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Où est passée ma yescard ?

De
352 pages

« Où est passée ma yescard ? »

De nombreux distributeurs de billets sont piratés dans diverses villes de France. Une fausse carte bleue (la carte qui dit « oui ») serait à l’origine de ce piratage national. Au ministère de l’Intérieur, le commissaire Tristan se voit chargé de résoudre cette délicate affaire avant que l’inquiétude ne gagne tout le pays.
Vif, amusant, saluant au passage les drôleries d’un San Antonio, faussement culturel et délicatement machiste, Où est passée ma yescard ? fait partie de ces polars qu’on déguste en souriant.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-332-94739-0
© Edilivre, 2015
AU COMMISSAIRE IMPECCABLE AU PARFAIT MAGICIEN ÈS POLAR FRANÇAIS A NOTRE TRÈS-CHER ET TRÈS-VÉNÉRÉ MAÎTRE DU RIRE FRÉDÉRIC DARD AVEC LES SENTIMENTS DE LA PLUS PROFONDE HUMILITÉ JE DÉDIE CETTE YESCARD
Chapitre 1 La carte qui dit “Oui”
– Entrez, Commissaire. Le bureau ministériel ressemble à tous les autres bureaux, le luxe en plus. L’administration n’a pas omis les lourdes tentures pourpres, les meubles Empire, l’épaisse moquette silencieuse et, derrière Monsieur le Ministre, légèrement de guingois, l’admirable portrait du Président de la République, notre maître à tous. Avachi au dit bureau, Antoine Berne, homme à bretelles, débonnaire, pansu, l’œil impitoyable et la voix mielleuse, ainsi qu’il sied à tout ministre de l’Intérieur qui se respecte. Célèbre pour sa calvitie, son franc-parler, ses frasques féminines et, au grand dam de ses ennemis de tous bords, son indiscutable compétence. – Vous avez entendu parler de la yescard ? attaque-t-il. – La carte qui dit oui ? – Exact. Seulement, moi, à la yescard, je lui dis merde ! Et je vous dis pas dans quel caca se trouvent actuellement les groupes bancaires ! – Je croyais qu’on avait limité la casse ? – Oui. Ça, c’est ce qu’on dit aux journaux. On reste dans le bleu, parce que dès qu’on parle de carte à puce, tout le monde s’affole : les banques, les clients, les commerçants, ma crémière et, fatalement, L’État. Un ange passe : Antoine Berne plaisante avec tout, sauf avec l’État. – Bon, je vous résume un peu l’affaire. D’abord, il y a ce con de Pichum qui… – Humpich, monsieur le Ministre. Serge Humpich. – Oui, enfin, c’est pareil. Ce mec est un génie de l’informatique et, comme tous les génies, il emmerde le monde. Donc, il découvre le code de 96 chiffres qui protège les cartes bleues, en apporte la preuve aux banquiers, lesquels banquiers, encore plus cons que le génie, l’envoient sur les roses – tout ça pour découvrir un ou deux ans plus tard que Cumpich avait raison : les progrès exponentiels de l’informatique ouvraient grandes les portes à tous les petits truands de la souris. Que faire ? Encoder la carte plus sérieusement et passer de quelques 300 bits et des poussières à 700 bits, histoire de minimiser les risques ? Je vous passe les plaisanteries d’usage sur les bits de ces messieurs les experts et toute la machine se met en route : renouvellement des cartes, changements de lecteurs, tout baigne dans l’huile. Ou presque. Au fait, vous connaissez Zimmermann ? – Si je ne me trompe, c’est un des plus grands experts en cryptographie ? – Exact. Encore une belle Cassandre, celui-là ! Il nous avait pourtant prévenu : vous ne tiendrez pas cinq ans. Il nous donnait jusqu’en 2023 (et encore) pour qu’une carte encodée à 2048 bits résiste aux petits marlous. Bref, nous sommes à peine en 2006 et… Antoine Berne étire longuement ses bretelles, allume lentement un Havane, puis : – Ce que je vais vous dire là est encore strictement confidentiel. Vu ? – Vu, monsieur le Ministre. – Enfin, confidentiel jusqu’à ce que demain ou après-demain toute la presse de merde s’en empare… Il marque un temps, lustre sa calvitie d’une main manucurée et poursuit : – Quelques cent cinquante distributeurs de billets, dans l’ensemble de l’hexagone, viennent d’être vidés de leur contenu. Ça s’est passé ce week-end. Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux et Nice. Je vous dis pas le paquet ! Astronomique ! Et bien entendu, ces fausses cartes vont nous faire des petits ! Voilà. Officiellement, la brigade financière va se charger de retrouver ces malfrats. Officieusement, c’est vous que je charge de m’amener ce nouveau Pumpich qui commence à me les broyer menu. Si vous voyez ce que je veux dire ? – Je vois parfaitement, Monsieur le Ministre. Vous avez un embryon de piste ? – Allez à la Banque de France et demandez Mademoiselle Durban, Odile Durban. C’est une
amie et, ce qui ne gâte rien, une assez jolie piste. Rien à voir avec le genre embryonnaire. Enfin, vous verrez… Je l’ai prévenue que le commissaire Tristan passerait la voir. Elle en était tressautante de plaisir. On voit que votre réputation vous précède, cher Commissaire !
