Meurtre dans la vallée des rois

Meurtre dans la vallée des rois

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106 pages

Description

« C'est avec stupeur que j'apprends le décès de Miss Lure. Mektoub! Compte tenu des rapports de proximité que tu entretenais avec cette femme, je ne suis qu'en partie étonnée des soupçons qui pèsent désormais sur toi. Mais que s'est-il passé au juste ? Étais-tu présent au moment de l'assassinat ? Pourrais-tu identifier l'auteur du crime ? Si tu le sais, je te conseille de le dénoncer sans tarder, même si c'est un homme du pays. » Lettre de Ramia à Youssef, le Caire, le 22 octobre 1924.


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Ajouté le 30 novembre 2016
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EAN13 9782334240673
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Langue Français
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-24065-9

 

© Edilivre, 2016

Chapitre I

Il y a ici-bas toutes sortes de désirs inassouvis. Lady Margaret Alice Lure en avait un au sujet de l’Égypte. Certains songent au pays des pharaons, ceux-là mêmes que les anciens Égyptiens ont cités. Mais Alice Lure, en songeant à l’Égypte, imagine les plaines de sables, le Nil, les papyrus, et elle s’est même surprise à rêver de gloires archéologiques, de découvertes inattendues, de trésors, tous merveilleux, qui la rendraient célèbre un jour. Parmi les pyramides, elle était comme une petite fille cherchant ses œufs de Pâques. Parmi les Arabes, elle en trouva un parlant couramment l’anglais, si bien qu’elle se mit à croire que ce pays était devenu un peu le sien. Et lorsqu’elle obtint l’autorisation de fouiller, lorsque des antiques, inédits, furent retrouvés, elle fut frappée d’enthousiasme. Tout excitée, elle releva minutieusement les moindres formes de ces ruines. C’était le résultat de conseils stratégiques et d’un long travail de repérage des sites. Quoi qu’il en soit, ces petits débris d’architecture étaient à elle. Les hiéroglyphes « l’aveuglaient », disait-elle désormais, plus sûrement que ne peut le faire le soleil. « Mais l’archéologie mise à part, que faisiez-vous donc dans ce désert ? », lui demanda-t-on plusieurs fois. Avec le recul, elle avoua qu’elle était victime de la maladie du voyageur imaginaire, entièrement accaparé par sa recherche de la civilisation perdue. Certes, elle n’avait pas la prétention de dire que ce « paradis » existait vraiment, et qu’il était même possible d’y mettre les pieds. Seulement, comme beaucoup d’autres archéologues, elle avait acquis la conviction qu’elle pouvait s’en rapprocher, en récupérer quelques morceaux. Fière et heureuse, elle est alors revenue vers nous, ses chers amis, et a déclaré à la face du monde :

« Voici à quoi ressemblait l’Égypte éternelle ! Pleurez ces merveilles que nous ne retrouverons jamais plus tout à fait en entier ! »

Encore une de « ces amoureuses de momies ! », s’écria-t-elle contre elle-même, furieuse de se voir ainsi prendre le voile de l’archéologie. De retour au pays, elle affirme à présent que toutes ses conclusions reposent sur une lubie :

« Lorsque l’on se rend en Égypte, explique-t-elle, on flotte sur du sable à perte de vue. » Une fois immergé dans la terre, on est contraint de faire l’inventaire de ruines, toutes semblables les unes aux autres, avec pour saint des saints, dans le meilleur cas, une statue immobile, parfaitement statique qui brille par son silence. Alors on s’énerve. Comment supporter cette impuissance ? Elle arrivera bien à faire parler ces inscriptions avec de la réflexion ! On savait lire les hiéroglyphes depuis un siècle à présent.

