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Les Rapaces

De
408 pages

Onze hommes réunis par un braqueur chevronné pour mener à bien une opération d'envergure. Douze hommes venus de tous les horizons et qui, en marge de leur entreprise, vont devoir affronter des démons surgis d'un autre temps. Des prédateurs d'un autre âge. La fin du monde dans un opéra grandiose de feu et de sang.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-84925-0

 

© Edilivre, 2014

Du même auteur :

A Mains Armées

La Manufacture de Livres 2012

Sous le pseudonyme de Philippe Thuillier

Les Lions

Mon Petit Editeur 2014

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Dédicace

 

A la mémoire de Sam Peckinpah

L’homme de « La Horde Sauvage »

auquel ce livre rend hommage.

A Bébert qui, de sa lointaine Réunion…

A Claude Rank et ses soldats perdus

Citation

 

« Face à des aventures terribles

comment ne pas soupçonner

que celui qui les vit est lui-même

quelque chose de terrible »

FRIEDRICH NIETZCHE

« Les peuples modernes sont aussi voisins de la barbarie

que le fer de la rouille »

ANTOINE DE RIVAROL

Première partie

2004

Il luttait pour rester éveillé, surtout après la journée agitée et particulièrement stressante passée chez les beaux parents. L’autoradio diffusait en sourdine un vieux tube de Nicoletta qui lui rappelait sa jeunesse. La trouée des phares, au milieu des ténèbres de la nuit, constituait pour lui une motivation supplémentaire à garder les yeux ouverts.

A cela s’ajoutait le mitraillage liquide d’une forte averse qui martelait littéralement la carrosserie. Les essuie-glaces s’agitaient frénétiquement, luttant contre le bouillonnement qui n’améliorait en rien la visibilité déjà précaire. Il tourna la tête vers sa compagne qui semblait somnoler, le visage reposé contre la vitre. Mais il s’aperçut que ses yeux étaient grand ouverts.

– Je crois que ta sœur ne m’aime pas vraiment, attaqua-t-il d’emblée.

Elle ne répondit pas de suite, gardant son visage inexpressif, et émit simplement un soupir de circonstance, affichant ainsi une sorte de désarroi devant le fait accompli. Elle lança finalement :

– Tu ne fais rien non plus pour arranger la situation, lorsque tu présentes ta conception des choses sur certains domaines ; celui de la famille ainsi que de la façon d’élever les enfants, en particulier…

Tout en restant attentif à sa conduite, il s’emporta :

– Mais, putain, ta frangine et son con de mari sont de véritables beaufs… Ils passent leur temps avachis devant les inepties de la télé, amorphes comme pas possible, tandis que leurs gosses sont livrés à eux-mêmes, avec les copains de la cité, à faire des conneries. Il y a de quoi trouver à redire, quand même !!!

– Tu pourrais simplement y mettre un peu plus les formes, remarqua-t-elle.

– Merde, qu’est-ce qui se passe, encore ?

Elle sursauta presque à l’exclamation de son mari. La voiture ralentit brusquement. A travers le pare brise inondé par l’assaut de la pluie trépidante, ils distinguèrent, le long de la N 122, deux fourgonnettes de la gendarmerie entourées de quelques fonctionnaires vêtus de longs coupe vents couleur jaune fluo et qui leur faisaient signe de s’arrêter à l’aide de bâtons lumineux.

L’homme arrêta sa 405, baissa la vitre et ferma aussitôt les yeux sous la fureur des fines gouttelettes qui s’engouffrèrent de suite dans l’habitacle. Un des gendarmes s’approcha et fit le salut réglementaire :

– Bonsoir monsieur, Gendarmerie Nationale. Cette Nationale est coupée un peu plus haut, suite à un accident de poids lourd survenu il y a quinze minutes à peine. Nous vous conseillons vivement d’emprunter la première route sur votre droite et ensuite, après le second croisement, rattraper la Nationale sur votre gauche.

Le gendarme avait parlé en affichant un visage inexpressif. Ses yeux étaient glacés.

Coincée entre la silhouette des monts du Cantal, la route Nationale, envahie par les ténèbres et les rafales de pluie, ajoutait au caractère fantomatique et oppressant de la situation.

