//img.uscri.be/pth/45a83eddb0ad9992b91ded1faf360fb419925d83
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,90 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Sous les ongles

De
303 pages
Paris, 14ème arrondissement. Marie Verdon, photographe, est retrouvée assassinée dans l'escalier de son immeuble. On peut lire, écrit sur le mur derrière la victime, le début d'une comptine pour enfants. Mazzola, un flic un peu fatigué, est chargé de l'enquête. Celle-ci piétine, d'autres meurtres suivent. On voit le commandant et ses hommes, pleins de dégoût et de colère, s'enfoncer pas à pas dans un cauchemar dont ils sont autant les acteurs que les victimes, à la recherche d'un tueur cruel et pervers.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Sous les ongles
Alain Laporte
Sous les ongles

Roman






Éditions Le Manuscrit

© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8544-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748185447 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8545-5 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748185454 (livre numérique)




7






























8






Pour Isabelle, Sarah, Elsa.























9







10 Sous les ongles

Elle était invisible de l’entrée. Il fallait passer
la porte principale de cet immeuble chic de la
èmerue Liancourt, dans le 14 arrondissement.
Traverser le hall immense, brillant, clair, avec
ses grands miroirs, puis franchir la seconde
porte, vitrée, pour pouvoir, en regardant vers la
gauche, l’apercevoir. Un chapeau mauve à lar-
ges bords, légèrement relevé sur le front. Sous
le chapeau, sa chevelure n’était qu’une cascade
de mèches rousses qui mettait très en valeur son
visage ovale. Des pendants d’oreilles argentés,
composés de petites boules rondes, comme des
guirlandes de Noël verticales. Un peu voyants.
D’ailleurs, elle n’en portait plus qu’un. Un ma-
quillage réussi, les lèvres d’un beau rouge foncé,
surlignées d’un rouge plus foncé encore. Ses
paupières, légèrement teintées de beige très
clair, paraissaient immenses et faisaient ressortir
des yeux d’un bleu très foncé tirant sur le violet,
constellés d’une pluie de petites taches plus clai-
res. Sous l’œil droit, une petite cicatrice en
forme de croissant de lune un peu tordu, les
11 Sous les ongles
cornes orientées vers le haut. Un souvenir de
son enfance. Elle avait fait une chute dans
l’allée en marbre, au milieu du jardin, à la cam-
pagne. La trace était très discrète mais visible
sous la fine couche de fond de teint. Elle était
assise là, dans son tailleur neuf, mauve comme
son chapeau, avec un fin liseré au bout des
manches et autour du col. Chic, mais un peu
vieillot, peut-être. L’ouverture discrète et étu-
diée de son très fin chemisier blanc laissait en-
trevoir la naissance d’une poitrine ronde, et en-
tre les seins, une petite pierre blanche et très
brillante, sur une chaîne en or d’une finesse qui
la rendait invisible. Elle avait une quarantaine
d’années, sûrement. De petites rides près des
yeux, autour de l’angle extérieur, trahissaient un
âge qu’elle ne cherchait pas vraiment à masquer.
En réalité, ces petites rides étaient apparues de
nombreuses années auparavant, alors qu’elle
n’avait qu’une vingtaine d’années. En même
temps que ses premiers cheveux blancs. Elle
avait eu à l’époque une allure de jeune femme
au charme particulier. Elle avait aujourd’hui un
physique de femme mûre au charme affirmé.
Elle tenait dans la main droite son petit sac en
cuir noir, discret. Sa main gauche pendait, la
paume tournée vers le plafond, au bout de son
bras relâché. À l’annulaire de sa main gauche,
pas d’alliance, mais un très gros saphir. Son al-
liance était chez elle. Elle l’avait confiée à un
12 Sous les ongles
ami, journaliste, célibataire, bricoleur et qui par-
tageait son sens de l’humour, avec comme mis-
sion de la monter sur un petit socle en bois.
L’objet trônait maintenant sur sa cheminée,
avec sur la face avant une petite plaque en cui-
vre comportant les dates de début et de fin de
son mariage, devant une photo où on pouvait la
voir, avec son mari, sortant de la mairie.
« Comme un monument funéraire » lui avait dit
sa mère. Elle voyait plutôt cela comme un tro-
phée. Elle avait parlé de ce trophée à son ex-
mari, et elle lui avait montré. Il avait trouvé cela
très drôle et décidé de faire la même chose avec
son alliance. Depuis qu’ils avaient cessé de vivre
ensemble, ils se voyaient s’ils le pouvaient à la
date anniversaire de leur divorce et fêtaient
l’événement au restaurant.
L’une de ses longues jambes fines était allon-
gée, l’autre pliée, l’une de ses chaussures n’était
plus retenue au bout de son pied que par
l’extrémité de son gros orteil. Elle avait les yeux
fermés, une attitude d’abandon. On aurait pu
croire qu’elle s’était assoupie, attendant quel-
qu’un, assise là sur la cinquième marche de
l’escalier. Qu’elle avait oublié ses clefs. Qu’elle
était peut-être un peu ivre. À première vue,
c’était une femme à l’allure soignée, bien dans
son âge et dans sa vie, sortie avec des amies et
rentrée un peu tard. Bien habillée, mais sans
provocation. Mince, pleine de charme. Jolie.
13 Sous les ongles
Une tige métallique lui entrait sous l’œil gau-
che, et ressortait derrière sa tête, la clouant au
mur, en quelque sorte.
14 Sous les ongles