Cette figure assise, sculptée dans le calcaire, cela correspond forcément au portrait d’un notable ! Ces colliers appartenaient bien à quelqu’un ! Et Alice s’est lancée dans un long et fastidieux travail de classement. On inventorie tout. On classe tout. La nomenclature est déjà réglée à l’avance. De retour au Caire, elle comprend tout simplement que le conservateur du musée possède déjà mille colliers comme les siens. Des statues comme celles-là ? Le British Museum en regorge. Ses inscriptions ? Lady Margaret Alice Lure vient de ramener à la civilisation les énièmes répétitions de légendes traduites, commentées et passées à la postérité, au moins en trois éditions. Alice n’a que des doublons à ramener au pays. Lorsqu’on en arrive à ce terrible constat, le métier « d’archéologue » perd soudainement de son charme et on sent le poids de la vieillesse, le poids de l’âge des vieilles pierres que l’archéologue porte sur ses épaules pour les poser sur le sol. Alice aurait dans l’idée d’abandonner ce beau métier, laissant poliment à d’autres, plus professionnels, le soin de rapporter les mêmes débris. Car tout se vaut dans l’art égyptien. Ces statues ! Elles ont toutes la même tête ronde. Elles portent toutes le même chapeau. Ni vraiment belles ni tout à fait laides, les statues égyptiennes vous fixent béatement ; Alice ose dire « bêtement » : ces figures sont sans âme, sans vie, sans mouvement. On s’ennuie devant elles au point d’en mourir. Accablée par cet immobilisme, Alice a cherché du réconfort auprès de son interprète. Il lui parla alors de la prochaine campagne de fouilles. Elle aurait davantage de chances, car « là-bas », « un peu plus loin » dit-il, si elle s’éloigne du cours du Nil, elle trouverait « à remuer du passé ». Il voulait parler des terres inhospitalières. Voilà une riche idée ! Alice n’est pourtant pas certaine de vouloir poursuivre ses recherches. Elle a perdu la vocation. Mais Osiris lui a déjà pardonné : un autre archéologue chantera sa gloire. Il sera plus motivé, plus méthodique, plus sérieux, plus savant encore qu’Alice ne l’était à son arrivée au port d’Alexandrie.

Elle s’est alors résignée à l’idée de rester inconnue des grands cercles universitaires. Alice se console en se disant que ce milieu est fait d’idées reçues, reconnues et rebattues, faisant peu de place à la femme. Elle se sent désormais comme recluse dans un harem, à la recherche de formules susceptibles d’assurer son avenir de scientifique. Chagrinée par la pauvreté de ses théories, elle décide de se perdre dans la ville du Caire. Son expédition archéologique a malheureusement tourné court. Elle est attristée par la sécheresse de son analyse sur les sépultures de la région, mais ne s’en tiendra pas à cet échec. On aurait besoin de quelque chose de neuf. Il nous faudrait mettre au jour quelque chose d’insolite. L’idée lui vient de convoquer les incantations du scribe, celui qu’elle a consulté dans les galeries du musée égyptien. Ce scribe a quelque chose de particulier dans le regard, sans doute en raison des pierres précieuses qui lui servent de pupilles. Il a un caractère vivant qui le distingue des momies avec leurs corps desséchés. Et Alice se dit, finalement, que ce scribe pourrait peut-être même bien nous aider à se délivrer des thèses statiques dont souffre l’égyptologie. Elle imagine les anciens, tous semblables à son scribe, tous vivants, et se lance dans un rigoureux travail de reconstitution. Il faut commettre l’effraction. De nombreux documents l’attestent : il s’agit de la demeure d’une reine. Il faut donc l’interroger. On dit que c’est la dernière avant de passer de vie à trépas. Très bien ! Et les dieux témoignent, eux-mêmes, de la violation. Peu importe ! Alice ne voyage plus. Elle inspecte. L’idée de la découverte l’a ainsi entièrement envahie. Les tombes lui apparaissent soudainement plus grandes qu’au premier abord ; leur promiscuité moins pénible. Il lui est désormais impossible de se contenter de l’œuvre des embaumeurs, encore moins de perles, ni même de paroles énigmatiques. Alice a la conviction que l’énigme de la science ne se résume pas par le mot « labyrinthe », ni même dans le relevé d’un plan. Elle se laisse guider par son imagination. Songeant à l’existence de sa reine, Alice nous dit un peu de ce que sa vie aurait été à cette époque. Ce sont déjà presque des sœurs. Comment, reine, a-t-elle fait face aux menaces de son siècle ? Comment a-t-elle affronté la mort ? Car c’est toujours par la fin que l’on aborde la vie des Égyptiens. Reine a traversé l’autre rive il y a longtemps, puis s’est dirigée, comme vient de l’expliquer un gardien du service de l’antiquité, « bien au-delà », « derrière le mur », car ajoute-t-il, « dans son esprit, il y avait certainement une nouvelle vie à prendre ». Alice s’efforce de remonter le cours de cette existence. Et c’est ainsi qu’elle réinvente la théorie de la survie de l’âme.

Ses connaissances sur la reine Hatchepsout se limitent à des rumeurs. Alice consulte les auteurs Égyptiens. On sait en vérité bien peu de chose sur elle. Il semble que l’on ait essayé d’évincer Hatchepsout de l’histoire :

« Un beau sujet pour une femme, lui dit-on.

– Cela intéressera toute la communauté », répond Alice.

