornes kilométriques.

Parmi toutes les images de notre passé commun, de tous ces instants colorés d’émotions fortes et diverses, je ne sais laquelle me vient en premier, bien avant toute autre.

Ça va me faire drôle de revoir Judith.

Jeudi

Je viens de terminer mon plan d’audit en fixant l’heure de l’incontournable réunion de clôture à dix-sept heures, et la fin de l’audit à dix-sept heures trente. La nuit sera alors en train de tomber au moment où je quitterai l’entreprise pour remettre le cap sur Paris, à deux grosses heures de voiture même en bénéficiant d’une large portion d’autoroute. Et je savoure à l’avance mon futur départ, inscrit maintenant dans le marbre de ce plan de mission qui sort en ronronnant de mon imprimante.

Cette fois-ci, une mission pour le compte d’une imprimerie, située dans la Somme. Une entreprise spécialisée dans la réalisation de documents de type listing carboné et d’imprimés institutionnels, tout au moins pour l’essentiel de l’activité, avec l’État comme client apparemment majoritaire à plus de 30% du chiffre d’affaires, des imprimés de type CERFA, sans doute.

Assis à ma table de travail, des images d’une Picardie que je connais mal, auxquelles s’ajoutent celles aperçues ici ou là dans des magazines se superposent à mes idées grises. Le regard perdu derrière les baies vitrées sales de ce grand séjour qui me sert aussi de bureau, je chemine au bord d’un voyage intérieur et mélancolique. Du bout de rocade que j’aperçois, monte le bruit assourdi du flux des voitures. Les cris des gamins, dans la cour du collège, quelques étages sous mon balcon, s’imposent pour donner au tableau une couleur de vie plus organique.

C’est au moment où je terminai la lettre d’accompagnement standard adressée au Représentant de l’Entreprise, que des images de Judith vinrent se superposer à l’écriture de ce courrier type que je connais par cœur, car trop souvent répété. Peut-être au souvenir de ce week-end pluvieux que nous avions passé tous deux ensemble dans la Somme, à Amiens, il y a quatre ans de cela.

Nous avions quitté Paris un samedi matin, à la recherche de dépaysement, après avoir tiré au sort une des fiches descriptives du classeur ATLAS des Villes et villages de France. C’était Amiens. Ce n’était pas si loin, et les cinq ou six images entourées de texte, sans doute soigneusement choisies par l’éditeur, nous avaient décidés à un départ immédiat. Amiens ou ailleurs, l’important c’était de s’évader.

Aussi loin que je me souvienne, j’affectionne de partir à l’aventure, à la découverte de ce qui m’entoure, comme ça, soudainement. Même en bas de chez moi, comme appelé par un besoin vital et impérieux. Aussi, mes amis me considèrent-ils depuis toujours comme un expert en tourisme micro local, un explorateur de l’inédit dans le banal, un traqueur de l’image que l’on ne perçoit pas au premier abord.

Tout en rassemblant les documents de préparation de cette mission, éparpillés sur la moquette autour de mon bureau comme autant de papillons épuisés, des images fugitives de Judith continuaient à surgir en moi : ce week-end à Amiens, et quelques bribes de souvenirs que je croyais à jamais oubliés retrouvaient une matérialité surprenante. Comme des choses inutiles redécouvertes avec surprise dans son garage, alors que l’on pensait bien les avoir jetées. L’impression en est la même : dérangeante.

C’est au moment où je donnai par accident un coup de pied dans cette bouteille entamée de Foster’s, vestige de la soirée d’avant-hier, que me vint la curieuse envie d’appeler Judith, maintenant, comme par inadvertance, contrariant ainsi ma relation peu commune avec tout ce qui peut ressembler à un téléphone.

A genoux, nettoyant la moquette, comme un archéologue dans ses fouilles, je continuais à mettre à jour mentalement les souvenirs de notre vie de couple.

Allez savoir pourquoi, autant je sais facilement enterrer les choses, aussi aisément je sais les exhumer, et c’est sans grande difficulté que je retrouvai le numéro de portable de Judith, dans un vieil agenda au fond d’une boite à cartes postales.

