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Ne crie jamais Victoire

De
316 pages
La presqu’île du Cotentin.
Ses jolis petits ports, ses falaises abruptes, ses plages de sable fin et blond.
La mer à perte de vue.
Et aussi ses criques retirées où l’on retrouve des cadavres inattendus, ses rochers majestueux recelant des secrets inavoués, parce qu’inavouables.
La Normandie profonde, où le commissaire Agnelli et l’un de ses équipiers doivent se rendre en toute urgence, sur ordre du ministre de l’Intérieur.
Les gendarmes locaux se réjouissent mollement d’être contraints de les accueillir pour leur céder la direction de l’enquête.
Les deux policiers vont pourtant les convaincre de les aider, conscients qu’ils ne seront jamais trop nombreux pour démêler le fond de l’affaire et plonger dans un écheveau inextricable de rancunes haineuses et de jalousies familiales.
Car vaincre les réticences des autochtones à raconter les méfaits du passé et tenter de stopper dans sa course folle un tueur assoiffé de vengeance ne sera pas une partie de plaisir !
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Ne crie jamais Victoire
Agnès Boucher
© Éditions Hélène Jacob, 2017. CollectionPolars. Tous droits réservés. ISBN : 978-2-37011-521-8
Chapitre 1
D’un geste rapide et précis, Nadine Pelletierreferme le robinet d’eau froide; elle attrape le peignoir blanc posé sur le lavabo et s’en enveloppe frileusement; puis elle enroule ses cheveux mouillés dans une serviette, avec la dextérité du mouvement coutumier devenu machinal. Elle avait grand besoin d’une douchepour se remettred’aplomb. Le congrès de médecinequi l’a accaparée ces quatre derniers jours a été tout aussi épuisant que les précédents : conférences ininterrompues, dîners avec les homologues étrangers, conciliabules et autres apartés ; sans oublier les inévitables propositions stratégiques et alléchantes des grands laboratoires internationaux pour obtenir ses faveurs. Le plus délicat, mais non le moins important, reste toujours les retrouvailles entre anciens collègues. Leur froideur a disparu,celle qu’ils ont cru bon de lui infliger pour la punir durant les premiers mois qui ont suivi son départ pour les États-Unis ; beaucoup ont alors considéré sa décision comme une désertion, voire une trahison ; sans douten’ont-ils affichéqu’une forme de jalousie face à une occasioninespérée et séduisante, qu’ils auraient acceptée plus facilement qu’elle, si par bonheur on avait pensé à eux ; ils ignoraient surtout que son exil s’estavéré un bon prétexte pour fuir une situation personnelle devenue impasse étouffante. Nadinen’a jamais caché lesraisons qui ont motivé son choix ; elle est ambitieuse et admet sans complexe être sensible aux sirènes mercantiles ; elle ne joue pas les donneuses de leçons comme bon nombre de ses confrères, suffisamment hypocrites pour dissimuler, en société, leur appât du gain et leur soif de reconnaissance, puis succomber sans étatsd’âmeau premier chèque rondelet tendu. De plus, placer un océan entre elle et Laurent lui a paruindispensable à la prise d’un nouvel essor. À présent, les relations professionnelles sont revenues au beau fixe. Chacun, de ce côté-ci de l’Atlantique, apprécie ses efforts pour harmoniser les partenariats entre les chercheurs français et américains et reconnaît sa neutralité bienveillante. La professeure Pelletier sait se montrer à la fois diplomate et ferme ; sans être arriviste ni écraser les autres pour progresser plus vite, elle goûte les lauriers de la célébrité ; en même temps, fondamentalement, seul son travail de généticienne la passionne. Assise devant le lavabo, elle sèche ses cheveux couleur de feu puis les démêle à grands
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coups de brosse, avant de les emprisonner dans un large bandeau de velours bleu. Le miroir lui renvoie l’image d’unefemme encore belle, malgré la bouche que marque un pli désabusé et les yeux agrémentés de fines ridules. Nadine ne s’aime guère au réveil, dans cet état un peu brouillé qui lui rappelle impitoyablement sa jeunesse, bientôt enfuie à tout jamais. Se retrouver seule dans une chambre d’hôtel impersonnelle,quoique luxueuse et confortable, n’améliore en rien son vague à l’âme. D’autant que la journée qui l’attend risque d’être rude. Elle a toujours été une fonceuse, mais retourner à Languiville, ne serait-ce que pour quelques instants, l’angoissequelque peu. Son estomac se met à