Silence, on tue

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« L’aube Sanglante » c’est le titre du nouveau film de Léo Landry.

Ironie du sort : c’est au petit matin qu’est retrouvé le cadavre de Samuel Tritchkine, la tête défoncé sur le bitume.

C’ était le producteur du film mais aussi un gros porc détesté par tout le monde et ça complique la tâche... Comment savoir qui l’a tué ?

Et puis dans le milieu du cinéma, il y a de très bons acteurs...

Une chose est sûre, l’assassin a rendu service à tout le monde.


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Date de parution 26 février 2014
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EAN13 9791025100462
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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couverture
PIERRE LATOUR
SILENCE, ON TUE
 
 
French Pulp Éditions Policier

 

 

 

La Vérité ?… Que de chemins détournés n’ai-je pas dû emprunter avant de parvenir jusqu’à elle

A. CONAN DOYLE.

(Souvenirs sur Sherlock Holmes.)

1

— Le silence partout ! aboya le Vieux Sam.

C’était la huitième prise et ça suffisait comme ça ! En tout cas, ça lui suffisait à lui, Samuel Tritchkine, dit « Le Vieux Sam », producteur de films de son état. Huit prises !… Huit prises parce que M. Léopold Landry, metteur en scène, faisait de l’Art ! Lui, le vieux Sam, il s’en foutait de l’Art Lui, le Léo Léo avait un passé ! Il était vieux, fatigué, mais c’était plus fort que lui, il fallait qu’il fignole ! Qu’il fignole à coups de millions ! Ses millions à lui, Samuel Tritchkine, précisément !

— Ce coup-là, on le met dans la boîte ! dit Léo.

— Et ça ne sera pas trop tôt ! grommela le vieux Sam.

Léo lui jeta un bref coup d’œil. Léo avait un visage anguleux, de beaux yeux gris pleins de lassitude. Mais il y avait autre chose dans le coup d’œil qu’il jeta au vieux Sam. Une petite flamme de colère, de haine même. Le Vieux Sam n’insista pas ; ce n’était pas le moment de s’engueuler.

— Attention, les enfants ! continua Léo ; il faut qu’on boucle ce numéro ce soir. Demain, on passe dans un autre décor, alors ce coup-ci, on le met dans la boîte ! Tania !… Tu le laisses avancer vers toi. Tu es immobile, tu es en marbre ! Seuls, tes yeux vivent ! Tes yeux regardent avancer cet homme qui va te tuer. Alors, n’aie pas l’air d’être à une présentation de collection ! Toi Pierrot, je ne vois que ton dos. Mais il faut que ce soit un dos qui parle ! Il faut qu’en voyant ce dos, les spectateurs aient la gorge nouée ! Bon ! Allez-y, nom de Dieu ! Il faut qu’on en sorte de cette prise !

Tania Clermont eut un faible sourire. Elle était crevée. Elle n’était pas encore assez grande vedette pour avoir une doublure, ce qui fait que depuis midi, elle_ était sur ses pieds. Une doublure, elle aurait dû l’avoir. Elle l’aurait eue avec un autre producteur que le vieux Sam. « Qu’il crève ! » se dit-elle, dans un brusque accès de colère. « Qu’il crève, ce négrier ! »

Elle regarda Pierre Charmoy, son partenaire. Lui, il s’en foutait. Encore juvénile et du biceps en pagaïe ! « Heureusement, je n’ai pas de texte dans ce numéro ! » se dit-elle encore. Si seulement, le vieux Sam s’en allait Elle ne pouvait rien faire de bon quand il était là. Mais non, il fallait qu’il soit en permanence sur le plateau, à tout vérifier, à tout rogner, à tout insulter ! Elle se promit de lui dire ses quatre vérités à la fin du film. Elle aurait aimé le faire immédiatement, lui cracher son dégoût à la figure, tout de suite ! Elle se contint ; pour le moment, il fallait mettre ce numéro dans la boîte.

— Attention, les enfants ! répéta Léo. Prêts pour le son ? Quelque part un couinement se fit entendre.

— Moteur ! commanda Léo.

Derrière lui, la caméra se mit à ronronner doucement. Le « clapman » se précipita :

— « L’Aube Sanglante », deux cent trente et un, neuvième !

Il fit claquer son « clap » et sortit vivement du champ.

— Que ce soit vrai ! dit doucement Léo ; vrai à hurler !

