Petits crimes japonais

Petits crimes japonais

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292 pages

Description

Un homme, fasciné par les pickpockets, passe ses journées dans le métro ; un policier commet des délits pour envoyer les coupables en prison et les soustraire ainsi aux rigueurs de l'hiver ; un vieillard humilie les pauvres en jouant au jeu de la charité ; quelqu'un empoisonne les pigeons d'un temple en prenant soin d'avertir la police ; une jeune femme se sert de la pitié humaine pour commettre des crimes ; un vieil homme parle de sa passion du meurtre ; un étrange maître chanteur prend pour victime un coiffeur... Huit nouvelles insolites et cruelles par un des maîtres du roman policier japonais, connu en France pour Les grands détectives n'ont pas froid aux yeux et Les dunes de Tattoori (Le Seuil).

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Date de parution 11 avril 2018
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EAN13 9782743643836
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Présentation
Un homme, fasciné par les pickpockets, passe ses journées dans le métro ; un policier commet des délits pour envoyer de faux coupables en prison et les soustraire ainsi aux rigueurs de l'hiver ; un vieillard humilie les pauvres en jouant au « jeu de la charité » ; quelqu'un empoisonne les pigeons d'un temple en prenant soin d'avertir la police ; une jeune femme se sert de la pitié humaine pour commettre des crimes ; un vieil homme parle de sa passion du meurtre ; un étrange maître chanteur prend pour victime un coiffeur… Huit nouvelles insolites et cruelles par l’un des maîtres du roman policier japonais, auteur d’une centaine de romans à succès et lauréat du prestigieux prix Edogawa Ranpo.
Kyotaro Nishimuraest né en 1930 à Tokyo. Après avoir travaillé pendant onze ans dans l’administration, il commence à écrire à l’approche de la trentaine et publiera une centaine de romans policiers à succès. Il reçoit le prix Edogawa Ranpo en 1965 et celui de l’association japonaise des auteurs de romans policiers en 1980.
ÉDITIONS PAYOT & RIVAGES
payot-rivages.fr
Ce livre a déjà paru sous le même titre aux Éditions Clancier-Guénaud en 1988
Couverture : © Shinji Tsuchimochi © Kyotaro Nishimura, 1978 © Éditions Payot & Rivages, Paris, 2018 pour la présente édition
Ouvrage publié sous la direction de François Guérif
ISBN : 978-2-7436-4383-6
« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »
MÉTRO À GOGO
1
Il avait plu et, dans l’obscurité de la nuit, la surface du petit canal d’évacuation des eaux brillait de reflets suspects. La pleine lune de la mi-septembre perçait entre les nuages. Il était près de deux heures du matin. Un homme marchait en titubant sur le chemin longeant le canal. C’était un employé d’une quarantaine d’années qui rentrait chez lui, dans une cité HLM voisine ; 1 en bon « salary-man » , deux ou trois fois par semaine, après le travail, il allait boire avec ses collègues de bureau et, régulièrement, rentrait éméché. Le canal, qui faisait à peu près un mètre de large, était recouvert par endroits de plaques de ciment. L’homme avançait en zig zag et de temps en temps, quittait le chemin pour marcher sur les dalles du canal. Le plus étrange était qu’il ne tombait jamais dans l’eau. Quand il arrivait au niveau du réverbère, il était toujours pris de l’envie de se soulager. C’était un besoin irrépressible, naturel, ponctuel. Il urinait debout, face au canal, le visage tourné vers le ciel pour admirer la lune. De sentir ainsi sa vessie se vider sans contrainte lui procurait une profonde sensation de bien-être et de fraîcheur. À deux heures du matin, l’endroit était désert et dans le silence de la nuit, il avait l’impression d’être le seul homme de l’univers. Ce soir-là, comme d’habitude, il s’arrêta, leva la tête en direction de la lune qui flottait dans les nuages, défit les boutons de sa braguette et se mit à uriner lentement en entonnant une marche militaire.
« En avant, en avant, Hommes et chevaux La Chine nous attend En avant, en avant »
Il était trop jeune pour avoir fait la guerre, mais quand il était ivre l’air entraînant et facile des chansons militaires lui venait naturellement aux lèvres. Comme il n’en connaissait pas toutes les paroles, il se contentait de répéter « en avant, en avant » quand, ayant posé un regard sur la surface noire de l’eau du canal, il poussa soudain un cri. Un visage d’homme flottait dans l’eau sale. Il sentit aussitôt ses testicules se contracter et le jet d’urine se bloquer. Un cadavre flottait dans le canal !