gargouiller. Voilà le problème ! Elle a faim, phénomène physiologique qui accroît notablement sa mélancolie. Elle décide de ne plus penser à rien tant qu’elle ne se sera pas rassasiée. Elle enfile un jean et un pull en laine d’alpaga, jette sa vieille veste de cuir fauve sur son épaule dans un geste machinalet rejoint le hall de l’hôtel.La salle du restaurant est ouverte et quasiment vide de tout visiteur à cette heure matinale. Seul un homme hésite à se servir une salade de fruits appétissante avant de lui préférer des saucisses moins diététiques. Nadine s’accordele temps de se faire plaisir et d’avalerun vrai petit déjeuner varié et consistant, puis elle rejoindra la route pour la Manche ; huit heures de voiture, puis le décollage tardif à Charles de Gaulle la ramèneront à Philadelphie. Certains trouveraient qu’elle gâche beaucoup d’énergie simplement pour se recueillir sur une tombe. Nadine pense le contraire. Son amie Annick Blain, qu’elle n’a pu accompagner dans sa dernière demeure, mérite une semblable attention. Alors elle profite de ce séjour en France pour rattraper son absence. Paul voulait à toute force venir avec elle. Mais c’est un pèlerinage qu’elle souhaitait effectuer sans témoin. Elle a passé plus de dix ans sans remettre les pieds en Normandie. Il l’aurait gênée dans ce retour aux sources. Elle peine à imaginer un Bostonien bon teint dans ce coin excentré de France. Il est donc rentré la veille aux États-Unis, après qu’ellea également refusé qu’il l’attende à Paris. Quelquetempsl’un sans l’autre leur fera le plus grand bien. Elle éprouve parfois des difficultés à supporter la tendresse et les attentions dont il ne cesse de l’entourer; se retrouver seule l’aide à reconstruire son équilibre. Paul Adler, expert en fusion-acquisition, a dû apprendre à lâcher prise et à vivreauprès d’une Européenne émancipée. Son éducation américaine, de type « high society », a formaté son image de la femme : une espèce de petite chose fragile et séduisante, cherchant la protection d’un ersatz paternel. Nadine s’envisage avant tout commealter ego. Paul rue dans les brancards un lorsqu’elle fait preuve de trop d’indépendance,mais il doit céder face à sa détermination
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inébranlable. De toute façon, elles’est montréeloyale avec lui dès le début de leur relation ; c’est son individualité conservéeou la rupture. Finalement, il a sans doute davantage besoin d’elle que le contraire.Une berline puissante et confortable l’attend au stand de location de voitures. Il fait beau ce matin sur l’autoroute vers Caen; l’air est doux au point que Nadine ôte sa veste, coupela climatisation et baisse à demi la vitre ; le vent joue avec une mèche de ses cheveux ; France Musique la berce tout au long du trajet. Aux abords des côtes, l’horizon semble s’élargir, tendu vers la mer toute proche, mais encore invisible. Et puis, c’est une trouée soudaine quirévèle l’immensité d’azur, les ondulations calmes des flots. Un peu plus loin sur la droite, Languiville apparaît, inondé de soleil. Émue presque malgré elle, Nadine lève le pied de l’accélérateur et tente de reconnaître une campagne qui a changé depuis toutes ces années ; elle ne connaît pas ces nouvelles villas. Un panneau sur sa gauche indique la maison natale de son ancien compagnon. Laurent habite-t-il à Chantalouette ? Elleen doute. Il n’a sans doute pas envie de vivre auxcôtés de sa mère ni de son frère. Ellea cherché à le joindre durant son séjour parisien, mais le répondeur n’était pas branché; elle a failli aller sonner à l’atelier de l’île Saint-Louis avant de renoncer ; à quoi lui servirait de raviver un passé enfui ? Fidèle à ses principes, vexé et meurtrid’avoir été abandonné sans autre forme de procès, il l’a sans doute remiséeaux oubliettes de sa mémoire. Elle ne peut lui donner tort, l’ayant précédé dans la démarche.Ils se sont aimés, leur histoire est bel et bien finieaujourd’hui.La voiture roule à petite vitessevers le port. Sur la place du marché, le clocher de l’église est resté bancal, frappé par la foudre une nuit d’été, juste avant son départ. Depuis, il a été consolidé et le risque d’effondrement endigué, même s’il penche encore un peu sur la nef, comme un clin d’œil à l’Éternité divine.Les rues sont parées de fleurs multicolores, pour répondre aux critères indispensables à tout village qui se veut attrayant pour les sacro-saints touristes. Nadine pourrait s’arrêter et flâner, retrouver les pas de son enfance. Sauf que sa viese déroule ailleurs à présent. Ses parents se sont épuisés à maintenir en activité un commerce peu lucratif et ont fini par provoquer leur propre ruine. Honteux de devoir mendier leur survie auprès de leur fille, ils ont préféré tirer leur révérence et sont morts jeunes et désabusés, avec la même discrétion qu’ils avaient mise à vivre. La famille, réduite à sa plus simple expression,n’a plus de nouvelles de la généticienne que par les échos de ses découvertes scientifiques. La nostalgie ne vaut décidément rien à la professeure Pelletier. À droite, dans