* * *
Je n’ai rien contre Deferre ou Leroux, mais à s’appeler Gaston, je préfère encore que mes parents aient insisté pour Tristan. Ma mère surtout, une vraie blonde, qui avait avalé sa potion magique en voyant mon père, inculte et tout, mais d’une beauté style Brando dans “Un désir nommé Tramway”, où justement ces deux chéris s’étaient rencontrés. Ça n’intéresse personne ? Bon, je passe. Venons-en à ma réputation, hors de laquelle, aujourd’hui, point de salut. C’est l’affaire du “Mystère de la salle de bains mauve” qui a déclenché ce ramdam. Le prince Ram-el Loukoum retrouvé poignardé dans ladite pièce, entièrement close et verrouillée de l’intérieur ! Quel binz ! Même la fine fleur de la flicaille française y perdait son grec ! Faut dire que ces robinets en or, ça leur donnait le tournis. A la fin, Antoine me convoque : – Tristan, je vais vous faire une confidence : je vais tous les ans en vacances en Arabie Saoudite avec une amie de ma femme. Le prince était un ami. Alors, je vous en prie : trouvez-moi ce putain de con de meurtrier ou mes futures vacances sont fichues ! Alors, j’ai fait comme l’autre Holmes : je me suis emmuré avec moi-même et j’ai fait travaillé mes cellules grises. De temps en temps, un petit joint pour activer la pensive et la soluce est venue d’un coup. Le lendemain, j’arrêtais le meurtrier et donnais une conférence de presse sur l’art d’investiguer à huit clos. Des plaisanteries sur Tristan l’Ermite ont fusé ici et là, mais mon superbe portrait a ravalé ces broutilles. Du jour au lendemain, je suis devenu le flic le plus célèbre de la France profonde et superficielle. Du grand art !
Ma modestie et moi sommes dans la Banque de France à 15 heures pile : Je demande au mec en cage, gilet pare-balles et l’œil blindé : – Mademoiselle Odile Durban pour le commissaire Tristan. Courbette du Cerbère qui m’indique son bureau. Je frappe, entre et la vois. Non de Dieu ! Une femme pareille, on n’en rencontre que dans les polars ! Même dans Play-boy ou sur le web, ça odore la péripatéticienne à plein nez. Odile, vous permettez que je l’appelle Odile ? c’est, comment dirais-je… Minute, il faut que je change d’air et de chapitre. L’émotion, quoi !
