Paris va mourir

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Une grenade sur un bateau mouche ? C’est l’inquiétude.

Une bombe dans un train ? Le début de l’hystérie.

Des bus qui explosent ? La porte ouverte aux émeutes.

Les services secrets ont intérêt à se dépêcher : quelqu’un essaye tout simplement de transformer la ville lumière en ville... morte.


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Date de parution 26 mars 2014
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EAN13 9791025101070
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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couverture
FRANCIS RYCK
PARIS VA MOURIR
 
 
French Pulp Éditions Policier

1

Presque toutes les tables étaient occupées, garnies du lot habituel d’étrangers et de provinciaux. Ils mangeaient tous silencieusement en regardant les quais défiler à travers les verrières, et échangeaient leurs impressions à voix basses, dans le léger cliquetis des couverts et le vrombissement imperceptible des moteurs.

La ville s’était illuminée d’un coup, dans une magnifique soirée d’octobre. Il était 20 h 05. L’étrave de la longue vedette s’avança dans l’ombre du pont Alexandre III.

De temps à autre, la voix de l’hôtesse commentait, de plus en plus confidentielle, comme si elle avait peur de briser quelque chose. Le maître d’hôtel s’approcha d’une table et fit signe au sommelier. À la barre, le pilote bâilla et leva machinalement les yeux vers le pont sous lequel le bateau s’engageait.

Quelqu’un venait encore de jeter une saleté sur la vedette. C’était assez fréquent, au passage des ponts ; cela allait des mégots rougeoyants aux papiers sales roulés en boule, et même aux peaux de bananes. Cette fois-ci, cela avait l’air d’une orange ou d’une pomme, probablement un fruit pourri. Les verrières étaient assez solides, les cochonneries rebondissaient sans que les clients s’en aperçoivent à l’intérieur.

Dans la salle des machines, le premier mécanicien croquait une barre de chocolat au lait. Il resta le bras suspendu, la tête levée comme par un déclic de marionnette. L’espace d’un éclair, il pensa que la foudre venait de tomber sur le bateau. La détonation emplissait tout, coupait le souffle. Sans que le rythme des moteurs eût changé, le plancher se mit à osciller doucement, comme sous l’effet d’une houle.

Le mécanicien aperçut son compagnon, un chiffon à la main, la tête levée lui aussi, bouche grande ouverte. Les lampes tremblotèrent et la lumière s’éteignit.

Ça rappelait la guerre. Les deux hommes savaient maintenant qu’il ne s’agissait pas de la foudre : il n’y avait pas eu d’orage depuis des semaines. Quelque chose avait explosé là-haut, qui faisait penser à un réservoir de combustible ou à une bouteille d’air comprimé.

Il se passa un temps mort, de deux ou trois secondes, puis la clameur éclata, là-haut. Des hurlements, martèlements de pas, des cris aigus avec déjà ces plaintes chantonnées en demi-ton et qui n’en finissent pas. Comme pendant la guerre, sur un bateau touché par une torpille ou une bombe d’avion. Des chocs, des bruits de chutes, des choses qui battent.

La vedette se mettait en travers, on la sentait virer toute seule, à l’aveuglette. Puis un coup sourd qui ébranlait la coque, elle venait sans doute de heurter un pilier du pont.

À tâtons, le mécanicien s’approcha du mégaphone et appela la timonerie, le patron ; sans réponse. Puis il se retourna en criant :

— Alors, tu peux pas trouver l’accès ?

Il entendait Michaux qui farfouillait, qui finissait par gratter une allumette. Il pensa au feu, au risque d’incendie, si ça n’était pas déjà en train de brûler là-haut. Alors il stoppa les moteurs.

Il y avait des extincteurs là-haut, et le personnel… Quel personnel ? Des loufiats. On n’est pas préparé à des accidents de ce genre sur ces bateaux qu’on continue à appeler les bateaux-mouches ; des restaurants flottants qui font leurs petits périples bien tranquilles sur la Seine…

L’échelle de fer collait aux doigts, elle avait été repeinte la veille. Le mécanicien grimpa quatre à quatre ; il s’aperçut qu’il mâchait toujours son chocolat et qu’il n’avait pas lâché le morceau qu’il tenait à la main. À mesure qu’il montait, la clameur s’amplifiait, comme quand on tourne à fond le bouton d’un poste de radio.

