pratiques peu orthodoxes

pratiques peu orthodoxes

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489 pages

Description

La vie de Jake Culver, brillant cardiologue à Denver, bascule du jour au lendemain suite à un grave accident de voiture. Son fils de 4 mois meurt de ses blessures et sa femme Alyssa est grièvement blessée. Au bout de longs mois de lutte acharnée, Jake réussit tant bien que mal à surmonter cette épreuve, reprenant goût à la vie. Mais le destin frappe à nouveau, plongeant Jake en plein désarroi : il est pris en filature par des gens peu scrupuleux. Sa vie et celle de sa famille tourne au cauchemar, ces gens sont prêts à mettre l'existence des Culver en péril. Face à ce danger imminent, Jake doit agir vite et mettre fin à cet engrenage qui se trame contre sa famille . . .

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Ajouté le 17 juin 2011
Nombre de lectures 258
EAN13 9782304005783
Langue Français
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2 Titre
Pratiques peu orthodoxes

3Titre
Corinne Vomscheid
Pratiques peu orthodoxes
Xénogreffe : quand le mythe devient
cauchemar
Polar
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00578-3 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304005783 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00579-0 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304005790 (livre numérique)

6 .






Je remercie Nelly pour la relecture de mon roman
et pour ses conseils qui m'ont été d'une grande aide..
8
PROLOGUE
Juillet 2004
Lorsque Jake et Alyssa avaient quitté Denver
trois heures plus tôt, le temps était clément.
Contrairement aux jours précédents, il faisait
doux, de rares nuages blancs aux formes les
plus insolites couvraient le soleil de temps à
autre. Rien ne laissait présager que ce temps
agréable allait se métamorphoser en un terrible
orage où se mêleraient rafales de vent et grêle.
Quand ils atteignirent les premières routes
sinueuses, ils étaient à mi-parcours entre
Denver et Deewok. Ils savaient que désormais
le trajet allait être plus délicat. Des chaînes
montagneuses et boisées s’étendaient en effet à
perte de vue. Pour atteindre Deewok, ils
devaient emprunter l’unique route en lacets et
scabreuse existant au coeur de ce magnifique
décor. Cette route offrait une visibilité réduite
et ne permettait pas de circuler à double sens.
Jake et Alyssa avaient conscience que cette
partie du voyage était stressante mais pour rien
9 Pratiques peu orthodoxes
au monde, ils auraient renoncé à leur petit
paradis terrestre comme ils le surnommaient.
Lors d’une randonnée, ils avaient eu le coup
de foudre pour un terrain abandonné, à l’écart
de toute civilisation, qu’ils avaient acquis à un
bon prix. Sur celui-ci, Jake avait construit une
maison en bois d’une surface habitable de
soixante-dix mètres carrés. Il avait aménagé une
pièce unique se constituant d’un séjour et d’une
cuisine américaine à la droite de l’entrée de la
maison et d’une mezzanine au dessus du séjour.
Mandy, leur fille de six ans et demi, adorait
passer ses vacances dans cet endroit. Elle
pouvait savourer l’immense prairie qui
s’étendait tout autour de la maison et aller se
baigner au lac de Thorsten, un lac localisé à une
dizaine de kilomètres de la maison.
Malheureusement, Mandy ne faisait pas partie
du voyage. Alyssa avait préféré la laisser à
Roverside chez ses parents afin qu’elle et Jake
puissent se concentrer sur leur travail en retard
et enfin prendre un repos bien mérité. En
revanche, ils furent obligés d’emmener Julien,
leur bébé de deux mois qu’Alyssa allaitait
encore. En ce moment, Julien dormait
paisiblement dans son siège à l’arrière de la
voiture du côté passager.
La fine pluie qui glissait le long du pare-brise
depuis une bonne demi-heure se transforma en
un véritable déluge. De lourds nuages s’étaient
10 Prologue
amoncelés et les fortes rafales de vent
obligèrent Jake à redoubler d’attention et à
ralentir. Le ciel se chargea brusquement de
nuages noirs et en l’espace d’un instant, il fit
aussi sombre qu’en pleine nuit si bien que Jake
dut allumer ses feux de croisement. De violents
coups de tonnerre, suivis d’une série d’éclairs
aveuglants réveillèrent Julien qui se mit à hurler.
– Tu ne crois pas que tu devrais t’arrêter au
bord de la route en attendant que l’orage
passe ? suggéra Alyssa angoissée.
– C’était mon intention mais je ne sais pas
pourquoi, les freins ne répondent pas !
– Comment ça ?demanda-t-elle en
déglutissant péniblement.
– J’ai beau essayé de freiner, la Ford refuse
de ralentir. C’est comme si je freinais dans le
vide !
– Tu as essayé le frein moteur ?
– C’est la première chose que j’ai faite. Plus
rien ne fonctionne ! continua-t-il d’un ton où
perçait la panique. Je suis désolé Alyssa mais il
va falloir garder notre sang-froid et nous
cramponner au prochain virage.
– Ce n’est pas possible ! se lamenta-t-elle. Je
vais me réveiller et me rendre compte que ce
n’est qu’un vilain cauchemar.
– Hélas, non, ma chérie. C’est la triste réalité.
11 Pratiques peu orthodoxes
– Attentiooon ! hurla Alyssa quand elle vit le
virage à angle droit s’approcher d’eux à une
allure vertigineuse.
Jake réussit à éviter la catastrophe de justesse
mais le répit fut de courte durée. Une autre
série de virages les attendait deux minutes plus
tard. Cette fois-ci, Jake eut toutes les peines du
monde à garder la tête froide car il savait qu’à
une vitesse de 70 km/H, l’accident était dans
ces circonstances inévitable d’autant plus qu’ils
se trouvaient déjà à mille mètres d’altitude. La
route qui longeait les montagnes était de plus en
plus sinueuse et n’était protégée du vide que par
une vétuste rambarde bien symbolique. Jake se
risqua à jeter un coup d’œil à sa droite, ce qu’il
vit ne le rassura pas. Le paysage qui s’offrait à
lui était certes magnifique avec son immense
vallée verdoyante parsemée de fleurs sauvages
et de maisons typiquement montagnardes mais
dévaler cette pente en voiture par un temps
pareil lui donna le tournis. Jake réussit à
redresser la voiture de justesse lors de la
première série de virages, lors de la seconde
série, la voiture patina dans le vide et quitta la
route. Jake tenta désespérément d’en reprendre
le contrôle mais il était trop tard. Après un tête-
à-queue, la voiture heurta violemment la
rambarde qui céda au premier choc.
Instinctivement, Jake essaya de freiner mais en
vain. La Ford se mit à dévaler la pente à une
12 Prologue
vitesse hallucinante. De nombreuses branches
d’arbres imposants vinrent toucher la Ford dont
la course fut ralentie, la voiture finit par faire
plusieurs tonneaux avant de s’immobiliser
définitivement au fond du ravin. Des volutes de
fumée se dégageaient à l’arrière de la voiture.