– J’ai soudain vu, dans l’eau trouble, une tête qui me regardait en rigolant, expliqua-t-il peu après aux policiers. Sous l’effet de la peur qu’il avait eue, il exagérait ; le cadavre, bien sûr, ne « rigolait » pas. Mais il est vrai qu’il n’y avait aucune angoisse sur ses traits et qu’il donnait une étrange impression de sérénité. S’il n’y avait pas eu la plaie causée par un coup de couteau dans la poitrine, on aurait pu croire à un suicide calmement et mûrement réfléchi. Non seulement la blessure avait été mortelle, mais il était clair qu’il s’agissait d’un meurtre. Les inspecteurs du commissariat de Itabashi et les spécialistes de l’Identidé Judiciaire ne tardèrent pas à arriver. Sous les feux des projecteurs, les abords toujours sombres du canal se retrouvèrent instantanément éclairés comme en plein jour. – À voir la façon dont il est habillé, c’est sans doute un petit employé, grommela l’inspecteur Ueda en jetant un coup d’œil sur le cadavre encore trempé. L’homme, en effet, ne payait pas de mine ; il avait une quarantaine d’années et était vêtu d’un costume bleu un peu étriqué et démodé. Comme c’est souvent le cas au Japon, un nom, Fujiwara, était brodé de fil d’argent à l’intérieur de la veste, mais le prénom était décousu. – Regardez ce que j’ai trouvé dans sa poche. Un des spécialistes de l’Identité Judiciaire tendit un bout de papier mouillé à l’inspecteur Ueda. – C’est étrange, fit le jeune inspecteur Inoue, on dirait un ticket de métro, mais il est deux fois plus grand qu’un ticket ordinaire. C’était pourtant bien un ticket de métro, plus grand que les tickets usuels, avec une carte du réseau intramuros de Tokyo imprimée au verso. – C’est un laissez-passer, expliqua l’inspecteur Ueda à son jeune subordonné. Cela coûte trois cents yens et on peut prendre le métro dans Tokyo autant de fois que l’on veut pendant toute une journée. – Je ne savais même pas que cela existait. – J’ai déjà eu une fois l’occasion d’en trouver un en fouillant les poches d’un cadavre. – Qui utilise ce genre de billet ? – Je m’étais renseigné à la gare de Tokyo au cours de l’enquête. Ils en vendent une quinzaine par jour, principalement à des représentants de commerce. – C’est normal puisqu’ils sont toujours en déplacement, mais notre cadavre n’a pas l’air d’être celui d’un représentant de commerce, dit l’inspecteur Inoue perplexe. L’inspecteur Ueda l’approuva. Comme leur nom l’indique, les « représentants » sont le reflet de leur entreprise et doivent toujours être impeccables dans leur tenue : costume flambant neuf, cravate assortie et badge de l’entreprise à la boutonnière. Avec son costume élimé et sa cravate bon marché, on imaginait mal le mort « représentant », une quelconque entreprise.
2
C’était peu après avoir pris conscience de son étrange manie que Kotaro Fujiwara avait commencé à utiliser ces billets spéciaux sur lesquels aucune destination précise, n’est indiquée et qui permettent, comme il le disait lui-même, d’aller « partout et nulle part ». Jusqu’à ces six derniers mois, il avait mené une vie heureuse et tout à fait ordinaire, ignorant l’existence même des laissez-passer du métro de Tokyo. Sa femme, Kazuko, était une bonne cuisinière, et ils formaient un couple tranquille, sans enfant. Bien que n’ayant pas poussé ses études au-delà du lycée, il était arrivé, par le soin qu’il mettait à son travail, à obtenir un bon emploi de bureau avec de petites responsabilités. Il savait que, dans le meilleur des cas, il terminerait sa carrière comme chef de bureau-adjoint et se satisfaisait de cette perspective. En ce qui le concernait, et du moment que sa femme était d’accord, il n’avait aucune ambition et se trouvait très heureux ainsi. Sa distraction favorite était la construction de modèles réduits ; depuis son enfance, il était habile de ses dix doigts ; ce passe-temps s’accordait aussi bien à sa nature profonde qu’à son budget de modeste employé. Si, en ce jour de la fin du mois de février, Kotaro Fujiwara n’avait pas pris conscience de l’étrange penchant qui avait dormi en lui pendant près de quarante ans, il est probable qu’il aurait continué à mener une petite vie paisible et n’aurait pas été assassiné. Après le travail, à cinq heures, il était monté dans le métro à Ikebukuro comme d’habitude. Il prenait la ligne Yamanote et changeait à Shinjuku. Après vingt minutes de train de banlieue, il était chez lui. S’il rentrait directement du bureau, il arrivait à six heures. Sa femme lui avait préparé un bon petit dîner, il prenait ensuite son bain et