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Les Veilleurs de l'Apocalypse

De

Les "Veilleurs de l'Apocalypse" sont partout ; dans les banques internationales et les chancelleries, les états-majors et les gouvernements. Pour eux, celui qui détenait la vérité absolue, Hitler ou son fantôme, est toujours vivant, et l'ombre du IIIe Reich doit d'étendre à nouveau sur l'Occident.



Ils ont installé leur quartier général dans une forteresse, au cœur d'une vallée autrichienne inconnue des cartes routières. ils y entraînent leurs troupes et préparent l'avènement de l'ordre nazi.



Comment Henry Latham, brillant espion américain, a-t-il pu infiltrer la citadelle, se laisser démasquer et s'en évader en toute quiétude ? Que s'est-il passé ?



Drew, le propre frère d'Henry, veut découvrir la vérité. Il se débat bientôt au centre d'une toile d'araignée mortelle.





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couverture

ROBERT LUDLUM

LES VEILLEURS
DE L’APOCALYPSE

Traduit de l’américain
par Patrick Berthon

Prologue

Des bourrasques de neige et des rafales de vent du nord, froid et cinglant, balayaient le col du massif de l’Hausruck, dans les Préalpes autrichiennes. Beaucoup plus bas, dans la vallée, pointaient les jonquilles et les premiers crocus. Ce col n’était ni un poste frontière ni un point de passage entre deux sommets de la chaîne de montagnes. Il ne figurait même pas sur les cartes offertes à la curiosité du public.

Un pont trapu, juste assez large pour le passage d’un seul véhicule et long d’une trentaine de mètres, enjambait une gorge au fond de laquelle, cent mètres en contrebas, coulait un affluent de la Salzach, au cours impétueux. De l’autre côté, après un passage entre des arbres clairsemés, s’ouvrait une route tracée dans la forêt, une route pentue, sinueuse, qui dégringolait sur plus de deux mille mètres jusqu’à la vallée enclavée où poussaient les crocus et les jonquilles. Grâce au climat plus doux, elle offrait aux regards des prairies verdoyantes, des arbres feuillus… et un ensemble de petits bâtiments au toit camouflé par des bandes obliques de peinture couleur de terre, invisibles du ciel, qui se fondaient dans le paysage. C’était le quartier général de Die Brüderschaft des Wacht, la Fraternité de la veille, les fondateurs du IVe Reich.

Les deux hommes qui traversaient le pont étaient vêtus d’une lourde parka, d’une coiffure de fourrure et de grosses chaussures de montagne ; ils protégeaient leur visage des rafales de vent et de neige qui les fouaillaient. Ils atteignirent en titubant l’extrémité du pont ; celui qui ouvrait la marche se retourna.

– Voilà un pont que je n’aimerais pas traverser trop souvent, dit l’homme, un Américain, en frottant ses vêtements pour chasser la neige, avant de retirer ses gants pour se masser le visage.

– Il vous faudra pourtant le faire au retour, Herr Lassiter, répliqua l’autre, un Allemand d’âge mûr, un grand sourire aux lèvres, en frottant, lui aussi, sa parka. Ne vous en faites pas, mein Herr, vous allez arriver, sans vous en rendre compte, à un endroit où l’air est doux et où poussent des fleurs. À cette altitude, c’est encore l’hiver, mais dans la vallée, c’est le printemps… Venez, notre véhicule est arrivé. Suivez-moi.

Un ronflement de moteur se fit entendre au loin ; les deux hommes, Lassiter sur les pas de l’Allemand, commencèrent à zigzaguer rapidement entre les arbres et débouchèrent dans une petite clairière où se trouvait une sorte de Jeep, mais beaucoup plus grosse, plus lourde, avec des pneus ballons aux sculptures profondes.

– Quelle voiture ! lança l’Américain.

– Vous pouvez être fier, elle est américaine ! Construite dans le Michigan, conformément aux caractéristiques techniques que nous avons indiquées.

– Pourquoi pas Mercedes ?