Jake avait la tête en bas, le volant lui écrasant la
poitrine, il était encore conscient mais incapable
de s’extraire de la Ford. Il ne pouvait pas voir
Julien d’où il était. Son fils était probablement
assommé par l’accident, aucun son ne sortant
de sa bouche. Il vit Alyssa le visage en sang,
inerte, puis il sombra dans l’inconscience.
– Comment vont nos nouveaux patients ?
demanda Arnold Wendell, un homme d’une
cinquantaine d’années à l’allure athlétique,
directeur de la clinique, un établissement privé
unique dans la région, spécialisé dans les
transplantations.
– Madame Culver souffre d’un traumatisme
crânien, quelques côtes sont fracturées et elle
est paralysée des jambes. Il semblerait que la
colonne vertébrale soit également touchée,
répondit Maureen Heather, la responsable du
service des urgences.
L’apparence de Maureen ne laissait personne
indifférent et encore moins Arnold Wendell qui
succombait à son regard concupiscent à chaque
fois qu’il la regardait droit dans les yeux.
Maureen savait tirer profit de ses yeux d’un bleu
13 Pratiques peu orthodoxes
limpide rappelant les aigue-marine, espérant
ainsi gagner la confiance de Wendell, d’autant
plus que son intégration dans l’établissement
était récente.
– Et qu’en est-il du mari ? demanda-t-il en
évitant son regard.
– Il a quelques blessures sans gravité, il a
repris conscience ce matin à neuf heures quand
l’aide-soignante est venue prendre sa tension. Il
ne semblait pas savoir ou il était. Je crains qu’il
ne souffre d’amnésie temporaire.
– Et le bébé ?
– Il se trouve dans un état critique. Il a été
brûlé au troisième degré. Nous lui avons fait les
soins de première urgence mais il est fort
probable qu’il ne passe pas la nuit si nous ne lui
trouvons pas de donneur compatible pour une
greffe cellulaire dans les heures qui suivent.
Pour apaiser ses souffrances, Candice lui a
administré une forte dose d’antalgique.
Maureen se tut. Arnold Wendell, mal à l’aise
face à cette créature de rêve, rompit le silence
en lui demandant si elle avait autre chose à
signaler.
– Non, rien pour le moment, dit-elle en
réfléchissant.
– Je retourne dans mon bureau. Tenez-moi
au courant s’il y a du nouveau.
– Pas de souci, répondit-elle amusée en
voyant la gêne de Wendell.
14 Prologue
Une fois dans son bureau, Wendell se
connecta sur Internet. Il voulait s’assurer que la
livraison qu’il attendait depuis trois jours, était
enfin arrivée. Quand il cliqua sur la fenêtre des
donneurs anonymes, un large sourire se dessina
sur son visage. Il allait pouvoir se mettre
immédiatement au travail et s’occuper
personnellement du cas du petit Culver. Celui-ci
s’avérait être un cas très intéressant pour sa
renommée et l’avenir de l’humanité. Il était
conscient qu’il courait de grands risques avec un
enfant de tout juste deux mois. Quoiqu’il en
soit, il valait mieux tenter le tout pour le tout
puisque cet enfant était condamné. Il contacta
son bras droit Paul Steiner, un homme au
caractère complètement différent du sien, sans
scrupule et insensible à toute la misère du
monde. Rien ne pouvait l’atteindre, seuls le
profit et sa petite personne comptaient. Paul
Steiner décrocha à la troisième sonnerie et
affirma à Wendell que toute l’équipe de
chirurgiens serait dans la salle de soins intensifs
une demi-heure plus tard. Wendell fit
remarquer à Steiner que le caisson de
conservation était arrivé depuis bientôt vingt
minutes, ils avaient peu de temps. Chaque
minute écoulée était importante. Comme à
l’accoutumée, Steiner resta de marbre, il savait
que cette affaire porterait ses fruits, par
conséquent, il mit aussitôt à exécution les
15 Pratiques peu orthodoxes
projets de Wendell. Toute perte de temps était
synonyme de perte de d’argent. Il ne voulait pas
prendre ce risque.

En ouvrant les yeux, Jake balaya la pièce d’un
regard circulaire. A côté de lui, il y avait une
cruche et un verre sur une table de nuit. Il se
trouvait dans une chambre d’hôpital, un endroit
familier pour lui, chirurgien de profession mais
cette fois-ci il n’endossait pas ce rôle, il avait
celui de patient. Il était entouré de quatre murs
blancs et d’une large fenêtre qui donnait sur un
parc étonnamment fleuri. Aucune maison ne
semblait poindre à l’horizon.
Quand il remua les bras, il remarqua qu’il
avait un cathéter au bras gauche et un goutte-à-
goutte au-dessus de la tête. Il voulut s’asseoir,
les fortes douleurs lombaires le firent changer
d’avis. Il se demanda ce qu’il faisait dans un lit
d’hôpital, son esprit confus ne l’aida guère à y
voir plus clair. Il ne se souvenait pas des
dernières heures de sa vie et ne se doutait pas
un instant que son état léthargique était dû un
accident de voiture. Plongé dans ses pensées, il
ne vit pas l’aide-soignante entrer dans sa
chambre.
– Comment allez-vous, Monsieur Culver ?
demanda Candice, une jeune femme charmante
de vingt-deux ans aux cheveux longs relevés en
un élégant chignon.
16 Prologue
– Cela pourrait aller mieux, répondit-il en se
montrant peu convaincant. Pourriez-vous me
dire ce qu’il m’arrive. Je ne me souviens pas des
raisons pour lesquelles je suis ici, ajouta-t-il
perplexe.
– Bien sûr, Monsieur Culver ! Vous êtes
arrivé ici cette nuit suite à un accident de
voiture. Apparemment, vous avez eu de la
chance. On a réussi à vous extraire à temps de
la voiture. Vous vous êtes retrouvé aux prises
d’une tempête et avez perdu le contrôle de
votre véhicule. Lorsque la voiture s’est
retrouvée au fond du ravin, elle a pris feu. Dix
minutes après votre expulsion, la voiture
explosait. Malheureusement, dit-elle en
plaisantant, vous allez être obligé de la
remplacer !
Jake resta bouche bée. Il n’avait aucun
souvenir de ce drame. Tout à coup, une
angoisse insurmontable s’empara de son corps
quand il se souvint de l’existence d’Alyssa et de
ses enfants.
– Ma femme et mes enfants, comment vont-
ils ? s’empressa-t-il de demander.
– Votre femme a subi de graves dommages
corporels. Les médecins sont pour le moment
incapables de se prononcer. Il faut que vous
sachiez qu’elle est paralysée, on ne peut pas
encore définir si c’est irréversible.
Jake devint blanc comme un linge.
17 Pratiques peu orthodoxes
– Quand à votre fils, j’ai de très mauvaises
nouvelles.
Elle garda le silence quelques secondes,
embarrassée, et poursuivit. Il est décédé à
9 heures 30 ce matin des suites de ses brûlures.
Quand les pompiers l’ont sorti de la voiture, les
flammes l’avaient déjà gravement touché. Il
avait peu de chances de survivre, expliqua-t-elle
avec délicatesse.
– Et ma fille ?
