//img.uscri.be/pth/fa7a77e412c8f9e8404b7612fb3711c55b1b7aa8
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : PDF - EPUB - MOBI

sans DRM

Marais sales, nous voilà !

De
318 pages

Marginal mais figure emblématique des rues de la vieille ville et des marais de Bourges, connu de tous les Berruyers pour son allure clochardesque, son inséparable landau, ses bouffonneries et ses incartades, Stani est retrouvé mort dans sa cabane-atelier quelques heures après qu’on eut repêché le cadavre de sa compagne flottant à la surface des marais.
Pour le commandant Patrick Vialar, chargé de l’enquête, et pour Martin Pelletier et Simon Lenoir qui s’apprêtaient à publier un dossier sur le peintre dans le journal local, l’histoire et la politique fourniront vite des éléments qui mèneront leur recherche de la vérité bien au-delà de l’explication simpliste d’un meurtre commis par deux petits dealers, à laquelle se sont bien trop rapidement ralliés le parquet et certains policiers.


Voir plus Voir moins

Couverture

Cover

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-64075-8

 

© Edilivre, 2014

Dédicaces

 

 

En souvenir de Maurice et Xavier.

Marais sales, nous voilà !

 

 

20 août – 6 h 25

Bien qu’il ne fût qu’à quelques mètres du haut de la rue Samson, Stani s’écarta dans l’entrée de la FOL pour laisser passer la voiture qui le talonnait patiemment depuis l’embranchement de la rue Peschereau. Il s’était d’abord dit que ce connard avec sa grosse bagnole n’avait qu’à passer par la rue du Puits noir pour l’éviter ou alors qu’il pouvait bien patienter jusqu’au bout de la rue. Il était donc resté bien au milieu de la rue étroite avec son attelage et avait continué de progresser à son rythme. Le conducteur devait l’avoir reconnu. Craignant certainement un affrontement verbal probable s’il manifestait quelque impatience, il avait pris le parti de ronger son frein jusqu’au sommet de la côte tout proche. Mais Stani, fatigué, décida qu’une petite pause ne lui ferait pas de mal. La voie enfin dégagée, la Laguna s’élança sans attendre jusqu’au bout de la rue où elle tourna à droite sans ralentir. Stani rajusta les sangles de son harnais et reprit sa lente progression jusqu’à la rue Michelet. Il traversa sans même jeter un œil à droite ou à gauche et s’engouffra dans la ruelle du Peson d’Argent quasi noire à cette heure très matinale. Cette venelle sans trottoir d’à peine deux mètres de large ne bénéficiait que fugitivement de quelques instants de lumière directe, et seulement en été, lorsque le soleil était à son zénith et réduisait à son minimum l’ombre projetée des hauts bâtiments du boulevard de Strasbourg qui barrait son autre extrémité. Elle n’avait jamais été pavée et ce n’est que depuis une quinzaine d’année que les propriétaires riverains, lassés de réitérer des demandes toujours refusées auprès de la municipalité, avaient, de leurs deniers, fait recouvrir sa terre battue creusée par les ruissellements d’un bonne couche de bitume légèrement relevée sur les bords pour permettre l’écoulement des eaux de pluie en son milieu. Après le cahotement tapageur du landau sur les pavés de la rue Samson, le glissement silencieux des roues caoutchoutées sur le goudron eut un effet bienfaisant sur l’humeur de Stani. Il aimait ces balades à l’aube dans Bourges silencieuse encore endormie. A part deux ou trois voitures dans l’avenue Marx-Dormoy, il n’avait eu à subir aucun bruit de moteur tout au long du boulevard de Chanzy, lors de la traversée du boulevard Clémenceau, pendant sa lente montée de la rue de l’Escuyer et de la rue Samson jusqu’à cette intrusion de la Laguna venue interrompre le cours de ses méditations. Avec une bonne dose de mauvaise foi, il préférait attribuer son irritation à cette voiture plutôt qu’à la fatigue bien naturelle due à la pénible montée d’un vieil homme de quatre-vingt-quatre ans attelé à une carriole remplie d’un bric-à-brac de peintre dont il savait qu’il n’utiliserait qu’une faible partie.

Il ne voyait pas où il mettait les pieds mais il connaissait bien ce passage qu’il avait emprunté à maintes reprises et il avançait à pas réguliers dans la ruelle. Il marchait le regard fixé, au fond, sur les façades du boulevard de Strasbourg à peine rosées par l’aube naissante.