– Trop proche, trop risqué, répondit l’Allemand. Quand on décide de construire clandestinement une forteresse dans son propre pays, on n’utilise pas les ressources nationales. Ce que vous allez bientôt découvrir est le fruit des efforts de nombreuses nations… d’hommes d’affaires particulièrement cupides, je vous l’accorde, des fournisseurs disposés, pour des profits excessifs, à garder le silence sur les clients et les marchandises. Quand elles ont été livrées, les profits deviennent évidemment un danger ; les livraisons doivent continuer, avec des marchandises plus sensibles. Ainsi va le monde.

– Je n’en doute pas, dit Lassiter avec un sourire, en ôtant sa toque de fourrure pour éponger la sueur accumulée à la racine des cheveux.

Il mesurait un mètre quatre-vingts et était dans la force de l’âge, comme en témoignaient quelques fils argentés aux tempes et les pattes-d’oie creusées à l’angle des yeux enfoncés, dans un visage allongé, aux traits accusés. Il se dirigea vers le véhicule, quelques pas derrière son compagnon. Mais ni l’Allemand ni le conducteur ne remarquèrent qu’il plongeait la main dans sa poche et laissait discrètement tomber des grains de métal dans l’herbe. Il répétait ce geste depuis une heure, depuis qu’ils étaient descendus d’un camion, sur une petite route de montagne, entre deux villages. Les grains avaient été soumis à une radiation facile à déceler par des détecteurs à main. Quand le camion s’était arrêté, il avait retiré un transpondeur électronique de sa ceinture et, simulant une chute, avait glissé l’appareil entre deux rochers. Sa piste était clairement balisée ; l’aiguille de l’appareil de ceux qui le suivaient s’affolerait sur le cadran à cet endroit, accompagnée de signaux sonores perçants.

Car l’homme qui se faisait appeler Lassiter exerçait une profession à haut risque. De son vrai nom Harry Latham, c’était un agent de renseignement américain en mission secrète. Dans les bureaux de la Central Intelligence Agency, son nom de code était Venin.

Latham fut véritablement fasciné par la descente vers la vallée. Il avait escaladé quelques montagnes avec son père et son frère cadet, de modestes sommets de la Nouvelle-Angleterre, rien de bien méchant. Là, au fil de la descente vertigineuse, il fut frappé par les changements : couleurs différentes, odeurs différentes, douceur de l’air. Seul sur le siège arrière du gros véhicule découvert, il vida entièrement ses poches et se prépara à la fouille minutieuse à laquelle il s’attendait ; on ne trouverait rien sur lui. Il était en pleine euphorie et même si ses longues années d’expérience lui permettaient de contenir son excitation, il avait la tête en feu. Il touchait enfin au but ! Il avait trouvé ! Mais, quand ils arrivèrent à destination, ce qu’Harry découvrit le laissa pantois.

Les sept kilomètres carrés de la vallée constituaient une véritable base militaire, admirablement camouflée. Les toits des différentes constructions, toutes d’un seul étage, étaient peints de manière à se fondre dans le paysage et des portions de prairie s’étendaient sous un entrelacs de cordes, à plus de quatre mètres de hauteur ; entre les cordes et les poteaux qui les soutenaient étaient tendus des écrans verts translucides : des couloirs reliant les différentes zones. Des sidecars de couleur grise, conducteurs et passagers en uniforme, sillonnaient ces « allées » à vive allure ; des groupes de jeunes gens des deux sexes recevaient une formation physique, mais aussi théorique, à en juger par les tableaux noirs et les professeurs devant un auditoire attentif. Ceux qui faisaient de la gymnastique et s’exerçaient au combat corps à corps ne portaient qu’un caleçon ou une tenue de lutteur ; ceux qui suivaient les cours étaient en treillis vert olive. Harry Latham fut frappé par une impression de mouvement constant. Il émanait de ce lieu une impression de détermination effrayante, mais elle était propre à la Fraternité, et il se trouvait dans son berceau.