Il n’y avait pas d’incendie. C’était presque l’obscurité, avec l’ombre du pont au-dessus. Mais on devinait la vedette à nu, toute la verrière volatilisée et la timonerie soufflée. Des formes qui se débattaient, émergeaient d’un chaos de ferrailles tordues et d’amoncellements de verre brisé, d’autres qui couraient d’un bout à l’autre du pont, se heurtaient en s’appelant. De brefs éclats de lumière venus d’on ne savait où, qui éclairaient des flaques rouges, des débris de choses, de vêtements, des pâtes visqueuses, des visages figés, puis tout retombait dans l’ombre.

Trois ou quatre hommes avaient plongé, on les devinait nageant vers le quai.

La clameur gagnait là-haut, sur le pont Alexandre III. La foule déferlait, accourue de partout, qui se pressait là comme au promenoir d’un théâtre, se penchait sur le parapet, interpellait sans comprendre. Une fumée noire montait du fleuve, s’effilochait.

Des agents arrivaient en courant, l’un d’eux criait des ordres, portait un sifflet à sa bouche ; un autre faisait demi-tour, brisait la glace d’un téléphone de police.

Les feux restaient au vert. Des voitures s’étaient arrêtées, d’autres manœuvraient pour dépasser et sortir du pont. Un encombrement gigantesque s’établit en un quart de minute.

Il y eut un brusque concert de klaxons : ceux qui ne savaient pas, qui étaient trop loin pour comprendre. Puis, aussitôt, des sirènes et en amont du fleuve, le projecteur encore lointain d’une vedette de la brigade fluviale.

 

En dix minutes, le service d’ordre avait été organisé. Les ambulances de la police se garaient sur le quai où la vedette venait d’être amarrée.

Trafic fluvial interrompu, projecteurs des bateaux-pompes braqués sur la scène, le pont et les berges noirs d’une foule compacte, silencieuse. Les voitures de la police, des uniformes, des types en imperméables qui se hâtaient, passaient au milieu des éclairs de flashs.

Les civières s’alignaient autour des ambulances pleines qui démarraient en trombe, cela continuait, paraissait ne devoir jamais s’arrêter.

Les dégâts matériels paraissaient dérisoires comparés au reste : ce carnage de corps hachés, criblés. À peine une dizaine de passagers totalement indemnes ; le nombre des morts encore imprécis – on les rassemblait, on les empaquetait à la va-vite – chargés, eux, sur les vedettes des pompiers.

L’enquête avait commencé dans le tumulte. Le premier topo écartait l’hypothèse d’un accident survenu à bord. Des éclats de grenade avaient été retrouvés. Des impacts semblables, relevés sur les piliers et le tablier du pont Alexandre III, écartaient aussi l’hypothèse d’un engin placé à bord avant l’appareillage.

Les effets de la déflagration paraissaient trop puissants pour avoir été produits par une seule grenade. Il s’agissait vraisemblablement de deux engins couplés, lancés du pont et amorcés pour exploser à moins d’un mètre de la verrière de la salle de restaurant. La tactique la plus meurtrière, d’autant plus que les éclats ramassés étaient ceux, caractéristiques, de grenades défensives.

 

Un peu avant minuit, deux hommes étaient réunis rue des Saussaies, dans un bureau du troisième étage. L’un d’eux, assis dans un fauteuil, un dossier ouvert sur ses genoux, était le commissaire principal Gevrier, de la P.J. L’autre, entièrement chauve, vêtu d’un strict complet gris, était le Directeur de la 3e section des Renseignements Généraux.

— Tant que le public a cru à un accident, disait Gevrier, aucun témoin ne s’est manifesté.

Pendant les vingt minutes qui ont suivi l’attentat, les conversations relevées dans la foule portaient sur une explosion de carburant. Mais dès que la vérité a commencé à filtrer, les témoins ont commencé à affluer, il y en a déjà plus de dix à l’heure actuelle. Tous contradictoires, évidemment, tous aussi fantaisistes les uns que les autres. En réalité, personne n’a rien vu.

Le Directeur se caressa distraitement le menton et dit avec un sourire désabusé qu’il n’y avait rien de plus facile que de laisser tomber d’un pont un objet quelconque, surtout à la nuit tombante :

— Même s’il s’agit d’un paquet de grenades, ajouta-t-il. Ce n’est qu’une question de synchronisation, il suffit de s’arrêter le long du parapet au moment où le bateau passe à proximité ; amorcer les grenades, pencher le buste et les laisser tomber. Quand elles explosent, le type a disparu, noyé dans la foule ou récupéré par une voiture qui le suivait.