Le commandant Mazzola tenait l’angle du
drap blanc qui recouvrait le corps nu de la vic-
time, dans l’ambulance des sapeurs-pompiers. Il
regardait le visage de la femme étendue sur le
brancard, son appareil photo numérique allumé
à la main. Il venait de prendre ses propres cli-
chés. Elle avait les paupières closes et la bouche
légèrement ouverte, le teint livide. Elle avait
toujours cette tige métallique sous l’œil gauche,
qui entrait de bas en haut, en oblique, dans son
visage. Sa joue, lisse et blanche sous la couche
de fond de teint, semblait comme crevée, plus
que transpercée. Le groupe Mazzola était à
l’œuvre depuis deux heures maintenant, mais le
commandant Mazzola venait d’arriver sur place.
Les premières constatations avaient été effec-
tuées, et le corps était prêt à être emmené à
l’Institut Médico-Légal. Le lieutenant Martin
apparut à l’arrière de l’ambulance, il souriait.
Mazzola laissa retomber le drap. Une tache
rouge s’étendait sur le drap, à l’endroit d’où on
avait arraché la tige métallique.
15 Sous les ongles
– Marie Verdon, 37 ans. Elle habitait
l’immeuble depuis une semaine, personne ne la
connaît en détail, rien de particulier à en dire,
d’après les voisins présents. Ils étaient de mau-
vais poil, réveillés à l’aube un week-end…Logne
a commencé l’enquête de voisinage. Il a eu droit
à tout. Du « Je ne travaille pas assez la semaine
pour ne pas avoir le droit de me reposer le
week-end ? » au « Qu’est-ce que vous voulez
que ça me foute, votre histoire ? » Ils ne l’ont
quasiment jamais vue, elle n’était visiblement
pas très souvent là, et pas du genre à trop se
mélanger, on dirait. On en est là pour l’instant,
mais il y en a plusieurs en week-end. Le type n’a
rien pris dans son sac, du moins on dirait. On a
tout retrouvé portefeuille, porte-monnaie, ché-
quier, carte bleue. Pas de traces de coups. On
aurait dit qu’elle s’est assise là tranquillement, et
que le type l’a clouée au mur, comme ça. On di-
rait qu’elle s’est laissée faire. Visiblement, elle
n’a pas été violée. Comme vous pouvez le voir,
elle était habillée. C’est son voisin du dessus qui
l’a découverte. Frédéric Faure. Il était à peu
près quatre heures. Il rentrait d’une soirée un
peu arrosée avec des potes. Il est entré tranquil-
lement dans l’immeuble, un peu bourré. Il est
entré dans le noir. Il a dit qu’il n’avait pas eu
l’idée d’allumer la lumière, ce qui me fait dire
qu’il était un peu plus cuit que ce qu’il a bien
voulu me dire. Il a traversé le hall à l’aveugle, et
16 Sous les ongles
quand il a commencé à monter l’escalier, il a ta-
pé du pied dans quelque chose de lourd. Il a al-
lumé son briquet et l’a approché de la forme, il
a cru voir un visage. Comme il avait du mal à le
croire, il a redescendu les quatre marches qu’il
venait de monter et il a allumé la lumière. Là, il
est tombé sur sa voisine.
Tout en écoutant, le commandant Mazzola
regardait la série de polaroïds pris par le lieute-
nant Martin en arrivant sur les lieux. L’Identité
Judiciaire avait pris les clichés habituels de la
scène du crime, mais Mazzola voulait que ses
