//img.uscri.be/pth/0da1f160c68133805429f95b134e1d2e914b3851
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

sans DRM

Mort au bowling

De
91 pages

Sid Horney, journaliste-détective de choc, est un jeune homme fort séduisant, la cigarette toujours au bec et le chapeau éternellement vissé sur la tête : son porte-bonheur en quelque sorte, car le seul jour où il l'enlève pour assister, avec son rédacteur en chef, à une récepton donnée par le Président du Syndicat du Diamant, il se saoule honteusement et perd sa place.
Mais le jeune reporter au chômage prendra sa revanche grâce à ce mort fameux, abattu au bowling d'une balle dans la nuque. Il résoudra brillamment l'énigme, avant la police bien sûr, et en se vengeant au passage de son aoncien patron. Il rencontrera aussi l'amour...

Un roman initialement publié sous le pseudonyme de Frank Harding.








Voir plus Voir moins
Couverture
LÉO MALET
MORT AU BOWLING
 
 
 
FLEUVE NOIR
CHAPITRE PREMIER
L’inconnu
L’homme baignait dans une sorte de lumière d’aquarium, glauque et malsaine, assez sinistre. Il était allongé, les bras le long du corps, nu et raidi, sur la froide dalle inclinée de la morgue.
Son visage jeune et agréable conservait dans la mort l’expression des sentiments qu’il avait éprouvés au moment de son trépas, lorsque la balle de Mauser B 7,35 s’était introduite dans sa nuque : la stupéfaction et l’incrédulité. La même surprise se lisait dans ses yeux fixes.
Il était en train d’essayer son adresse au bowling de la 13e Rue, tenu par Dixy Bill La grosse boule de bois, percée de trous pour l’introduction des doigts, longuement balancée à bout de bras puis lâchée, roulait avec vacarme sur la piste luisante, en direction des quilles. Le joueur était tombé en même temps que ses fragiles cibles.
Et maintenant, il était là.
Et il semblait se demander pourquoi on lui avait fait cela, à lui, un paisible amateur de jeu de quilles… Pourquoi on avait interrompu sa partie… devant tant de monde… sous la lumière crue qui éclairait les pistes… Et pourquoi ces deux hommes, en somptueuse pelisse, debout au pied de la dalle, le regardaient avec tant d’intérêt.
Ils devaient essayer de l’identifier, car l’un d’eux sortit d’un luxueux porte-cartes une photo qu’il montra discrètement à son compagnon, puis leurs regards se reportèrent sur le mort tout nu.
 
Une demi-heure plus tard, ce fut au tour d’un gros homme sanguin, sur la figure de qui s’inscrivait une mauvaise humeur manifeste, de se camper devant la dalle.
Les mains au plus profond des poches du trench-coat, le chapeau rejeté sur la nuque, un cigare au coin de la bouche, l’inspecteur Andrew Nooland, du Bureau des homicides de Centre Street, se demandait où il avait déjà rencontré cette physionomie agréable et étonnée.
Le sergent-détective qu’on avait appelé pour venir constater le drame était un grand diable d’Irlandais, nommé Me Grett, qui, plus d’une fois, avait assisté Andrew Nooland dans ses enquêtes. Il avait une façon à lui de mâcher sa gomme qui lui donnait l’air incroyablement idiot, bien qu’il ne le fût pas.
Lorsqu’il fut devant la victime, étendue sur le ventre, ensanglantant la piste polie, il dit : « Oui, oui, oui », à plusieurs reprises, d’un air entendu, et tourmenta le revers gauche de son veston à petites rayures. Soudain, à l’instant précis où les témoins du drame et les auditeurs de ces énervants « oui, oui, oui » commençaient in petto à concevoir des doutes sur la capacité professionnelle du policier, Me Grett parut s’électriser. Il bondit à la porte, envoya de gauche et de droite de stridents coups de sifflet et continua à se conduire avec autant de nervosité qu’un détective de cinéma.
Lorsqu’il eut fait garder toutes les issues, il s’arma d’un bloc-notes et d’un crayon, et commença à poser des questions.
Les réponses à ces questions, la description des lieux et l’état du cadavre, joints à l’esquisse d’un semblant de théorie, constituèrent un rapport qui fut transmis à l’inspecteur Nooland. Nooland, qui n’aimait pas lire, n’en entama pas la lecture. Il préféra avoir une conversation avec son subordonné.
 