— Rien de plus simple, approuva Gevrier. J’attire cependant votre attention sur le fait que les grenades ont explosé un peu avant l’impact. Les éclats ont littéralement arrosé le bateau. Cette technique demande du sang-froid et de l’entraînement. Le type ne doit pas être un amateur.

— Je suppose, murmura le Directeur, que personne n’a rien vu de la vedette ?

Gevrier feuilleta le mince dossier :

— Deux des rescapés se trouvaient dans la salle des machines, cinq à la cuisine et à la plonge, l’hôtesse et un des garçons tout à l’avant du restaurant. On a commencé l’interrogatoire des blessés les plus légers…

Il eut un geste dubitatif en relevant la tête et ajouta :

— Qu’est-ce qu’on aurait pu voir de la vedette, à cette heure-là ? Ceux qui auraient pu distinguer une silhouette en haut du pont ont été les premiers tués. Je ne crois pas, acheva-t-il avec un sourire, que leur témoignage nous eût apporté grand-chose.

— Eh bien, soupira le Directeur, à nous la balle. Votre opinion ?

— Je n’ai pas d’opinion. Puisque l’affaire passe entre vos mains, je suppose qu’on pense à un attentat terroriste, un rebondissement des événements de mai. C’est l’obsession à la mode, en ce moment. Si c’est ça, il y aura sans doute des dénonciations…

Le Directeur ramassa une longue pipe de bruyère sur son bureau et se mit à la bourrer délicatement :

— Je n’en suis pas si sûr, dit-il. N’importe quel illuminé peut avoir l’idée de faire sa petite révolution personnelle. Je ne vois aucun des groupes politiques connus prendre la responsabilité d’une affaire pareille.

— Des réseaux étrangers ? fit Gevrier sans enthousiasme.

— Dans quel but ?

Il alluma sa pipe, souffla une bouffée et reprit :

— Ce que je crains le plus, c’est que ce soit une opération de brouillage, un crime noyé. Les risques sont presque nuls quand on n’hésite pas à liquider une centaine de personnes à la grenade pour en atteindre une seule. Ce ne serait pas la première hécatombe qui ait cet objectif.

Gevrier prit une gauloise dans la poche de sa gabardine et la froissa entre ses doigts :

— Oui, admit-il d’un ton amusé, mais avouez que là, les risques de manquer l’objectif étaient considérables…

— Qui sait ?

— Les tout derniers rapports de mes inspecteurs, fit Gevrier, mentionnent que la voix populaire commence à imputer ce crime à un fou. La voix populaire a souvent raison.

Le Directeur eut un sourire poli :

— L’histoire du fou n’arrange rien. Tout le monde l’est. Dans une société composée de fous politiques, idéalistes, mystiques, économiques, persécutés, érotomanes, paranoïaques, alcooliques et maniaques de toutes sortes, l’intéressant serait de savoir dans quelle catégorie se trouve celui-là.

— Un crime de plus aux objets trouvés, dit Gevrier en se levant. Celui-là est de taille, spectaculaire. Et tout est en route maintenant, la Presse, l’opinion publique…

— Eh bien, fit le Directeur avec bonne humeur, nous avons l’habitude de ce genre de divertissements.

Il posa sa pipe, regarda sa montre et se leva à son tour.

— Vous avez l’air optimiste, remarqua Gevrier.

— Pourquoi pas ? Nous n’en sommes encore qu’aux premières heures. Et vous connaissez la tactique : wait and see, attendre et voir. Écouter aussi. Dans des cas pareils, l’immobilité attentive donne les meilleurs résultats. Nous sommes avant tout des concierges, n’est-ce pas… Sans oublier un élément qui joue toujours en notre faveur : le hasard.

Il tendit la main à Gevrier, qui demanda

— Vous ne descendez pas avec moi ?

— Hélas non, maintenant il y a conférence sur cette affaire. Vos hommes seront relevés au cours de la nuit. Merci de tout ce que vous nous avez apporté.

— C’est à moi de vous remercier, répondit Gevrier, à peine ironique.