finissait la soirée en construisant ses modèles réduits. La vie s’écoulait ainsi sans imprévu. Ce jour-là, pourtant, au moment de passer devant le poinçonneur de la gare d’Ikebukuro, il eut tout d’un coup envie d’essayer d’agir autrement. Vu son caractère effacé, il ne pouvait guère être question d’un projet bien téméraire. Il se contenta, en effet, de prendre le métro dans l’autre sens. La ligne Yamanote était la grande ligne circulaire qui contourne Tokyo. Il arriverait à Shinjuku par l’autre côté avec seulement vingt ou trente minutes de retard. Ce n’était pas une révolte contre la routine de sa vie quotidienne, mais simplement une petite fantaisie innocente. Les trains de la ligne Yamanote sont particulièrement bondés aux heures de pointe, et à chaque station, une véritable marée humaine monte et descend des wagons. Au bout d’un moment, il réussit à s’asseoir. Quand on est assis dans le métro de Tokyo, on a sous les yeux les hanches des voyageurs debout, serrés comme des sardines. Observées sous cet angle, les mains et les tailles offrent un spectacle surprenant. On voit des hommes mûrs tripoter machinalement le devant de leur pantalon comme s’ils avaient une peur inconsciente que leur braguette soit entrouverte ou relâchée. Il y a le jeune homme qui, toutes les trois minutes, porte la main à la poche de son pantalon sur ses fesses rien que pour s’assurer de la présence de son portefeuille. Une jeune fille ne s’est pas aperçue que son sac à main est à moitié ouvert et qu’un lycéen boutonneux lorgne avec curiosité ce qu’il y a dedans. Le métro approchait de Shinbashi.
Fujiwara vit des doigts souples s’approcher de la poche de l’homme qui était devant lui et en extraire avec dextérité un portefeuille noir ; il allait pousser un cri, mais, au moment où les doigts du pickpocket touchèrent l’épais portefeuille noir, il sentit un frisson ineffable courir le long de sa moelle épinière. Il releva la tête et découvrit le visage impassible d’un homme de son âge. L’idée de le faire arrêter ne l’effleura même pas : il restait fasciné par la beauté des doigts du voleur, doigts qui formaient un contraste saisissant avec la banalité des traits de son visage. Il n’eut pas non plus de pensée émue pour l’homme qui venait de se faire dévaliser. Il n’éprouvait qu’un étrange sentiment d’enthousiasme devant la beauté et la technique admirables du geste du pickpocket. La violente émotion qu’il avait ressentie au moment du vol se prolongeait en un suave frisson… Quand le métro arriva à Shinjuku, il resta assis jusqu’à la station suivante.
3
À compter de ce jour-là, plus rien ne fut comme avant. Sa passion pour les modèles réduits s’évanouit ; aucun bateau ni aucun avion, aussi magnifiques fussent-ils, ne pouvaient lui apporter le frisson et l’exaltation qu’il avait instantanément ressentis lors de la scène du métro. Dès le lendemain, il avait pris l’habitude de rentrer du bureau par la grande boucle de la ligne Yamanote dans l’espoir de revoir les doigts de fée en action. Les jours passaient et son attente était toujours déçue. Ayant lu dans le journal que le vol à la tire sévissait sur la ligne Chuo, il alla tout exprès à la gare de Tokyo le jour suivant pour essayer cette ligne qui traverse la ville de part en part. Il ne comprenait pas lui-même la véritable nature de ce sentiment d’exaltation. Il se souvenait qu’à l’âge de neuf ans, à l’école, il avait volé la gomme d’une fille dont il était amoureux et avait inondé son pantalon sous le coup de l’émotion. Après trente et un ans d’assoupissement, était-ce une nouvelle forme d’incontinence qui se réveillait ? Sa conscience condamnait le vol et il était suffisamment intelligent pour comprendre que rien n’était plus stupide que de chercher à tout prix à surprendre un voleur en pleine action, mais c’était plus fort que lui : dès qu’il était dans le métro, après sa journée de travail, il se mettait à chercher des yeux un éventuel pickpocket. On disait qu’il y avait en permanence deux à trois cents pickpockets professionnels dans les rames du métro de Tokyo. Faute d’en découvrir au moins un de temps en temps, Fujiwara avait reporté toute son attention sur les sacs à main et les poches des voyageurs. Il n’en revenait pas de constater à quel point les gens imprudents étaient nombreux. Les jeunes gens laissaient dépasser leur portefeuille de la poche de leur pantalon, les jeunes filles bavardaient avec leurs amies sans se rendre compte que leur sac était à moitié ouvert. De même, âgés de plus de trente-cinq ans, les hommes étaient nombreux