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Orfeo

De
262 pages
Handicapé par un accident dramatique le petit Lennart Teufel est condamné à regarder la vie à travers sa fenêtre. Une succession de hasards le conduisent à la Signora, une ancienne concertiste devenue professeure de piano. Ayant remarqué sa voix, celle-ci le prend sous son aile et, redécouvrant des méthodes inutilisées depuis des siècles, entreprend la formation d’un de ces phénomènes d’autrefois, le « musico ». À la mort de la Signora, la carrière du jeune homme est prise en charge par un critique musical, ancien élève de la pianiste. Lennart n'est plus, reste Orfeo, la bête de scène.
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ORFEO
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Du même auteur :
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Das Thema des Todes in der Dichtung Ugo Foscolos, Saarbrücken, 1967. Huysmans À rebours und die Dekadenz, Bonn, Bouvier, 1971. Zum modernen Drama, Bonn, Bouvier, 1973. Siegfried Lenz : Das szenische Werk(en collaboration avec W. J. Schwarz), Bern, Francke, 1974. Christa Wolf : Wie sind wir so geworden wie wir heute sind ?, Bern, Lang, 1978. Kein Schlüssel zum Süden, St. Michael (Autriche), Bläschke, 1984. L’autre Pandore, Montréal, Leméac, 1990. Berbera, Montréal, Boréal, 1993. Solistes, Québec, L’instant même, 1997.
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Orfeo
HANSJÜRGEN GREIF
Orfeo
roman
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Maquette de la couverture:Anne-Marie Guérineau Illustration de la couverture : Sophie T. Rauch, « The Cage », 2002, détrempe à l’œuf, toile sur aggloméré (47 x 42 cm) Photocomposition:CompoMagny enr. Distribution : Diffusion Dimedia 539, boulevard Lebeau Montréal (Québec) H4N 1S2
© Hans-Jürgen Greif et L’instant même 2003
L’instant même 865, avenue Moncton Québec (Québec) G1S 2Y4 info@instantmeme.com www.instantmeme.com ISBN PDF : 978-2-89502-782-9 Données de catalogage disponibles sur le site de Bibliothèque et Archives nationales du Québec L’instant même remercie le Conseil des Arts du Canada, le gouvernement du Canada (Fonds du livre du Canada), le gouvernement du Québec (Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC) et la Société de développement des entreprises culturelles du Québec.
Orfeo
Tu che accendi questo core – Mi rivedrai, ti rivedrò «Toi qui embrases ce cœur – nous nous reverrons»
G. Rossini,Tancredi,acte I
ENEZMEVOIR. Je vais mourir. F.O. V C’était bien elle, ce laconisme. Impossible de ne pas lui obéir, de répondre par un billet. Prétendre que son travail, sa femme, un voyage d’affaires imminent... Quel âge pouvait elle avoir ? Soixantequinze, quatrevingts ans ? Weber ne l’avait pas revue depuis le concert de son dernier élève, il y avait de cela une douzaine d’années. À l’époque, il lui avait fait une fleur, à elle, pas au jeune pianiste, classé vite un peu quelconque. Il avait eu envie d’écrire ce qu’elle lui répétait souvent quand il prenait encore des leçons avec elle :«Pas assez de couleur, trop peu de sentiment ! Au lieu de laisser venir l’émotion, vous frappez sur l’instrument comme s’il était votre ennemi. L’émotion vient de l’intérieur, de l’inté rieur !»Mais le lendemain, dans laFreiburger Rundschau, il parla plutôt de ses propres études avec le célèbre professeur Anna Maria FerroneOragagni, pour évoquer ensuite le génie de cette femme, sa solide culture musicale, sa brillante carrière
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Orfeo
de soliste, injustement oubliée, ses talents de pédagogue (ici, il choisit ses mots avec beaucoup de soin), sa générosité envers des élèves trop pauvres pour payer les honoraires. Par égard pour elle, de son dernier poulain un peu fade il n’avait presque rien dit. Car Weber aimait toujours la Signora. Tous l’avaient ap pelée«la vieille», non pas par manque de respect ou pour se venger de la dureté avec laquelle tombaient les jugements, mais parce qu’elle avait toujours eu l’air d’une grandmère impla cable qui n’aime pas ses petitsenfants. Weber la vénérait presque, malgré ses façons tyranniques. Plusieurs l’avaient fuie pour continuer leurs études chez des maîtres moins détestables. Jamais elle ne tentait de garder un élève qui ne lui parût assez prometteur pour faire carrière. Beaucoup d’entre eux s’étaient fait connaître, certains se classaient parmi les meilleurs concer tistes de l’heure. En écoutant son dernier disciple, Weber s’était demandé pourquoi elle l’avait gardé : il n’était guère mieux que lui à l’époque ; peutêtre avaitelle eu une faiblesse due à son âge avancé. C’était un joli garçon maigrichon qui donnait envie qu’on le gavât de pâtisseries. Qui sait, même la Signora pouvait se faire douce. À lui, elle avait dit, une quinzaine d’années auparavant : «Mon petit, soyez raisonnable, écoutezvous. Votre tech nique est acceptable, mais le son ne s’améliore pas. Faites autre chose que du piano. Vous n’y arriverez jamais. Et arrêtez de vous jouer la comédie (elle disaitcommedia). Vous n’êtes pas bête, vous aimez la musique (elle prononçait«mouzique», en accentuant la première syllabe), mais les mains ne font pas ce que vous entendez dans la tête. Ne le feront jamais. Faut son ger à faire autre chose.» Il avait pâli. Les mains glacées, il avait attendu la suite. D’autres avant lui étaient sortis de ce studio en larmes. Il ne les avait jamais revus.