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un petit renfoncement, l’épicerie où elle a grandi a cédé la place à une supérette impersonnelle. Le passé a disparu, entraînant dans son sillage odeurs et images. À la sortie de l’agglomération, sur la route vers Cherbourg, le manoir du député Meldec est toujours retranché derrière un épais rideau de chênes centenaires, avec ses grilles qui voilent l’accèsde l’immenseparc. L’imaginer immuable la rassure. Elle n’y est jamais entrée. Chez elle, on n’appartenait pas à ce monde de grands bourgeois austères et hautains. C’est bien plus tard qu’elle a appris que les choses ne sont peut-être pas si simples qu’elles le paraissent et que toute famille renferme en son sein un vilain petit canard. Au-delà du domaine, on a construit le nouveau cimetière, bien éloigné des maisons comme le veut une coutume récente en France. Les vivants ne tiennent guère à ce que les morts leur rappellent chaque jour la vacuité de leur existence. Heureusement le site fait face au large, comme pour donner un peu de perspective aux défunts. Nadine gare la Mercedes; ellele long du mur de pierres sombres. Le soleil brille s’en réjouit ; la pluie aurait tout gâché. Après avoir examiné le plan des tombes, elle trouve celle d’Annick: une grande dalle de marbre gris sombre, avec seulement le nom de son amie et deux dates, résumé lapidaire de sa trop courte vie. Une jardinière de pensées chatoyantes s’efforce d’égayerl’ensemble assez austère.La professeure se demande alors si Pierre a choisi d’enterrer son épouse à l’écart des siens parce que le caveau familial était complet ou qu’il la jugeait indigne de reposer à côté de sesaïeux. Non, même sans aimer sa femme, il n’aurait pasinfligépareil affront à leur fils unique. Sans doute, s’il reste une place dans le monument près de l’église, la jouissance en est-elle réservée à Laurent, son aîné de deux ans. Aucun sentiment ne vient troubler la visiteuse dans son recueillement. Elle s’étonne de se découvrir si calme. Finalement, seul le corps d’Annick est allongé sous ladalle ; son esprit erreau gré de l’écume de cette Manche qu’elle aimait tant et qui avaincu son talent de navigatrice chevronnée. À l’autre bout du cimetière, Nadine accorde une brève visite à la tombe où sa mère et son père reposent ; elle note que le fleuriste en assure correctement l’entretien; là encore, aucune émotion ; cela remonte si loin ; elle a emporté ses parents dans ses souvenirs, en même temps qu’elle émigrait aux États-Unis. Jetant un coup d’œil à sa montre, elle constate qu’il lui restedu temps avant de reprendre la route et qu’elle peut s’octroyer une promenade le long des côtes; c’est là qu’elle retrouvera le plus fidèlement son amie. Annick est morte un jour de tempête en décembre, juste après Noël ; malgré la dextérité avec laquelle elle manœuvrait son voilier, tous se sont accordés à dire qu’elle n’auraitpas dû sortir en mer par un tempspareil. Nadine s’est longtemps demandé pour quelle raison, on ne
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l’enavait pas dissuadée ; elle doit cependant admettre que rien ni personne ne pouvait arrêter Annick Blain une fois sa décision prise. Nadine se souvient du jour où la jeune fille lui a annoncé ses fiançailles avec Pierre. Elle l’avaitvoulu tellement fort, depuis qu’un été, sur la plage, à la faveur d’un match de volley improvisé, elle s’était retrouvée dans la même équipe que ce grand typeaux yeux brun d’émeraudequ’elle épiait depuis des années. Elle avait aussitôt jeté son dévolu sur lui et décroché la timbale de haute lutte.Ce n’est pas nécessairement quela concurrence était rude, mais plutôt que le jouvenceau avait un appétit insatiable. Pierre n’a jamais prétendu vouloir se suffire d’une seule femme et sa réputationn’étaitpascelle d’un gentleman. Quand