Chapitre2 Le Javanais
Odile Durban me tend une longue main translucide comme le parchemin d’Edgar Poe, une main à bijoux et à chaleur, presque moite, because les gros problèmes de la Banque de France dont elle est “responsable”, dit-elle, en me lançant un sourire jocondien, mi je-suis-heureuse-de-vous-voir, mi tu-es-trop-beau-pour-être-très-malin. J’acquiesce dans la sobriété et je la contemple. Depuis que la grande Sartreuse, Victoire, Gisèle H. et les autres ont libéré la femme, ma flamme personnelle n’a cessé de croître et d’embellir. Curieux, non ? Les femmes m’inspirent. Non pas que je les écoute davantage, mais je les respire mieux. L’intuition légendaire du flic qui hume, entend, regarde et distille le nectar des apparences pour en faire de la certitude cartésienne. Odile s’habille chez Chanel, tailleur gris perle avec un discret ras-de-cou en velours noir où, justement, ladite perle pendouille. Un long cou de femme-girafe, mais surtout des yeux de nuit, longs, étirés jusqu’aux tempes, fardés comme les yeux de poisson des Égyptiennes. Quand elle s’est levée, j’ai eu le sentiment qu’une algue venait vers moi. Bon, bref, je bénis Saint-Yescard d’avoir eu la bonne idée de remettre le couvert ! – Antoine vous a mis au courant de la situation, je suppose ? Je trouve curieux qu’elle appelle Monsieur le ministre de l’Intérieur par son prénom, mais bon… J’opine discrètement de la tête : – Je préférerais que vous fassiez comme si j’étais au courant de rien. Odile me lance un petit sourire moqueur : – Vous semblez choqué que je l’appelle Antoine ? – Que nenni ! dis-je. N’est-ce pas là son prénom ? – Oui, c’est le prénom de mon père. Secret défense ! ajoute-t-elle, mutine. Surprise agréable du Tristan : – J’en conclus donc que vous êtes mariée ? – Divorcée, cher Monsieur. Mais par prudence, j’ai préféré garder le nom de jeune fille de ma mère. Bon, revenons à nos moutons, en l’occurrence à ces méchants distributeurs de billets qui nous coûtent cher. Trop cher même. Jusqu’à présent, les Américains tenaient le haut du pavé. En 1999, leurs pertes informatiques s’élevaient à 265 millions de dollars et, en sept ans les choses n’ont fait qu’empirer. Aujourd’hui, à cette allure, nous ne sommes pas loin de les rattraper. Je ne vous cache pas que je suis dans un sale pétrin… Au moment même où j’imagine Odile Durban dans le pétrin, couverte de pâte onctueuse – et moi, le beau Tristan, en train de la lui ôter, voire de lui donner une douche revigorante pour permettre à sa tendre peau de retrouver enfin l’éclat du neuf (bon, on peut rêver, non ?), entre un mec, le genre petit à lunettes, costard bleu-des-mers-du-sud et nœud pap à pois rose-jambon. Curieux ce snobisme du nœud pap ! Le style Versailles : “Mon cher, nous ne partageons pas les mêmes valeurs !” Croient toujours qu’ils montent les escaliers du Festiv de Cannes ! Bon, après tout, si c’est le piercing du riche, moi j’ai rien contre les papillons à pois roses ! Deux ailes, passe encore ; deux boulettes, on y verrait une allusion déplacée. Mais alors, je vous le demande : l’appellerait-on un nœud ? Donc, Nœud pap s’interpose dans notre conversation haut de gamme comme si mes 170 livres de muscles et de matière grise n’étaient pas visibles à l’œil nu. Le mec binoclard parle “nouvelle économie”, « beat du net », “employabilité des candidats”, “créneaux glamour de carrières”, “reingeniering” et finit par lâcher que 25 nouveaux distributeurs viennent d’être pillés dans la nuit. Quand il sort, l’air vaguement furax, il laisse derrière lui une odeur mortifère de chrysanthèmes fanés. – Mon patron, s’excuse Odile. – J’avais compris. Il parle couramment le Javanais ?