Mais l’étroit rectangle de lumière fut en partie obscurci par l’arrivée d’une grosse voiture noire qui stoppa en travers de la ruelle, la portière arrière au niveau de la trouée. Stani, saisi d’étonnement, eut envie de pester contre cette intrusion. Il ralentit sa marche et, la curiosité aidant, finit par s’arrêter. Le chauffeur et son passager assis à l’avant descendirent du véhicule et, tandis que le passager allait ouvrir le coffre, le chauffeur faisait le tour par l’avant pour ouvrir la portière arrière donnant sur le trottoir. Le premier sortit un fauteuil roulant qu’il vint déplier devant la portière que son collègue tenait ouverte. Puis il se pencha à l’intérieur de la voiture et s’en retira lentement en portant un homme assis sur ses bras et accroché à son cou.

Stani sortit ses bras du harnais qui lui servait à tirer son landau et prit les jumelles qui ne quittaient jamais la poche droite de sa blouse grise. Sa filleule les lui avait offertes pour son anniversaire deux ans auparavant. Elle l’avait toujours connu portant une paire de jumelles sur lui. Au modèle à molette vieux de plus de vingt ans, elle avait voulu substituer ce bijou hi-tech, autofocus Breaker 750. Stani ne se séparait jamais de cet objet dont il faisait un usage fréquent pour observer en détail telle ou telle partie de l’architecture des monuments de Bourges qu’il peignait depuis soixante ans.

Les jumelles zoomèrent automatiquement sur le vieil homme que ses deux aides avaient installé dans le fauteuil et que le plus costaud poussait déjà dans la ruelle tandis que le chauffeur, le portable collé à l’oreille, regagnait le volant de sa voiture.

Stani s’était inconsciemment rencogné dans l’embrasure de la porte donnant sur l’arrière de la maison de l’antiquaire qui tient boutique sur la rue Michelet. A une trentaine de mètres de la voiture, le fauteuil s’arrêta devant la petite porte donnant dans la cour du couvent des Visitandines qui occupe la quasi-totalité du pâté de maisons du coin de l’avenue Eugène Brisson et du boulevard de Strasbourg jusqu’au square Clérambault et à la rue Michelet. Le vieil invalide et son aide n’eurent pas à attendre. La porte s’ouvrit et ils franchirent immédiatement le seuil.

Quand Stani vit la voiture dégager la sortie de la ruelle, il reprit son attelage resté au milieu et, sans réenfiler son harnais, se remit à tirer le landau. Lorsqu’il arriva devant la porte du bâtiment opposé à l’entrée du couvent, alors qu’il allait poser la main sur la poignée, il vit le chauffeur tourner le coin du mur et s’engager dans la ruelle. Il poussa la porte et fit entrer son landau en appuyant sur la barre afin que les roues avant s’élevassent au-dessus du niveau de la pierre du seuil usée en son milieu par des siècles de va-et-vient. Tout en marchant vers l’entrée du couvent restée ouverte, l’homme le regardait manœuvrer sa carriole. Stani entra, referma la porte et poussa son landau dans le coin, au pied de l’escalier d’où lui parvenait le claquement des mules de Pauline qui venait à sa rencontre.

 

 

20 août – 8 h 05

– C’est vous qui êtes en charge, mon vieux ! Alors, assurez !

Le député Bernard Desclozeaux, nu debout devant la fenêtre dont il n’avait tiré qu’un rideau, ferma rageusement le clapet de son téléphone portable. Cet appel intrusif, à huit heures, l’avait mis de méchante humeur. Il se calma en laissant son regard glisser lentement sur le dos et le joli popotin de la jeune femme allongée sur son lit.

C’était un des agréments du retour sur le terrain, dans sa circonscription. En dehors des rares permanences à tenir dans quelques salles de quartier ou mairies de son territoire, le député avait à répondre à maintes sollicitations de la part d’élus locaux ou d’associations. Quelques discours ou remises de coupes ici ou là étaient autant d’occasions de se faire voir et de manifester ostensiblement sa proximité avec la vie et les préoccupations de ses électeurs. Ces manifestations attiraient invariablement un certain nombre de pique-assiettes et de jeunes femmes peu farouches et peu regardantes captées par les lumières et les petits fours et qui, telles des papillons de nuit virevoltant autour d’un lampadaire, se laissaient facilement éblouir par la 607 noire à cocarde tricolore avec chauffeur plus ou moins garde-du-corps et le baratin facile de Monsieur le Député se penchant sur les problèmes de la jeunesse. La perspective d’un repas dans un restaurant plus ou moins huppé, de quelques coupes de champagne dans une boîte branchée réservée aux personnes accréditées et d’un éventuel petit billet de cinquante euros en guise de pourboire, suffisait à générer des vocations de dociles accompagnatrices.