 

Une semaine auparavant, l’ambassade de France à Genève avait reçu une lettre ainsi rédigée :

« 12 octobre. – 11 h 45 . – Train Zurich-Paris. – Un des voyageurs (seconde classe) sera Hermann Bluck, passeport allemand aux coordonnées suivantes : né le 26-7-1925 à Wuppertal. Numismate. Domicilié à Munich. Signalement : 1 m 75, 75 kg. Yeux bleus, arcade sourcilière proéminente. Cheveux bruns, abondants, sourcils épais. Nævus marron foncé sur la pommette gauche. Aspect négligé, voyage vêtu d’un imperméable couleur mastic, tête nue.

« Agitateur communiste, activités successives : Grèce, Irak, Colombie, Venezuela. Identités diverses dont STAVROS en 1958. Déviationniste trotskyste, sans activité politique connue depuis 1966, résidant à cette époque aux Pays-Bas (Rotterdam.) Récupéré par services rens. Chine Populaire, division B IV action subversive. Actuellement agent-contrôle antennes Ouest-Europe, détaché en mission Paris pour contacter nouveau réseau opérationnel créé en vue action terroriste.

— Ma référence : 1822. Vous ferai parvenir mes conditions à l’arrivée.

Une photo était jointe à la lettre, un instantané ressemblant à une de ces photos prises dans la rue, montrant un homme un peu débraillé, mais sans vulgarité, un trench sur le bras, le visage tourné de trois quarts et souriant, comme s’il venait d’apercevoir un ami sur l’autre trottoir.

Le fonctionnaire de l’Ambassade, à qui ce texte fut soumis, pensa qu’il s’agissait une fois de plus d’une mauvaise blague ou d’une lettre de maniaque. Mais depuis quelque temps, à Genève comme ailleurs, les ambassades avaient reçu l’ordre de tout retransmettre à Paris, même les communications en apparence les plus farfelues.

Genève retransmit donc au Quai d’Orsay. Le fonctionnaire qui prit connaissance de ce texte le trouva beaucoup moins farfelu que ne l’avait jugé son collègue. Comme il y était question d’agitation à l’étranger (Grèce, Irak etc.) et d’un pseudonyme datant de cette époque (Stavros), le Quai dirigea la lettre, non sur l’Intérieur, mais sur un service mieux qualifié pour identifier et remonter la piste de l’agent en question.

Là, les hommes désignés pour l’épluchage de ce message, ne furent qu’à moitié surpris de retrouver le nom de Stavros dans leurs archives. Le signalement correspondait. Il s’agissait d’un personnage dont l’interception discrète à toutes fins utiles devait s’avérer nécessaire.

2

Hermann posa son livre sur ses genoux et regarda sa montre : sept heures moins dix. Il serait dans trois quarts d’heure à Paris. Pour le moment, le train fonçait à travers un somptueux crépuscule d’automne auquel personne, dans le compartiment, ne prêtait la moindre attention.

Coincé entre un curé asthmatique et un militaire puant la lotion à la fougère, Hermann reprit le roman policier qu’il avait acheté à la gare de Zürich et fit une dernière tentative pour s’y intéresser.

Il avait pris toutes ses précautions depuis qu’il avait quitté Genève, la veille, pour prendre le train de Paris à Zürich. Les précautions habituelles et quelques autres de plus, dues à sa propre initiative. Il était donc à peu près certain de ne pas être surveillé ; s’il l’avait été, il ne doutait plus à présent d’avoir réussi à semer son ou ses suiveurs.

Le train avait dépassé Troyes et roulerait maintenant sans arrêt jusqu’à Paris. Hermann pensa que le véritable problème se poserait à la gare. « D’un côté ou de l’autre », se dit-il, en faisant des vœux pour que les deux côtés ne se présentent pas simultanément.

Il regarda l’heure une nouvelle fois. Il lui restait quarante minutes de temps mort, de détente. Il ferma les yeux et s’efforça de se relaxer. Son cœur battait trop fort, péniblement, ce cœur surmené par trop d’émotions maîtrisées, refoulées. Il essaya d’imaginer le muscle tel qu’il aurait dû être, souple, pompant et refoulant le sang à un rythme normal.