– Elle n’était pas dans la voiture. Nous
n’avons pas retrouvé son corps.
Jake était abattu. Son fils était mort
tragiquement, quant à sa femme, il n’était pas
sûr qu’elle puisse mener à nouveau une vie
normale un jour et il ne savait pas où se trouvait
Mandy. Il se remémora les instants complices
qu’il avait eus avec sa famille. Cependant, il eut
une sensation étrange. Il eut beau essayé de se
souvenir des évènements importants de sa vie,
sa mémoire se montra défaillante. Un souvenir
lui venait à l’esprit puis l’instant d’après, cette
image devenait floue jusqu’à se brouiller comme
un poste de télévision lorsqu’il se dérègle.
C’était un phénomène curieux qu’il ne
s’expliquait pas, comme si toutes les choses
importantes de sa vie avaient été rayées de sa
mémoire.
18
CHAPITRE 1
Vendredi 21 Octobre 2005
Pour un mois d’octobre, l’air était glacial et le
temps maussade. En voyant les premiers
flocons de neige tourbillonner par la fenêtre de
la salle de repos, Jake n’eut qu’une envie :
rentrer le plus tôt possible chez lui et déguster
un bon bol de chocolat chaud devant la
cheminée. Il lui restait encore quelques visites à
effectuer et Dieu seul savait combien de temps
cela lui prendrait. Le cas de Madame Gardner
était délicat, elle était arrivée le samedi
précédent au Memorial Denver pour y subir
une opération à cœur ouvert ; l’opération s’était
mal passée. Elle fut en effet prise de
convulsions en cours d’opération, son cœur
s’étant arrêté de battre quelques instants.
Heureusement, la défibrillation par choc
électrique avait fonctionné du premier coup.
Une heure plus tard, alors que les chirurgiens
étaient entrain de la recoudre, le cœur avait à
nouveau cessé de battre sans raison apparente.
19 Pratiques peu orthodoxes
Il fallut du temps pour que celui-ci retrouve un
rythme normal. Le cerveau privé d’oxygène
durant une trentaine de minutes, avait été
endommagé. Madame Gardner avait perdu
l’usage de la parole, elle n’avait retrouvé qu’une
partie de ses facultés.
Jake devait également prendre des nouvelles
de Harry Fergusson, un homme solitaire de
soixante-deux ans, sans famille, qui profitait de
son bref séjour à l’hôpital pour retenir toute
personne qui s’approchait de son chevet et
entamer une conversation à n’en plus finir. Jake
espérait que cette visite ne s’éterniserait pas. Il
devait aussi se charger des papiers
administratifs, tâche qu’il répugnait à faire mais
nécessaire au bon fonctionnement de l’hôpital.
Quand il fut enfin libéré de toutes ses
obligations professionnelles, il était 18 heures
10. Il alla prendre une douche rapide dans les
vestiaires, vérifia que tout était en ordre et jeta
un dernier coup d’œil dans son casier. Il quitta
le Memorial Denver à 18 heures 40 et se rendit
à Valleys, un quartier résidentiel à trois
kilomètres au nord de l’hôpital, pour retrouver
Mandy qui avait passé la fin de l’après-midi
chez Kerry, une camarade de classe qu’elle
connaissait depuis son entrée à l’école primaire.
Quand Jake sonna à la porte d’une immense
maison de style New Age peinte en blanc, une
femme d’une trentaine d’années aux cheveux
20 Pratiques peu orthodoxes
mi-longs de couleur châtain clair et aux yeux
noisette vint l’accueillir, le sourire aux lèvres.
C’était Madame Mickaels, la mère de Kerry.
Cette femme n’avait rien en commun avec ces
femmes snobs, bon chic, bon genre. Elle était
vêtue d’un simple pantalon de velours rouge et
d’un pullover en laine jaune , portant des
baskets blanches aux pieds.
– Bonjour Monsieur Culver, dit-elle
jovialement.
– Bonjour Madame Mickaels ! J’espère que
Mandy a été sage, s’exclama-t-il d’un ton
joyeux.
– Tout s’est déroulé à merveille. Kerry et
Mandy ont pris leur goûter en rentrant de
l’école, une part de gâteau au chocolat que
j’avais confectionné pour l’occasion, ensuite
elles sont allées directement jouer dans le jardin
quand elles ont vu la neige tomber.
– Rien d’étonnant à cela, répondit Jake.
Mandy ne sait plus où donner de la tête quand
elle voit les premiers flocons tomber. A la
maison, elle tourne en rond comme un lion en
cage jusqu’à ce que nous décidions de
l’accompagner dehors. Nous habitons au
troisième étage d’une résidence, elle est encore
trop jeune pour aller dehors sans surveillance.
Elle n’allait pas manquer l’occasion de profiter
d’un immense jardin recouvert de neige !
– Bonjour papa ! fit Mandy essoufflée.
21 Pratiques peu orthodoxes
– Bonjour mon cœur ! T’es-tu bien amusée,
demanda Jake tendrement.
– C’était super ! Moi et Kerry, on a construit
un énorme bonhomme de neige et quand tu es
arrivé, on était entrain de faire une bataille de
boules de neige, répondit-elle tout excitée et
hors d’haleine.
– Tu fais une partie avec nous ? supplia-t-
elle.
– Tu sais, il se fait tard. Il serait préférable
que nous ne perdions pas de temps. La neige
commence à former une couche épaisse sur la
route. J’ai peur qu’elle se transforme en
patinoire.
Mandy n’insista pas, elle comprit que son
père était sérieux. Elle se dépêcha de rassembler
ses affaires avant de monter en voiture. Il était
dix-neuf heures passées quand ils prirent congé
de la famille Mickaels. Jake perdit beaucoup de
temps dans Denver avant de s’engager sur
l’autoroute qui menait à Littleton, la petite ville
dans laquelle ils habitaient. En temps ordinaire,
il parvenait à la maison en une vingtaine de
minutes mais en voyant les lourds flocons de
neige tourbillonner devant son pare-brise, il se
doutait bien qu’il mettrait plus de temps que
d’habitude d’autant que la circulation était
ralentie par un épais manteau de neige gelée
recouvrant l’autoroute, le chasse-neige n’avait
pas encore dégagé et salé la route. En dépit du
22 Pratiques peu orthodoxes
chauffage poussé au maximum, de la neige
s’était accumulée aux bords du pare-brise, ne
laissant à Jake que deux croissants de vitre par
lesquels il scruta consciencieusement
l’autoroute. Il se montra extrêmement prudent.
Il scruta l’horizon à la ronde, regarda
régulièrement dans son rétroviseur et décida de
rester sur la voie le plus à droite de l’autoroute.
Le passage des voitures se fit de plus en plus
rare si bien qu’il eut la désagréable impression
d’être suivi quand il regarda pour la cinquième
fois dans son rétroviseur. La même camionnette
blanche le suivait depuis sa sortie de Denver. Il
pensa qu’il devenait paranoïaque et que la
fatigue accumulée de ces dernières semaines
n’arrangeait rien. Il finit par se rendre à
l’évidence que cette camionnette se trouvait
dans la même situation que lui. Elle roule à la
même vitesse que moi à cause de la neige et
veut simplement éviter de glisser et de perdre le
contrôle du véhicule ! se rassura Jake.