Les téléphones, e-mails et autres innovations galopantes assimilées n’ont jamais eu ma prédilection dans ma relation avec les autres. Je préfère ce contact humain direct, terriblement tangible, dans lequel je suis pourtant largement perfectible…. Mais grâce aux progrès des technologies de communication, et sans doute aussi à la fidélité étonnante de ses abonnés, clients, ou esclaves (je ne connais pas la terminologie relative à ce sujet…), j’eus la surprise d’entendre Judith décrocher, à l’instant où mon pied écrasait un apéricube égaré là.

– Oui allô ?

– Judith ?

– Oui.

– C’est Stéphane.

Je n’allai pas plus loin, je n’avais pas idée d’une suite, l’expérience devant s’arrêter là.

– Tiens ! Bonjour toi ! Toujours vivant ? Tu t’es acheté un téléphone ?

Curieusement, je n’ai pas de téléphone portable, pas même pour mes activités professionnelles ; juste une messagerie à mon cabinet et une assistante d’une autre époque, pas plus qu’un répondeur à la maison, où je passe peu de temps.

La spontanéité de Judith et le son joyeux de sa voix contrastaient toujours avec son regard qui semblait perpétuellement triste. Cela me surprit à nouveau, comme quand on retrouve un vieux réflexe.

La décision de se revoir à l’occasion de mon déplacement à coté d’Abbeville fut, j’imagine, immédiate, et c’est avec peine que je me rappelle les quelques phrases que nous nous sommes échangées. La sélectivité de ma mémoire m’étonnera toujours.

– Alors, comment fait-on pour se retrouver mardi prochain ? avait relancé Judith.

– … Je n’en sais encore rien, mais maintenant que je viens de retrouver ton numéro de téléphone, je t’appellerai après ma première journée d’audit. On trouvera bien comment faire….

Cela me laissait le temps de réfléchir et de rafraîchir mes souvenirs, mais aussi celui de m’interroger sur les motivations de ma démarche, qui m’échappaient encore.

– OK, tu m’appelles !

– Je t’embrasse – Bye !

Cela avait été court, et tout aussi efficace qu’inattendu. Facile même. La plasticité de la réalité ne cessera de m’étonner… ainsi que sa sensibilité aux petits évènements, comme pour les systèmes chaotiques en physique.

Je me rends compte que j’ai toujours alterné des périodes de chaos et d’autres d’une inertie redoutable, et je ne sais pas sur quoi s’arrêtera mon choix, pour peu que ce mode de fonctionnement s’arrête un jour.

Quelques mois après notre week-end à Amiens, Judith avait décidé d’aller consommer notre rupture là-bas, et s’y était finalement installée.

Elle travaillait maintenant comme serveuse dans un bar à bières sur les bords de Somme, m’avait-elle appris. Je me souviens aussi qu’elle m’avait dit s’être mariée voilà plus d’un an… On verrait ça mardi soir.

 

 

Lundi

J’étais descendu à l’hôtel de la gare.

Fatigué par le jour déclinant, j’avais quitté la nationale pour faire étape avant de poursuivre vers Abbeville, le temps de prendre un café ou un demi de Ch’Ti. Et j’avais décidé de rester ici.

Un panneau m’avait invité à quitter la route pour m’engager sur celle qui conduisait à ce gros bourg ramassé autour de son clocher, se détachant comme un pieu noir enfoncé dans le ciel gris. Le village s’était replié sur lui-même à l’écart de la nationale et de son flux de camions usés. La Somme, que longeait une voie ferrée venant et allant on ne sait où, s’épanchait tout alentour en de multiples étangs.

Je passai la porte de ce qui semblait être un de ces bars de campagne, typiques de la région, signalé par une enseigne lumineuse de La Semeuse accrochée au pignon, à la manière d’un phare guidant les marins. Un regard aux autochtones rassemblés au comptoir, et à ceux jouant avec des cartes jaunies autour d’une table en formica, me donna la désagréable sensation de débarquer ici comme une incongruité citadine perturbant la vie locale.