L’autosuggestion restait sans effet. C’était curieux, d’avoir eu tant d’influence sur les êtres et sur certains événements à grande échelle, et de se trouver impuissant à seulement coordonner le rythme de son propre cœur. Amusant, d’un certain point de vue,

Il ouvrit les yeux et se leva pour se rendre aux toilettes. Le mouvement, n’importe quel mouvement, le délivrait de cette sorte d’angoisse organique, toute nouvelle. « J’y pense trop. J’ai pourtant beaucoup d’autres choses à penser. » C’était l’attente qui lui brisait les nerfs. Comme d’attendre le résultat d’une analyse, d’une radio, avant de savoir. Et puis après…

Dans le couloir, un homme accoudé à la barre d’appui se poussa pour le laisser passer. En se glissant sur le côté, Hermann posa sur l’homme un regard indifférent et continua son chemin jusqu’au bout du wagon.

Il avait pourtant bien surveillé la voiture depuis le départ, se rendant aux toilettes après chaque station, musardant lui-même dans le couloir, observant chaque compartiment. Il ne se rappelait pas avoir vu ce type, qui avait dû probablement monter à Troyes, ou changer de wagon en cours de route.

Avant de tourner pour accéder aux toilettes, Hermann jeta un nouveau coup d’œil dans le couloir : le type avait repris la même position, accoudé à la barre, et il regardait devant lui.

C’était un homme d’une quarantaine d’années, tête nue, vêtu d’un trench couleur mastic pas très propre ; il avait un visage blafard, aux traits fatigués, mal rasé. Il tirait de petites bouffées d’une cigarette plantée au coin des lèvres.

Hermann entra dans les toilettes. Du bout de ses doigts repliés, il essuyait les paumes de ses mains moites, d’un geste qui devenait habituel, tournait à la manie. Il se regarda machinalement dans la glace en tendant ses mains l’une après l’autre sous le robinet d’eau tiède.

S’il avait semé un suiveur éventuel quand il se trouvait encore en Suisse, celui-ci avait eu la possibilité de le rattraper à Troyes – par avion-taxi ou voiture rapide – et d’attendre le passage du train dans cette gare…

Il y avait d’autres possibilités ennuyeuses. Mais toutes se rattachaient à l’éventualité d’une filature de protection ou de surveillance, et là, on entrait dans le domaine des devinettes et des suppositions.

Évidemment, il n’y avait pas d’essuie-mains dans les toilettes des secondes. Hermann prit son mouchoir pour s’essuyer les mains, songeur ; il était aussi possible que la présence de ce type indique la première manifestation de « l’autre côté .

Hermann soupira et se regarda une nouvelle fois dans la glace, plus attentivement. Il se faisait pitié, il s’agaçait. Il ne se reconnaissait plus, il avait besoin, comme maintenant, de se voir dans une glace pour ne plus douter qu’il s’agissait bien de lui, toujours lui, le même.

La présence de l’inconnu dans le couloir ne signifiait vraisemblablement rien du tout. Hermann adressa un clin d’œil à son propre reflet, comme il lui arrivait de le faire autrefois avant des heures hasardeuses. L’effet lui parut lamentable. Il murmura en allemand « Tu l’as voulu, tu as tout voulu, depuis le départ jusqu’ici… »

Comme en réponse narquoise, un pincement douloureux se fit sentir un peu au-dessus du sein gauche. Ce n’était que de l’imagination, on le lui avait dit, cela pouvait… Scheisse !

Il leva le verrou et poussa la porte pour sortir. Quelqu’un attendait dans le renfoncement, un homme dont Hermann pensa d’abord qu’il devait saigner du nez car il tenait un mouchoir serré contre son visage.

Pendant le deuxième quart de seconde, le temps d’avancer d’un pas en tournant le buste, Hermann reconnut le type du couloir.

Celui-ci levait le bras vers lui, à hauteur de sa poitrine, mais son geste n’avait rien de menaçant. Au contraire, il avait l’air de lui présenter quelque chose, amicalement : une sorte de poire en caoutchouc terminée par un tube de verre.

En une grotesque association d’idées, Hermann revit sa mère armée du même appareil, autrefois faisant le même geste pour lui insuffler dans le nez des remèdes à odeur d’eucalyptus.

Interloqué, il entendait la voix de l’inconnu prononcer à travers le mouchoir le mot : fir… fir… plusieurs fois, d’un ton encourageant, pendant qu’il appuyait sur la poire et qu’Hermann recevait en pleine figure une buée légère et fraîche.

Cela avait duré à peine plus d’une seconde. Ils restaient face à face, comme immobilisés dans un échange de politesses, secoués par les chaos du train, la porte des lavabos se rabattant mollement dans le dos d’Hermann qui entrevoyait à présent en un éclair de quoi il s’agissait.