– Spectaculaire, n’est-ce pas, Herr Lassiter ? s’écria l’Allemand assis à côté du conducteur, tandis qu’ils s’engageaient dans une des allées protégées par l’écran vert.

– Unglaublich, acquiesça l’Américain.Phantastisch !

– J’oubliais que vous parlez couramment notre langue.

– Mon cœur est ici. Il l’a toujours été.

– Natürlich, denn wir sind im Recht.

– Mehr als das, wir sind die Wahrheit. Hitler détenait la vérité absolue.

– Oui, bien sûr, approuva l’Allemand avec un regard neutre, en souriant à Alexander Lassiter, alias Harry Latham, né à Stockbridge, Massachusetts. Nous allons voir directementl’Oberbefehlshaber. Le Kommandant est impatient de vous accueillir.

Trente-deux mois de travail souterrain opiniâtre étaient sur le point de porter leurs fruits. Près de trois années passées à se construire une vie, à vivre une vie qui n’était pas la sienne. Les voyages incessants, épuisants, exaspérants dans toute l’Europe et le Moyen-Orient, parfaitement synchronisés, pour qu’il puisse se trouver à une heure donnée, à un endroit précis, où des témoins pouvaient jurer sur leur vie l’avoir vu. Et le rebut du genre humain, avec lequel il avait traité : marchands d’armes sans conscience, dont les profits inimaginables se mesuraient en rivières de sang ; caïds de la drogue tuant et détruisant des générations d’enfants sur toute la surface du globe ; politiciens compromis, jusqu’aux plus hauts échelons de l’État, qui tournaient et transgressaient les lois au bénéfice des manipulateurs… C’était fini et bien fini. Il n’y aurait plus à blanchir frénétiquement des sommes astronomiques sur des comptes en Suisse, avec numéro secret et signature au spectrographe, tout ce qui relevait des jeux funestes du terrorisme international. Le cauchemar d’Harry Latham, aussi vital fût-il, allait s’achever.

– Nous sommes arrivés, Herr Lassiter, annonça son cicérone, quand le véhicule tout terrain s’arrêta devant la porte d’une baraque, à l’abri du camouflage. Il fait bien plus chaud ici, c’est beaucoup plus agréable, nicht wahr ?

– On peut le dire, répondit l’officier du renseignement, en descendant du véhicule. Je transpire, avec ces vêtements.

– Nous nous déshabillerons à l’intérieur et nous les ferons sécher pour votre retour.

– Je vous en serais reconnaissant. Je dois être à Munich dans la soirée.

– Oui, nous comprenons. Venez voir le Kommandant.

Au moment où les deux hommes s’approchaient de la lourde porte de bois noir, portant une croix gammée écarlate en son centre, il se fit un grand froissement d’air au-dessus de leur tête. À travers l’écran translucide, ils virent les grandes ailes blanches d’un planeur qui descendait en décrivant de larges cercles.

– Encore un sujet d’étonnement, Herr Lassiter. Cet appareil est lancé par un avion à une altitude de l’ordre de treize cents pieds. Il va sans dire que le pilote doit être excellemment entraîné, car les vents sont dangereux, très changeants. L’appareil n’est utilisé qu’en cas d’urgence.

– Je vois comment il descend. Mais comment décolle-t-il ?

– Grâce à ces mêmes vents, mein Herr, avec l’aide de fusées de lancement. Dans l’Allemagne des années 30, nous avons mis au point les planeurs les plus perfectionnés.

– Pourquoi ne pas utiliser un petit avion conventionnel ?

– Trop facile à repérer. Un planeur peut être lancé d’un champ, d’une prairie. Un avion a besoin de carburant, de révisions, d’un entretien régulier et, le plus souvent, d’un plan de vol.

– Phantastisch, répéta l’Américain. Et, bien entendu, un planeur ne comporte que peu ou pas de pièces métalliques, mais du plastique et la toile de la voilure. Difficile à détecter sur un écran radar.