Jake arriva enfin à la sortie d’Englewood. Il
lui restait encore cinq kilomètres avant
d’atteindre l’entrée de Littleton. Le reste du
trajet fut très pénible. La petite route sur
laquelle il roulait, était dangereuse car elle était
peu fréquentée et d’autant plus glissante. La
visibilité était de plus en plus réduite : la neige
tombait dru. Le manteau de neige qui recouvrait
la route, s’était transformé en verglas. Jake eut
23 Pratiques peu orthodoxes
beau roulé à 20 km/h, la Golf break ne tenait
pas la route. Il jeta à nouveau un coup d’œil
dans le rétroviseur, quelle ne fut pas sa stupeur
quand il constata que la camionnette blanche
était toujours derrière lui mais à une distante
plus éloignée. Il essaya de se rassurer en se
convaincant qu’il n’était pas le seul à prendre la
sortie d’Englewood même si à cette heure
tardive, la route était peu fréquentée.
Il perdit momentanément le contrôle de la
Golf, ce qui lui fit oublier la présence de la
camionnette. Les pulsations de son cœur
s’accélérèrent car ce dérapage lui rappela
l’accident survenu quelques mois plus tôt. Avec
le temps, les détails de l’accident lui étaient
revenu à l’esprit ainsi que d’autres évènements
de sa vie qu’ils ne comprenaient pas car ils lui
apparaissaient comme des flashes et puis tout
s’effaçait comme si de rien n’était. Il avait
l’impression que sa mémoire lui jouait des tours
et refusait de lui transmettre la clé de son passé.
Jake réussit tant bien que mal à redresser la
voiture et il vit enfin la pancarte qui indiquait
que l’on entrait dans Littleton. Jake et Alyssa
habitaient au sud-ouest de Littleton dans une
résidence de haut standing à l’abri de la
circulation. Leur résidence se trouvait à côté
d’un parc aménagé pour les enfants qui
permettait de rejoindre le petit bois à la sortie
de Littleton. Ils avaient longtemps hésité à
24 Pratiques peu orthodoxes
acheter cet appartement en raison du prix élevé.
Finalement, ils s’étaient vite rendu compte que
celui-ci était une vraie petite merveille. Quand
on entrait dans le hall, on avait une vue
d’ensemble de l’appartement. A gauche de
l’entrée, on accédait à une vaste cuisine séparée
du séjour par un plan de travail de trois mètres
de long et de soixante-dix centimètres de large.
Le séjour, chaleureux et lumineux, donnait sur
une magnifique terrasse à en couper le souffle.
De nombreux arbustes ornaient la bordure de la
terrasse, ce qui permettait d’être à l’abri des
regards indiscrets. Alyssa avait investi dans un
salon de jardin blanc et dans deux énormes
jardinières qu’elle remplissait de fleurs de
saison. Elle et Jake y passaient la plupart de
leurs soirées d’été afin d’y admirer le coucher de
soleil qui disparaissait derrière les collines de
Littleton. Au centre de l’appartement dominait
un immense salon muni d’une cheminée dernier
cri qui remplaçait la terrasse lors des longues
soirées d’hiver. A côté de la cheminée, quelques
marches permettaient d’accéder aux trois
chambres, dont l’une était inoccupée depuis la
mort tragique de leur bébé et qu’ils avaient
laissée en l’état. De jolies plantes exotiques à la
taille imposante séparaient le bureau de Jake et
Alyssa, situé à droite de l’appartement, des
pièces à vivre. Alyssa, légèrement
claustrophobe, ne supportait pas les espaces
25 Pratiques peu orthodoxes
fermés où les ouvertures de pièce, trop étroites,
donnent un accès limité aux autres pièces.
Voyant que son père commençait à se
détendre, Mandy se risqua à lui demander si
Alyssa était déjà à la maison ; elle imaginait sa
mère les accueillant à bras ouverts. Elle ne
l’avait pas vue depuis la veille au soir. La
réponse de Jake mit un terme à ses rêveries.
– Maman avait cours jusqu’à dix-neuf heures.
Tu sais bien qu’il lui faut beaucoup de temps
pour sortir de l’université et rejoindre le
parking. Elle a fait pas mal de progrès depuis sa
rééducation mais ses gestes n’en restent pas
moins lents ; de plus, elle éprouve toujours des
difficultés à marcher avec sa jambe droite.
– Oui, je sais, dit Mandy en soupirant, le
regard perdu dans le vide. Elle n’aimait pas voir
sa mère dans un tel état alors qu’ele l’avait
connue vive et énergique avant son accident.
C’était une vraie pile électrique. Maintenant, elle
était très calme et chaque mouvement lui
demandait beaucoup d’efforts.
En garant la Golf dans le garage de la
résidence, Jake constata qu’Alyssa n’était pas
encore rentrée. La place de parking qui leur
était réservée devant l’immeuble était vide, au
grand désespoir de Mandy.
– Ne t’inquiète pas, dit Jake. Maman est très
prudente. Nous allons l’attendre en faisant une
partie de dames. Qu’en dis-tu ?
26 Pratiques peu orthodoxes
– Chouette, répondit Mandy dont la tristesse
s’effaça aussitôt de son visage. Tu es super,
papa ! je t’adore !
– Moi aussi, je t’adore, répliqua Jake d’un ton
paternel.

Alyssa fut soulagée quand elle entendit la
sonnerie de l’université retentir. Sa journée de
travail se terminait enfin. Elle avait eu une
journée harassante, n’ayant pas eu le moindre
instant de répit, elle avait parcouru les couloirs
du département de lettres modernes d’un bout à
l’autre, ce qui l’avait épuisée étant donné sa
mobilité réduite. Le vendredi était en outre la
journée la plus chargée de la semaine. Elle
commençait ses cours de littérature à 8 heures
avec les troisièmes années pour les terminer
avec les premières années à 19 heures. Cette
section était insupportable. Les étudiants étaient
toujours excités à l’idée du week-end qui les
attendait et lui en faisaient voir de toutes les
couleurs en abusant de sa faiblesse physique.
Un étudiant en particulier, Johnny
Cunningham, avait le don de la faire sortir de
ses gonds. Il trouvait toujours un moyen de
contredire ce que disait Alyssa si bien qu’il avait
pris la fâcheuse habitude de la retarder en fin
d’heure, habitude à laquelle elle n’échappa point
ce soir.
27 Pratiques peu orthodoxes
– Madame Culver, j’aimerais que vous
m’expliquiez en quoi l’œuvre d’Howard ne peut
être conçue comme étant représentative du
naturalisme mais seulement comme celle du
réalisme.
– Avez-vous au moins compris quelle était la
différence entre les deux mouvements
littéraires ? fit-elle exaspérée. Le naturalisme est
certes le prolongement du réalisme mais ce
n’est pas une raison pour prendre l’un pour
l’autre. Chacun de ces mouvements a des
caractéristiques bien définies. Alors que le
réalisme est l’imitation fidèle du réel et repose
par conséquent sur l’objectivité, le naturalisme
tend à montrer les aspects les plus ternes et les
plus bas du réel et ce réel est observé de façon
minutieuse afin de fournir une analyse
explicative, ce que le réalisme ne fait pas.