L’automobiliste hocha doucement la tête, suite aux explications du gendarme, et demeura pensif. Il lança simplement au pandore :

– Bien, merci.

Il releva ensuite sa vitre tout en continuant d’observer le militaire, tandis que ses collègues demeuraient immobiles. Celui-ci, sans un mot, recula au milieu de la route et laissa repartir la 405.

– Tu crois que ça va nous rallonger ? questionna sa femme.

– Non, quelques kilomètres, tout au plus ; du moins, j’espère…

Au bout de deux cent mètres à peine, il distingua la petite départementale qui lui avait été indiquée par la maréchaussée. Ils l’empruntèrent de suite. Elle traversait un bois, lui-même situé à flanc de coteau. Le couple frissonna. La pluie persistante, et dont les gouttes tambourinaient contre le toit de la Peugeot, les faisait grelotter encore plus que le froid de cette nuit de Mars.

– Vivement que l’on arrive, observa l’homme.

Soudain, ils entendirent un bruit curieux, alors que le véhicule semblait secoué de soubresauts. Le couple comprit de suite que les pneus étaient crevés. L’homme jura, stoppa instantanément la voiture, ouvrit sa portière et descendit. Grâce au faisceau des phares qui trouaient la nuit, il put distinguer une multitude de clous, dispersés sur l’étroite chaussée, et qui en recouvraient toute la largeur. Il se baissa, en ramassa un et l’observa comme le ferait un scientifique pour un scarabée à cornes.

– Putain d’enculés !!!!

De rage, il balança le clou, le jetant au loin, vers les arbres bordant la route départementale. Il allait ensuite pour se saisir du cric lorsqu’il constata l’étendue des dégâts. A l’aide de coups de pied, il put constater que les deux pneus gauches étaient inutilisables. Il hurla alors de fureur et d’impuissance. Sa compagne descendit à son tour de véhicule et lança à l’adresse de son mari, après avoir jeté un rapide coup d’œil au côté droit de la Peugeot :

– Le pneu avant droit est également foutu. L’arrière droit, en revanche, est toujours bon…

Il releva la tête et la regarda comme si elle lui avait demandé les programmes télé pour la soirée… Il sortit à nouveau de ses gonds :

– Putain, ça nous fait une belle jambe, que le pneu arrière droit soit toujours bon !!!

Il se déchaîna alors contre sa voiture, à coups de poings et de pied.

– Cela ne sert à rien, mon chéri ; je vais appeler la gendarmerie. Ils nous trouveront bien une dépanneuse.

Il stoppa son inutile pugilat et rétorqua d’une voix ironique, affichant un visage grimaçant :

– Super ! Et on va coucher où ?

Elle soupira, écartant les bras :

– Tu veux faire quoi, hein ? défoncer la bagnole à coup de marteau ? Tu es sûr que c’est ça qui va la faire avancer ?

Alors qu’il l’observait parler, les cheveux inondés de pluie, il la trouva très belle, comme jamais encore auparavant. L’homme se sentit soudain apaisé. Tous deux réintégrèrent ensuite le véhicule. Une fois réinstallé au volant, l’homme y posa son front et respira plusieurs fois à pleins poumons, fermant les yeux, tandis que sa compagne composait, sur son portable, le numéro de la gendarmerie et leur expliquait leur mésaventure. Ils restèrent ainsi durant une bonne quinzaine de minutes, muets et immobiles, à écouter le martèlement de la pluie sur le toit de leur voiture. Le mari réalisa alors qu’aucun autre véhicule comme eux ne se présentait. Il trouva cela curieux, surtout qu’au départ ils empruntaient une Nationale. Et il constata également qu’il avait oublié d’allumer les warnings.

Grâce au rétroviseur extérieur, il vit alors arriver la dépanneuse tant attendue. Un Dodge. L’engin stoppa juste derrière la 405. Deux hommes vêtus de salopettes et de K-Ways descendirent du tout terrain puis, munis de balais brosses, refoulèrent les clous dans le fossé ; l’un des deux remonta ensuite dans le Dodge. Le mari nota que l’engin américain était peu banal pour la région.