Celle qui reposait sur le lit, apparemment profondément endormie, couchée sur le ventre, une jambe repliée, un bras glissé sous l’oreiller et l’autre allongé le long de sa cuisse, ne devait pas avoir beaucoup plus de vingt ans. C’était une des deux « reines de beauté » qui avaient officié lors de la remise des récompenses dans la salle des fêtes de Vailly après le traditionnel trial estival international du club qui s’enorgueillissait d’avoir compté dans ses rangs, à ses débuts, celui qui allait connaître tant de succès sur les podiums d’Europe et qui représentait maintenant le quart des citoyens du département à l’Assemblée Nationale. Le Trial Club de Vailly savait pouvoir compter sur la fidélité de son ancien sociétaire et ne manquait pas de placer l’organisation de sa plus importante manifestation sous son haut patronage. Son Président Honoraire, ancien membre du TCV, maintenant député et un temps pressenti pour le portefeuille de Ministre de la Sécurité et des Libertés Publiques, savait manœuvrer les leviers qu’il fallait auprès des pouvoirs publics, des collectivités locales et de la Fédération pour assurer à son ancien club les mannes nécessaires à son fonctionnement et à la bonne tenue de ses organisations.

Desclozeaux laissa vagabonder son regard sur l’étendue de jardins parsemés de cabanes jusqu’au grand bouquet d’arbres qui lui masquait le chemin des Prébendes et au-delà, le reste des marais. Lorsque, douze ans auparavant, il avait enfin pu devenir propriétaire de cette maison si longtemps convoitée, il avait aussitôt fait jouer toute son influence pour faire abattre ces quelques aulnes qui lui coupaient la vue sur toute l’étendue des marais. Sans cette dizaine de troncs biscornus, son horizon aurait pu reculer jusqu’au couvent des sœurs de La Charité. Il avait bien essayé, à maintes reprises, de tordre quelques bras au sein de la municipalité mais il s’était toujours heurté au refus des propriétaires qui se partageaient ce bosquet, soutenus par une grosse poignée d’écolo-gauchistes actifs au sein des associations d’usagers des Marais de Bourges qui avaient réussi à faire classer « réserve naturelle » ces quelque cent quarante hectares de jardins, de saules et d’osiers, couverts de cabanes bancales faites de planches disparates et de tôles rouillées, au cœur de la ville.

L’acquisition de cette maison, la plus ancienne et la plus belle de ce quartier autrefois populaire, maintenant très prisé des bobos berruyers, avait été une nouvelle revanche pour l’ancien fils de bonniche de quelques-unes des plus riches demeures des beaux quartiers de Bourges. Toute sa vie d’adulte n’avait été qu’une succession de combats pour surmonter, pour tenter d’effacer même, l’humiliation de ses origines. Vouée dès quatorze ans, faute de ce certificat d’études qui lui aurait permis d’y échapper, aux tâches de bonne à tout faire, ménage, lessive, repassage et service à table, en extra, lorsque ses patronnes recevaient à déjeuner ou à dîner, fille-mère à dix-neuf ans à peine dépassés, Denise Desclozeaux l’avait élevé dans ses jupes dans les buanderies, les chambres et les salons de ces beaux hôtels particuliers, entourés de hauts murs cachant des cours et des jardins soustraits à la curiosité du vulgaire, qui se regroupent dans les rues autour de la cathédrale et de la Grange aux Dîmes, ou dans le quartier de la Préfecture et du Palais du Duc Jean. Il avait longtemps cru qu’il était le fruit des œuvres d’un des maîtres ou plus probablement d’un des domestiques de ces belles demeures. Il avait hérité de la joliesse du frais minois de sa mère qui, malgré ses demandes réitérées avec insistance, s’était toujours refusé à lui donner la clef de ses origines. Sa ressemblance frappante avec elle ne lui avait pas permis de déceler sur les traits des mâles peuplant les différentes maisons où elle le traînait derrière elle des similitudes avec les siens qui lui eussent permis de lever le secret sur l’identité de son géniteur.

Mais maintenant, enfin, il savait ! Sa mère l’ignorait encore mais il savait ! Jusqu’à la semaine dernière, il avait toujours gardé de ce mutisme obstiné un ressentiment envers sa mère mais il n’avait eu de cesse, dès que la roue de la fortune avait tourné pour lui, de la soustraire à cette servitude pour la mettre sous sa seule autorité et à son service exclusif. A soixante-douze ans maintenant, même si elle n’effectuait plus elle-même toutes les tâches ménagères, elle s’était gardé un domaine réservé et régnait sans partage sur le royaume de la maison de son fils où elle régentait tout, au grand soulagement de sa bru qui fuyait le domicile conjugal aussi souvent que cela lui était permis.