hommes prennent les leurs.
– Il a fait le 17, ils ont envoyé quelqu’un,
mais pas trop vite, ils ont cru à un délire de poi-
vrot. Un vendredi soir, rien d’étonnant. Le col-
lègue du commissariat qui s’est pointé n’a pas
été déçu du voyage. J’ai entendu le témoin, il est
là.
Le lieutenant Martin indiqua du doigt un
homme, debout, le regard perdu dans le vide,
adossé à la façade de l’immeuble, entouré de
deux policiers en civils.
– Je crois qu’il est mûr pour le psy. Il m’a dit
que ça faisait longtemps qu’il voulait en voir un,
c’est le moment ou jamais. En plus, ça va être
gratuit. Complètement retourné, le bonhomme.
Quand je suis arrivé, il avait déjà parlé aux bleus
du 14ème, mais il bafouillait toujours, il trem-
17 Sous les ongles
blait de partout. De temps en temps, il pique
une petite crise, il pleure comme un gosse.
Le commandant Mazzola leva les yeux du vi-
sage de la femme et les planta dans ceux de
Martin, les sourcils levés. L’expression agacée
de son visage fit disparaître le sourire de Martin.
Il regardait les photos prises par le lieutenant, et
il ne voyait rien là qui puisse lui donner envie de
sourire. Mazzola aurait adoré rentrer se cou-
cher. Il avait roulé de nuit, revenant de trois
jours de congés passés chez sa mère, à Nantes.
Trois jours pendant lesquels, comme à chaque
fois entre le « Bonjour, mon Vincent » d’arrivée
et le « Au revoir, mon Vincent » de départ, il
l’avait écoutée lui parler du passé. Lui parler de
sa solitude, de ses maladies. Surtout celles
qu’elle aimait s’inventer. Mazzola savait qu’elle
mentait, et sa mère savait qu’il savait. Mais
c’était un petit jeu entre eux. Elle se lamentait,
et lui l’écoutait. Soit il la sermonnait gentiment,
soit il la plaignait et se lamentait avec elle. Il ai-
mait la rudoyer, mais il aimait aussi la chou-
chouter, il faisait semblant de compatir, il savait
qu ‘elle adorait ça. Comme à chaque fois, il avait
été heureux d’arriver et de la voir, et il avait été
ravi de repartir. Il était en congés, mais il savait
qu’il ne venait pas se reposer, bien au contraire.
Il avait dû, comme à chacune de ses visites, ava-
ler en souriant les tonnes de nourriture que sa
mère lui préparait. Du petit-déjeuner au dîner,
18 Sous les ongles
en passant par le goûter, elle le gavait de plats
qu’elle faisait elle-même. Les sauces, les des-
serts, même le pain. Toujours, Mazzola se for-
çait. Toujours, il mangeait en disant que c’était
bon, tout en rêvant de ne plus rien manger et de
vomir tout ce qu’il avait avalé jusque-là. Quand
il regagnait Paris, c’était café-cigarette et rien
d’autre pendant deux jours. Sa cure à lui.
Il se traînait un sérieux mal au crâne depuis
qu’il était parti de là-bas. Dès qu’il prenait la
route, il avait mal à la tête, et plus il roulait, plus
la douleur gagnait en intensité. Des coups de
poing au-dessus de l’œil droit, réguliers. Une
douleur abrutissante. Elle pouvait être si forte,
cette douleur, qu’il lui arrivait de s’enfermer
dans le noir pendant des heures, allongé. Ces
jours-là, même sentir les battements de son