La lourde dépanneuse dépassa la 405 et stoppa juste devant, cette fois-ci. Le deuxième homme – celui qui était resté à balayer les clous – s’approcha de la berline sans se presser, se servant du balai brosse comme d’un bâton de randonneur pour avancer. Il se baissa à hauteur de la vitre, côté conducteur :

– Alors, on a quelques problèmes ? demanda-t-il au couple, alors que le conducteur de la dépanneuse s’extirpait à nouveau de la cabine de son véhicule.

L’automobiliste baissa sa vitre.

Le visage de celui qui venait de poser la question semblait aussi rouge qu’une tranche de steak. L’homme devait approcher les soixante, soixante cinq ans, peut-être même plus. Grâce à la lumière de l’habitacle, l’automobiliste malchanceux put également apercevoir de petits yeux porcins le scruter attentivement. D’entrée de jeu, il n’aima pas cet homme.

– Non, on s’est juste arrêté pour admirer la région par temps de pluie !!

Il sentait à nouveau l’énervement repartir à l’assaut de sa contenance.

– Monsieur a de l‘humour.

Le mari leva les yeux vers le second dépanneur qui arrivait, se plaçant à côté de son compagnon. L’homme était grand et son visage semblait en lame de couteau ; il était cependant difficile de bien le distinguer dans l’obscurité. Sans plus s’occuper de son propriétaire, le second dépanneur accrocha la Peugeot après la chaîne de la dépanneuse et actionna le palan, permettant ainsi de lever la partie avant du véhicule.

– Montez donc avec nous dans la cabine du Dodge, ce sera plus sûr, les invita l’homme au balai brosse.

Guy Roux.

Le visage de l’homme évoquait Guy Roux au conducteur. Il savait bien que le type lui rappelait quelqu’un de connu.

Le couple descendit à nouveau de véhicule et rejoignit le lourd 4X4 U.S. Le grand type au visage émacié ouvrit la portière et leur fit de la place sur la banquette arrière, avant de s’essuyer les mains sur un chiffon. L’automobiliste le guettait du coin de l’œil, s’attendant à ce que le dépanneur reluque sa femme de façon déplaisante lorsqu’elle passerait devant lui pour s’installer, mais ce ne fut pas le cas. L’autre jeta à peine un regard à la jeune femme. Elle semblait présenter pour lui autant d’intérêt qu’une caisse à outils.

Le couple s’installa sur la banquette arrière, tandis que les deux dépanneurs s’assuraient une dernière fois que tout était en place concernant l’arrimage du véhicule en détresse. Une fois les deux hommes remontés dans le Dodge, la femme questionna :

– Connaîtriez-vous par hasard un hôtel dans les environs ?

– Bien sûr, à Servage ; c’est à trois kilomètres, en retrait de la Nationale. Un chouette patelin, au beau milieu d’une vallée encaissée et entourée de pics de plus de 1600 mètres. On va vous y emmener. De toute façon, c’est de là qu’on vient. Vous dormirez à l’auberge du Vieux Puits.

L’homme qui ressemblait à Guy Roux avait énoncé sa litanie comme un parfait guide touristique qui aurait pratiqué cela toute sa vie. Plus personne n’ouvrit la bouche dans la cabine. Le grand type conduisait admirablement bien. De temps à autre, son regard accrochait celui du mari, grâce au rétroviseur intérieur. Les yeux de l’homme semblaient vides, inexpressifs.

Il leur fallut dix minutes pour atteindre la commune de Servage. Un poste de gendarmerie était situé à l’entrée de la petite ville, juste à côté d’un stade. Les lampadaires, dont les cônes lumineux cisaillaient la nuit, apportaient enfin une note de présence humaine au périple des deux infortunés voyageurs ; même si la présence des dépanneurs…

La rue principale était bordée de commerces. Sur la place centrale du village, se trouvaient l’église, un monument aux morts ainsi que la mairie. En cette heure tardive, la localité était totalement déserte.