Où était-elle en ce moment ? Chez sa mère, seule dans sa chambre de jeune fille ou dans le lit d’un de ses amants qu’elle aura épuisé tout au long de la nuit ? Il s’en tapait. Il ne lui demandait que d’assurer les présences indispensables à la tenue de son rang dans la bonne société de la ville et lors de quelques cérémonies officielles où il était bon pour son image que Monsieur le député fût accompagné de Madame. L’état de leur mariage ne faisait illusion pour personne à Bourges ou ailleurs mais l’hypocrisie des membres de la société qu’ils étaient tenus de fréquenter ensemble suffisait à maintenir le vernis de leur union sinon lisse et intact, du moins point trop craquelé pour tenir encore.

Il referma le rideau et reporta son regard sur les courbes tentantes du mignon petit cul de sa compagne de la nuit. Il n’allait pas la laisser repartir sans profiter encore un peu de ce joli petit lot, bon marché et si gracieusement complaisant.

Il se penchait déjà sur la belle endormie quand son téléphone émit à nouveau sa Chevauchée des Walkyries.

– Oui, merde ! Quoi encore ? Je vous ai demandé d’assurer, mon vieux, pas de me casser les couilles toutes les cinq minutes !

– Il est encore là. On ne le lâche plus.

– Pas de conneries, hein ? Assurez vos arrières !

Il referma le téléphone et s’agenouilla sur le lit, les mains déjà tendues vers l’objet de son désir.

 

 

20 août – 10 h 00

La salle de réunion du commissariat n’était pas bien grande mais elle avait au moins l’avantage d’exister, ce qui n’était pas le cas partout, loin s’en faut.

Tandis que deux fliquettes, naturellement commises d’office à cette tâche, emmenaient les derniers reliefs de croissants, brioches, pains au chocolat et les tasses en plastique vides et que deux bleus remettaient en place les tables qui avaient servi de support à ce petit déjeuner d’accueil, le commissaire divisionnaire Maréchal réintégrait la salle. Il venait de raccompagner à sa voiture monsieur le Préfet qui lui avait fait l’honneur d’accepter d’ouvrir cette deuxième session de formation sur les règles à observer sur une scène de crime. Une première session avait déjà eu lieu lundi et mardi pour la moitié de l’effectif du commissariat mais le préfet, convoqué à Orléans, n’avait pu, malgré son intention première, être présent lundi matin à l’ouverture de cette semaine de stage au commissariat.

En présence d’un journaliste et d’un photographe du journal local, il avait ouvert cette deuxième session par un petit laïus rappelant « l’importance que Madame la Ministre et Monsieur le Président de la République attachaient à la formation des policiers pour toujours mieux répondre aux tâches difficiles qui leur incombaient au service de nos concitoyens ». Après quelques autres formules ronflantes, il avait souhaité à l’ensemble des participants « de fructueux travaux » et avait accepté de prolonger sa présence au commissariat, où il n’avait encore jamais mis les pieds depuis presque deux ans qu’il était en poste à Bourges, en partageant le café et les croissants avec cette moitié du corps de police de la ville.

En répondant favorablement à l’enquête-circulaire sur l’offre de formation dans les départements et en acceptant la mise en place de ces deux sessions touchant tout le personnel de terrain, Maréchal s’était dit que, quitte à faire du chiffre, autant engranger des points en œuvrant intelligemment et utilement.

A moins de deux ans de la retraite, le patron du commissariat de Bourges tentait de louvoyer au mieux entre les giboulées de consignes nouvelles et les demandes pressantes de la hiérarchie auxquelles il fallait toujours répondre pour avant-hier sans faute. Depuis quelques années, il avait l’impression de changer de métier et vivait de plus en plus mal la pression constante qu’il sentait peser sur lui. Du vieil idéal un peu naïf de défense de la veuve et de l’orphelin qui l’avait fait entrer dans ce métier malgré les réticences des siens, il ne restait plus grand-chose et il essayait d’atteindre la porte de sortie sans trop de grabuge. Sa femme, instit à Saint-Germain, allait entamer dans quelques jours sa dernière année scolaire et il ne lui resterait à tenir qu’un an de plus pour qu’ils puissent envisager sereinement une vie peinarde dans la maison qu’ils avaient fait construire à Sainte-Solange, à vingt-minutes en voiture du centre de Bourges. En attendant, avec souvent l’impression d’être le morceau de fer rougi placé entre le marteau et l’enclume, il essayait de mener le bateau au mieux de l’intérêt de ses subordonnés qui, pour l’immense majorité, lui en savaient gré.

Debout devant la table des intervenants sur laquelle trônaient un ordinateur, un vidéoprojecteur et un rétroprojecteur, il attendit encore quelques instants que chacun ait pris place sur une des chaises alignées devant lui pour ouvrir la séance.