Le comptoir avait une couleur vert d’eau usée, comme dans un souvenir de mon enfance, quand j’avais dû escalader un tabouret à barreaux pour espérer atteindre une possible limonade attardée là-haut.

L’ambiance était paisible, sans cette musique omniprésente que les patrons de nombre de bars parisiens se sentent obligés de diffuser pour attirer la clientèle. Ici, pas de brouhaha, seulement des voix claires se détachant les unes des autres. Ici, on vient pour se rencontrer, pas pour boire un verre entouré de sa solitude ou des barrières que l’on élève autour de soi pour se protéger, faire le fier ou marquer sa différence.

En les regardant discuter, l’accent picard me semblait taillé sur mesure pour être porté avec ces vieux bleus de travail usés et ces gâpettes. L’ensemble du décor affichait une cohérence manifeste. J’avais l’impression de faire tache avec mon costume et cette sacoche en cuir qui ne me quitte jamais, et depuis trop longtemps.

Je commandai un demi. Le patron me le servit comme ça, sans sous bock à même le zinc poli.

J’étais fatigué par la route en cette saison et par la sourde inquiétude qui règne en moi, comme à chaque fois à la veille d’une mission, même bien préparée.

La nuit se répandait déjà, sournoisement. La brume se levait en même temps que la lune et la lumière des réverbères de la place.

Le contraste entre le confort feutré de ma voiture et cette ambiance curieusement animée me fit reprendre pied avec la réalité du lieu.

Personne n’avait semblé faire attention à mon entrée. Deux groupes d’hommes discutaient au bar en plus des joueurs de cartes. Un couple, avec leur jeune enfant, était attablé dans un coin triste près de la fenêtre qui donnait sur la place et son passage à niveau.

Au premier abord, l’ennui semblait régner en maître et s’épancher de chacun. Ici, on le partageait vraisemblablement avec l’autre, sans retenue, sous la lumière blafarde des néons se reflétant sur les murs à la peinture lavable jaune triste et dans le grand miroir derrière les verres du comptoir. Cependant, tendant l’oreille, je pouvais distinguer des conversations animées entre ces personnes qui ne partageaient pas uniquement une présence. Des histoires de voisinage, des commentaires sur ce que fait chacun dans la communauté de ce village, ou de celui d’un peu plus loin. A la campagne, le voisin est centre de tous les intérêts, et tout le monde connaît l’arbre généalogique de tout le monde. Cette faculté campagnarde à mémoriser les liens qui existent entre les familles, les évènements qui les rapprochent ou les circonstances qui les éloignent m’a toujours étonné. On y vit comme dans un livre ouvert, dont les lignes continuent de s’écrire au fil des générations, d’une page à l’autre, d’un village à l’autre, un peu plus loin mais tout aussi semblable.

Un vieux prenait à partie les trois ouvriers municipaux qui occupaient le bout du comptoir, sous la pendule Ricard et le calendrier des pompiers :

– Faudrait que les portes soient moins dures à fermer. L’Emile, il a pas pu faire ça tranquille. Il a pas réussi à les fermer derrière lui, alors il est rentré sans se mettre la corde. Sa femme avait pas mis son couvert. Il a gueulé quand même. Elle pouvait pas savoir qu’y reviendrait !

Ils ne l’écoutaient pas vraiment ou ne souhaitaient pas répondre, le laissant à son monologue déjà terminé. Il jeta un coup d’œil hostile vers moi pour savoir si j’avais écouté.

Une petite dame dynamique, la quarantaine, fit son apparition par la porte à l’extrémité du comptoir qui donnait vraisemblablement sur la cuisine. Après un regard circulaire à la salle et à ses habitués, elle m’apostropha en toute simplicité avec un accent du terroir effroyable, comme le chant terrible d’un oiseau inconnu :

– En affaire dans la région ? Vous vous arrêtez ici ce soir ? Vous verrez, vous serez bien ! C’est calme, ce n’est plus le nombre de trains qui passent et encore moins ceux qui s’arrêtent chez nous.

Elle avait déjà tourné le dos pour mettre au frais une caisse de bières. Cet endroit faisait hôtel, comme pouvait le suggérer les cinq clés pendant à ce qui ressemblait à des bois de cerf à l’esthétique toute particulière.