La dépanneuse remorquant la 405 traversa le village endormi avant de s’arrêter devant un large bâtiment à un étage et aux murs extérieurs en pierre de taille. Les fenêtres de l’établissement étaient aveuglées par de gros volets en bois. A l’entrée du parking, situé devant le bâtiment, se trouvait suspendue une enseigne annonçant : « Auberge du Vieux Puits ». Le Dodge pénétra à l’intérieur de l’aire de stationnement gravillonnée où étaient garées quelques berlines, ainsi qu’une fourgonnette de couleur marron à côté de laquelle l’engin s’arrêta.

« Guy Roux » en descendit et alla de suite sonner à la porte située à l’arrière de l’auberge, et qui semblait donner sur un petit potager. Le conducteur au visage maigre restait aussi immobile qu’une statue, les mains posées sur le volant. Le bruit continu de la pluie sur la carrosserie du 4X4 empêcha les deux naufragés de la route d’entendre ce que disait le dépanneur à son interlocuteur. Leur conversation dura deux minutes, puis le sosie du célèbre entraîneur revint vers son véhicule et en ouvrit la portière pour demander à ses passagers de bien vouloir en descendre.

– Vous verrez, c’est sympa comme tout. C’est un ami qui tient l’auberge. Il va vous préparer à dîner. Question prix, il ne vous « assommera » pas, rassurez-vous.

Le couple descendit du Dodge en remerciant le dépanneur du bout des lèvres. Celui-ci leur précisa :

– Demain matin à 10 heures, je vous ramènerai la voiture. Elle sera nickel. J’en profiterai, au passage, pour vérifier le niveau d’huile ainsi que la pression des pneus. Mais je garderai les clous…

Le grand type au volant émit juste un rictus que l’automobiliste ne distingua pas, alors que pourtant il l’observait à la dérobée. Le sosie de Guy Roux, quant à lui, laissa fuser une sorte de rire, non qu’il ait trouvé drôle sa répartie, mais plutôt comme si glousser était un numéro qu’il avait appris jadis et qu’il aimait mettre en pratique lorsque l’occasion se présentait.

Le couple alla prendre quelques affaires dans la Peugeot, puis se dirigea ensuite vers la petite porte dans l’entrée de laquelle s’encadra un grand type massif au visage comme taillé dans le teck. Il était vêtu sobrement d’un jean, d’une chemise à carreaux et chaussé d’une paire de bottes de chasse. Sa crinière plus que grisonnante n’empêchait pas au personnage de dégager une impression de puissance indestructible.

– Entrez, messieurs dames. Soyez les bienvenus.

Son ton était particulièrement chaleureux. Le couple se sentit de suite rassuré, apaisé. L’homme reprit :

– Je m’appelle Maurice. Mes amis m’appellent « Bibi », « Le grand Bibi ». (Il s’exclama.)

La jeune femme en sursauta. Son mari tendit la main à l’aubergiste qui la lui broya presque. Il les fit ensuite pénétrer à l’intérieur de son domaine. La petite entrée de service desservait le couloir des cuisines avant d’aboutir à la salle de restaurant, presque aussi vaste qu’un terrain de football ; de l’extérieur, le bâtiment ne donnait pas cette impression d’étendue. D’énormes poutres apparentes soutenaient un plafond où les lustres représentaient d’anciennes roues de chariots qui avaient été transformées spécialement à cette intention : apporter un cachet rustique à l’atmosphère déjà rurale des lieux. Une quarantaine de tables garnissaient la salle. Un coin bar se trouvait tout au bout, à gauche de la salle.

Sur un des murs lambrissés couvrant la partie droite de l’entrée de service qu’ils venaient d’emprunter, le regard de l’automobiliste accrocha une photo noir et blanc accrochée sous verre. Celle-ci représentait un groupe d’hommes – dont plusieurs Noirs – tous vêtus d’uniformes de couleur léopard. Il reconnut leur hôte, debout au milieu du groupe dont la plupart étaient accroupis ou un genou à terre. Tous semblaient être armés jusqu’aux dents. L’homme demeurait reconnaissable malgré les quarante et un ans qui séparait le moment où avait été prise la photo et aujourd’hui. Il était inscrit au feutre, tout en bas de l’image : ELIZABETHVILLE 1963.