– Difficile, approuva le néonazi. Pas totalement impossible, mais extrêmement difficile.

– Stupéfiant, fit Lassiter, tandis que son compagnon ouvrait la porte du quartier général. Je vous fais tous mes compliments. Les mesures de sécurité sont à la hauteur de votre discrétion. Magnifique !

Feignant la désinvolture, Latham parcourut la vaste pièce du regard. Elle contenait une profusion de matériel informatique sophistiqué, des rangées de consoles le long des murs ; les opérateurs en uniforme étaient raides devant leur clavier, hommes et femmes en nombre à peu près égal… Hommes et femmes : il y avait là quelque chose de curieux, du moins d’anormal. Mais quoi ? Puis il comprit : tous sans exception étaient jeunes, entre vingt et trente ans pour la plupart, les cheveux blonds ou châtains, le teint clair et hâlé. Et incroyablement séduisants, comme un groupe de mannequins réunis par une agence de publicité pour poser devant les ordinateurs d’un client ; nul doute que les acheteurs potentiels leur ressembleraient, s’ils faisaient l’acquisition de ce matériel.

– Ce sont tous des spécialistes, Herr Lassiter, lança derrière Latham une voix au timbre monocorde.

L’Américain pivota, tout d’un bloc. Le nouvel arrivant était un homme de son âge, en tenue de camouflage, coiffé d’une casquette d’officier de la Wehrmacht ; la porte ouverte derrière lui, sur la gauche, était celle du bureau d’où il était sorti sans un bruit.

– General Ulrich von Schnabe, heureux de vous accueillir, poursuivit l’officier, la main tendue. Rencontrer une légende de son vivant est un grand privilège !

– C’est me faire trop d’honneur, mon général. Je ne suis qu’un homme d’affaires international, avec des convictions idéologiques très affirmées, j’en conviens.

– Assurément le fruit de longues années d’observation.

– On peut dire cela sans être dans l’erreur. On prétend que l’Afrique est le plus ancien des continents, mais, au contraire de ceux qui se sont développés au fil des millénaires, l’Afrique demeure le continent noir. Ses rivages septentrionaux sont aujourd’hui le refuge de peuples pareillement inférieurs.

– Bien dit, Herr Lassiter. Et pourtant vous avez gagné des millions de dollars, d’aucuns disent des milliards, en pourvoyant aux besoins en armes de ces peuples au teint foncé.

– Pourquoi pas ? Quelle plus grande satisfaction un homme comme moi peut-il avoir que de les aider à s’entre-tuer ?

– Wunderbar ! Magnifiquement formulé et avec quelle perspicacité !… Vous étiez en train d’étudier notre groupe, je vous ai observé. Vous pouvez constater par vous-même qu’ils sont tous de sang aryen. De pure race aryenne. Comme tous ceux qui vivent dans notre vallée. Triés sur le volet, leur ascendance a été minutieusement vérifiée et leur dévouement est total.

– Le rêve des Lebensborn, murmura l’Américain d’une voix empreinte de respect. Les fermes de reproduction, où les meilleurs officiers SS se sont unis à de robustes Allemandes…

– Eichmann a fait faire des études, d’où il est ressorti que la femme germanique avait non seulement la structure osseuse la plus appropriée d’Europe et une extraordinaire robustesse, mais une soumission marquée au mâle.

– La vraie race supérieure, conclut Lassiter d’un ton admiratif. Si seulement ce rêve avait pu devenir réalité.

– Il l’est devenu, dans une large mesure, répliqua posément von Schnabe. Nous pensons qu’un grand nombre de ceux qui sont ici, peut-être la majorité, sont les enfants de ces enfants. Nous avons dérobé à Genève des listes de la Croix-Rouge et passé des années à rechercher toutes les familles où les nouveau-nés avaient été envoyés. Ceux-là, et il y en aura d’autres, que nous recruterons dans toute l’Europe, sont les Sonnenkinder, les Enfants du Soleil. Les héritiers du Reich !