Il savait « parfaitement » qu’il ne s’agissait pas d’un soporifique ni d’un gaz toxique. Il n’avait peur que des réactions de son cœur, de son aorte : l’attaque avait été trop rapide et trop insolite pour que ses réflexes aient eu le temps de bloquer la respiration.

Il avait aspiré une première bouffée ; maintenant il savait qu’il était trop tard, il continuait d’aspirer avec la conscience précise de ne PLUS pouvoir faire autrement. Craignant, à chaque dixième de seconde, de ne pouvoir supporter, de tomber raide mort.

Mais presque immédiatement l’angoisse se dissipait, faisant place à une sensation d’euphorie, ce qui le confirma dans ce dont il avait eu l’intuition : le fameux gaz annihilant la volonté. Une des armes secrètes des futures guerres-éclair, une des 800 et quelques, figurant, celle-ci, sous la rubrique des armes psychochimiques.

Formule détenue par deux ou trois laboratoires de recherche de par le monde. Stade expérimental, selon les dernières informations.

En ce moment : application à échelle réduite, incongrue et un peu bouffonne devant les toilettes d’un wagon de seconde ; l’annihilant de la volonté étant « réellement destiné » à être administré aux foules, armées en marche et populations civiles laborieuses.

L’esprit rebondissant sur ces considérations amusantes, Hermann humait avec délices le liquide pulvérisé et souriait mollement à son agresseur en se laissant aller à l’impression d’une relaxe totale, comme s’il flottait allongé sur un nuage. Mais ses muscles maintenaient son corps debout, sans effort, et surtout le muscle essentiel tenait le coup, aucun fléchissement, aucune douleur.

C’était une sensation extraordinairement agréable, une sorte de non-être exaltant, au point de souhaiter que l’effet dure indéfiniment.

L’esprit demeurait lucide. Simplement disponible, vacant, attendant un signe pour obéir mais capable encore de penser, de s’interroger sur cette répétition du chiffre 4, le IV… FIR… 4, qui commençait à l’emplir, à le gonfler, comme l’air dans un ballon…

L’autre gardait le mouchoir devant son visage et il remettait le pulvérisateur dans la poche de son imperméable. Une femme apparut au détour du couloir, une femme au visage pointu qui tenait une petite fille par la main. Elle s’arrêtait devant eux, hésitant, ses yeux allant de l’un à l’autre.

L’inconnu éternuait bruyamment dans son mouchoir et entrait dans les toilettes. Hermann restait là, son vague sourire figé aux lèvres, devant la femme et la petite fille qui se trémoussait.

Il ne savait pas du tout ce qu’il allait faire maintenant, mais c’était sans importance. Il était ravi et il trouvait en outre la situation assez comique. Il se demandait s’il restait assez de gaz en suspension dans cet endroit mal aéré pour que la femme en eût respiré.

Dès qu’il fut enfermé, l’inconnu avait ôté le mouchoir qui le protégeait. L’odeur des toilettes lui paraissait infiniment moins désagréable que celle du neutralisant dont le tissu avait été enduit.

Il ferma les yeux et se concentra sur l’image mentale d’Hermann, à laquelle il associa le chiffre 4, répété comme un indicatif…

Il avait été longuement entraîné à ce genre de communication télépathique, mais il ne savait pas encore avec certitude si la deuxième phase de l’opération réussirait. Un sujet soumis à un annihilant de la volonté devenait un récepteur idéal aux suggestions transmises par la pensée et à peu près n’importe qui pouvait, avec une certaine préparation, faire office d’émetteur. Mais c’était la première fois que le produit était expérimenté sur un sujet non consentant.

Essai en opération réelle. S’il échouait, le « sujet » serait récupéré à sa descente de train par des moyens plus classiques.

L’inconnu transmit son ordre sous forme d’images mentales simples, puis il ouvrit la porte et sortit, laissant le passage à Hermann qui prit aussitôt sa place dans les toilettes et s’enferma.

Premier test positif. En passant, l’inconnu jeta un coup d’œil à la femme qui avait avancé d’un pas et attendait maintenant devant la porte en regardant sa petite fille d’un air excédé. Pour n’importe quel spectateur, particulièrement cette femme, le témoin fortuit, la scène n’avait absolument rien présenté d’anormal.