Le conducteur malchanceux eut même l’impression de reconnaître également le sosie de Guy Roux au milieu du groupe ; mais il n’en était pas tout à fait sûr. Dans l’affirmative, les dégâts du temps qui passe auraient laissé leur empreinte, plus qu’en ce qui concernait l’aubergiste : Maurice.

– Installez-vous. Donnez-moi vos manteaux et posez vos affaires, les invita le maître des lieux qui reprit :

– Vous boirez bien un petit apéritif ?

– Non merci, répondit l’automobiliste, servez nous simplement une soupe ou quelque chose de chaud et hop, au lit !! Nous sommes épuisés.

– Comme vous voudrez, répondit Maurice toujours souriant, je m’en occupe tout de suite. Je vais vous apporter une succulente soupe d’orties. C’est une spécialité maison ; asseyez-vous donc, ne restez pas debout… (Il leur approcha deux chaises en bois, visiblement fabriquées de façon artisanale.)

Devant tant de déférence, le couple obtempéra, tandis que le patron de l’établissement allait accrocher les vêtements trempés à une patère.

Ils avaient dîné sans trop échanger de paroles, exténués nerveusement. La soupe était effectivement savoureuse. Ils ne touchèrent pas au fromage. En mois d’une demi-heure, ils avaient fini de souper. Maurice les guida aussitôt après vers leur chambre, située au premier étage. La pièce était meublée avec grand soin : grand lit rustique et tables de chevet en bois de merisier, grands placards, coin douche, toilettes, téléviseur de 70 cm. Des doubles rideaux couleur rouge sang apportaient néanmoins comme une note curieuse, bizarre, au reste de la décoration.

Quelques instants plus tard, alors que sa femme se livrait à ses ablutions dans le coin salle d’eau, l’homme pensa subitement à quelque chose ; un petit détail qui lui taraudait l’esprit depuis un moment déjà et sur lequel il n’avait pas réussi à mettre le doigt. Assis sur le rebord du lit, il demanda à sa femme, élevant la voix afin de se faire entendre malgré le bruit de la douche qui coulait :

– Dis donc, au téléphone, as-tu précisé aux gendarmes qu’il y avait des clous sur la chaussée ?

– Pourquoi ça ? demanda-t-elle.

– Parce que quand les deux gugusses se sont pointés, ils ont aussitôt sorti leurs balais pour enlever ces saloperies de pointes, comme si ils savaient…

Son épouse répondit en élevant elle aussi la voix :

– Aux flics, je leur ai simplement dit qu’on avait crevé nos trois roues de bagnole.

Tout en déboutonnant sa chemise, l’homme affichait un regard perplexe, comme s’il était déstabilisé par ce que venait de répondre sa compagne. Lorsque celle-ci sortit du petit réduit, une serviette autour du corps et les cheveux encore humides, elle remarqua :

– Peut-être n’est-ce pas la première fois que cela se produit dans le secteur. Ils sont certainement habitués à ce genre de mauvaises plaisanteries…

– Oui, peut-être… répondit-il, la voix défaite par la fatigue et cette impression d’incertitude. Il n’était pas vraiment convaincu. Quelque chose ne collait pas, il ne savait quoi. Puis tout finit par s’embrouiller dans son esprit. Ils avaient besoin de dormir.

A 5h 25 du matin, un coup de tonnerre ébranla soudain la chambre. La porte se retrouva défoncée à coup de barre à mine et cinq hommes en tenue vert camouflage firent aussitôt irruption dans la pièce.

Le couple se réveilla en sursaut. La femme hurla. Son époux tenta de réagir, mais un violent coup envoyé sur la tempe l’estourbit pour de bon.

*
*      *

Le magasin se trouvait littéralement pris d’assaut. Sur les quatre caisses que comptait la supérette, trois encaissaient le montant des achats depuis déjà deux bonnes heures, et sans aucune baisse de régime. Simon lui-même dut mettre la main à la pâte afin de palier au manque de personnel ; en effet, deux de ses employées étaient absentes pour cause de maladie.