– C’est incroyable…

– Nous sommes partout ; partout ceux que nous avons sélectionnés répondent à notre appel, car les circonstances sont les mêmes. Comme dans les années 20, où les clauses draconiennes du traité de Versailles et des accords de Locarno conduisirent à l’effondrement économique de la République de Weimar et à l’afflux d’étrangers indésirables dans notre patrie, l’effondrement du mur de Berlin a conduit au chaos. Notre nation est en pleine conflagration, les non-Aryens franchissent nos frontières en nombre incalculable pour prendre nos emplois, pervertir nos valeurs morales, faire de nos femmes des prostituées ; d’où ils viennent, c’est parfaitement acceptable. Tout cela est totalement inacceptable et doit cesser ! Vous me suivez sur ce terrain, bien entendu ?

– Pour quelle autre raison serais-je ici, Herr General ? J’ai fait passer pour satisfaire vos besoins des millions de dollars dans les banques d’Alger, via Marseille. Mon nom de code était Frère… Je suppose que je ne vous apprends rien.

– C’est pour cela que je vous étreins sur mon cœur, au nom de toute notre communauté.

– Venons-en maintenant au dernier don que je vous fais, Herr General, le dernier, car vous n’aurez plus jamais besoin de moi… Quarante-six missiles de croisière, subtilisés dans l’arsenal de Saddam Hussein et cachés par des officiers persuadés qu’il ne sortirait pas vivant de la guerre. Leur ogive peut transporter une charge massive d’explosifs ou des produits chimiques : des gaz capables de paralyser des quartiers entiers d’une grande ville. Il va sans dire que ces charges sont comprises dans la livraison, ainsi que les lance-missiles. Ils m’ont coûté vingt-cinq millions de dollars, américains. Donnez-moi ce que vous pouvez ; si c’est moins, je me ferai honneur de cette perte.

– Vous êtes, en vérité, un homme d’honneur, mein Herr.

La porte d’entrée s’ouvrit brusquement, un homme en combinaison d’un blanc immaculé pénétra dans la pièce. Il lança un coup d’œil circulaire, vit von Schnabe et s’avança vers le général, à qui il tendit une enveloppe de papier kraft.

– Voici ce que vous attendez, dit-il en allemand.

– Danke, fit von Schnabe en ouvrant l’enveloppe, d’où il sortit un petit sac en plastique. Vous êtes un excellent Schauspieler – un bon comédien –, Herr Lassiter, mais je crois que vous avez perdu quelque chose. Notre pilote vient de me l’apporter.

Le général vida le sac en plastique dans le creux de sa main. C’était le transpondeur qu’Harry Latham avait caché entre les rochers, au bord de la route de montagne dominant la vallée. La traque était terminée. Harry porta vivement la main à son oreille gauche.

– Empêchez-le de faire ça ! s’écria von Schnabe au pilote, qui se jeta sur Latham et l’immobilisa d’une clé au bras. Trop tard pour le cyanure, Harry Latham, de Stockbridge, Massachusetts. Nous avons d’autres projets pour vous. Des projets très excitants.

1

Le soleil du petit matin aveuglait le vieillard rampant dans les broussailles, le faisait ciller à intervalles rapprochés et l’obligeait à se frotter les yeux avec le dos de sa main droite agitée de tremblements. Il atteignit le bord du petit promontoire qui faisait saillie au sommet de la colline. La pointe herbeuse dominait une élégante propriété du Val de Loire. À moins de trois cents mètres en contrebas s’étendait une terrasse dallée à laquelle menait une allée en briques bordée de fleurs. Serré dans la main gauche du vieillard, la bretelle tendue sur l’épaule, se trouvait un fusil de gros calibre, réglé à la bonne distance. L’arme était prête à tirer. Sa cible – un homme encore plus âgé que lui – n’allait pas tarder à apparaître dans le viseur télescopique. Comme chaque matin, le monstre allait sortir sur la terrasse, dans son ample peignoir, pour boire son café qu’il accompagnait d’un petit verre d’eau-de-vie, un plaisir qui lui serait refusé ce matin-là. Le monstre allait mourir, il s’effondrerait au milieu des fleurs ; le mal incarné gisant dans un écrin de beauté.