Un petit sourire complice nous réunit dans ce moment d’extrême tension mercantile. – Juste un détail : pensez-vous qu’une fuite puisse venir de vos services ? – Impossible. Pire même : je suis persuadée que le dernier code que nous avons mis au point n’a pas même été cassé. Il nécessiterait un matériel d’une telle ampleur qu’il reviendrait plus cher à l’obtenir que les sommes dérobées. – Que voulez-vous dire par “matériel d’une telle ampleur” ? Odile se lève à nouveau. Idem l’aurore de Joachim quand il cause de laBelle Matineuse (Lagarde et Michou, XVI°siècle, page 99). Pas le moment de lui parler de mon matériel personnel. Je pétrarquise d’admiration spontanée. Et quand elle passe devant moi pour me conduire jusqu’à l’ascenseur, invinciblement mes yeux se baissent : le socle de la statue, si pur, si rond, si renflé, même la main de Rodin en aurait tremblé ! Au 17ème sous-sol de la nouvelle Banque de France, changement de décor. Pour entrer dans la salle de codage, trois sécurités se serrent les coudes : analyse de la pupille, analyse de la voix, analyse de la main. Même Sésame n’aurait pas fait mieux. Moyennant quoi, une porte blindée de 60 cm d’épaisseur s’ouvre comme par enchantement. Côté silence : un must. N’était le bourdonnement de frelons qui nous tympanise les neurones : quelques deux cents ordinateurs, le nec plus ultra de l’informatique, travaillent de concert pour sécuriser le pognon du français moyen. Angoissant ! Ça me rappelle un film d’Orson Welles (Le Procès, je crois) où l’on voyait un régiment de bureaux impitoyablement alignés, symbole de l’absurdité ordonnatrice du monde. – Je ne vois aucun écran, dis-je. – Il n’y en a pas. Ni écran, ni clavier. – Et ce joli ronronnement, il aboutit où ? – Dans le bureau du boss. – Le Javanais au nœud pap ? – Pas même. Deux étages au-dessus. Chez le Directeur de la Banque. Tous les codes à quatre chiffres passent par lui. Et seulement par lui. Une machine les envoie directement aux destinataires, mais il est le seul a, éventuellement, y avoir accès. – Et le câble central qui relie ces petits trésors au Directeur, il passe par où ? – Une gaine blindée qui monte jusqu’au 22 ème étage. Cette immense pièce blanche me donne le tournis. On dirait un gigantesque magasin de congélateurs. Çà et là, des néons donnent une lumière d’aquarium verdâtre qui n’embellit pas les visages. Même la somptueuse Odile ressemble à une martienne, façon Lustucru. – Désolé, mais il faut que je visite ! – Je vous accompagne : cette pièce me rend littéralement agoraphobe. Bon, je vais pas vous mener en barque encore longtemps : la nature m’a généreusement octroyé d’oreilles en or. Tout dans le pavillon et la trompe d’Eustache, le Tristan. C’est simple : même sans stéthoscope, je peux repérer la tachycardie d’une jeune énamourée à douze mètres. Et là, au sein même du ronflement des ventilateurs, je perçois deux bruits bizarres : un, le cliquetis d’un ordinateur qu’on manipule ; deux, le glissement d’un ascenseur qui descend. Je me dirige tout droit vers le premier bruit. Et là, j’en fais amende honorable, c’est vraiment le mauvais choix. Car un troisième bruit sourd vient de s’ajouter aux deux premiers : la porte blindée ! On vient de nous enfermer dans le sarcophage informatique ! Odile se retourne, comprend aussitôt et s’écrie : – Mon Dieu, Tristan ! Tiens, rien que pour ces douces paroles, je vote un satisfecit au Dieu d’Odile ! Enfin, presque, because on est vendredi, jour de Vénus certes, mais jusqu’à lundi, on risque de moisir dans le pixel. Et le pixel, à moins de s’appelerAmazon, ça ne nourrit pas son homme !
Chapitre3 La sixième balle
Moi, le huit clos sartrien, ça me donne des boutons. Mais avec Odile, j’avoue que c’est un enfer supportable. Reste qu’on ne va pas moisir ici jusqu’à lundi. Me faut trouver la soluce et vite. Mais d’abord, vérifions les origines du bruit number one : le cliquetis d’un clavier. Je me dirige dans l’angle gauche de la pièce (suivi de l’harmonieux claquements des talons d’Odile) et là, bingo, le bruit s’intensifie dans mes oreilles sensibles. Je déplace le monumental ordinateur qui occupe l’angle et constate qu’on a bricolé une dérivation sur le faisceau central, laquelle dérivation s’échappe par un trou légèrement trop grand pour le fil coupable. – Me semble que votre gaine blindée a une fuite ! annoncé-je avec un rien de cocorico dans la voix. Je colle aussitôt ma précieuse oreille contre le trou (ce qui, au passage, me permet d’apercevoir en contre-plongée que la délicieuse Odile arbore des bas) et confirme qu’on pianote à quelques mètres de là. Devrais-je écrire qu’Odile ne l’entend pas de la même oreille et que son plus cher désir est de s’évader au plus vite du bunker ? – Tristan, vous croyez