Simon Nunez regarda sa montre tout en comptant le nombre de bouteilles d’Evian que lui présentait une cliente, cette dernière ayant laissé ses articles au fond de son caddie. Le gérant du Franprix demanda à une des ménagères de la file d’attente de bien vouloir disposer, en travers du tapis roulant, le petit pictogramme indiquant que la caisse où il se trouvait était dorénavant fermée. Il en termina ensuite avec trois clientes, ramassa la caisse, l’emmena à la comptabilité, la confia à Karina et quitta les lieux. Dans son empressement, il faillit oublier d’ôter sa blouse blanche. Karina sourit malicieusement à la pensée que son patron était pressé d’aller certainement retrouver une de ses maîtresses…

Il est vrai que, malgré ses 53 ans, Simon était encore bel homme. Grand, athlétique, au visage légèrement cabossé, viril, pas vraiment beau, mais dégageant une sensualité animale, spontanée.

Simon jugea inutile de prendre son véhicule pour se rendre au rendez-vous fixé tout près du Forum des Halles. Il sauta directement dans le R.E.R à Gare du Nord. Il arriverait ainsi beaucoup plus vite en évitant également les problèmes de stationnement. Il exécrait néanmoins les transports en commun. Un duo d’accordéonistes – certainement en provenance d’Europe de l’Est – s’était glissé dans la rame et entonnait une sorte de pot-pourri de quelques refrains franchouillards célèbres, le sourire niais au bord des lèvres, et le tout joué n’importe comment, à la va-vite, sans passion aucune. Juste pour remplir leur « contrat ». Simon se sentit écœuré de constater que certains voyageurs donnaient malgré tout de l’argent à ces pseudo artistes, troubadours à la manque…

Il lui arrivait parfois pourtant de laisser cinquante euros à certains musiciens de rue ; des vrais, qui mouillaient la chemise et jouaient en y mettant toutes leurs tripes. Leur âme. Pas comme ces merdeux qui, selon lui, appartenaient tous plus ou moins à une sorte de conglomérat regroupant une kyrielle d’individus louches, sans papiers ni même de carte de séjour et que certains de leurs congénères pouvaient ainsi exploiter sans vergogne.

Un quart d’heure plus tard, Simon déambulait sur le parvis de l’église Saint-Eustache. Le temps plutôt maussade du mois de Mars n’empêchait en rien les gens de profiter du plein air ainsi que du moindre espace vert. Simon avait toujours apprécié ce quartier cosmopolite, lui qui l’avait connu jadis où, étant gosse, il débarquait de son Belleville natal afin de grappiller quelques sous auprès des grossistes en fruits et légumes des anciennes Halles, les aidant à décharger leurs caisses de marchandise. Il se souvenait que certains rechignaient, car ne le trouvant alors pas encore assez costaud et beaucoup trop jeune. Dès leur déménagement vers Rungis, à la fin des années soixante, début soixante dix, le jeune homme d’alors s’était rabattu vers d’autres secteurs d’activités beaucoup moins licites mais surtout beaucoup plus lucratifs…

Il consulta une fois de plus sa montre. Encore cinq minutes avant son rendez-vous. Toutes sortes de gens se promenaient sur le parvis de l’église : clochards, jeunes des cités de banlieue débarqués par le R.E.R – et qui restaient des heures à palabrer de tout et de rien –, dragueurs d’opérette, amoureux, promeneurs esseulés, hommes d’affaires toujours pressés, petites vieilles qui donnaient à manger aux pigeons… Simon aimait observer les gens, leurs comportements ; cela constituait pour lui un passe temps agréable.

D’un pas tranquille, il rejoignit finalement le petit bar de la rue Montorgueil. Une fois à l’intérieur, il alla directement s’installer au fond de la salle. Le petit établissement était à moitié plein d’une clientèle là aussi très diversifiée, mais plutôt BCBG dans l’ensemble. Simon avait choisi ce lieu pour l’anonymat dont il pourrait ainsi bénéficier, n’étant pas connu dans le secteur.

Théo arriva trois minutes après lui. Il aperçut Simon et, sans un signe, s’approcha de la table où celui-ci s’était assis. L’arrivant se glissa sur la banquette de moleskine, ôta son étrange chapeau en forme de demi-lune et serra la main de son vis-à-vis. Simon le regarda s’installer.