Il y eut quelques secondes d’un silence parfait, puis Léo ajouta :

— Partez !

Bob Harlin, le cadreur, vit le large dos de Pierre Charmoy entrer dans le champ, escamotant le visage terrifié de Tania. Il fit un signe et le chariot se mit en marche. Le visage de Tania apparut puis il y eut un bref arrêt dans le « travelling-avant ». Bob se mit à jurer tout bas. Il devinait ce qui s’était passé ; une des cales soutenant les rails avait dû se déplacer. « Va falloir recommencer à cause de moi ! » se dit-il.

— Coupez ! cria Léo ; c’était bon pour moi, très bon ! Il se tourna vers Bob Harlin :

— Bob, le travelling n’a pas légèrement accroché ?

— Si, répondit Bob avec lassitude et il est reparti un poil trop tard.

Léo soupira et passa la main sur son visage osseux, comme pour en gommer la fatigue. Il consulta sa montre : sept heures ; la journée était finie ! Pas question de recommencer la prise encore une fois. Une prise excellente pour le jeu ; mais il avait fallu qu’une nom de Dieu de cale fasse des siennes.

— On verra ça à la projection, dit-il en se levant ; mais si ça ne va pas comme je veux, on recommencera demain.

— On ne recommencera rien du tout ! éructa le vieux Sam ; demain, nous passons sur un autre décor !

Il donnait une importance terrible aux « r » ; il parlait comme un torrent roule les cailloux.

— Le film, c’est moi qui en suis responsable, dit Léo. Sa voix tremblait, mais il se contenait encore. Je ne peux rien décider avant d’avoir vu la projection.

Jeannot, le régisseur, distribuait les bulletins de service pour le lendemain. C’était bien ça, le complexe bistrot était terminé, on allait passer sur un autre décor. Bob Harlin eut un geste rageur. La dernière prise dans ce décor, et il avait trouvé le moyen de la saloper. Il baissa la tête. Quelqu’un lui tapota l’épaule ; il leva les yeux et aperçut Ludovic Dufraisse, le chef opérateur.

— T’en fais pas, Bob ! dit Ludo. La voix de Pierre Charmoy s’éleva soudain :

— Alors, messieurs, vous vous décidez ? Lui, il s’en foutait ! Il enchaînait film sur film, et pouvait se permettre d’élever la voix à des moments où une mouche n’aurait pas osé traverser le plateau.

— C’est tout décidé ! trancha le vieux Sam. Nous avons neuf prises dans la boîte ; si sur ces neuf prises on n’en trouve pas une de bonne, c’est que le diable s’en sera mêlé ! De toute façon, je ne suis pas responsable des erreurs de l’équipe de M. Dufraisse.

— M. Tritchkine, dit calmement Ludo, mon équipe et moi on vous em…

— Vous osez me parler sur ce ton !

— Oui, M. Tritchkine ! Je vous parle sur ce ton parce que vous êtes un gougnafier, une honte vivante pour la profession ! Bob Harlin est un des meilleurs cadreurs de Paris, vous le savez aussi bien que moi ! Et ni lui, ni moi, ni mon équipe n’attendons après vous pour travailler ! Sur ce, à tout à l’heure, à la projection.

— Il n’y a pas de « à tout à l’heure » pour vous ! hurla le vieux Sam ; vous êtes sacqué !

Ludo s’approcha du gros homme d’un pas tranquille.

— Non, M. Tritchkine, je ne suis pas sacqué ! Essayez de me mettre à la porte et vous verrez ce qui vous arrivera ! Allez, les gars, on se tire ! J’en ai ma claque de discuter avec ce marchand de soupe !

Il se détourna du vieux Sam bégayant de fureur, comme on se détourne de quelque chose de pas très propre. Il s’approcha de Bob Harlin, un Bob Harlin tout craquant de rage, et passa un bras autour des épaules du jeune homme.

— Viens Bob !

— Bon Dieu ! dit Bob, j’ai une femme et deux gosses, tu comprends ?

— Je comprends ; allez, viens !

Les deux hommes s’avancèrent vers Léo affalé dans le fauteuil marqué à son nom.

— Je crois qu’il faudra en passer par-là, dit Ludo. Tout est prêt sur le plateau « C ». Tu sais, Léo, la « 3 » et la « 5 » ne sont pas mauvaises.

— Elles ne sont pas mauvaises, mais elles ne sont pas bonnes.

— C’est de ma faute dit Bob.