À l’époque où elle se livre à cet exercice biographique, l’égyptologie est en pleine effervescence. Howard Carter vient de découvrir la tombe de Toutânkhamon et le drapeau britannique flotte désormais sur la vallée des rois. Alice se retrouve alors au milieu d’un panier de scorpions, tous plus jaloux les uns que les autres. La situation se révèle rapidement périlleuse, car dans cette communauté coloniale, assoiffée d’or et de masques mortuaires, une femme n’a pas, a priori, sa place.

Certes, les têtes savantes sont toutes bien rivées du côté de la malédiction. Carter a néanmoins la gentillesse d’accorder un entretien à Alice. Il n’a pas de grandes révélations à faire sur Hatchepsout. Pourquoi se prendre ainsi d’affection pour cette femme ? Alice se sent proche de sa souveraine. Qu’est-ce qu’elles peuvent bien avoir en commun ? Hatchepsout, femme de pouvoir, a souffert de sa position sociale. On l’avait en effet surnommée « l’usurpatrice ». Où sont les preuves ? Alice n’a rien de tangible et Carter réplique enfin :

« Hatchepsout s’est perdue dans votre arbre généalogique et tout le monde finalement s’en moque. Le nom même Hatchepsout a été effacé des cartouches, sans que l’on sache vraiment pourquoi. » Alice interroge encore Carter :

« Était-ce l’effet de l’usure du temps ?

– Ce nom a été martelé délibérément sur la falaise où gît encore la sépulture.

– Mais pourquoi détruire ce que le sable recouvre naturellement ?

– Cela, Madame, est le fait de vandales. »

Alice retourne aux enseignements de la Pierre de Rosette au British Museum pour réviser ses fondamentaux, persévère, laisse passer ainsi un été, séjourne auprès de sa famille à Londres et revient, peu à peu, à la biographie de sa reine. Cependant, les conditions du décès d’Hatchepsout restent toujours mystérieuses. Elle sait qu’elle doit entreprendre des fouilles du côté du site de Deir-el-Bahari, tout près de la vallée des rois.

Désormais, Alice envisage « son beau sujet » différemment. Le recul est satisfaisant pour que la communauté scientifique prenne Hatchepsout au sérieux et l’égyptologue peut organiser alors une nouvelle campagne de fouilles, en réunissant dons et subventions. Alice tire profit de ce regain d’intérêt pour l’Égypte et compte bien sur la renommée de Carter pour réunir une importante somme d’argent. Elle promet des bracelets en forme de serpent aux amateurs, ainsi que des pierres taillées bleues de lapis-lazuli, des lampes, des brûle-parfum, peut-être un colosse ou une allée de sphinx ! Tout le monde rit de ces allégations. On lui attribue malgré tout d’importantes sommes d’argent, car il faut gagner la « bataille des pyramides » et contribuer ainsi à la grandeur de l’Empire britannique. À son retour, on accueillera Alice « au club des coloniaux ». Cette dernière s’étonne :

« Voilà un sésame inespéré ! En suis-je vraiment digne ?

– Assurément ! »

Alice a déjà écouté, d’égal à égal, tous les récits de ses confrères. On l’a vue observer les curiosités rapportées par ces gentlemen. Mais pour Alice, les trouvailles les plus enrichissantes ne sont pas les plus spectaculaires, car dit-elle en répétant ainsi un vieux conseil égyptien : « L’ivresse d’hier n’étanchera pas la soif d’aujourd’hui. » La plus belle découverte, c’est celle qui consacrera son émancipation de femme. Aussi, l’hiver équatorial approchant, Alice Lure se décide à reprendre le bateau sans délai.

Youssef, son interprète, a pris soin de lui envoyer quelques cartes, mais il ne s’est pas aventuré à rédiger de longues phrases, craignant de faire des fautes d’anglais. L’interprète a mis en ordre ses pensées, envoyer des nouvelles de sa famille, celles des ouvriers qui sont revenus pour le chantier de fouille. Alice croit lire dans son style télégraphique une certaine fascination pour l’Égypte ancienne. Ils partagent, en effet, une même passion pour la souveraine, la reine Hatchepsout.

Il y a un danger à vouloir jouer le rôle réservé à un homme. Youssef se méfie de toutes ces femmes occidentales qui « se déguisent en homme », trop énergiques, prenant même un air viril indésirable. « Ces femmes ne se font jamais obéir par les ouvriers », lui explique-t-il, et ce n’est qu’au son de la voix de Youssef que les bras se mettront au travail comme « des mules après un coup de fouet. » Impossible d’entamer une recherche de terrain sans que Youssef soit à ses côtés. Lorsqu’Alice est trop directive, il intervient. À défaut, Alice tomberait en disgrâce. Il intercède auprès des ouvriers :

« Elle a les traits de son père ! », s’exclame-t-il.