– Vous savez tous pourquoi vous êtes ici. Hier et avant-hier, vos collègues ont suivi la même formation pour une mise à niveau sur les règles à respecter en cas d’intervention sur une scène de crime de nature diverse, qu’il s’agisse d’un viol, d’une agression ou d’un meurtre, etc.

Vous savez que nous formons maintenant une grande famille avec nos collègues de la gendarmerie, c’est la raison pour laquelle vous aurez droit pendant ces deux jours à deux formateurs qui interviendront en complémentarité. Même si vous les avez sûrement déjà croisés dans nos murs depuis lundi, je voudrais vous les présenter :

L’ingénieur principal de police technique et scientifique Lesueur qui nous vient du Laboratoire de Police Scientifique de Lyon et l’adjudant-chef Forciolli, technicien en identification criminelle, qui est formateur au Centre de Perfectionnement de la Police Judiciaire de Fontainebleau.

J’espère que pendant ces deux jours, vous tirerez le meilleur parti des informations et de l’enseignement qu’ils ont à vous dispenser. Vous aurez encore l’occasion de profiter de leurs compétences au-delà de ces deux journées puisque nous aurons une réunion de bilan avec le commissaire Desplanques, le commandant Merlin, les commandants Vialar et Berthoux, le capitaine Joubert et les lieutenants Lelong et Ben Hassan.

Voilà, je vous laisse maintenant aux bons soins de nos deux éminents collègues.

Maréchal quitta le devant de la table et se pressa vers la sortie où un agent lui faisait signe avec un téléphone.

 

 

20 août – 11 h 45

Pauline vint poser une nouvelle tasse de café sur le petit guéridon près de la fenêtre et, tout en jetant un œil sur le dessin en cours d’achèvement, retourna à sa machine à coudre. Elle terminait une paire de rideaux destinés à la chambre de madame Trompart. C’est de sa propre initiative qu’elle avait entrepris ce travail et comptait en faire la surprise à sa maîtresse lorsque celle-ci rentrerait d’Orléans où elle séjournait chez son fils.

Elle servait dans cette maison depuis quarante-cinq ans et n’avait pas connu d’autre emploi depuis qu’elle avait quitté sa mère. En soixante-trois, à dix-huit ans, après le décès de son père, elle avait été amenée à Bourges par madame Trompart, fille du marquis de Grandpin, propriétaire du domaine et reclus depuis la libération dans son château où il se faisait oublier.

Lucien Desbois, malgré son passé de grand résistant du maquis de Veaugues, avait accepté de devenir régisseur du domaine de Pesselières, au service de ce collabo notoire, préservé des règlements de comptes de la Libération par celui qui allait devenir son gendre en quarante-sept. C’est Marcel Trompart, ancien chef du réseau, qui avait persuadé Desbois d’accepter cette place au service d’Edmond de Grandpin. En quarante-trois, Trompart avait fait la connaissance d’Hélène de Grandpin, de huit ans sa cadette, en rébellion contre la conduite jugée indigne de son père, ancien Croix de feu et fervent admirateur du Maréchal sous les ordres duquel il avait servi comme capitaine pendant la Grande Guerre.

Accepter de devenir la femme de Trompart avait été pour Hélène de Grandpin une sorte de reconnaissance de la dette de son père et une façon d’effacer la honte que le comportement de ce vieux fou pendant la guerre avait déversée sur toute sa famille.

Pauline Desbois avait été une enfant de l’amour et de la délivrance. Conçue dans la joie de la Libération, elle était née, un mois avant terme, le jour de la capitulation nazie, dans la maison allouée au tout nouveau régisseur du domaine de Pesselières. Jusqu’à ses dix-huit ans, Pauline avait vécu heureuse auprès de ses parents. En parfaite complicité avec sa mère, elle avait participé avec bonheur aux travaux de la maison et de la ferme jusqu’à cet horrible accident qui l’avait privée de la bienveillante attention de son père. Alors qu’il guidait la manœuvre d’un des commis de la ferme qui reculait une remorque de foin dans la grange, celui-ci avait lâché la pédale d’embrayage du tracteur encore en prise en marche arrière. Lucien Desbois avait eu le thorax écrasé par la remorque contre le mur de la grange.

Hélène de Grandpin, alors madame Trompart avait inconsciemment voulu continuer à apurer la dette familiale contractée par son père en faisant entrer Pauline à son service pour s’occuper de ses enfants. Paul avait alors quinze ans et était, en avance pour son âge, un brillant élève de première classique à l’institution Saint-Etienne qui recevait les fils de la bonne société berruyère. Muriel qui n’avait que huit ans était une enfant difficile, écrasée par les remarquables performances de son frère toujours cité en exemple.