— Non, dit Léo, c’est la faute de l’atmosphère dans laquelle nous travaillons. Victor est là ? demanda-t-il, élevant soudain la voix.

— Voilà !

Victor s’avança, précédé de son ventre. Son nom était Victor Dieu, mais on l’appelait « Gros-Bide ». C’était le régisseur général, l’homme à tout faire du vieux Sam, une fripouille lui aussi. Il s’arrêta devant Léo, un sourire servile sur les lèvres.

— Victor, dit Léo sans le regarder, nous ferons ce que demande M. Tritchkine.

— Très bien ! dit Gros-Bide. Demain, prêts à tourner à midi sur le plateau « C » ! cria-t-il à la cantonade.

Il y eut un brouhaha, les projecteurs s’éteignirent. Léo, Bob et Ludo se dirigèrent vers la porte.

— La projection dans un quart d’heure ! cria Victor.

— Ce salaud de Tritchkine ! dit Bob Harlin ; un de ces jours, je l’étranglerai !

Sur la porte de la loge, il y avait inscrit : « Artistes de Complément – Femmes », ce qui est une façon courtoise de désigner les figurants. Dans la loge surchauffée, les figurantes se déshabillaient. Elles étaient une douzaine de tous âges. Éreintées, pas même la force de parler ! C’était pas une production, c’était le bagne ! Pas même le temps d’aller au petit coin ! Il fallait être là, à griller sous les « projos » et à se faire traiter pire que des bêtes par le vieux grigou et son âme damnée de régisseur général. Et ça, de midi à sept heures !

— Tu sais ce qu’il m’a fait, ce vieux dégueulasse ? dit une petite brune à sa voisine.

— Non, mais je m’en doute un peu.

— Hier soir, au moment où j’allais partir, voilà Gros-Bide qui m’appelle. « M. Tritchkine veut vous voir dans son bureau ! » qu’il me dit. Tu sais comment on est, nous autres ; dès qu’une huile vous fait demander, on entre en transe. Bon ! J’arrive dans le bureau de Tritchkine. Il était en train de regarder des photos. Il me fait signe d’approcher et j’approche. Je me méfiais bien un peu, mais pas trop. Dès que je suis à côté de lui, il ne perd pas son temps ; la main où tu penses, et par-dessous la jupe encore ! Je lui envoie une gifle à toute volée, mais au lieu de le calmer, ça l’émoustille encore plus ! J’ai juste eu le temps de prendre mes jambes à mon cou et de me sauver ! Si tu avais vu sa tête ! Ce vieux saligaud ! Rien que de le regarder, on en a la nausée et il se figurait…

— Il ne t’a rien dit, aujourd’hui ?

— Non. Il ne m’a même pas regardée.

— Des gifles, il a dû en recevoir quelques-unes dans sa vie ; ça glisse.

— J’ai rien dit à Lulu ! continua la petite brune ; violent comme il est, il serait venu lui démolir le portait, à ce vieux cochon !

— Il a fait le même coup à une des amies, Rose Marchai, enchaîna une grande fille outrageusement maquillée. Mais à elle, il lui a proposé le deuxième rôle féminin dans son prochain film. Elle lui a flanqué une paire de gifles, comme toi, et elle a eu juste le temps de venir s’enfermer dans la loge !

— C’est une idiote, ta Rose Marchai ! intervint une belle fille blonde, légèrement sur le retour. Moi, pour un deuxième rôle féminin, je serais gentille avec toute la Production, Gros-Bide compris !

— Chacun ses goûts ! dit sèchement la petite brune ; en tout cas, moi, c’est mon dernier film. Je me marie dans huit jours.

La porte s’entrebâilla et la tête de Jeannot, le régisseur, apparut.

Dépêchons-nous, mesdames ! Vous n’êtes pas dans un salon de thé !

— À qui le dis-tu ! conclut la grande bringue.

 

 

Dans la loge « Artistes de Complément – Hommes », l’atmosphère était également à la révolte. Henri Farladet, entre autres, en avait plein le dos. Heureusement, c’était son dernier jour ! Farladet faisait du cinéma pour la couverture ; le plus clair de ses revenus, il le tirait des femmes. Il plaisait aux femmes, alors, pourquoi se serait-il gêné ? Dans « L’Aube Sanglante », il faisait un barman ; pas de texte, mais beaucoup de présence. Ça lui plaisait, mais il y avait ce salaud de négrier de Tritchkine ! Celui-là, Farladet non plus ne pouvait pas l’encaisser.