qu’on va réussir à se sortir de là ? Je l’apaise avec le grand sourire de l’aventurier moderne, le genre sauteur sans parachute, tueur de crocodile avec ses dents, marcheur sur les eaux et pilote d’un Mirage IV au feeling, les petits doigts relevés. – S’il y a des ventilateurs, il y a fatalement des bouches d’aération, dis-je. – Mais nous sommes au 17 ème sous-sol ! Jamais nous ne parviendrons à passer par là ! – Nous, non, mais, lui, oui. Et je sors mon 357 Magnum, arme sans laquelle, depuis que j’ai vu l’inspecteur Harry et Bébel, je ne saurais être pleinement un homme, mon fils ! Bon, comme que j’en ai quand même un peu marre d’être enfermé dans cette volière à pixels et que l’anxiété d’Odile augure mal de minutes prometteuses, je passe à l’action : cinq balles dans la bouche d’aération et le silence sépulcral se change subito en cinquième symphonie. Surprise par le fracas magnumien, Odile s’est légèrement blottie contre moi. Sacré papa Freud ! Il ne s’était pas trompé en prétendant que le revolver est le symbole du membre médian priapique ! Nos lèvres se frôlent distraitement. Certes, je pourrais profiter de la situation qui rend le mâle sublime et la femme chancelante, mais non. Tristan, abuser d’un épiderme tiède et tremblotant ? Jamais. La veuve, l’orpheline et la chatte de ma sœur, même exilé dans une station spatiale, au fin fond du Sahara ou dans la cave de l’abominable Dutroux, je ne les toucherai pas. A chacun sa philosophie crapuleuse du triangle. Je reste un perfectionniste de la géométrie de papa : ma médiatrice n’implose que dans un cercle parfait. – Vous croyez qu’on nous aura entendus ? – La bouche d’aération aura joué le rôle d’un tuyau d’orgue. En principe, même au sommet de la tour, mes coups de feux ont dû être assourdissants. D’ailleurs, on arrive. Je viens d’entendre l’arrêt de l’ascenseur. Odile a retrouvé son sourire : – Vous avez l’ouïe fine ! – Entre autre. Bon, une petite précaution : ne nous mettons pas devant la porte. On ne sait jamais ! – Vous croyez ? – Je doute, donc je crois. Nous nous dissimulons rapidement derrière les ordinateurs au moment où la porte s’entrouvre. C’est le Javanais binoclard. Je m’en doutais.
– Oh, Monsieur Landosse, comme je suis contente de vous voir ! s’exclame Odile en se précipitant vers son patron. Elle n’a pas le temps de le rejoindre : je viens de lui faire exploser le crâne avec ma sixième bastos. Franchement, un secouriste qui arrive avec une Kalachnikov en bout de bras, ça manque un peu de convivialité. Pendant que le Javanais s’écroule mollement, Odile prend conscience de sa miraculeuse survie. Et, comme je m’y attendais quelque peu, elle s’évanouit. Enfin, mes frères, je peux soulever ce corps superbe dans mes grands bras musculeux. Non sans avoir découvert, par le plus grand des hasards, qu’Odile porte une jolie culotte ouvragée, en satin parme.
* * *
Je suis seul chez moi, en train de m’occuper de mes quatre chats, lorsque le téléphone sonne. C’est Bouzin. Il vient d’analyser le matériel informatique que j’ai récupéré dans la pièce attenante à la salle des ordinateurs et m’informe qu’il vient de faire “d’intéressantes découvertes”. Si je veux passer, il est encore au bureau. – Ça peut attendre demain ? – Toute la vie même, Commissaire, plaisante-t-il. Mais si vous en avez fini avec votre idylle amoureuse avant minuit, vous pouvez toujours venir me rejoindre. Je dois rester sur le net pour traquer un site pédophile. Je suis rivé à ma bécane jusqu’à l’aube. – D’accord, je la mange toute crue et si j’ai encore l’humeur vaillante, je fais un saut. Bon, j’ai beau me dire que les choses se précisent, que sans être au bord du gouffre, j’ai fait un grand pas en avant, je suis quand même déçu. Même choquée, je m’attendais à ce qu’Odile m’appelle. Juste un petit coup de biniou pour me dire que tout baigne, que je suis un héros, qu’elle et sa culotte parme pensent tendrement à moi, des banalités quoi ! Attention, pas d’inquiétude pour mon célibat de flic : j’assume ! Et pour le beau sexe, sans prétendre qu’on piétine d’impatience mes plates-bandes, j’ai quelques en-cas pour les soirs de famine existentielle. Mais Odile, c’est autre chose. L’orchidée dans un champ de pâquerettes ou la biche royale égarée dans un troupeau de gnous. C’est… Minute, y a le téléphon qui son ! – Tristan, c’est Antoine. Je ne vous dirais qu’un seul mot : merci. – Monsieur le Ministre, je n’ai fait que mon devoir… – Oui, mais ça ne suffit pas. J’ai Odile en face de moi, et si vous ne venez pas nous rejoindre sur le champ, je crois qu’elle ne me pardonnera jamais de l’avoir monopolisée pour cette soirée. Vous savez ou j’habite ? – Au paradis, Monsieur le Ministre. – Exact. Venez vite : l’ange et Dieu le père vous attendent.