Jean-Pierre Jodelle, soixante-dix-huit ans, ancien chef de la Résistance, avait attendu un demi-siècle pour tenir sa promesse, l’engagement pris envers lui-même et le Seigneur. Il avait échoué avec les gens de justice et devant les tribunaux ; non, pas échoué, il avait subi un affront, il avait été bafoué, on lui avait dit que sa place était dans un asile d’aliénés, où il pouvait emporter ses vils fantasmes ! Le général Monluc était un héros national, un proche collaborateur de Charles de Gaulle, avec qui il était resté en contact sur les fréquences radio clandestines, pendant toute la durée de la guerre, en risquant la torture et le peloton d’exécution.

Foutaises ! Monluc était un renégat et un lâche, Monluc était un traître ! Il avait feint de soutenir le général en exil, en lui transmettant des renseignements sans valeur tout en se remplissant les poches avec l’or et les objets d’art saisis par les nazis. Après la guerre, de Gaulle, dans l’euphorie de la victoire, avait fait l’éloge public de son compagnon d’armes et l’avait couvert d’honneurs.

Foutaises ! De Gaulle s’était laissé abuser ! C’est Monluc qui avait ordonné l’exécution de l’épouse de Jodelle et de son fils aîné, âgé de cinq ans. Le cadet, un bébé de six mois, avait été épargné, peut-être grâce à la logique perverse de l’officier de la Wehrmacht, qui avait déclaré : « Il n’est pas juif, il est possible que quelqu’un le trouve. »

Quelqu’un l’avait trouvé. Un autre résistant, un acteur de la Comédie-Française. Il avait découvert le nourrisson vagissant dans les ruines de la maison détruite, à Barbizon, où il s’était rendu pour participer, le lendemain matin, à une réunion secrète. Le comédien avait ramené le bébé à sa femme, une actrice célèbre, dont raffolaient les Allemands, qui n’étaient pas payés de retour, car elle jouait sur ordre, jamais de sa propre initiative. Quand la guerre s’était achevée, Jodelle n’était plus que l’ombre de lui-même, un squelette méconnaissable, un homme irréparablement brisé, et il en était conscient. Les trois années passées dans un camp de concentration, à entasser des cadavres sortis des chambres à gaz – juifs, gitans et autres « indésirables » –, l’avaient réduit à un état proche de l’idiotie, avec des tics nerveux, des clignements d’yeux impossibles à contrôler, des spasmes de la gorge, toutes les manifestations de troubles psychiatriques graves. Jamais il ne s’était fait connaître de son fils survivant ni des « parents » qui l’avaient élevé. Errant dans les bas quartiers de Paris, changeant fréquemment de nom, Jodelle avait observé à distance l’enfant devenu un homme et l’un des comédiens les plus populaires du pays.

Cette distance, cette douleur intolérable étaient dues à Monluc, le monstre qui venait d’apparaître dans le viseur télescopique du fusil. Encore quelques secondes, et son vœu serait exaucé.

Soudain, un claquement terrifiant retentit. Le dos en feu, Jodelle lâcha son arme. Il pivota sur lui-même et découvrit avec stupéfaction deux hommes en bras de chemise, l’un tenant un fouet, qui le regardaient d’un air goguenard.

– Ce serait un plaisir de te tuer, espèce de vieux débris, dit l’homme au fouet, mais ta disparition ne ferait que créer des complications. Tu as une grande gueule d’ivrogne et tu dégoises des conneries. Il vaut mieux que tu repartes à Paris, rejoindre tes compères les clodos. Si tu ne fiches pas le camp tout de suite, tu es mort !

– Comment… ? Comment avez-vous su… ?