— L’homme est pratiquement un inconnu, dit Me Grett. Il n’y a rien sur lui dans nos archives… ce qui est le cas de tous les honnêtes gens, mais le fait de se balader avec un faux nom laisserait supposer que notre type est loin d’appartenir à cette catégorie de citoyens. Car vous savez que les papiers que j’ai trouvés sur lui, au nom de Max Brandt, natif de Pittsburg et demeurant à Boston, ne riment à rien. Ce sont d’ailleurs des faux grossiers qui n’abuseraient pas un enfant à la mamelle. Nous avons reçu cette nuit les réponses de l’état civil de Pittsburg et du Bureau de police de Boston. Il n’y a, dans aucune de ces deux villes, personne qui réponde au nom de Brandt. Mieux, ce patronyme y est absolument inconnu. Pas un type qui possède ce nom ou un autre plus ou moins approchant. Le fait est en soi assez rare et curieux. Dans le cas présent, il vient nous prouver surabondamment que l’homme du bowling était détenteur d’une identité à la noix.
— Vous n’avez rien trouvé d’autre, dans les poches de la victime, susceptible de nous aiguiller sur une piste ? s’enquit Nooland.
— Trois cents dollars… Un étui à cigarettes, en contenant une dizaine… Des cigarettes King… Des photos sans intérêt…
— Qu’entendez-vous par photos sans intérêt ?
— Des photos sur lesquelles un bonhomme est seul, toujours seul, ne constituent pas un indice pour nous… Ce gars devait bougrement se gober… il s’est fait photographier sous tous les angles.
— Pas de nom d’opérateur ?
— Non. Ce sont des travaux d’amateur.
— Et à part ces photos ?
— Un billet de fauteuil d’orchestre pour le Blyn Theatre.
— Utilisé ?
— Oui.
— Le Blyn Theatre est un établissement d’avant-garde, comme on dit. Qu’y donne-t-on ?
— Une sorte de pièce historique d’un certain Ford… John Ford… Je me demande si c’est un parent du constructeur de bagnoles ou le metteur en scène de cinéma.
— Je ne sais pas, dit Nooland. Vous avez enquêté à ce Blyn Theatre ?
— Oui, au cas où l’homme s’y serait rendu accompagné. Personne ne se souvient de lui.
— Êtes-vous sûr qu’il y soit allé ?
— Sûr et certain. Le billet déchiré en fait foi, ainsi que le programme de cette salle qu’il avait en poche. Ce programme voisinait avec un bouquin… Je dois vous dire, inspecteur, qu’une librairie est annexée à la salle de spectacle. On y vend toutes sortes de publications et, entre parenthèses, pas mal de loufoqueries… Notre homme a dû acheter ce bouquin à cette librairie. Ça s’appelle — des titres pareils devraient être interdits — : Dommage qu’elle soit une prostituée…, et c’est le texte de l’œuvre qu’on joue actuellement dans cet endroit.
Nooland soupira :
— Ce n’est pas cela qui nous mettra sur la piste. La pièce a plu au type et il s’en est procuré le texte.
— Je pense comme vous, inspecteur. En plus des objets que je viens de vous énumérer, le portefeuille contenait une carte publicitaire de l’hôtel California, de Greenwich Village. C’est là que notre Brandt était descendu…
— Mais pas de la même façon qu’au bowling, sourit Nooland. Me Grett sourit également, lorsqu’il eut compris l’astuce. Nooland
demanda :
— Et c’est un hôtel comment ?
— De second ordre, mais le patron n’a jamais eu maille à partir avec nous. Il ne s’est jamais rien passé de délictueux dans sa boîte ; toutefois…
— Ah !… Il y a quelque chose ?
— Cet hôtelier, un nommé Al Bounecer, d’une moralité parfaite, à vue de nez, a tout de même commis une faute, mardi, jour où notre homme en question est descendu chez lui. Il ne lui a pas fait remplir sa fiche de police, dans l’heure de son arrivée, comme l’exige le règlement…