À sa démobilisation, Farladet s’était trouvé sans travail. Rien d’étonnant le travail ça le fatiguait énormément, le beau Riri. Il s’était mis à draguer du côté de Pigalle. Et à force de draguer, il avait écopé de six mois de ballon ! Ça lui avait donné à réfléchir, ces six mois à l’ombre. Et à force de réfléchir, il avait pensé à ce job, le cinéma. Il était jeune et beau, il avait vite trouvé de l’embauche. Il rompit avec les malfrats de Pigalle et rentra dans le droit chemin. Pas complètement, car il quitta Pigalle en laissant deux ou trois dettes derrière lui. Des dettes morales. Il y avait longtemps de ça et jusqu’à ce jour, personne n’était venu lui demander des comptes. Peut-être qu’ils l’avaient oublié, ces Messieurs de la Truanderie ? Quoi qu’il en soit, les jours passaient, et plus ils passaient, plus le beau Riri se sentait tranquille.

Mais pour l’immédiat, il en avait marre de M. Tritchkine et de sa Production ! Pour qui il les prenait, ce mal poli ? Farladet aurait bien aimé le tenir dans un coin, le Tritchkine ! Mais ça lui causerait des ennuis, et des ennuis, il n’en voulait plus.

Il enfila son « Loden » gris et tâta ses gants dans la poche de son pardessus. Tout allait bien ; sapé à mort et un moral de fer !

— Bon t Les gars, à la prochaine !

Il serra quelques mains ; tous vieux et fatigués, les copains ! Il sortit vivement et referma la porte derrière lui. Des larves, voilà ce qu’ils étaient, tous ! Il descendit un étage et enfila le couloir des loges « Artistes ». Les artistes ! Le beau Riri ne les enviait pas ; il avait pour principe de toujours être satisfait de son sort. Il aborda la cour des studios et se dirigea vers sa « Sunbeam » qui luisait dans l’ombre. Il se sentait en forme ! Et il emmerdait Tritchkine ! La meilleure preuve, c’est qu’il couchait avec sa femme, Elisabeth ! Parfaitement, avec la femme du gros porc ! Alors, vous vous rendez compte ce qu’il lui rendait comme points au Vieux Sam ?

Il prit place dans la voiture et avant de démarrer, consulta son bracelet-montre. Bientôt dix-neuf heures trente. Juste le temps de passer chez lui, de prendre un bain et d’enfiler un complet frais, avant d’aller au rancart.

La « Sunbeam » quitta la cour, s’engagea dans l’avenue. Il appuya sur le champignon, il avait promis à Elisabeth d’être à « La Chaumière » à huit heures, et Elisabeth n’aimait pas attendre. En passant devant l’arrêt des autobus, il aperçut un vieux frimant à barbe blanche. Il stoppa, ouvrit la portière.

— Venez, grand-père ! cria-t-il ; je vous emmène !

Le vieux traversa l’avenue et prit place à côté de Farladet en bafouillant des remerciements. Pauvre vieille cloche ! se dit-il. Il savait qu’il n’en arriverait jamais là. Plutôt crever ! Il démarra et se mit à penser à Elisabeth Tritchkine. Elle voulait divorcer pour l’épouser, lui, le beau Riri ! C’était tout de même quelque chose ! Il est vrai qu’elle mettait une sacrée condition à son divorce ! Il fallait voir ça, calmement. En tout cas, il y avait une chose dont il était sûr, le beau Riri ; c’est qu’il ne ferait pas de la frime, même intelligente, jusqu’à perpète ! Elisabeth Tritchkine, c’était une mine d’or, il le sentait.

Il s’engagea dans le Bois de Vincennes. Du coin de l’œil il lorgna son compagnon, petit tas d’os et de viande desséchée.

— Ça va, grand-père ?

— Ça va ! dit le vieux ; mais c’est un métier trop fatigant pour moi !

Henri ne répondit pas ; il n’y avait rien à répondre. « La vieillesse, se dit-il, c’est la pire vacherie qui puisse arriver à un mec »

 

 

— Qu’est-ce que vous avez contre cette prise ? aboya le Vieux Sam ! elle est très bonne !

Léo ne répondit pas ; il était crevé.

— Fais repasser la « 5 », demanda-t-il au premier assistant.

— La « 5 », Pierrot !