Après les rudes travaux à la ferme, auprès de sa mère, les lessives, les repas qu’il fallait préparer pour les longues tablées de vachers, de moissonneurs ou de domestiques, la basse-cour, les chèvres et les cochons qu’il fallait nourrir, Pauline se trouva bien aise pour assumer les tâches que sa maîtresse lui réclamait. Paul, sérieux, ordonné, méticuleux à la limite de la maniaquerie, même, resta toujours distant et ne lui demandait pas grand-chose pourvu qu’il eût toujours son goûter prêt à son retour du lycée et ses affaires rangées à la place qu’il leur avait assignée. Pauline ne s’en attacha que davantage à la petite fille qui trouva très vite en cette jeune nounou une complice compréhensive et attentive à ses besoins. Leur différence d’âge de dix ans ne fit que s’estomper au fur et à mesure que Mumu grandissait et Pauline tint bientôt le rôle de la grande sœur qui savait habilement s’interposer quand Muriel dépassait les limites pourtant fort larges que ses parents tentaient de lui imposer et qui était toujours là pour intercéder en sa faveur lorsque les circonstances l’exigeaient.

Pauline sut bien vite se rendre indispensable à Hélène Trompart et elle fut vite considérée par le maître de maison comme l’interlocutrice incontournable pour la résolution des problèmes domestiques, qu’ils touchassent à l’éducation des enfants, et notamment de Muriel, ou aux exigences de sa femme.

Dès après la naissance de Paul en quarante-huit, les relations au sein du couple Trompart s’étaient fortement distendues. Leur union, pour Hélène en partie motivée par le besoin de rachat des errements de son père, était, dès le départ fondée sur des sables mouvants. Trompart en eut conscience bien avant sa femme. Ambitieux et réaliste, sachant trouver des compensations ailleurs, il employa son énergie à développer son activité professionnelle et ne consacra plus à son foyer que le temps nécessaire au respect des convenances nécessaires à l’entretien des relations utiles au développement de son entreprise. A partir de la quincaillerie que son père lui avait laissée après la guerre, usant de l’image et de l’influence qu’il s’était forgées dans la Résistance, il sut pousser les bonnes portes pour obtenir les commandes qui lui permirent de faire grandir et prospérer la petite entreprise familiale. Il ne tarda pas à abandonner le cadre trop étroit de la boutique et du petit atelier de la rue Coursarlon et il fut un des premiers à aller s’installer dans ce qui allait devenir la zone industrielle et commerciale de Saint-Germain, à l’est de la ville. Dès le départ, il vit grand et bien lui en fit. Lorsqu’en soixante-treize, il laissa les rênes à son fils pour se lancer dans la politique, c’est une entreprise de plus de cent-vingt salariés qu’il légua à Paul, sorti deux ans plus tôt troisième de sa promotion de l’Ecole Supérieure des Arts et Métiers. Après deux mandats de député de la troisième circonscription du Cher, il avait sagement opté, en quatre-vingts, un an avant la vague rose qu’il sentait venir, pour un des deux sièges du département au Sénat où il siégea pendant dix-huit ans.

Des épisodiques réchauffements du climat conjugal était née, en cinquante-cinq, Muriel dont il doutait parfois, tant elle était différente de son frère toujours exemplaire, qu’elle fût réellement sa fille. De sept ans l’aîné de sa femme, il était mort, à quatre-vingt-trois ans, deux jours après le passage à l’an 2000.

A quatre-vingt-quatre ans, Hélène Trompart était une belle vieille dame qui avait toujours bon pied et bon œil. Elle partageait son temps entre la maison familiale qui étirait sa haute façade dix-huitième sur le boulevard de Strasbourg et des séjours réguliers, de plus en plus prolongés, auprès de son fils qui, après avoir poussé le développement de l’entreprise familiale à une taille lui permettant de tenir son rang sur la scène nationale et même européenne, avait transféré le siège social dans les quartiers d’affaires d’Orléans où il résidait. Dans la vaste demeure de Bourges, madame Trompart n’occupait qu’une chambre, un petit salon et une salle de bain. Le reste était à l’entière disposition de sa fille qui y avait gardé ses habitudes et qui y recevait souvent ses nombreux et changeants amis.

A soixante-trois ans, Pauline, officiellement en retraite, continuait, à la demande de madame Trompart et sur l’insistance de Muriel, d’occuper le petit appartement de bonne, sous les combles de l’hôtel Trompart et faisait les rangements et la poussière au domicile de sa patronne. Le ménage et l’entretien de l’ensemble de l’hôtel était assuré par un couple engagé peu avant la mort de monsieur Trompart.