— Ah ! je vois…
— Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Bounecer accorde ainsi des délais à ses locataires. Jusqu’à présent, rien de fâcheux ne s’était produit. Je vous l’ai dit : c’est un hôtel tranquille. Rien d’une maison de passage, malgré le quartier bohème où elle est située. On loue plus souvent les chambres au mois qu’à la journée.
— Brandt avait loué pour un mois ?
— Oui. C’est pour cela que Bounecer ne s’inquiétait pas au sujet de la fiche. « Je la lui ferai remplir demain », a-t-il dû se dire. Total, le type est mort sans.
— Je ne crois pas que ce bout de papier de sa main nous eût été très utile.
— Je veux bien le croire, mais avouez que des hôteliers pareils…
— Bien sûr. Vous avez vu la chambre de Brandt ?
— Oui, mais sans la visiter. Je crois que c’est davantage de votre ressort. J’ai posé les scellés sur la porte.
— O.K. ! Les vêtements du gars ne vous ont fourni absolument aucun indice ?
— Aucun. Pas de marque de tailleur, rien.
— Quel genre de costume ?
— Sport. Tissu de qualité et bonne coupe.
— D’après les sommaires constatations du docteur, qui ne doit procéder qu’aujourd’hui à l’autopsie, enchaîna Nooland, l’homme a succombé à une balle qu’il a reçue dans la nuque. Le projectile a dû être tiré d’une distance de plusieurs mètres, ce qui dénote une sûreté de main et une adresse peu communes de la part du tireur. Connaît-on, dans nos eaux, un de ces tueurs à gages qui réunisse ces qualités et qui n’ait pas, pour la journée de mercredi, un emploi du temps sans aucune fissure ?
— Non, inspecteur. Ils ont tous, comme toujours, d’ailleurs, des alibis parfaits.
— Évidemment… Autre chose : où devait être posté l’assassin ?
— Sur les gradins qui entourent les pistes de bowling et sur lesquels prennent place, pour suivre les parties qui se disputent encore, les amateurs qui ne jouent plus. Ils se trouvent à la distance approximativement fixée par le toubib comme étant celle séparant l’assassin de sa victime.
— Que disent vos témoins ?
— Rien. Ils n’ont rien vu, rien entendu, rien remarqué. Il faut dire qu’ils étaient peu nombreux dans le jeu de boules proprement dit, et encore moins nombreux sur les gradins…
— J’espère que vous avez noté leurs noms et adresses… et tout, n’est-ce pas ?
— Bien entendu. La liste est jointe au rapport.
— Bon. Un employé du bowling est-il préposé à la garde des gradins ?
— Non. Le premier client venu peut y accéder librement, sans aucune difficulté.
— Personne n’a entendu de détonation ?
— Non. L’arme du crime devait être munie d’un silencieux, étouffant aussi bien la flamme que le bruit.
— Quel est le nom du patron ou de la société propriétaire du bowling ?
— C’est un nommé Dixy Bill. Un ancien boxeur.
— Moralité ?
Me Grett se mit à rire :
— Douteuse. Il est de la « Boîte ».
Nooland rit aussi :
— Un « indic » ? Parfait. Comment a-t-il réagi ?
— Sainement. Il n’aime pas les histoires et surtout les histoires qui ont son établissement pour théâtre. Il n’avait pas assez d’injures pour l’enfant de cochon qui prenait son bowling pour un stand de tir…
— Connaît-il la victime ?
— Il m’a assuré que non.
— Allons voir Dixy Bill, voulez-vous ?
Nooland se leva pesamment, tira son gilet sur son ventre, en un geste qui lui était familier. Il arracha de la patère le trench-coat malpropre qu’il s’obstinait à utiliser, de préférence à un pardessus, malgré le froid vif.
Avant de quitter le Bureau des détectives, il s’en fut, suivi de Me Greet, dans le service où s’empoussiéraient les pauvres choses extraites des poches des morts ou de leurs meurtriers.