Léo se frotta les yeux et les sempiternelles images, une nouvelle fois, défilèrent.

— Ça suffit ! cria Léo ; on prend la « 9 » !

— La « 5 » est meilleure ! protesta le Vieux Sam.

— On prend la « 9 » répéta doucement Léo ; c’est la meilleure pour le jeu. Et jusqu’à preuve du contraire, c’est le jeu qui prime.

Le Vieux Sam s’arracha péniblement de son siège. Il se sentait entouré d’ennemis. Tous contre lui, alors que c’était grâce à ses millions qu’ils bouffaient !

— La « 9 » est mal cadrée ! continua-t-il ; on ne voit que le dos de Charmoy ; Tania est complètement escamotée.

— On le sait ! dit Bob Harlin, les dents serrées. On ne sait même que ça ! J’ai raté mon travelling, d’accord ! N’empêche que M. Landry a raison !

— M. Harlin, je vous ai déjà dit ce que je pensais de votre travail ! coupa sèchement le Vieux Sam ; ne m’obligez pas à le répéter !

Bob se retourna vers lui, d’une pièce, les poings serrés.

— Doucement, Bob !

La voix calme de Ludo l’arrêta dans son élan. Il aspira une longue goulée d’air et gagna rapidement la porte.

— Écoutez, Sam ! dit Léo ; occupez-vous de rogner sur la pellicule, les figurants, les heures supplémentaires et le diable sait quoi, mais ne vous mêlez pas de la partie artistique du film ! Parce que ça, vous n’y connaissez rien !

Après ça, le Vieux Sain aurait dû tirer l’échelle. Mais il ne la tira pas, bien entendu. Ce qui fait que trois minutes plus tard, on se serait cru dans la loge aux fauves, par une nuit d’orage et après une semaine de disette ! Le Vieux Sam jurait que Léo et Ludo et toute la « technique » ne feraient plus un film de son vivant ! Ludo confirmait au Vieux Sam qu’il l’emmerdait, lui, sa Production, ses ancêtres et sa progéniture (s’il était foutu d’en avoir une) jusqu’à l’anéantissement final de notre saloperie de planète ! Ce qu’entendant, le Vieux Sam touchait aux frontières de l’apoplexie, et se mettait à engueuler Tania Clermont qui n’en pouvait, mais hurlant qu’elle avait autant de talent que ses propres fesses ! C’est alors que Charmoy qui s’amusait bien jusque-là, se levait et disait au Vieux Sam qu’il n’était qu’un énorme tas de résidus. Et que le Vieux Sam lui répliquait qu’il valait mieux être un énorme tas de résidus qu’un garçon épicier aussi doué pour l’Art dramatique qu’un candélabre pour le twist !

À ce moment de la discussion, il y eut un intermède. Charmoy devint blême et administra au Vieux Sam une paire de gifles qui dut s’entendre jusqu’au Pont de Joinville. Il y eut une seconde de stupeur ; Charmoy regarda sa main, puis le Vieux Sam et s’en alla brusquement, tandis que le Vieux Sam lui dit :

— Tu as fait ça, Pierrot ? Tu le regretteras !

Léo, silencieux depuis un moment, rassembla ce qui restait de salive dans sa bouche desséchée et cracha aux pieds du vieux Sam, ce qui fit que le tumulte reprit de plus belle que le concierge, alerté, songea sérieusement à appeler « Police-Secours ».

Puis, ils s’en allèrent les uns et les autres, laissant le Vieux Sam mijoter dans sa fureur. Il en tremblait de toute sa graisse ! Les Salauds ! S’ils se figuraient que ça allait se passer comme ça, ils se trompaient ! Et ils s’en apercevraient, pas plus tard que le lendemain !

 

 

Le Vieux Sam gagna la porte, l’ouvrit et frissonna au contact de l’air froid. Il s’arrêta un instant, le temps de souffler et d’essuyer la sueur qui perlait à son front. « Il faut rentrer », se dit le Vieux Sam. Il se mit en marche vers la « Chrysler ». Marcel, le chauffeur, lui ouvrit la portière et il se coula à l’intérieur en ahanant. Rentrer, bien sûr… mais, vers quoi ? Il avait un splendide appartement, une femme très belle de quarante ans sa cadette, qu’il ne voyait jamais. Toujours à courir le gigolo, la salope ! Chienne de vie ! Tout le monde était contre lui depuis toujours.

Marcel attendait, le dos raide. Le Vieux Sam se ressaisit.