– Je vous donne la cinq, c’est la plus grande ! Elle donne sur la cour et sur la place, et c’est la plus calme.

Je jetai un coup d’œil à l’extérieur. La nuit était tombée brusquement, sans préavis, et la brume s’était dissipée tel un cauchemar qui s’enfuit.

– Ça ira. Très bien. C’est parfait, m’entendis-je lui répondre.

Elle déposa la clé sur le comptoir à côté de ma bière. Je me retrouvais maintenant piégé là, comme d’un commun accord, comme si toute volonté m’avait échappé un instant. De toute façon, je n’avais rien réservé, comme d’habitude. Après tout, c’était chose faite et je n’étais pas si loin de ma destination finale.

Ce souci logistique maintenant éliminé, le sourire me revint en même temps que l’appétit.

J’enfournai la clé dans ma poche avec son porte-clés trop lourd et payai ma bière sous le regard entendu de la patronne et dans l’indifférence la plus complète des habitués.

– Je vais chercher mes affaires, je reviens tout de suite.

Je ne fus pas long dehors sous cette haleine humide et froide. Finalement, j’étais satisfait de ce concours de circonstances qui me simplifiait la vie. Il faut savoir ne rien faire pour que les choses arrivent d’elles-mêmes…

La chambre était en effet spacieuse, et d’autant plus grande que le faible éclairage de l’ampoule pendouillant simplement au plafond n’atteignait pas les recoins de la pièce, par souci d’économie sans doute. Le parquet était étonnamment entretenu, comme au temps où cet hôtel devait être le fer de lance de cette halte ferroviaire.

Une vieille armoire grinçante faisait face à un petit lavabo et à une douche posée là. Une applique branlante au-dessus d’une petite table de chevet à tiroir vide, et une table basse sous la fenêtre complétaient l’ameublement. Je remis à plus tard mon essai de la literie dont je prétendais connaître à l’avance les couinements et le confort de hamac. J’étais là pour trois jours, j’avais le temps de m’approprier les lieux.

Je rejoignis la cour intérieure par l’escalier à peine éclairé, ainsi que me l’avait expliqué la patronne, et appliquai la consigne de ne pas claquer la porte du bas derrière moi, sous peine de ne pas pouvoir la franchir tout à l’heure dans l’autre sens si je rentrais après la fermeture.

Je décidai de rejoindre le restaurant que j’avais repéré en arrivant, à l’angle opposé de la place. Il éclairait un bout du trottoir avec sa vitrine, une grande baie vitrée sans aucun rideau, comme par absence de pudeur.

Je mangeai un repas triste mais copieux qu’avait inauguré le traditionnel et incontournable œuf mayonnaise pour voyageur de commerce.

Un coup d’œil à ma montre, en remuant mon café, m’apprit qu’il était 21h35. Pas trop tard… même si la nuit, claire aujourd’hui, me semblait tombée depuis une éternité. Pas la peine, cette fois, d’essayer de mettre cette impression sur le compte du décalage horaire. Paris – La Picardie, il y a des cyclistes que ça amuse le week-end. Octobre finissant est un bien meilleur candidat, qui ne cesse de redoubler… « Automne, saison fidèle aux cœurs qu’importune la joie, te voilà cher automne enfin de retour, bla bla bla… » Charles Guérin aurait pu écrire ça ici à longueur d’année, c’était une certitude. Y avait-il ici aussi un été, avec des feuilles vertes accrochées aux arbres et décidées à y rester ?

Réchauffé par mon café, toujours sujet à cette inquiétude latente qui me caractérise en mission, et que par commodité j’attribue à mon professionnalisme, je décidai, comme à l’accoutumée et à chaque fois que c’est possible, d’aller en repérage. Ceci me décharge, pour le lendemain matin, de la partie de stress qui consiste à trouver l’adresse et à y arriver à l’heure. Ma nuit n’en serait que meilleure.