elle a appris que les projets de leur mariage étaient bien avancés, Nadine a tenté de mettre Annick en garde. Rien n’y a changé.Les prédictions du désastre se sont révélées exactes à peine quelques mois après les noces. Il était trop tard. Baptiste était né et sa mère moult fois cocufiée. Une marche arrière et la Mercedes retraverse le village en sens inverseavant d’obliquer à droite dans un terrain aménagé en parking. Nadine a eu la bonne idée de se chausser de baskets ; elle arrête la voiture, en sortet hume avec gourmandise l’air chargé d’iode. Sur sa gauche, elle retrouve sans peine le sentier qui ondule à travers les dunes et rejoint le bord de mer. Sans voir la vieille Renault qui s’est garée un peu en arrièrela route, elle descend sur vers le rivage ; elle le longe, jouant à échapper aux vagues qui viennent mordiller ses pieds de leur écume jaunâtre ; elle goûte le vent frais qui arrive du large. Comme la marée se retire, une idée germe dans sa tête. Pour autant qu’elles’en souvienne,la grotte est toute proche. Ainsi, le pèlerinage sera complet. Attentive à ne pas glisser sur le varech, elle remet les pas dans ceux de son enfance ; elle remonte jusqu’à la falaise qu’elle escalade avec précaution, contourne les rochersplats de la pointe, avant de gagner lentement une excavation invisible depuis la plage. L’intérieur n’a pas changé. La malle et le lit sont toujours là. Quelqu’un doit venir régulièrement, car l’ensemble paraîtentretenu. Peut-être Annicks’y réfugiait-elle lorsque plus rienn’allait entre elle et Pierre, ce qui, d’après les courriels qu’elle envoyait à son amie, arrivait de plus en plus souvent. La barque attend,devant l’ouverture qui donnevers le large, qu’on la po; du bout des doigts, Nadine en effleure le bois légèrementusse dans les flots humide. On dirait presquequ’onvient de l’utiliser. Elle s’assied sur le bord. Un coulis d’air l’oblige à relever le col de sa veste.Finalement, c’est là qu’aurait dû être enterrée Annick, a-t-elle encore le temps de penser.
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Chapitre 2
Le réveil est rude ce matin. Tahar Agnelli peine à sortir du monde cotonneux de Morphée et à reprendre pied dans la réalité. Mû par un automatisme de bon aloi, la bouche pâteuse pour cause de tabagie outrancière la veille au soir,l’humanoïde somnolent va se réfugier sous une douche glacée qui le tire peu à peu du coma. La suite des opérations n’est guère plus brillante puisque les objets eux-mêmes se sont donné le mot pour se liguer contre lui ; la brosse à dents prend un malin plaisir à glisser entre ses doigts ramollis et à se dissimuler sous le lavabo. Se mettre à quatre pattes pour la récupérer lui permet au moins de constater que la femme de ménage néglige un tantinet le nettoyage de la salle de bains dans ses moindres recoins. Puis c’est le rasoir qui s’en donne à cœur joie, couronnant le tableau de quelques estafilades joliment portées au menton.Peut-être serait-il temps de me laisser pousser la barbe, songe-t-il avec perplexité en contemplant son portrait sanguinolent dans le miroir ; cela aurait le mérite de dérober en partie la cicatrice qui zèbre son profil gauche depuis la tempe jusqu’au bas de la joue, soulignant l’œil de braise et les lèvres fines. Autant jeter l’éponge. Il se prépare un café, espérant que cela le remettra d’aplomb et regrettant de ne pas y avoir pensé plus tôt. Maisaujourd’hui l’arabica a un goût immonde de chlorophylle synthétique et se révèle trop fade pour lui fouetter le sang. Il aura mal rincé sa bouche en se lavant les dents. Dépité, il abandonneson bol dans l’évierrepart dans sa chambre. Des deux pièces et voisines lui parviennent des bruits de respiration et de ronflement. Tout le monde roupille ! Il jette un regard ému à la couette si engageante, mais ne s’y arrête pas. Il lui reste une dernière étape à accomplir et non des moindres, pour clore son chemin de croix. Debout les fesses à l’air devant l’armoire béante, il se fige durantcinqlongues minutes dans l’expectative la plus totale, avant de se décider, sans aucune originalité, pour un jean et une chemise noirs. On n’a jamais dit qu’il était obligé de voir la vie du bon côté.* * *Un peu plus tard, c’est le même séant, décemment vêtu cette fois, qu’il pose sur son fauteuil. Agnellise sent incapable de passer à l’action. Comme toujours avec la prochaine arrivée de l’été, ses gènes insulaires reprennent inexorablement le dessus. Ce n’est plus le poil