cœur lui était insupportable. Personne, aucun
médecin, et il en avait vu plus d’un, n’avait ja-
mais réussi à lui expliquer d’où venait cette dou-
leur. Alors il vivait avec, et il prenait l’aspirine
par tubes entiers. Et il faisait couler l’eau froide
du robinet sur son front. Si elle était assez
froide, il avait droit à quelques secondes de béa-
titude, accompagnées de picotements derrière la
nuque. Il y avait Vincent Mazzola, le monde et
la douleur dans sa tête.
Son portable avait sonné alors qu’il arrivait à
hauteur du Mans, et il n’avait pas relâché
l’accélérateur depuis. Il revenait à point,
19 Sous les ongles
l’actualité commençait à s’emballer. Pas le
temps de flâner en route ni de repasser chez lui.
Il était là, en jean, son éternelle veste de cuir sur
le dos, pas rasé, et il contemplait dans ce matin
froid, ce spectacle glaçant. Il était passé bruta-
lement de l’odeur fleurie du jardin de sa mère, à
l’odeur de poubelles de l’aurore dans la capitale,
en passant par celle du tabac froid de sa voiture.
Martin s’approcha de Mazzola et jeta un œil
au cliché que le commandant tenait à la main.
– Ça vous dit quelque chose, à vous,
l’inscription sur le mur ?
– Je ne suis pas un expert, mais ça ressemble
beaucoup à une comptine pour les gosses. Je
n’aime pas ces conneries. Ça pue.
Martin eut un mouvement d’épaules, une pe-
tite moue.
Écrit au marqueur noir, juste au-dessus de la
tête de la victime, les policiers avaient pu lire
ceci :
« Un petit lapin grignote grignote
Un p’tit bout de pain, un p’tit bout
d’carotte… »
La photo montrait Marie Verdon, assise dans
l’escalier, et quelque chose, griffonné au-dessus
de sa tête. L’inscription était dans une bulle,
comme les dialogues des personnages de ban-
des dessinées, tracée en lettres majuscules ron-
des. La bulle avait une pointe, et cette pointe
partait de la bouche de Marie Verdon. Mazzola
20 Sous les ongles
jeta un coup d’œil alentours et aperçut les poli-
ciers de l’Identité Judiciaire, qui s’apprêtaient à
lever le camp. Il ne les avait même pas encore
salués. Les quatre hommes avaient l’habitude de
travailler discrètement et en silence, au point de
se rendre transparents. Le commandant se diri-
gea vers leur groupe, sans sourire. Les hommes
de l’Identité Judiciaire portaient de petits gilets
bleus avec de nombreuses poches. On aurait
cru des reporters de guerre. L’un d’eux finissait
de retirer sa combinaison blanche. Il portait en-
core son masque.
– Salut, les gars. Alors, c’est bon, on en est
où ?
– On a les photos. À part ça, j’ai trouvé des
cheveux et trois ou quatre trucs sur le tapis,
peut-être des fibres, je ne sais pas trop. Pas
grand-chose. Pour les empreintes, rien sur le
mur. La rampe d’escalier, et les poignées de
porte, pas la peine, il y a trop de traces. Rien
d’exploitable. Voilà. On a un plan, douze pho-
tos et trois poils.
Mazzola salua les quatre hommes qui lui ré-
pondirent d’un geste. Ils remontèrent dans leur
petit camion blanc et partirent. Le commandant
se tenait debout, immobile, devant la porte
d’entrée, les mains derrière le dos. On aurait dit