– Mais pourquoi…
– Si vous le permettez Johnny, nous
reprendrons cette discussion la semaine
prochaine en présence de toute la classe. Il n’y a
pas de raison que vous bénéficiez d’un
traitement de faveur, s’exclama Alyssa d’un ton
las.
– Une dernière question, insista Johnny.
– Non, la discussion est close. Maintenant,
sortez de la salle, s’il vous plaît, dit-elle
sèchement.
28 Pratiques peu orthodoxes
Au moment où Johnny allait ouvrir la
bouche, Alyssa le poussa tant qu’elle put vers la
sortie et verrouilla la porte. Elle poussa un
soupir de soulagement, le dos appuyé contre la
porte puis alla s’asseoir quelques instants à son
bureau. Elle avait passé une partie de l’après-
midi debout si bien qu’elle commençait à en
ressentir les premiers effets : d’intenses
douleurs le long de la colonne vertébrale la
faisaient souffrir. L’accident avait laissé des
séquelles importantes, dont ces douleurs
insupportables. Elle avait beau prendre de
fortes doses d’ibrupofène, les douleurs
persistaient à en devenir lancinantes. Après
avoir fait les quelques exercices que le
kinésithérapeute lui avait recommandés, elle se
sentit mieux. Elle quitta l’amphithéâtre une
demi-heure plus tard. A cette heure, les couloirs
de l’université étaient déserts. Elle mit un quart
d’heure à traverser la faculté avant d’atteindre la
grille du campus déjà verrouillée. Elle sortit le
passe de son sac et se retrouva enfin à
l’extérieur du campus universitaire. Pour
rejoindre le parking où était garée sa voiture,
Alyssa devait passer par le square qui baignait
dans l’obscurité. Elle dut marcher à pas de loup
pour ne pas s’éloigner des allées recouvertes de
neige. Elle parvint difficilement à distinguer
celles-ci des aires de jeux et des massifs si bien
qu’elle finit par heurter les racines d’un arbre
29 Pratiques peu orthodoxes
gigantesque et atterrit la tête la première dans la
neige poudreuse. Ses nerfs étaient à fleur de
peau. Elle attribua sa chute à la fatigue
accumulée de la journée mais se rasséréna un
peu en voyant la sortie du square. Sa voiture
n’était plus très loin à présent. Encore une
cinquantaine de mètres à parcourir et elle serait
à son volant. Elle poussa un soupir de
soulagement, quand elle vit enfin son cabriolet.
Comme Jake, elle perdit beaucoup de temps
dans Denver. La faculté de lettres se trouvait en
effet au Nord de Denver alors que la route
conduisant à Littleton était au Sud. Quand elle
prit l’autoroute, il ne neigeait plus. Celle-ci avait
été salée, Alyssa put rouler à une vitesse
acceptable. Même le trajet entre Englewood et
Littleton fut aisé. Il était 20 heures 35 quand
elle franchit l’entrée de Littleton. Cinq minutes
plus tard, elle se garait devant la résidence et
constatait avec plaisir que l’appartement était
éclairé. Arrivée au bout du couloir du troisième
étage, elle entendit les aboiements de Fripouille,
un adorable Yorkshire que sa mère lui avait
offert pour ses vingt-huit ans , et de Blacky, un
berger allemand au poil noir et soyeux qu’elle et
Jake avaient trouvé dans un refuge deux ans
plus tôt. Les deux chiens adoraient leur
maîtresse, ils étaient aux aguets et
reconnaissaient les pas d’Alyssa au moindre
mouvement. Quand elle mit la clef dans la
30 Pratiques peu orthodoxes
serrure, tout le monde l’accueillit à bras ouverts.
Fripouille et Blacky sautillèrent autour d’elle,
Fripouille finit par se ruer dans ses bras et lui
lécher le visage. Blacky se frotta contre sa jupe
longue de façon ostensible, montrant qu’il
attendait des caresses. Mandy arriva en courant
et se glissa dans les bras de sa mère. Quant à
Jake, il l’attendait au milieu du salon, un verre
de Martini à la main. Il avait le regard pétillant
et son sourire illuminait son visage. A chaque
fois qu’Alyssa le voyait ainsi, elle succombait.
La première fois qu’elle avait croisé son regard,
elle avait eu le sentiment qu’elle partagerait sa
vie avec cet homme. Elle avait craqué pour ses
yeux de biche d’un brun intense. A cette
époque, Jake était accompagné d’une brune aux
cheveux courts dont elle enviait la place. Plus
tard, elle s’était rendu compte qu’il ne s’agissait
que d’une simple amourette de lycée. Cela
faisait maintenant quinze ans qu’ils étaient
ensemble. Ils formaient le couple le plus solide
de la terre. Leur accident de voiture survenu un
an et demi plus tôt les avait rapprochés. Ils
étaient encore plus complices qu’auparavant.
Alyssa entra dans le salon et Jake la serra
tendrement contre lui.
– Le trajet n’a pas été trop pénible ?
demanda-t-il.
– Non, la route était dégagée et il ne neige
plus, répondit-elle.
31 Pratiques peu orthodoxes
– Moi et Mandy étions tellement absorbés
par le jeu de dames que nous nous en étions
même pas rendu compte.
– Dis, Maman ! ça te dirait une partie de
dames avec moi ?
Alyssa n’eut pas le temps de répondre que
Jake répliqua :
– Il serait temps que nous nous mettions à
table, tu ne crois pas, Mandy ? fit-il remarquer
en la regardant droit dans les yeux.
– Tu as raison, papa. Mon ventre gargouille,
j’ai une faim de loup !
– Que mange-t-on ? s’enquit Alyssa
– De la pizza au trois fromages.
– Hum ! je m’en régale d’avance, fit-elle en se
frottant le ventre. Et si on dînait devant la
cheminée sur la table basse. C’est le temps idéal
pour faire une petite flambée !
– Bonne idée ! corrobora Jake enthousiaste.
Ils s’installèrent tous les trois autour de la
petite table, suivis de Fripouille et Blacky qui se
couchèrent le long de la cheminée. Après le
repas, Mandy alla se coucher. Jake et Alyssa
s’affalèrent sur la banquette devant un film de
science-fiction que Jake avait emprunté le matin
même au vidéo Club de Littleton. Ils suivirent à
peine le film car Jake avait hâte de raconter sa
journée à Alyssa, en particulier ses craintes
concernant la camionnette blanche. Alyssa lui
fit remarquer qu’il était surmené en ce moment.
32 Pratiques peu orthodoxes
Le manque de personnel à l’hôpital ne faisait
qu’accroître son anxiété et la moindre
contrariété avait des effets secondaires sur son
psychisme. Les propos d’Alyssa rassurèrent Jake
qui l’enlaça. Ils regardèrent la télé jusqu’à vingt-
trois heures et décidèrent d’aller se coucher car
Jake devait se lever tôt pour rendre visite à ses
patients.