Cette perspective me fit décocher un sourire spontané à la jeune serveuse qui me regardait derrière son comptoir. J’étais le seul client de la soirée. Ce sourire manifestait ma sollicitude complice à sa condition de serveuse picarde par nécessité et s’ajoutait au pourboire que je déposai dans la soucoupe.

Comme bien souvent, plus l’entreprise est modeste – celle-ci, de taille moyenne employait pas loin de cent vingt personnes si ma mémoire était bonne – moins elle a de moyens, et plus elle est difficile à localiser. RATEL SA n’échappait pas à cette règle et figurerait en bonne place sur le podium des adresses galères.

Je devais me contenter des quelques notes incompréhensibles gribouillées à la volée du babillage incessant de la secrétaire de direction, doublé d’un accent agricole probablement labellisé.

– Non, Monsieur Vlamasti, nous n’avons pas de plan d’accès à vous faxer. Vous savez, c’est très facile à trouver, vous verrez…

Ce type de réponse n’augure jamais rien de bon. C’est toujours facile à la condition de travailler soi-même là-bas ou d’avoir grandi dans la rue d’à-côté. Ce n’était pas mon cas, et je sais par expérience qu’il est inutile d’argumenter sur ce sujet qui semble rester désespérément obscur et inaccessible à une assistante en mal d’épanchement, et qui, de toute façon, ne vous écoute même pas.

Elle me déversait son flot d’informations que j’essayais de noter paresseusement, entrecoupé de détails que je classais dans la catégorie pittoresque mais pas indispensable du type « après le potager aux poteaux rouges de Monsieur Verasle et le container à bouteilles en verre… »

Il ne m’avait pas fallu une demi-heure pour être en vue du gros village, assez étendu à en croire ma carte routière.

Préférant assurer le coup, je pris la première sortie indiquant Valongpré, au cas où je n’en rencontrerais pas d’autre. Une grande ligne droite en rase campagne s’entrecoupait de virages brutaux tout aussi inattendus que non signalés, à la manière d’un piège étrange dans lequel je ne tombai pas. Bientôt les premiers bâtiments agricoles construisirent des masses sombres pour donner enfin une dimension verticale à ce morne décor. Puis ce fut le tour de maisonnettes toutes éteintes, qui encadrèrent mon trajet jusqu’à me conduire sur la place de l’église, comme au centre de la toile. Aucun panneau n’avait encore pu m’être utile pour trouver la zone d’activité.

Finalement, un des repères que m’avait donnés l’assistante – un panneau rouillé indiquant une quincaillerie – me fut l’élément utile pour sortir enfin de ce labyrinthe de ruelles, où l’horizon s’arrête sur des pignons et des portes tous semblables. Mes phares étaient comme deux yeux inquisiteurs, fouillant les rues. Je les supposais provocants, déplacés même, pour ces habitants comme terrés chez eux. J’étais tour à tour empreint de culpabilité de ne pas être dans le rang, et rebelle à la fois. L’énervement, ou bien la fatigue sans doute…

Toutes les maisons de brique rouge se ressemblent ici. Le pinceau de mes phares balayait ici ou là une clôture basse séparant des potagers juxtaposés, comme on élève une certitude pour se distinguer d’un voisin tellement semblable. Je finis cependant par trouver la route, tout juste carrossable, qui m’éloignait enfin du village pour la zone d’activité.

La voie s’étirait en une longue ligne droite, que bordaient des champs de ce que je supposais être des choux. Après avoir traversé un petit pont étroit enjambant vraisemblablement une sorte de canal d’irrigation, j’arrivai à quelques bâtiments où immanquablement devaient se trouver les établisse­ments RATEL.

Juste en face de ce qui semblait être une fourrière ou une casse d’automobiles, je découvris le bâtiment en tôle ondulée bleue avec son enseigne peinte en grosses lettres blanches, celui en photo sur la plaquette d’entreprise. Un projecteur accroché à un coin d’un hangar éclairait une portion de parking où une camionnette, les portes ouvertes, stationnait près d’un quai de chargement.

