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Les Sables de sang

De
20 pages


Une enquête aux Sables d'Olonne

Le commissaire à la retraite Georges Langsamer se rend aux Sables d'Olonne pour une virée en mer avec sa petite-nièce. Son ex-collègue, Clovis Valentin, l'héberge en attendant le départ et en profite pour lui faire part de son enquête en cours : un tueur en série sévit dans la région. Le meurtrier signe ses crimes du nom de Cadoudal, un général chouan guillotiné en 1804. Il semblerait qu'il ait fait du génocide vendéen sa cause personnelle. Langsamer a peut-être déjà croisé la route du tueur et ce n'est qu'un début...



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couverture
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Les Sables de sang

12-21

Gaston Petitpas fêtait aujourd’hui ses dix-huit ans. Il ne comprenait toujours pas pourquoi ses parents l’avaient affublé de ce prénom ridicule. Enfin, peut-être pas ridicule mais complètement dépassé. D’une autre génération. S’il les avait connus, il leur aurait demandé des comptes. Mais Gaston n’avait jamais connu d’autres parents que le personnel de la DASS et d’autre éducateur que la rue.

Pour Gaston, la rue avait cumulé les fonctions de cocon parental, d’habitat et d’école. Il s’était fondu dans l’écosystème, comme Tarzan dans la jungle. Il s’y sentait aujourd’hui en totale sécurité. La rue lui avait tout appris et sa vivacité d’esprit l’avait sorti du lot. De ce monde interlope et souterrain. Gaston voulait voir le jour, le grand jour. En empruntant des chemins détournés, il réussirait à se faire une place parmi « les gens comme il faut ». Pour l’heure, il fallait bien vivre. Vivoter, tutoyer la ligne blanche si nécessaire, en attendant des jours meilleurs.

Lors d’un larcin nocturne dans les vestiaires du personnel de l’hôtel Bristol à Paris, il était tombé sur un uniforme de voiturier. Ça peut servir, s’était-il dit. À condition de lui trouver une utilisation avant que son propriétaire ne signale sa disparition. Gaston, qui avait fait des petits boulots dans les palaces parisiens avait pu observer ce microcosme de happy few. Il songeait à s’auto-promouvoir rat d’hôtel quand il avait trouvé cet uniforme. Plus qu’un uniforme, une Toison d’Or. Celle du liftier tenant les manettes de l’ascenseur social. Le matin suivant, déguisé en voiturier, il alla se cacher sous le porche d’un immeuble haussmannien voisin de l’hôtel et attendit.

Gaston avait un minois de gendre idéal, doté d’un regard intelligent. Avec une petite couche de vernis, il aurait pu se faire passer pour un étudiant d’une grande école. Il remerciait Dame Nature d’avoir pallié l’incurie parentale et avait vite compris l’avantage qu’il pouvait tirer de ce physique qui inspirait confiance. À l’heure de la pause déjeuner, il s’aperçut que le voiturier qui assurait la permanence était complètement débordé. Les véhicules s’alignaient en double file et il ne savait où donner de la tête. Gaston attendit qu’il s’absente pour désengorger l’aire de stationnement, lorsqu’arriva un coupé Bentley rutilant dont le conducteur semblait s’impatienter. Le vrai faux voiturier se présenta avec un lumineux sourire, assura l’homme pressé qu’il n’avait à s’occuper de rien, prit sa place au volant et disparut.

Fin observateur, Gaston savait que le client ne ressortirait pas de sitôt pour récupérer son coupé. Soit il était venu déjeuner et le chef étoilé du Bristol méritait qu’on lui consacrât au moins deux heures, soit il entrait en possession d’une chambre et prendrait son temps pour y installer ses pénates. Dans un cas comme dans l’autre, Gaston avait largement le temps de gagner ce garage d’Aubervilliers où la voiture serait démontée pour repartir en pièces détachées vers un pays du Maghreb. Mais il faisait si beau que le jeune homme envisagea une autre option. Ayant un peu d’argent devant lui, il n’avait pas de besoins immédiats. Le ciel était clair, l’air chaud et sec. Pourquoi ne pas s’offrir une petite virée dans un joli carrosse, un avant-goût de ces vacances dont tout le monde parlait mais auxquelles il n’avait jamais eu accès ? Il disposait au minimum de deux heures avant que le vol ne fût signalé. Lorsqu’il aurait dépassé cette marge de sécurité, il abandonnerait la bagnole, s’offrirait une nuit dans un bon hôtel et reviendrait par le train. Après tout, pour ce qu’on lui donnait à Aubervilliers… Ses « amis » gitans (il les supposait gitans sans savoir d’où ils venaient réellement), un tiers garagiste, un tiers ferrailleur et un tiers trafiquant, l’exploitaient… ça, c’est sûr.