En descendant les volets roulants, Jake jeta
un coup d’œil par la fenêtre pour voir si la neige
s’était remise à tomber. Quelle ne fut pas sa
surprise quand son regard se fixa sur une
camionnette blanche garée juste derrière la
voiture d’Alyssa. Il fit part de sa découverte à
Alyssa qui s’était déjà glissée sous la couette de
leur nid douillet.
– Alyssa, tu dors ? chuchota-t-il en lui
tapotant l’épaule.
– Pas encore. Mais j’aimerais bien trouver le
sommeil. J’ai eu une dure journée, répondit-elle
d’un air las.
– Oui, je sais mais c’est important. Il faut que
je te montre quelque chose.
– Bon, d’accord ! Après, tu me laisses
dormir !
– Promis.
Il lui montra la camionnette par la fenêtre.
– Tu sais, ce n’est pas rare de trouver une
camionnette blanche garée dans notre rue. Il y
en a des dizaines en ville.
33 Pratiques peu orthodoxes
– Oui mais si tu fais attention à celle-ci, elle a
un signe particulier qui la différencie des autres.
Les finitions sont peintes en bleus et le pare-
choc est également bleu, ce qui est plutôt
inhabituel, tu ne crois pas ? demanda-t-il en
espérant un acquiescement de sa part.
– Tu as peut-être raison. Je pense qu’il
vaudrait mieux en reparler demain à tête
reposée. De toute façon il n’y a pas d’urgence,
ajouta-t-elle d’une voix fatiguée en retournant
se coucher.
– Oui, dit-il sans grande conviction.
Il était certain que ses craintes étaient
fondées. Pour le moment, il ne pouvait pas faire
grand-chose de plus à cette heure tardive. Il
aviserait donc demain et verrait si la
camionnette continuerait à le suivre. Il mit du
temps à s’endormir. Cette histoire de filature le
contrariait même si Alyssa pensait qu’il était
surmené. Il finit par tomber dans les bras de
Morphée à deux heures du matin.
34
CHAPITRE 2
Samedi 22 octobre 2005
Le radio-réveil réveilla Jake à 6 heures 30. Il
entendit le présentateur de la météo annoncer
un temps sec et ensoleillé pour la journée de
samedi, appelant l’attention des auditeurs sur les
risques de congère et de verglas. Jake se
concentra sur la radio pour ne pas sombrer à
nouveau dans le sommeil. Sa nuit avait été
écourtée par son coucher tardif et de nombreux
cauchemars. Il avait rêvé qu’il était pourchassé
par des tueurs en série conduisant tous des
camionnettes blanches aux pare-chocs bleus. A
plusieurs reprises, ils l’avaient menacé d’un
pistolet brandi dans sa direction. Il s’extirpa de
son lit vingt minutes plus tard, alla se doucher
et prit un rapide petit-déjeuner composé d’un
bol de thé et de tartines beurrées. Avant de
partir pour le Memorial Denver, il embrassa
Mandy et Alyssa sur le front en prenant soin de
ne pas les réveiller et fit une caresse à Fripouille
et Blacky.
35 Pratiques peu orthodoxes
En garant sa voiture dans le parking
souterrain réservé au personnel de l’hôpital,
Jake constata que la camionnette blanche l’avait
suivi ; elle était stationnée sur le parking réservé
au public. Les vitres étaient teintées si bien que
Jake ne put voir la tête de ses poursuivants. Il
ne se faisait donc pas des idées. Il était bel et
bien pris en filature. Mais qui le suivait ? Et
surtout, pourquoi ? Il prit la décision de se
concentrer sur la question après avoir terminé
ses visites auprès de ses patients. Comme
chaque samedi, il termina sa ronde aux
alentours de dix heures. Il se rendit en salle de
repos et but un café corsé pour se remettre sur
pieds. La fatigue le rappela à l’ordre. Il ressentit
en effet quelques étourdissements et des
douleurs musculaires , il se résolut par
conséquent à s’allonger en fermant les yeux. Il
eut beau retourner la question dans tous les
sens, il ne comprenait pas pourquoi on le
suivait.
John Cambridge, un interne de troisième
année qui avait de bons rapports avec Jake,
entra dans la salle de repos, interrompant les
pensées dispersées de ce dernier. En voyant
Jake, il fut atterré par sa mine défaite.
– La nuit a été difficile aux services des
urgences ? demanda-t-il d’un ton neutre comme
s’il n’avait pas remarqué l’air abattu de Jake.
36 Pratiques peu orthodoxes
– Je n’étais pas de garde cette nuit.
Seulement, j’ai quelques soucis qui me minent
depuis hier, répondit-il accablé.
– Je peux peut-être t’aider.
– Je ne crois pas. Tu me prendrais pour un
fou si je te racontais de quoi il en retourne !
– Essaie toujours ! On verra après si tu es
bon pour l’asile, fit-il sur le ton de la plaisanterie
en lui mettant une tape dans le dos.
– Alors promets-moi de prendre au sérieux
ce que je vais te raconter et de n’en parler à
personne !
– Promis, juré ! dit John en le regardant droit
dans les yeux.
Jake lui expliqua en détails ce qui l’angoissait
et espérait que John trouverait une explication
logique à tout cela.
– Effectivement, je comprends ta détresse,
fit John l’air songeur. Je pense que j’ai peut-être
une solution.
– Vas-y, raconte ! s’enquit Jake à nouveau
rempli d’espoir.
– Puisque les conducteurs de la camionnette
connaissent ta voiture, on va échanger nos
voitures. Je prendrai la tienne et toi, la mienne.
Quand je retournerai à la maison, tu me suivras
à distance avec ma voiture tandis que la
camionnette me suivra. Quand les conducteurs
verront que ce n’est pas toi, ils feront
certainement demi-tour. Et c’est là, que toi, tu
37 Pratiques peu orthodoxes
interviendras. Tu les suivras discrètement pour
voir où ils se rendent et tu sauras peut-être qui
ils sont et ce qu’ils te veulent.
– C’est une excellente idée ! s’exclama Jake
en retrouvant son sourire. Je ne sais comment
te remercier de ton aide.
– Tu es mon ami depuis maintenant trois
ans ! C’est normal. Il faut que tu saches que je
ne termine pas ma garde avant 19 heures.
– Ça me laissera du temps devant moi et me
permettra de récupérer un peu avant d’entamer
cette chasse à l’homme, fit Jake plus détendu. Je
me sens déjà mieux. En fait, je me fais sûrement
du souci pour rien.
– Oui, probablement, dit John
nonchalamment.
– Tiens-moi au courant quand tu seras sur le
point de quitter l’hôpital ; je prendrai de
l’avance et je pourrai les repérer en attendant
ton arrivée.
– Pas de problème, je te téléphone dès que
possible.
La discussion close, John Cambridge
retourna au service des urgences tandis que Jake
se dirigeait vers l’ascenseur pour rejoindre la
voiture de John garée au niveau C du parking
souterrain. Quand il sortit du souterrain, il se fit
aussi discret que possible et prit toutes ses
précautions pour ne pas être repéré. Il fut
soulagé une fois qu’il eut dépassé la
38 Pratiques peu orthodoxes
camionnette et quitta tranquillement le pôle du
CHU.