L’homme était de taille moyenne, maigre, chauve et sans âge. Il était vêtu d’un pantalon en velours côtelé de couleur beige ainsi que d’un pull-over marron sous une redingote de même teinte. Il sortit de suite une grosse enveloppe bulle de sous son pardessus et la donna à Simon.

– Tout est là, lâcha-t-il, ça m’a coûté bonbon, mais les renseignements sont de première bourre. Cela devrait se faire d’ici deux mois environ. Je te recontacterai pour la date exacte.

Simon, qui n’avait pas encore ouvert la bouche, héla le garçon de salle et commanda deux expressos, car connaissant les goûts de son informateur et ami de toujours. Il regarda Théo bien en face :

– Je n’ai jamais eu à me plaindre de toi, mec. Cela fait quarante cinq piges qu’on se connaît, toi et moi, sans parler d’Alex. (Son regard parut alors comme s’envoler.) Depuis les bancs de la communale.

Simon affichait cet air rêveur, presque désenchanté, que son ami lui connaissait si bien. Le gérant de la superette poursuivit :

– Cette affaire sera la dernière, vieux frère. Après, il sera temps pour moi de raccrocher définitivement. J’en ai marre, je me sens au bout du rouleau. Il faut pourtant que je me coltine ce boulot de merde à cause des flics qui doivent plus ou moins me surveiller, malgré mes non-lieux. Même si je n’en suis pas tout fait sûr…

Théo écoutait son ami, comme il l’avait toujours fait durant toutes ces années. Ses mains étaient posées à plat sur la table. Il demanda :

– Tu resteras ici, après ?

– Non, je partirai m’installer aux Bahamas. J’ai pas mal de blé, maintenant, autant en profiter un peu. Je ne me lance pas dans cette dernière grosse affaire pour le fric, tu sais… (Il esquissa un sourire.) Tu me connais. (Théo hocha affirmativement la tête d’un air entendu.) Et comme je n’ai ni gosse, ni famille qui me retiennent…

– Marie-Christine ?

– Non. (Il secoua la tête.) Entre elle et moi, cela fait un bail que tout est terminé. Bref, pour la date du transfert, on fait comme d’hab ?

– Je passerai dans deux mois, jour pour jour, afin de te préciser la date exacte de l’opération. Je serai à midi au rayon surgelé de ton magasin ; ce n’est même pas la peine que je te passe un coup de grelot. (Simon approuva d’un léger battement de cils.)

Le loufiat leur apporta leurs consommations. Théo régla. Ils attendirent que le serveur soit retourné en terrasse pour reprendre le fil de leur conversation. Simon expliqua à son ami :

– Heureusement qu’on en parle suffisamment tôt. Deux mois ne seront pas de trop pour réunir une équipe. Beaucoup de ceux que l’on connaissait ne sont plus dans le circuit : Arthur, Gustave, Jean-Philippe, Nicolas, Ludovic… Il va falloir que je me bouge. Mais il me reste Eric.

– Rico ? Comment va-t-il ?

– Ma foi, plutôt bien, après dix ans de ratière. Il est en ce moment avec une chouette femme qui lui a redonné le goût à la vie. Il a eu du pot de tomber sur elle ; mais je sais qu’il me suivra.

– Alex ?

– Non. Il est installé, tu le sais bien. Il se trouve dans son haras, en Normandie, entouré de ses filles et petits-enfants. Sa femme l’a glissé il y a quelques années ; cancer. Donc, pour repiquer au jeu…

– Oui, c’est vrai, tu m’en avais déjà parlé, de tout ça… (Théo baissa le regard, comme attristé. Il faisait penser à un vieux chien battu.)

Simon but son café d’une traite et leva les bras en lançant à son pote :

– T’en fais pas, je me débrouillerai. (Il lui donna une bourrade amicale sur l’épaule.)

Ils discutèrent encore quelques instants de choses et d’autres, évoquant notamment les souvenirs du passé, les hommes qu’ils avaient connus et qui étaient soit morts, soit toujours derrière les barreaux ou bien encore retirés des affaires. Ils se remémorèrent également quelques filles qu’ils avaient particulièrement appréciées…

– Et ta vieille mère ? questionna Simon.

– Elle a dévissé, il y a presque un an. Elle se trouvait en maison de retraite, à Bougival.