C’est peu après son entrée au service de madame Trompart que Pauline fit la connaissance de Stani. Il avait ses entrées dans la maison depuis une quinzaine d’années déjà. Ce soir-là, Hélène Trompart donnait une de ses soirées où tout ce qui comptait à Bourges, du préfet aux magistrats de la Cour d’Appel en passant par quelques chefs d’entreprises, médecins, avocats et une poignée d’artistes ou intellectuels locaux, se devait de paraître. Près d’une cinquantaine de personnes dont Stani se pressaient dans le grand salon où un buffet avait été dressé par le plus couru des traiteurs de la ville. Pauline avait été appelée en renfort pour faire circuler les boissons et les plateaux de petits fours.

Lorsque la maîtresse de maison eut accueilli ses derniers invités dont la secrétaire de son mari effectuait le pointage et alors que des petits groupes de connaissances s’étaient déjà constitués et que Stani était en discussion animée avec le Directeur Départemental de la Jeunesse et des Sports et le directeur de la République du Berry, Hélène Trompart avait invité l’assemblée à une petite minute d’attention. Bien que déjà fort connu des Berruyers et des invités de la soirée, plus par son allure originale que pour son œuvre dont bien peu, à l’époque, avaient eu le privilège d’apprécier la valeur, elle tenait à présenter officiellement Stani à cette noble assemblée.

Il y avait déjà plusieurs années que Stani était devenu un familier de la maison mais, malgré les demandes réitérées de son hôte, il avait toujours refusé de paraître à l’une de ses réceptions. Ces refus répétés étaient une épine plantée dans l’amour propre de celle qui se voulait sa bienfaitrice. A l’image de Madame de Bargeton à Angoulême dans les « Illusions perdues », Hélène Trompart, née de Grandpin, se targuait de jouer à Bourges le rôle de protectrice et même d’égérie des artistes du cru. Pour complaire aux prétentions de sa femme, c’est Marcel Trompart qui, deux ans avant la naissance de Muriel, lui avait présenté Stanislas Wialek qu’il avait connu un an avant la fin de la guerre et qu’il rencontrait de temps à autre depuis lors.

A la demande de son hôtesse, Stanislas abandonna ses interlocuteurs et alla docilement se placer aux côtés d’Hélène qui avait entamé son petit laïus de présentation. Lorsqu’elle en eut terminé et alors qu’elle invitait son protégé à prendre la parole, Stani qui, pour l’occasion, s’était fait prêter un beau costume noir par Isaac Weinstein, son ami, tailleur réputé de la rue des Arènes, se tourna vers la table du buffet, prit un saladier rempli de punch, se le déversa sur la tête et se dirigea, tout ruisselant de rhum, vers la porte du salon qu’il claqua derrière lui, laissant l’assistance médusée.

La nouvelle de l’esclandre eut tôt fait de courir les rues de la vieille ville et quelle ne fut pas la stupéfaction de Pauline, rentrant de ses courses le lendemain en fin de matinée, de voir Stani faisant les cent pas devant la porte de l’hôtel, un bouquet de roses à la main. Il avait sonné, en vain, à plusieurs reprises et ce fut elle qui l’annonça et l’introduisit dans les appartements de sa patronne.

Depuis presqu’un mois qu’elle travaillait au service d’Hélène Trompart, Pauline n’avait pas encore eu l’occasion de rencontrer Stani avant son coup d’éclat. Par la suite, elle ne tarda pas à comprendre qu’il avait ses entrées dans la maison. Plusieurs de ses toiles étaient accrochées aux murs de l’hôtel. Une huile de la cathédrale vue de la rue Porte Jaune et deux pastels de Muriel à sept ans et de Madame Trompart à sa coiffeuse ornaient le salon et la chambre de sa maîtresse.

Environ un mois après la fameuse soirée, Pauline se trouva nez à nez avec Stani qui semblait l’attendre au pied du petit escalier en colimaçon qui lui permettait de rejoindre sa chambre de bonne sous les combles.

La tutoyant d’emblée, il lui demanda si elle accepterait qu’il fît son portrait. Elle avait piqué un fard et en laissant échapper un « Oh ! Non ! », s’était enfuie à pas précipités vers le salon de sa patronne. Mais il était revenu à la charge et avait entraîné sa maîtresse à combattre sa résistance jusqu’à ce qu’elle cédât. Elle avait fini par accepter et quelques jours plus tard, elle s’était retrouvée pour la première fois assise devant la fenêtre de sa chambre, de profil par rapport à Stani qui exécuta ce jour-là une sanguine de son visage.