— Rue des Martyrs ! dit-il.

Il était tellement bouleversé, qu’il avait oublié qu’on était lundi. La voiture se mit à glisser en ronronnant doucement. « Il va voir les petites ! » se dit Marcel. Rue des Martyrs, deux jumelles de dix-sept ans. Le vieux leur rendait visite chaque lundi, à elles et à leur mère. Des fois, le Vieux Sam faisait monter Marcel. Pas pour la rigolade, mais pour que Marcel emmène les jumelles, faire un tour. Le vieux Sam restait avec la mère et quand Marcel revenait avec les mômes, c’est à peine si le gros porc pouvait s’extirper de son fauteuil, tellement il était lessivé !

Sur l’avenue, ils doublèrent la voiture de Léo, avec Léo dedans ; un Léo triste comme la mort, qui allait se saouler la gueule quelque part.

 

 

Bob Harlin n’avait pas faim. Il chipotait dans son assiette, tout en jetant de brefs coups d’œil sur ses deux gosses et sa femme, Denise. Denise ne disait rien et les gosses non plus. Papa était triste, et quand papa était triste, toute la maison était triste. Denise aurait bien aimé mettre la télé, mais elle n’osait pas. Le silence les enveloppait comme un manteau étouffant.

Bob ne parvenait pas à chasser ce putain de « travelling » de son esprit. Depuis le début du tournage, il avait fait très attention à son travail. Et il avait fallu qu’il rate une prise, en fin de journée, en fin de décor ! Alors que, désespérément, chacun priait le bon Dieu ou le diable, pour que la prise soit bonne ! Landry avait été très bien, comme toujours. Il avait choisi la « 9 » bien que ce soit la moins bonne, par solidarité envers son cadreur.

Un type bien, ce Léo. Il y avait trois films de lui que les « Ciné-Clubs » se disputaient. Mais à présent, il était sur le toboggan, Léo, vieux, désenchanté, trop artiste, « L’Aube Sanglante » était sans doute son dernier film. Dommage ! Bob aurait bien aimé remettre ça avec lui. Ludo aussi était un type bien. Tout le monde était bien, en somme ! Seulement, il y avait ce salaud de Tritchkine !

Il repoussa son assiette et sourit à Denise. D’accord, il avait raté un « travelling », pas de quoi se mettre le citron en berne !

— Tu peux mettre la télé, dit-il, je vais aller faire un tour.

Denise lui sourit à son tour.

— Je la mettrai quand tu seras parti.

Ça l’embêtait qu’il sorte. Elle aurait bien aimé qu’il reste, qu’ils parlent un peu. Il avait des ennuis, mais comme d’habitude, il ne lui dirait rien. Il irait rôder dans les bars, jusqu’à ce que ça se tasse. « Et pourtant, je suis sa femme ! » se dit-elle avec amertume. Il lui tardait que ce film soit fini. Tous les soirs, Bob rentrait irrité, taciturne. Et il sortait beaucoup…

— Je fais juste un petit tour pour me rafraîchir les idées, et je rentre, dit Bob en se levant.

Il se pencha sur les enfants et les baisa au front. Les gosses ne réagirent pas ; ils étaient tristes comme chaque fois que papa s’en allait au lieu de rester avec eux à jouer sur le tapis du salon. Bob prit Denise dans ses bras et la serra très fort contre lui.

— T’en fais pas ! murmura-t-il tendrement, tout ira mieux dans une semaine !

La porte se referma derrière lui. Denise se rassit entre les deux enfants et resta immobile, le regard perdu au loin.

— Pourquoi papa il est parti ? demanda le petit Jackie.

— Il est fatigué, il a été marcher un peu pour se détendre.

— Je n’aime pas quand papa s’en va ! dit encore Jackie.

— Moi non plus ! dit Denise.

 

 

« Je vais finir par rouler sous la table ! » se dit Léo Landry avec une sombre délectation. Il avait vidé une bouteille de « Blanc de Blanc » et venait d’en commander une autre. Comme un ivrogne ! Comme un nom de Dieu d’ivrogne qui n’arrive pas à sortir du tunnel ! Il savait que ça finirait comme ça. Il avait une femme quelque part, une femme douce, timide, qui l’attendait. Il avait également des gosses ; mais ils étaient mariés et se foutaient éperdument de ce qui pouvait arriver à leur père ! En somme, il était seul ! Sa femme ne comptait pas ;...