– Tu es un malade mental, Jodelle, si c’est le nom que tu utilises en ce moment, lança l’autre garde. Tu crois qu’on ne t’a pas repéré, depuis deux jours, avec toutes les branches que tu brises pour monter ici, avec ton fusil. Tu étais bien meilleur dans ta jeunesse, à ce qu’on dit.

– Alors, tuez-moi, espèces de salopards ! Je préfère mourir en sachant que j’étais tout près du but, plutôt que de continuer à vivre !

– Oh ! non ! reprit l’homme au fouet. Le général n’apprécierait pas. Tu as peut-être parlé à quelqu’un de tes intentions, et on ne veut pas que des fouineurs recherchent ta vieille carcasse. Tu es fou à lier, Jodelle, tout le monde le sait. Les juges ont été clairs.

– Ils sont corrompus !

– Tu es parano !

– Je sais ce que je sais !

– Un vieil ivrogne, bien connu dans tous les bistrots de la rive gauche d’où tu t’es fait jeter ! L’alcool t’enverra en enfer, Jodelle, mais tire-toi d’ici, avant que je ne t’y expédie moi-même. Debout ! Prends tes vieilles cannes à ton cou !

 

Le rideau se baissa sur la dernière scène de la pièce, une adaptation du Coriolan de Shakespeare, reprise par Jean-Pierre Villiers, le roi de la scène et de l’écran, nominé aux Oscars pour son premier film tourné aux États-Unis. Le rideau se leva, se baissa et se releva ; Villiers, cinquante ans, les épaules carrées, s’avança pour saluer son public et applaudit pour le remercier en distribuant des sourires. Tout était sur le point de basculer dans la folie.

Du dernier rang, un vieillard en haillons s’engagea en titubant dans l’allée centrale et se mit à hurler d’une voix cassée. Il sortit un fusil de son ample pantalon retenu par des bretelles, provoquant autour de lui un mouvement de panique qui s’étendit instantanément à toute la salle, tandis que les hommes écartaient les femmes de la ligne de tir et que leurs hurlements se répercutaient sur les murs du théâtre. Villiers réagit rapidement ; il repoussa les quelques acteurs et techniciens qui s’étaient avancés sur la scène.

– Une critique virulente, monsieur, je puis l’accepter ! rugit-il de cette voix bien connue, qui pouvait en imposer à une foule, en faisant face au vieillard qui s’approchait de la scène. Mais ce que vous faites est insensé ! Posez votre arme et nous parlerons !

– Je n’ai plus la force de parler, mon fils ! Mon unique enfant ! Je n’ai pas su m’occuper de ta mère et de toi. Je suis inutile, un rien du tout ! Je veux seulement que tu saches que j’ai essayé… Je t’aime, mon fils ! J’ai essayé… mais j’ai échoué !

Sur ces mots, le vieillard retourna l’arme vers lui et fourra le canon dans sa bouche, cherchant la détente de sa main droite. Son index se crispa sur le levier et il se fit sauter la cervelle, projetant sur ceux qui l’entouraient une pluie couleur de sang.

– Qui était cet homme ? demanda à ses parents Jean-Pierre Villiers, bouleversé, dans sa loge. Il a prononcé des paroles incompréhensibles, avant de se tuer. Pourquoi ?

Les Villiers échangèrent un regard ; ils hochèrent la tête du même mouvement.

– Nous devons te parler, déclara Catherine, en massant la nuque endolorie de celui qu’elle avait élevé comme son fils. À ta femme aussi, peut-être.

– Sa présence n’est pas nécessaire, protesta Julien. Il peut écouter seul ce que nous avons à dire, s’il pense que c’est mieux.

– Tu as raison. La décision lui appartient.

– Mais de quoi parlez-vous ?

– Nous t’avons caché des choses importantes, mon fils. Des choses qui, dans ton enfance, auraient pu te faire du mal…

– Me faire du mal ?