Je fis demi-tour au fond de la zone, en travaux, pour m’éloigner rapidement de cet endroit plutôt lugubre à cette heure, mais surtout parce que la mission de repérage était réussie. Et le Morphée Picard m’appelait maintenant à grands cris…

Repassant devant le portail roulant de l’entreprise, je sursautai à la vue d’un gros balèze planté à la grille et qui se détachait dans la pénombre. J’eus même l’impression d’avoir risqué de le renverser. A l’arrière plan, j’avais cru entrevoir qu’on chargeait la camionnette.

Curieusement, je retrouvai l’hôtel de la gare de Millecourt sans trop de difficulté, soulagé pour demain matin. Avec la même tranquillité qu’après avoir démystifié une chose finalement simple et qui inquiétait sourdement.

Je m’endormis sur des pensées où s’entremêlaient le visage de Judith, se détachant sur fond de murs de briques éclairés par mes phares, les images d’une ballade avec elle dans les hortillonnages d’Amiens, la camionnette entrevue sur le parking de RATEL SA, et mon plan d’audit bien entendu.

Tout à l’heure, on serait mardi.

 

 

Mardi

– Hé bien, tout d’abord bonjour à tous !

Je pense que tout l’encadrement était là, je comptais rapidement neuf personnes autour de la grande table de ce que je supposais être la seule salle de réunion de l’entreprise. Celle où se tiennent aussi bien les réunions du lundi matin que les divers pots de circonstance.

– Nous allons donc commencer la réunion d’ouverture de l’audit initial de certification de votre système de management. Système de Management. Nous allons passer ensemble trois jours afin d’examiner votre organisation et vos pratiques par rapport au référentiel que vous avez retenu…

Dire que l’attention m’était tout acquise serait mentir.

D’habitude, un silence respectueux s’installe et j’interviens alors en maître de cérémonie, révéré et distant. Détenteur de la vérité, de la connaissance absolue du référentiel, je suis l’épée de Damoclès jugeant l’organisation de l’entreprise, maîtrisant les critères, pouvant féliciter, inquiéter ou condamner. Le rapport que j’établirai fournira aux membres du Comité de Certification les éléments factuels pour statuer sur la recevabilité des établissements RATEL…

La réunion d’ouverture, c’est un peu comme une grand-messe. Mais avant d’entamer mon prêchi-prêcha formaté, je souhaite connaître mes fidèles, rassemblés autour de moi comme un fan-club autour de la guest star. Curieusement, ce matin à mon arrivée, je n’ai pas eu droit au panneau de « bienvenue à Monsieur Vlamasti de l’organisme APAQ ». Généralement, pour les entreprises les plus riches, il s’agit d’un affichage lumineux. Pour les autres, la majorité, c’est un panneau sur trépied avec des lettres amovibles glissées dans des rainures, éventuellement avec une ou plusieurs lettres déjà tombées par terre ou inversées par un plaisantin faisant du gringue à la standardiste ou à l’hôtesse d’accueil. Aujourd’hui, pas même une ardoise avec mon nom écrit à la craie. Chez RATEL, manifestement, on la joue soft et dépouillée. Pas grave.

– Je vais vous présenter la démarche de l’audit que nous allons dérouler ensemble, et qui ne doit pas vous être encore familière. Mais tout d’abord, je vous propose de faire un tour de table pour que chacun se présente rapidement… avais-je commencé, solennel.

Pendant que je parlais, j’observais plus ou moins discrètement chacun des visages, m’essayant au regard inquisiteur et suspicieux, pour plaisanter intérieurement et faire monter la pression. Elle n’était manifestement pas bien haute, ce matin. J’essayais en même temps de deviner à l’avance la fonction de chacun en les regardant tour à tour.

En fait, je n’écoutais pas vraiment la présentation plus ou moins habile et assurée des participants. Chacun, comme à l’habitude, peaufine intérieurement son speech en écoutant ce qu’ont dit les collègues précédents, y puisant des idées en attendant son tour. Ceux qui rompent la monotonie par un changement inattendu de style, provoqué ou non, captent à nouveau mon attention. Sinon, il n’y a généralement pas de surprise.

Le Responsable des Ressources Humaines parla en premier. Le tour de table avait débuté spontanément par ma droite.