Chapitre4 Le second nœud pap
Bouzin, faut le connaître… er Il a un peu l’air égaré de Charles I d’Angleterre, peint par van Dyck, la barbiche en moins. On dirait toujours qu’il a avalé une couleuvre ou que la station Mir lui est tombée sur les pompes, mais c’est un genre. Derrière le scientifique froid se calfeutrent une âme tendre et un cœur d’or. Avec sa blouse blanche, il semble tout droit sorti d’Urgences, la série dramatico-hystérico-médicale que, ma crémière, elle adore. Depuis quatre ans qu’il sévit dans le Service, je n’ai eu qu’à me louer de son humour froid et de son extrême compétence. En fait, je sais très peu de choses sur Bouzin : marié, père de quatre enfants, catholique pratiquant – et des diplômes qui donneraient la migraine à plus d’un s’il les placardait contre le mur. En fait, indépendamment de son savoir universel, ce que j’apprécie surtout chez Bouzin c’est son immuable gentillesse. – Alors, Commissaire, on a bien dormi ? – Tu plaisantes ? Tu as vu l’heure ? – Cinq heures du matin. Paris s’éveille… – Alors, où tu en es de ces trouvailles ? – Bon, je vous résume : la perquise chez le sieur Landosse n’a rien donné. Sa femme considérait Lucien Landosse comme un père tranquille, chiant sur les bords, mais honnête et tout. Enfin, d’après ce que vos inspecteurs m’en ont dit. Idem pour le bureau. Aucun papier qui permette d’assurer qu’il se livrait à une activité compromettante. Quant à la Kalachnikov, personne ne sait d’où elle sort. Enfin, toujours d’après ce que m’en ont dit vos inspecteurs… Et puis, des nouvelles du web, au cas où ces futilités vous intéressent : l’introduction en Bourse d’Europatweb du groupe Arnault, comme bien des projets high tech, restera pour l’instant une réalité virtuelle… – C’est ça tes bonnes nouvelles ? – Quelle impatience ! Vous avez mangé du lion, ce matin, Commissaire ? – Non, j’ai respiré de la gazelle. – Seulement respiré ? Je me tais. J’ai encore l’odeur de ses cheveux quand elle m’a raccompagné jusqu’à la porte. Vous avez déjà respiré, au printemps, les senteurs d’une glycine ? – Alors, voilà : plusieurs découvertes. Les empreintes relevées sur la souris sont bien celles de Landosse. Quant au disque dur, je l’ai inspecté de fond en comble. Effectivement, on y retrouve les 650 numéros de cartes à puce délivrées durant ces trois derniers jours. Et une adresse internet. – Ah, c’est déjà beaucoup plus intéressant. Reste à savoir à quoi cette adresse correspond ? – C’est fait, Commissaire. Vous allez être surpris : c’est l’adresse de la société IMB. Enfin, plus exactement de son éminentissime directeur. – Tiens, tiens ! Une multinationale qui fabrique des ordinateurs pour la quasi totalité de la planète. J’ai l’impression qu’on a décroché le pompon, mais que les affaires se compliquent. Et bien entendu, le parc informatique de notre Banque de France est approvisionné par qui, mon petit Bouzin ? – IMB, Monsieur le Commissaire. – Tout juste. – Bon, eh bien, on va se mettre au travail ! – Attendez, ce n’est pas tout. Je vous ai dit que, cette nuit, j’avais planché sur un site pédophile ? – Les chacals sortent à la nuit tombée… – Je n’ai pas pu remonter jusqu’à la source des fournisseurs, mais j’ai réussi à recueillir