– Tu n’en es aucunement responsable, Jean-Pierre. Notre patrie était occupée, l’ennemi traquait sans relâche ceux qui, dans la clandestinité et par des actions violentes, s’opposaient à lui, n’hésitant pas à torturer et emprisonner les familles des suspects.

– Tu parles de la Résistance, naturellement, coupa Villiers.

– Naturellement, fit son père.

– Vous en faisiez partie tous les deux, je le sais, mais vous ne vous êtes jamais étendus sur votre rôle.

– Il vaut mieux oublier tout cela, glissa la mère. C’était une époque horrible… Nombre de ceux qui ont été stigmatisés pour leur attitude et accusés de collaboration ne faisaient que protéger les êtres qui leur étaient chers.

– Mais l’homme de ce soir, ce vieux clochard ? Il m’a appelé son fils ! J’accepte la dévotion dans une certaine mesure, même jusqu’à l’excès – cela fait partie du métier, aussi insensé que cela puisse paraître – mais de là à se brûler la cervelle sous mes yeux ? C’est de la folie !

– Il était fou, dit Catherine. Ce qu’il a subi lui avait fait perdre la raison.

– Vous le connaissiez ?

– Très bien, répondit Julien Villiers. Il s’appelait Jean-Pierre Jodelle, c’était un jeune baryton prometteur de l’Opéra. Après la guerre, nous avons fait, ta mère et moi, tout ce qui était humainement possible pour le retrouver. Il n’y avait aucune trace de lui et, comme nous savions que les Allemands l’avaient envoyé dans un camp, nous l’avons cru mort, comme les milliers d’autres qui ne figuraient sur aucun registre d’entrée.

– Pourquoi avez-vous essayé de le retrouver ? Qu’était-il pour vous ?

La seule mère que Jean-Pierre eût jamais connue, l’ancienne vedette sur laquelle les ans semblaient ne pas avoir de prise, s’agenouilla près de son fauteuil et leva lentement vers lui ses yeux bleu-vert.

– Pas seulement pour nous, mon fils, fit-elle d’une voix douce, pour toi aussi. Il était ton père naturel.

– Ça alors !… Mais, vous deux…

– Ta vraie mère, glissa calmement Julien Villiers, était sociétaire de la Comédie-Française…

– Une comédienne de talent, coupa Catherine, partagée entre les rôles d’ingénue et ceux de femme épanouie, en ces temps pénibles de l’Occupation. Elle m’était très chère, un peu comme une sœur cadette.

– Arrête ! s’écria Jean-Pierre, en se dressant d’un bond. Tout va si vite, tout est si inattendu… Je n’arrive plus à penser !

– Il est parfois préférable de ne pas penser pendant un temps, fit Julien. De garder l’esprit engourdi jusqu’à ce que le cerveau fasse savoir qu’il est prêt à accepter.

– Tu me disais la même chose, il y a bien longtemps, reprit Jean-Pierre, avec un petit sourire triste et affectueux. Quand j’avais des difficultés avec une scène ou un monologue dont la signification profonde m’échappait. Tu disais : « Contente-toi de lire et de relire le texte, sans chercher à toute force à comprendre. Il se passera quelque chose. »

– Le conseil était judicieux, glissa Catherine.

– J’ai toujours été meilleur professeur que comédien.

– C’est vrai, murmura Jean-Pierre.

– Je te demande pardon ? Qu’est-ce que tu viens de dire ?

– Je voulais seulement dire que, lorsque tu étais sur scène, tu… tu…

– Une partie de toi était toujours tournée vers les autres, intervint Catherine Villiers en échangeant un regard entendu avec ce fils qui n’était pas son fils.

– Ah ! vous conspirez encore contre moi ! Comme toujours ! Deux vedettes qui ménagent la susceptibilité du comédien de second ordre. Très bien, n’en parlons plus… Cela nous a permis, un court moment, de ne plus penser à ce qui s’est passé ce soir. Peut-être pouvons-nous y revenir.

Il y eut un instant de silence.

– Pour l’amour du ciel, s’écria Jean-Pierre, allez-vous m’expliquer ?