– Je suis Monsieur Grandjeon. Je suis le DRH de RATEL depuis 1988 et j’anime un service de trois personnes. J’assure la gestion des ressources humaines, et notamment les besoins en formation pour répondre à l’exigence 6.2.2 du référentiel… Je gère la paye et, je suis également en charge de l’informatique de l’entreprise.

Le ton avait été très protocolaire.

Je l’avais reconnu tout de suite. L’habit fait bien souvent le moine dans ce type d’entreprise. Blazer bleu marine, cravate étroite en laine bleue sur une chemise bon marché mais se voulant chic. La cinquantaine pas loin, les cheveux coiffés en arrière à l’aide d’un gel visiblement immonde à l’effet gras, et une eau de toilette de supermarché, sans doute offerte avec la chemise.

Les deux suivants étaient le Directeur Général, monsieur Denis, et le représentant de l’entreprise, le RAQ, comme on l’appelle dans notre jargon. C’est ce dernier qui était venu m’accueillir à la réception ce matin, avant que le directeur ne nous rejoigne.

Je détaillais maintenant davantage le DG, tandis qu’il présentait son cursus d’autodidacte dans le monde de l’impression, en mélangeant anecdotes privées, vie de l’entreprise et celle de clients locaux. Un homme petit, légèrement rubicond et enveloppé, et qui donnait l’impression d’avoir les bras trop courts. Ces derniers essayaient d’émerger de son corps pour attraper la présentation Powerpoint posée devant lui. Un visage à la peau tendue, un début de crâne lisse et luisant, une calvitie miroitante, au-dessus de deux petits yeux porcins marron. On aurait dit un jockey, en plus gros.

Je connaissais davantage le RAQ, Jean Philipo, pour avoir été en contact avec lui lors de la préparation de l’audit par téléphone et e-mails lors des dernières semaines. Un jeune de trente-cinq ans environ, BCBG, les cheveux courts et bien coiffés. Le seul ingénieur de l’entreprise, pointilleux et manifestement peu subtil, tout entier dévoué à sa respectueuse hiérarchie.

Venait ensuite un jeune, timide, d’une vingtaine d’années, avec un pansement autour du cou, le visage marqué, peut-être par ce bandage qui le garrottait trop. Il se présenta comme un collaborateur du responsable de la logistique et du magasin, absent pour cause de décès dans sa famille.

L’organigramme, que je connaissais à travers l’analyse du ManuelQualité de l’entreprise, continuait à s’égrener avec le tour de table.

La présentation s’arrêta par le chef d’atelier, un grand gaillard bourru, agricole, avec des mains comme des pelles, mais sans l’accent du terroir, enfin pas celui d’ici.

Je me présentai en dernier : Auditeur de Systèmes de Management depuis onze ans, mon Cabinet Conseil créé il y a cinq ans à Paris, après une expérience professionnelle en moyennes entreprises et grands groupes internationaux. A trente huit ans, j’étais déjà crédible dans mon métier…

Après un rapide rappel du plan d’audit qui couvrirait ces trois jours, j’eus droit, à ma demande et comme convenu, à la traditionnelle présentation de l’entreprise, de ses produits et de ses marchés. Une présentation insipide d’une collection interminable de slides, exhibés au rétroprojecteur, et accompagnés du commentaire inintéressant mais enjoué du Directeur Général.

Le visage de Judith se superposa aux camemberts de parts de marché, par produits et par typologies de client, pour me soulager dans cet ennuyeux moment. La grande portion coloriée en rouge dans le bas du diagramme représentant le chiffre d’affaires des imprimés destinés à l’État me rappelait le sourire permanent de Judith que j’allais revoir ce soir. Ne manquaient que les mèches brunes à la figure coloriée pour parachever ma vision salvatrice. La journée serait longue.

Avant de reprendre la parole pour diriger la suite de l’audit, me revint en mémoire notre rencontre à cette exposition de photos à la FNAC de Parly 2, au moment où je renversais mon café sur son sac à main Hermès, il y aura bientôt cinq ans de cela.

– Bon, je vous propose d’enchaîner sur le Management Stratégique et vos dispositions...