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Orfeo
«C’est votre dernière leçon avec moi. Désolée pour vous. Vous avez du talent, mais pas assez. Vous serez unamateur convenable, c’est tout. Mais vous ne ferez jamais carrière comme soliste. Vous pouvez toujours aller voir ailleurs, mais je vous dis que c’est inutile. Oui, faites autre chose que du piano. Je ne veux pas vous voir finir vos jours comme accompagna teur dans un studio de ballet. Ou dans une de ces horribles boîtes de nuit, en faisant de la musique que vous n’aimez pas.» Ce jourlà, en traversant le jardin de la villa, sur le chemin de la gare, Weber avait dit adieu à onze années de travail, dont deux avec elle. Il savait qu’elle ne se trompait pas. Elle disait vrai pour les mains et son incapacité à transmettre de l’émo tion. Techniquement, elle l’avait fait progresser de façon spec taculaire. Plus il l’écoutait jouer, plus il était au désespoir : son jeu à elle, tout simple en apparence, dévoilait, avec une trans parence éblouissante, l’intention du compositeur, tandis que lui – il n’allait guère audelà des notes, même en suivant scru puleusement les indications de la partition. Il savait ce qu’il devait faire, n’y arrivait pas.
Mais elle lui avait inculqué la discipline, le sens du travail bien fait, elle lui avait appris à ne pas lâcher devant les diffi cultés, à se tenir, coûte que coûte, à avoir«de la colonne ver tébrale», une de ses expressions favorites. Le plus dur avait été le moment où il avait fallu dire à ses parents que tout cet argent dépensé pour ses leçons n’avait servi à rien. Le père s’était levé sans dire un mot, un regard sombre pour sa femme. La mère pleura de dépit devant la décision de son fils. Le choc passé, il s’était inscrit à l’université de Freiburg, avait obtenu un diplôme en musicologie. À laFreiburger Rundschau s’était libéré le poste de critique musical, un travail taillé sur mesure. Le propriétaire, vieil ami de la Signora et un des habitués de
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ses réceptions à la villa, se targuait de soutenir les arts dans cette région de l’Allemagne fière de sa vie culturelle intense, en compétition avec ce qui se faisait chez sa rivale française, Strasbourg. Gravés dans sa mémoire : ses trajets hebdomadaires par le petit train de deux voitures qui le transportait en vingt minutes à Bad Krozingen, une station thermale où la Signora avait acheté, trente ans auparavant, cette grande maison, après sa brusque décision d’arrêter sa carrière de concertiste. Les mains potelées de la Signora, aux doigts étonnamment courts, charnus, des doigts de cuisinière gourmande, d’une agilité phénoménale. Son intelligence qui captait immédiatement la portée d’une in terprétation, sa compréhension des partitions, son immense culture musicale. Sa voix rauque, lesrroulés quand elle parlait allemand, appris sur le tas, ses éternelles fautes de grammaire, toujours les mêmes après de longues années, son sabir com posé d’italien, d’allemand, de français. Les exercices intermi nables qu’elle lui imposait, durs, épuisants. Le ton tranchant lorsqu’elle le corrigeait, ses encouragements trop rares. Le son du piano sous ses doigts à elle, inoubliable, rond, plein, d’une douceur coulant le long du corps. Elle n’expliquait guère, pré férant montrer ce qu’il fallait faire. Comme pédagogue, elle était plutôt médiocre. Mais elle détectait toujours les faiblesses de l’élève, elle les lui égrenait, parfois avec une impatience frisant la colère.
Le soir du concert de son dernier élève ni trop mal ni assez bien, elle s’était installée dans un coin d’une petite salle du centre de Freiburg, à l’acoustique difficile, où les sons ne rou laient guère. Habillée de noir, comme une veuve dumezzogiorno, elle garda les mains cachées dans les manches de son manteau, avec un petit chapeau comme en portaient les femmes en deuil
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