Cette belle journée d’été était une invite au plaisir.

*

Le tee-shirt qu’il avait piqué à sa dernière victime lui grattait la peau. Dommage car c’était une sacrément belle pièce. Très chic sportswear. Orange crépusculaire et bleu. De belles couleurs, tendres, profondes, non agressives. Très classy. Mais ça lui irritait la couenne et il allait devoir le jeter. Comme il allait devoir se séparer de cette caisse qui finirait par le faire repérer. Une pancarte lui signala une station-service à deux kilomètres. Il s’y arrêta et stationna dans le parking, à l’écart de ses autres occupants. En fin d’après-midi, il n’y avait pas grand monde. Il retira le tee-shirt neuf et, avant de repasser l’ancien, tout cradingue, admira ses reliefs pectoraux et abdominaux. Les jeunes appelaient ça : tablettes de chocolat. Il préférait comparer son torse au clavier d’un ordinateur. Parce que, dans ses fantasmes, il voyait y trotter des ongles effilés. Luisant d’un vernis rouge sang.

Une fois revêtu de son vieux maillot fripé, il sortit de la voiture, balança le tee-shirt orange dans une poubelle avec les clés de la caisse qu’il avait pris soin d’essuyer. Fallait pas prendre les cognes pour plus cons qu’ils n’étaient. Fallait jamais sous-estimer l’adversaire. Il avait lu ça dans un manuel de guerre, enfin… un bouquin sur la castagne. Il aimait les bouquins dont les héros passaient leur temps à se foutre sur la gueule.

Était-il en guerre ? D’une certaine manière, oui.

Ensuite, il irait se restaurer et se mettrait à la recherche d’un gogo. Histoire de tracer. Si le gogo lui plaisait, il le tuerait. C’est ainsi qu’il procédait. Il tuait pour le plaisir et pour que le plaisir fût au rendez-vous, il lui fallait ressentir une attirance pour le gogo. Homme ou femme, peu importait. Ce n’était pas sexuel… ou peut-être que si, en fin de compte. Il avait lu et entendu tellement de bobards sur les gens comme lui. Des débats entre psychologues, sociologues et même sexologues. Le suffixe « ogue »… pour lui, c’était un vrai bogue. Ça disjonctait grave dans ces cerveaux à la mode, exposés sur la grande vitrine médiatique. Il pigeait que dalle à leur charabia. « Ils » disaient que la lame du couteau symbolisait le pénis. Merde alors, mais où allaient-ils chercher des âneries pareilles, ces esprits dérangés ? Lui, lorsqu’il éventrait un corps, il jubilait à l’intérieur de voir le sang dégouliner sur les viscères. Comme une plâtée de spaghettis bolognaises. Il trouvait ça très beau. Il adorait voir le sang couler. Cette lente, épaisse, incoercible marée rouge qui ne connaissait pas le reflux. Tableau esthétique, oui… même poétique. Certes, mais à condition de rester silencieux. Toute illustration sonore le rendait vulgaire. C’est la raison pour laquelle il coupait le son en tranchant la gorge de ses proies. Passés les gargouillis de l’agonie, le reste de la scène se déroulait en cinéma muet.

Tant qu’elle restait muette, la souffrance ne le dérangeait pas.

En fait, prétendre qu’il tuait pour le seul plaisir était inexact. Disons incomplet. Non qu’il éprouvât quelque remords à ôter la vie par simple plaisir… Il était amoral. Pour être plus précis, il ne se situait nulle part sur l’éventail du bien et du mal. Simplement, pour une raison qu’il avait du mal à s’expliquer, il s’était trouvé une caution idéologique.

Le génocide vendéen.

Un génocide dont personne ne parlait. Pas dans l’air du temps. La Shoah avait ses relais littéraires et cinématographiques, la gauche humainement correcte s’était exonérée du stalinisme, le génocide arménien revenait à la mode… mais les Vendéens, le monde s’en tamponnait le coquillard. Il avait lu dans une feuille locale qu’un éleveur de trotteurs des environs de Challans avait découvert un charnier sur ses terres, en y faisant construire des box. Ça l’avait remué. Il y voyait comme une injustice. Pourquoi un pays qui faisait ses gorges chaudes des Droits de l’Homme fermait-il les yeux sur leurs « dégâts collatéraux » ? Parce que c’était franco-français ? Parce que ça se passait il y a longtemps ? Parce qu’une révolution est toujours politiquement correcte ? Parce qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ? Parce que, parce que, parce que…