Et maintenant qu’Alice fait sentir sa présence, tous rient d’elle comme si elle venait de plaisanter.

On dégage progressivement tout le périmètre de la sépulture. De tous côtés, les cartouches martelés de la reine mystérieuse, des références à la prime jeunesse de la reine, « Celle dont les années reverdissent ». Il est aussi écrit : « Celle dont les apparitions sont divines ». Selon Youssef, une expression équivalente résumerait tout cela : la première des nobles dames. C’est ainsi que Youssef est devenu, lui aussi, un archéologue. Il dégage un bas-relief. Alice redécouvre l’existence de Senmout, favori de la reine Hatchepsout. Youssef dégage encore et c’est ensemble qu’ils dégagent une vaste construction : le Château des millions d’années.

Sur une stèle, Alice remarque des dignitaires apportant un tribut, en hommage à la reine couronnée, dite de « naissance divine », puis en dessous encore, on apprend qu’Hatchepsout a fait venir du bois de cèdre pour construire des bateaux et, qu’une fois sur l’eau, « les navires furent chargés de bois d’ébène, de peaux de panthères, d’encens, de parfums et d’huiles de sycomore. » Youssef interrompt la lecture d’Alice en indiquant maintenant, du doigt, le dieu crocodile qui rampe tout en bas sur la stèle :

« Pour ce dieu-là, dit-il, les anciens ont sans doute prévu des cérémonies de culte spécifiques. »

Il faut rapporter cette stèle dans la tente d’Alice, afin de poursuivre la lecture. Youssef est vexé à l’idée d’être ainsi dépossédé de son trésor. « En Égypte, rappelle-t-il, les actes de gratitude valent beaucoup plus que les mots. » Aussi poursuivra-t-il seul, de son côté, les fouilles pendant quelques heures. Youssef en retirera de la fierté et Alice reconnaît déjà que beaucoup de ses théories reposent sur des intuitions communes.

Alice sait bien qu’il n’est pas souhaitable de rapporter son morceau de sépulture au pays. Elle a donc laissé les ouvriers entre eux pour l’examiner et profiter de la fraîcheur matinale.

Elle se livre, un peu plus tard, à un relevé minutieux de la stèle, étayée de couleurs semblables aux aquarelles qu’elle faisait lorsqu’elle était jeune fille :

« C’est ressemblant », dit Youssef.

Alice ne croit pas qu’elle puisse être victime d’une malédiction. Cette croyance absurde obscurcit l’égyptologie plus que de raison et Alice ne comprend pas comment la série de coïncidences qui ont frappé les fouilleurs de la tombe de Toutânkhamon, comment tous ces archéologues raisonnés, ont pu devenir subitement l’objet d’une superstition. On cherche alors des liens de parenté absurdes. On rapproche des décès naturels à des suicides pour justifier d’un savant mensonge. De nombreux journalistes en parlent : les dieux égyptiens ont bel et bien une existence et président aux destins des Britanniques qui ont eu l’outrecuidance de s’aventurer dans l’ancienne tombe de Pharaon. On érige cette énigme en dogme et, à l’heure où Alice rédige son rapport de fouilles, elle se sent contrainte de présager, elle aussi, d’une hypothétique malédiction, comme si la reine Hatchepsout avait pu lui jeter un sort. Youssef et ses ouvriers en souffriront-ils également ? Alice n’ose pas aller jusque-là dans son interprétation. Sa malédiction correspond seulement à une formule gravée dans la pierre, n’ayant d’autre but que de faire fuir les voleurs. Pourquoi Alice craindrait-elle cette malédiction ? Elle n’a rien d’une voleuse. Du reste, il n’y avait plus rien à voler dans la tombe d’Hatchepsout. Ce qu’il y aurait eu à prendre, Alice l’a laissé aux conservateurs du musée du Caire. Elle ne rapporte d’Égypte que des relevés, des aquarelles et un carnet de fouilles. Pourquoi donc craindre alors Hatchepsout ? Alice a cette formidable impression de connivence qui permet à un archéologue de ramener à la vie un mort et d’associer son propre nom aux titres aristocratiques d’une reine : Alice en ramène une en Angleterre. Quant à sa légendaire malédiction, Alice préfère l’abandonner au bénéfice du doute. C’est ainsi que la raison doit triompher définitivement dans le petit monde des égyptologues. Il est bien temps d’en terminer avec cette période des poètes bohèmes qui nous ont perdus dans des élucubrations. Alice a maintenant le sentiment d’être acceptée par ses pairs spécialistes, mais bénéficie en revanche de peu d’audience auprès des amateurs. La découverte de la tombe de Toutânkhamon les a rendus très nombreux ...