Alyssa et Mandy profitèrent de ce samedi
vacant pour faire la grasse matinée. A neuf
heures, elles furent réveillées par la sonnette de
l’entrée. Alyssa, encore endormie, les cheveux
en bataille et les yeux cernés, alla regarder dans
le judas pour voir qui pouvait bien les déranger
à une telle heure. L’homme qui se trouvait
derrière la porte, était vêtu d’un costume et
portait une cravate noire à rayures bleues. Il
avait en mains une pile de feuilles qui
rappelaient les formulaires administratifs. Alyssa
se décida à lui ouvrir la porte.
– Bonjour madame. Je suis Christ North, je
travaille pour un conglomérat pharmaceutique.
Notre groupe se renseigne auprès des familles
ayant des enfants afin d’élaborer un projet
encore inconnu du public mais qui pourrait être
salutaire pour l’humanité. Acceptez-vous de
répondre à quelques questions ?
– Oui, si vous voulez, répondit-elle en
esquissant un bâillement.
Mandy arriva en se frottant les yeux, une
robe de chambre rose sur les épaules.
– Que se passe-t-il maman ? Qui est ce
monsieur ?
39 Pratiques peu orthodoxes
– Ne t’inquiète pas, ma puce. C’est un
monsieur qui fait un sondage pour des
médicaments.
– Ah bon, fit Mandy en montrant son
manque d’intérêt pour le sujet.
Christ North s’empressa de poser toute une
série de questions concernant l’âge de Mandy,
son état de santé et des questions plus farfelues
les unes que les autres comme s’il s’agissait
d’une enfant ayant subi une grave opération
chirurgicale. Alyssa n’en tint pas rigueur,
l’aspect étrange de ce représentant de produits
pharmaceutiques l’amusa bien au contraire. Son
costume bon chic, bon genre, contrastait avec
sa personnalité. L’air sérieux qu’il voulait se
donner pour être convaincant sonnait faux. Il
n’avait rien d’un cadre supérieur d’autant plus
que sa coupe de cheveux mi-longs lui balayaient
le visage et bouclaient en tout sens. Sa façon de
parler était aussi risible. Malgré tous ses efforts
pour obtenir une langue authentique digne d’un
représentant, sa voix avait des sonorités
gutturales et rurales. Quand il mit fin à son
interrogatoire, un large sourire illumina son
visage. Il semblait satisfait des réponses
qu’Alyssa lui avait données. A peine sorti de
l’appartement, Mandy, qui avait largement eu le
temps de se réveiller, se mit à harceler sa mère
pour qu’elle lui explique ce que voulait le grand
monsieur blond aux larges épaules.
40 Pratiques peu orthodoxes
– Dis, maman ! Pourquoi t’a-t-il posé toutes
ces questions sur moi ?
– Je te l’ai déjà dit ! Il travaille dans le
domaine de la santé. Il voulait seulement
évaluer l’état de santé des enfants de notre ville.
Tu n’as pas à t’inquiéter, il ne te veut rien de
mal, expliqua-t-elle posément.
– Je ne m’inquiète pas, fit Mandy mais j’ai
trouvé ses questions vraiment bizarres. Tu ne
trouves pas ça curieux que quelqu’un demande
si j’ai des problèmes urinaires ! Je ne vois pas en
quoi ça peut aider la science !
Mandy qui était une enfant délurée pour son
âge, s’intéressait déjà aux sciences et tout ce qui
touchait au corps humain, la passionnait. Elle
passait des heures à feuilleter les revues
médicales auxquelles était abonné son père et
espérait plus tard suivre les traces de celui-ci.
Selon elle, Christ North avait posé un tas de
questions indiscrètes qui n’avaient rien de
commun avec les sondages traditionnels. Alyssa
ne voulut rien entendre des soupçons de Mandy
et mit un terme à leur discussion.
– Mandy, ça suffit maintenant. Qu’on te
demande si tu as des vertiges de temps à autre
n’a rien d’extraordinaire ! Il est fréquent que des
personnes soient sujettes à de tels maux, y
compris les enfants ! Ce représentant voulait
savoir s’il en était de même pour toi, c’est tout.
– Si tu le dis… mais…
41 Pratiques peu orthodoxes
– Je ne veux plus en entendre parler, dit
Alyssa d’un ton impérieux. Va prendre ta
douche. Papa va bientôt rentrer.
Mandy quitta la cuisine en marmonnant entre
ses dents. Elle n’était absolument pas
convaincue du discours de sa mère. Elle
espérait en toucher un mot à son père quand il
serait de retour à la maison.

Jake fut de retour aux alentours de midi, les
bras chargés de provisions achetées dans une
superette de Littleton. Comme à l’accoutumée,
Fripouille et Blacky se précipitèrent vers la
porte d’entrée en reconnaissant ses pas dans le
couloir. Quand il franchit le seuil de l’entrée, ils
s’agrippèrent à lui si bien qu’il manqua de faire
tomber toutes les provisions sur le sol.
– Mais pourquoi as-tu acheté toute cette
nourriture ? demanda Alyssa le sourcil
interrogateur. Tu sais bien que je fais les
courses tous les jeudis. Le frigo est rempli, nous
avons de quoi tenir toute la semaine, fit-elle
remarquer. Tu envisages de fuir la vie civilisée
et de te retirer en rase campagne, dit-elle en se
moquant gentiment de lui.
– La camionnette blanche dont je t’ai parlé
hier, m’a encore suivi ce matin jusqu’au
Memorial Denver.
– Effectivement, c’est curieux. Il s’agit peut-
être d’une pure coïncidence, s’enquit-elle en
42 Pratiques peu orthodoxes
jetant un coup d’œil par la fenêtre. En tout cas,
elle ne t’a pas suivi ce midi, notre rue est
pratiquement déserte en ce début de week-end !
– Détrompe-toi, dit-il sérieusement. Il n’y a
pas de camionnette parce que j’ai tout fait pour
qu’il n’y en ait pas.
– Comment ça ? s’étonna-t-elle, perplexe.
– John m’a prêté sa Mercedes afin que je
passe inaperçu en sortant de l’hôpital.
– Il est clair que tu attaches beaucoup
d’importance à cette histoire. Mais pourquoi
toutes ces provisions ? Il y a de quoi ravitailler
tout le quartier !
– Je préfère être prévoyant au cas où nous
devrions fuir.
– Tu ne crois pas que tu pousses le bouchon
un peu loin ?
– Oh que non ! J’ai l’intime conviction que
quelque chose de grave se trame dans notre
dos. C’est ce que je ressens au plus profond de
moi depuis hier soir. Je ne sais comment
t’expliquer ce sentiment.
– Je vois ce que tu veux dire. Je connais ce
genre de sensation.
– Il va peut-être falloir quitter Littleton
quelques temps et envisager des vacances
forcées dans un lieu où nous serons hors
d’atteinte.