Il se fit donner le paquet de Brandt.
L’étui à cigarettes était de fabrication bon marché. Le billet de théâtre éclatait d’un violet agressif qui donnait mal au cœur. Le programme était composé en typographie ultramoderne et on ne savait par quel bout le prendre pour en commencer la lecture. Le livre était neuf.
Nooland le feuilleta distraitement et l’agita au-dessus d’une table, au cas où quelque chose eût été glissé entre les pages.
Le résultat fut négatif. Rien ne tomba du volume.
L’inspecteur examina le bristol de publicité de l’hôtel Greenwich Village, comme si, de ce carton, allait jaillir la solution du problème.California,
Il le mit dans son porte-cartes.
Les deux détectives sortirent. Dehors, il neigeait. Une voiture de police, sans aucune marque extérieure, les conduisit rapidement au bowling de la 13e Rue où Max Brandt avait trouvé la mort.
CHAPITRE II
La trace de l’assassin
Dans un petit bureau enfumé, aux murs tapissés de criardes affiches sportives, carré dans un fauteuil, Dixy Bill savourait une courte pipe. Il ne connaissait pas l’inspecteur Nooland, mais envoyant ce personnage en compagnie de Me Grett, il devina sa profession, sinon son grade. Il se leva, dit bonjour, et désigna deux sièges vides.
Nooland s’ébroua et prit place près du radiateur électrique. Il prit tout son temps et alluma posément un cigare.
— Je viens encore au sujet de cette déplorable affaire, dit-il enfin, et d’un air à faire croire qu’il prenait une part réelle à la peine éprouvée par Dixy Bill. Nous ne sommes… hum… pas très fixés sur l’identité de cet individu. Vous n’avez vraiment aucune idée là-dessus ?
— Aucune, chef. Je connais pas mal de types, mais celui-là : zéro… Le sergent vous a peut-être dit qu’il n’était pas de mon intérêt de mentir, ajouta-t-il d’un air sournois.
— Je sais. Ce joueur était-il un client de passage ?
— Oui.
— Je vous pose cette question parce qu’il arrive que certains joueurs prennent rendez-vous avec des adversaires et louent alors la piste qu’ils désirent. Je ne connais pas votre maison, mais je sais que cela se pratique ainsi dans des établissements similaires. Sans doute en est-il de même chez vous ?
— Sûr. Mais ce Max Brandt venait hier pour la première fois et n’avait pas prévenu de sa visite. Il a fait une partie solitaire. Comme s’il s’exerçait.
— Bon. Je voudrais voir le lieu du crime.
— A vos ordres.
Les trois hommes sortirent du bureau.
Sur une piste, on voyait nettement la trace d’une petite flaque de sang.
— Il n’a pas saigné beaucoup, constata l’inspecteur.
Ses yeux allèrent de l’endroit où était tombé Max Brandt aux gradins sur lesquels s’était assis l’assassin. Alors que des projecteurs éclairaient d’une lumière crue, comme un ring de boxe, les pistes de jeu, les places réservées aux éventuels spectateurs étaient plongées dans la pénombre. L’assassin avait eu beau jeu d’accomplir son crime, personne ne regardant dans sa direction. Et ses voisins de gradin, certainement assez éloignés de lui, intéressés par le jeu, n’avaient guère prêté attention à cet homme. Il lui avait seulement fallu être un fameux tireur. Oui, un tireur de cette force devait laisser une trace dans la mémoire des gens. S’enfuir, ensuite, en profitant de l’affolement provoqué par l’attentat, était l’enfance de l’art. L’enfance de l’art ?… Hum… Une certaine audace était nécessaire, car il n’y avait tout de même pas foule au bowling. Ce personnage était aussi adroit que hardi.