Dès la soirée de son esclandre, Stani avait été frappé par la beauté de cette toute jeune femme, sa flamboyante chevelure bouclée encadrant un visage poupin aux joues rondes piquetées de taches de rousseur, ses yeux verts à la pupille finement cerclée d’un liseré noisette, ses lèvres rose tendre formant une petite moue boudeuse encore un peu enfantine, le cou et la naissance des épaules qui laissaient deviner une beauté pulpeuse. Ce n’est que le lendemain matin, lorsqu’elle lui avait ouvert la porte de l’hôtel qu’il avait compris qu’elle était attachée à la maison et non pas une des employée du traiteur.

Tandis qu’il réalisait son portrait, il l’avait fait parler et une certaine intimité s’était petit à petit installée lorsqu’ayant réalisé qu’il avait connu son père, il lui avait raconté quelques anecdotes datant de leurs rencontres, pendant la guerre.

Cette première séance de pose dans la chambre de bonne avait été suivie au cours des années de beaucoup d’autres. Pauline était devenue et restée, pendant quarante-cinq ans, le modèle de prédilection de Stani même si l’œuvre qui était née de cette complicité était encore inconnue du reste de la population, sauf de Léna, la filleule de Stani qui avait à maintes reprises franchi la petite porte de la ruelle du Peson d’argent et gravi l’escalier jusqu’à la chambre de bonne.

La vue qui s’offrait de la fenêtre de Pauline sur le chevet de la cathédrale enchantait le peintre et, tel Monet devant le pont de Londres ou la cathédrale de Rouen, il avait exécuté, à différentes époques de l’année et avec des cadrages plus ou moins rapprochés, de nombreuses toiles à la gouache ou à l’huile et nombre de dessins au crayon, à la plume ou au pastel, de tout ou partie de cette vue. Les tableaux où figurait Pauline restaient dans le petit cagibi attenant à la chambre mais la plupart des compositions extérieures avait été emmenées au fur et à mesure de leur exécution.

Quand Stani lui avait donné rendez-vous à cette heure très matinale, Pauline s’était attendue à ce qu’il voulût la prendre à nouveau pour thème de sa composition. Elle avait donc fait une toilette rapide et était restée en peignoir. Mais il avait monté l’escalier aussi vite qu’il le pouvait et s’était aussitôt mis à l’œuvre devant la fenêtre. Elle n’avait rien dit et, sans faire aucune remarque, avait préparé du café et s’était mise à l’ouvrage à sa machine à coudre.

Quand il jugea son œuvre achevée, Stani quitta la pièce et revint bientôt avec un tube de carton dans lequel il roula son dessin. Il prit une feuille de son bloc de croquis, la coupa en quatre et écrivit une adresse sur l’un des morceaux qu’il colla sur le tube avec du ruban adhésif que Pauline lui fournit.

– Tu pourras poster ça aujourd’hui ? En urgent ! Je te rembourserai les frais.

– Vous plaisantez ?

Malgré une intimité sans restriction qui les liait depuis quarante-cinq ans, Pauline n’avait jamais pu franchir le cap du tutoiement.

 

 

20 août – 18 h 15

– Foutez-moi le camp d’ici !

– T’es un salaud Stani ! T’es une vraie merde !

– C’est ça ! Allez, du vent ! Tirez-vous !

– Tu le paieras, ordure !

Dès les premiers éclats de voix, Renato avait posé son panier aux trois quarts empli de courgettes et s’était approché du fond de son jardin mitoyen du bout de terrain où son copain Stanislas Wialek avait sa cabane, son isba comme il disait.

Renato Veronese qui allait avoir quatre-vingts ans à la fin du mois voisinait avec le peintre depuis vingt-et-un ans qu’il était en retraite. En quatre-vingt-sept, il avait profité d’un plan social chez Michelin pour quitter son boulot de nègre à la cuisson des pneus avec une prime de départ et quatre-vingts pour cent de son meilleur salaire du temps où il bossait au boni. Il s’était aussitôt mis en quête d’un marais et avait eu la chance de trouver celui-ci, entre la rue de Babylone et la digue de l’Yèvre, dont la veuve d’un ancien camarade de l’usine voulait se débarrasser. Bien qu’il ne fût pas aisé de trouver une parcelle à louer ou à acheter, la proximité de la cabane de Stani avait découragé plus d’un acquéreur potentiel mais Veronese n’avait pas tergiversé. Il y avait trop longtemps qu’à l’usine il faisait ses trois-huit en rêvant d’un jardin dans les Marais.

Bien décidé à marquer son territoire, il s’était préparé à une cohabitation difficile avec ce curieux voisin mais, le jour où il installa une nouvelle barrière avec une plaque portant son nom, il resta muet quand, à travers la haie...