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corse qui pousse dans sa paume, c’est un baobab, voire la forêt amazonienne. Il préfère siffloter quelques mesures d’un air qui lui trotte dansla tête, les doigts croisés sous la nuque, les pieds posés sur le bureau, la prunelle perdue dans un ciel vierge de tout nuage. Le lieutenant Nottier vient le tirer de sa rêverie. J’ignorais que vous aimiez Fauré, Patron, remarque-t-il. Qu’est-ce que tu racontes ? grogne le commissaire. e et le début duGabriel Fauré, compositeur français à cheval sur la fin du XIX e XX siècle, contemporain de Debussy. Agnelli fusille son équipier du regard en même temps qu’il revient sur le plancher des vaches. Tu es gentil, je suis moins ignare que tu ne le penses. Je sais qui est Fauré. Oh ! Le subalterne ne semble pas vraiment convaincu. Son haussement de sourcils traduit assez bien le degré avancé de son scepticisme. Même profondément intelligent, le commissairen’a pas laréputation d’être un intellectuel, encore moins un artiste. Excuse-moi, Luc, le réveil a été difficile. Mais aussi, pourquoi me causes-tu zizique de si bon matin ? Ce n’est pas son Requiem que vous siffliez? Agnelli a une très jolie grimace pour admettre son inculture. Ma foi, je n’en sais bigrement rien. Ma charmante frangine n’arrête pas denous bassiner avec ça en ce moment. J’avoue qu’à force, ça s’accroche dans mes méninges de profane. Car tu as raison, je ne connais Fauré que de nom. Votre sœur? Mais je croyais qu’elle était dans un couvent ?s’étonneNottier. Et comment tu sais ça, toi ? Je vous ai entendu en parler avec Serge. ! LEh bien non Ah ? ’expériencechez les bonnes sœursfait long feu, à ma grande a satisfaction.Sarah m’a informéla semaine dernièrequ’elle faisaitune pause qui, je l’espère, ne prendra jamais fin ! Ne souhaitant pas s’appesantir sur les états d’âme sororaux,le commissaire pose ses mains sur le bureau et regarde son équipier droit dans les yeux. Alors comme ça, tu es mélomane. Je fais partie d’un chœur amateur.Aussitôt le lieutenant se mord les lèvres. Il aurait mieux fait de se taire. Le « Ô » muet de surprise qui arrondit la bouche de son supérieur hiérarchique laisse augurer des mises en boîte
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répétées et acharnées. Fort heureusement, les vacances approchent et la plaisanterie sera vite oubliée. Chapeau ! Tu m’as bluffé,Wolfie, je m’incline.Deux secondes d’intense réflexion sont nécessaires avant que lejeune homme ne saisisse 1 la référence au génial Autrichien ; dans le genre, Agnelli aurait pu faire pire. Euh, c’est pas tout ça,Patron, Berthier a demandé plusieurs fois après vous ce matin. Qu’est-ce qu’il me veut,l’agité du bocal? Je n’en sais rien. Il a sa voix des mauvais jours. Je serais vous, je ne le ferais pas poireauter trop longtemps. Le commissaire hausse les épaules. Malgré la pertinence de la remarque, les états d’âme du directeur de la PJ n’ont aucune chance dele dissuader de se préparer le second jus de sa journée. Il sourit d’aiseà le découvrir presque parfait et cède enfin à la curiosité pour rejoindre Alain Berthier dans son grand bureau. * * *Celui-ci pousse quasiment un cri de joie en le voyant apparaître; d’habitude, ilgrognerait de ce que le policier n’apas eu la délicatesse de frapper à sa porte. Faut-il qu’ilpatauge dans la panade, pense Agnelli en prenant le siège qui lui est offert. Ah ! Commissaire ! Je vous attendais avec impatience ! Son front pâle se colore un peu, ce qui signifie que, de blême, il passe à livoire. C’est ce que le lieutenant Nottier m’a laissé entendre.J’ai un« immense » service à vous demander. L’intéressé grimace aussitôt. Dans quel guêpier va-t-il se retrouver s’il n’y prend garde? Enfin, pas pour moi, pour le ministre. Soulard ?s’inquiètele commissaire. Il n’a jamais été tendre avec les politiques. Le seul mérite qu’il leurreconnaît, c’est d’être très doués pour l’empêcher de faire tranquillement son boulot.On lui a assuré que vous étiez plus ou moins normand. C’est vrai?s’enquiertBerthier à brûle-pourpoint, l’air vaguement sceptique.Agnellimanque de s’étrangler de surprise. Où le directeur de la PJ a-t-il pêché de semblables informations ? Qui lui a dit ça ?
1 Wolfie, diminutif de Wolfgang, pour Wolfgang Amadeus Mozart, compositeur autrichien, né à Salzbourg en 1756 et mort à Vienne le 5 décembre 1791.
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