– Tu commences à me faire peur Jake ! On
ne peut pas tout quitter comme ça sur un
43 Pratiques peu orthodoxes
simple coup de tête ! Tu dramatises un peu trop
à mon goût ! Il est hors de question que nous
quittions Littleton sur une simple présomption !
– Ce soir, nous aurons tout le temps d’en
reparler une fois que j’aurai eu davantage
d’informations sur les propriétaires de la
camionnette. John termine sa garde à 19 heures.
Il est prévu qu’il prenne ma voiture pour mener
la camionnette en bateau. Quand ils se rendront
compte que ce n’est pas moi dans la voiture, ils
feront certainement demi-tour et moi, je les
suivrai pour voir où ils se rendent.
– Comment sais-tu qu’ils sont plusieurs ?
– C’est juste une supposition, voilà tout, fit-il
rongé par la fatigue.
– Je t’accompagnerai, c’est trop dangereux
d’y aller seul.
– Il en est hors de question, fulmina-t-il. En
fait, tu seras plus utile ici. Si nous devions
quitter précipitamment l’appartement, il serait
préférable que tu rassembles quelques affaires
pour les jours à venir.
Alyssa était bouche bée. Elle ne comprenait
pas la réaction de Jake et son obstination à
vouloir fuir Littleton à tout prix. Pour elle, Jake
devenait paranoïaque. Jake la prit par les
épaules et l’obligea à le regarder dans les yeux
pour qu’elle comprenne que ce qu’il se passait
en ce moment précis, n’était pas un de ces
délires comme il lui arrivait d’en avoir. Les yeux
44 Pratiques peu orthodoxes
verts d’Alyssa le scrutèrent au plus profond de
lui-même si bien qu’il en fut bouleversé. Ce
regard éveilla en lui une émotion intense et le
ramena dans le passé.
Il se souvint de ce mardi 13 Novembre
quand il avait traversé la cour du lycée et croisé
le regard d’Alyssa. Elle était assise, seule, sur
l’un des bancs qui longeaient le bâtiment
administratif et avait les yeux humides. Elle
semblait complètement désemparée. Face à ce
spectacle, Jake avait ressenti un pincement au
cœur. Toute cette tristesse émanant d’elle,
contrastait avec ses longs cheveux roux et
brillants qui illuminaient cette cour sinistre
comme un rayon de soleil. A ce moment précis,
il aurait aimé la prendre dans ses bras et la
consoler mais il ne la connaissait pas encore. Ce
geste aurait semblé déplacé. Pendant des
semaines, le visage d’Alyssa le hanta jour et
nuit. Finalement, il finit par faire sa
connaissance lors d’une soirée organisée par
Tony Lorenzo, fils d’un richissime industriel à
la tête d’une chaîne alimentaire. Elle lui adressa
quelques mots quand elle se servit un verre de
punch. Ce fut le début d’une longue amitié qui
se transforma peu à peu en amour.
– C’est quand même dingue cette histoire qui
nous tombe dessus du jour au lendemain !
S’esclaffa-t-elle sans se rendre compte que Jake
était plongé dans ses pensées.
45 Pratiques peu orthodoxes
– Moi-même, je n’y comprends rien,
répondit-il en secouant la tête. Nous
commencions enfin à voir le bout du tunnel ; tu
remarches presque normalement, Mandy a fini
par oublier le décès de Julien et j’ai enfin le
poste de chef de service que j’attendais depuis
presque trois ans. Et voilà qu’une camionnette
qui débarque de nulle part, me prend en filature
du jour au lendemain sans que j’en connaisse les
raisons.
Mandy qui se tenait dans l’embrasure de la
porte de la cuisine depuis un moment déjà, avait
entendu une partie de la conversation de ses
parents et remarqua l’air affligé de son père.
– Quelque chose ne va pas, papa ? demanda-
t-elle, inquiète.
– Non rien de grave, répondit-il en ne
réussissant pas à camoufler son mensonge.
– Je ne suis plus un bébé, je suis capable de
comprendre beaucoup de choses, enchaîna-t-
elle en lui jetant un regard de reproches.
– Oui, je sais. Mais le problème dont je
parlais avec maman est une affaire d’adultes.
– Il fallait le dire tout de suite ! Je suis assez
grande pour comprendre que vous ne voulez
pas me parler de certaines choses car je n’en ai
pas l’âge !
Pour couper court à la conversation, Jake
proposa d’aller déjeuner. Tout le monde fut
d’accord, y compris Fripouille et Blacky qui
46 Pratiques peu orthodoxes
considéraient les repas comme la chose la plus
importante de leur existence. A 14 heures 30, le
repas était terminé et la table débarrassée.
L’après-midi fut relativement stressant d’autant
que Jake n’arrêtait pas de faire les cent pas dans
l’appartement. Seule Mandy passa un moment
agréable en compagnie de son ordinateur
portable que Jake lui avait offert deux mois plus
tôt. L’atmosphère devint tendue lorsque toute
la famille se réunit autour de la table pour
déguster le gâteau qu’Alyssa avait confectionné
pour le goûter. Mandy fit en effet allusion à la
visite du représentant qui était passé le matin
même. Elle fit remarquer à son père qu’elle
avait trouvé ses questions curieuses.
– Pourquoi ne m’as-tu pas parlé de ce
représentant ? demanda-t-il en s’adressant à
Alyssa, un ton de reproches dans la voix.
– Je n’en voyais pas l’intérêt ! dit-elle en
s’emportant.
– Désolé de m’énerver pour si peu mais tout
incident a son importance, étant donné les
circonstances !
– Il avait vraiment l’air bizarre ce type,
enchaîna Mandy en hochant la tête pour essayer
de convaincre son père.
– Quelles questions a-t-il posé exactement ?
Mandy fit un récapitulatif de tout ce qu’elle
avait entendu et continua d’affirmer que ce
représentant était suspect. Le discours de
47 Pratiques peu orthodoxes
Mandy ne rassura absolument pas Jake qui était
à présent convaincu que ce type avait un lien
avec la camionnette. Mais il ne comprenait pas
pourquoi celui-ci s’intéressait à Mandy en
particulier. Il espérait que la course poursuite de
ce soir l’éclairerait enfin.
Après le goûter, l’ambiance continua de se
détériorer ; Jake réussit à angoisser toute la
maison ; même les chiens sentirent la peur
grandissante de Jake si bien qu’ils n’arrêtèrent
pas de réclamer la porte pour aller dehors.
Finalement, Jake se dévoua pour les sortir en
espérant que cette promenade au grand air le
détendrait un peu.
Mandy et Alyssa considérèrent cette sortie
comme un moment de répit. Elles ne
supportaient plus ses allées et venues. Alyssa
reprocha à sa fille de lui avoir parlé de ce
représentant en soulignant que depuis cet
instant Jake était devenu une vraie boule de
nerfs. Peu de temps avant le retour de ce
dernier, la sonnerie du téléphone fit sursauter la
mère et la fille qui avaient finalement réussi à se
détendre un peu devant une série humoristique
de la chaîne câblée.
– Allô, fit Alyssa.
– Ici John Cambridge, répondit-il.
– Bonjour John, dit Alyssa.
– Est-ce que Jake est dans les parages ?
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