L’inconnu regagna sa place debout dans le couloir et attendit le temps raisonnable pour suggérer à Hermann l’ordre de sortir des toilettes et de regagner son compartiment.

Quinze secondes plus tard, Hermann réapparaissait au bout du wagon, traversait une fois de plus le couloir en passant devant son agresseur comme s’il ne s’était rien produit. Ses gestes étaient normaux, il paraissait simplement un peu absent. Il s’asseyait à la place qu’il avait occupée, reprenait son livre qu’il posait sur ses genoux…

L’inconnu regarda sa montre, alluma une cigarette et se replongea dans la contemplation de la nuit. Il n’y avait maintenant aucune raison pour que tout ne continue pas à se dérouler aussi bien jusqu’au bout. Il était difficile d’évaluer la quantité de gaz que son patient avait absorbée, mais l’effet devait durer approximativement trois ou quatre heures.

 

Le train entrait en gare. Comme toujours, la plupart des voyageurs s’étaient précipités dans le couloir et, maintenant ils attendaient, leurs valises à la main. Hermann restait seul assis dans son compartiment, avec le curé qui n’en finissait pas de ranger des objets, le soldat et une vieille femme debout devant la porte.

L’inconnu, les deux mains dans les poches de son trench, une cigarette éteinte entre les lèvres, l’observait par la vitre du couloir. Il attendait le dernier moment pour le mettre en mouvement.

Et « cela » marchait, comme un appareil électronique parfaitement mis au point. Hermann obéissait avec naturel, et ses gestes étaient aussi assurés que si l’initiative venait de lui-même.

Cela ressemblait un peu à du téléguidage, en beaucoup plus simple. Il suffisait de lui transmettre la pulsion d’un désir, par exemple ramasser son sac de voyage et suivre la file pour sortir du wagon. Dès que l’image était reçue par son cerveau, toujours sur le « conducteur » du chiffre 4, ses réflexes agissaient d’eux-mêmes.

Sur le quai, l’inconnu le suivit à une dizaine de mètres d’intervalle, perdu dans la foule des voyageurs. Hermann marchait vers le guichet de sortie, tendait son billet…

Il n’y avait plus maintenant qu’à le diriger vers une certaine adresse. Non plus en le suivant, mais en le précédant, comme le joueur de flûte devant son troupeau de rats.

À tout prendre, c’était beaucoup moins extraordinaire que le téléguidage d’une fusée dans la lune.

3

Hermann se rappelait avoir pris le métro en sortant de la gare. Des images se formaient dans son cerveau, sans qu’il s’inquiète de leur origine. C’était un peu comme ces souvenirs sans liens, ces rappels, qui se manifestent au cours d’un rêve.

Il marchait calmement. Il « savait » qu’il ne devait pas se retourner, ni regarder autour de lui. Il ne se demandait pas pourquoi, ne se posait aucune question, c’était exactement comme dans un rêve. Il y avait cela, simplement : le présent.

Ainsi dans le métro il était monté dans une des voitures bondées, et là il s’était « souvenu » qu’il devait descendre trois stations plus loin.

D’ailleurs, rien ne l’intéressait de ce qu’il aurait pu voir autour de lui, il n’y prêtait aucune attention. Ses réflexes agissaient pour lui, le plaçaient dans la foule, l’en détachaient, le portaient sur l’escalier, puisqu’il devait à présent sortir du métro pour prendre un taxi en stationnement, juste devant.

Là au bon moment, une adresse « lui revenait en mémoire », qu’il donnait au chauffeur :

— Place Saint-Sulpice, devant l’église.

Il s’installait, son sac de voyage à côté de lui, il s’encoignait et croisait les jambes comme il faisait toujours quand il était en voiture.

Le chauffeur faisait des remarques sur la circulation dans Paris, qui devenait impossible. Hermann souriait sans répondre ; il glissait au plus profond du rêve. Le chauffeur continuait à monologuer, puis il branchait la radio, et la voix de Brassens résonna dans le taxi : « … note ce qu’il faudrait qu’il advînt de mon corps… »

Il avait fallu ensuite attendre devant les marches de l’église Saint-Sulpice. Attendre évidemment l’inconnu du train, sa silhouette reconnue immédiatement, alors qu’il traversait la place, se dirigeait un peu de côté. Le capter, le suivre des yeux avec soudain une sensation d’indicible soulagement, comme s’il était le seul être vivant dans la...