qu’il se recueillait. Quelques agents en tenue
empêchaient les badauds de s’approcher. Il était
à peine 7 heures, ce samedi matin, et les curieux
21 Sous les ongles
étaient rares. Mais quelques voisins réveillés par
le bruit des sirènes et les lumières des gyropha-
res, étaient descendus, certains en robe de
chambre, et formaient un petit attroupement,
séparé de l’entrée de l’immeuble par le cordon
de gardiens de la paix. Un policier déroulait de-
vant la porte un ruban plastique orange, afin
d’en interdire l’entrée. Mazzola regardait les ba-
dauds en se disant que quel que soit l’endroit où
se déroulait un crime, la curiosité des gens était
la même. Toujours aussi présente, toujours aus-
si malsaine. Mais tellement humaine. Il pensait
èmeque le 14 arrondissement fourmillant de mé-
decins, d’ingénieurs, d’avocats et de cadres, les
robes de chambre étaient peut-être un peu plus
chères et les têtes peut-être un peu moins ha-
gardes qu’ailleurs, mais que l’attirance des gens
pour le spectacle de la mort était aussi forte.
Qu’aussi civilisés et bien éduqués puissent être
les hommes, la pulsion de voyeurisme était tou-
jours aussi sauvage. « Que feraient-ils s’ils
voyaient quelque chose de vraiment ignoble, un
vrai cadavre mutilé, le cadavre d’un enfant, par
exemple? » se demandait-il toujours. Pourquoi
les hommes sont-ils toujours plus attirés par ce
qui est mort, ce qui pue, ce qui est pourri que
par ce qui est beau ?
Il se retourna et se dirigea vers sa voiture. La
portière côté conducteur de la Safrane grise
était restée ouverte, le gyrophare bleu, sur le
22 Sous les ongles
toit, tournait toujours. Il l’éteignit, l’arracha du
toit, et le jeta sur le siège passager. L’objet roula
et tomba au sol. Mazzola sortit son téléphone
portable de sa poche, marmonna quelques mots
et raccrocha rapidement. Il voulait savoir où en
était Perez. Et Perez n’était pas disponible. Il al-
luma une cigarette d’un air énervé. Il adressa un
signe de la main à Martin et se dirigea vers
l’entrée de l’immeuble.
23 Sous les ongles

– T’es en manque de sucre, ou quoi ? Tu
nous as fait peur, tu sais ? Soigne-toi, mange
une sucette, fais quelque chose, ça peut être gê-
nant, si ça se répète.
Gilles Randoni revenait lentement à lui. Il
reprenait connaissance, et il entendait la voix du
capitaine Perez. Il ne le voyait pas encore. Pour-
tant le visage du capitaine Perez était quasiment
collé au sien. Le policier souriait de son sourire
de pirate, la bouche légèrement décalée sur le
côté droit du visage, un peu comme un chien
qui grogne. C’était le lieutenant Foulque qui ve-
nait de ramener à lui Randoni. Il lui avait main-
tenu la tête dans l’évier, le visage vers le haut, et
avait ouvert en grands le robinet d’eau froide.
Le jet l’avait frappé en plein milieu du visage,
juste au-dessus du nez. Il avait fallu quelques
secondes à Randoni pour réagir. Foulque, qui le
tenait toujours par le col de sa chemise, le tira
vers l’avant et le reposa sur la chaise. Un peu
plus tôt, une gifle appuyée de Perez l’avait dé-
séquilibré et sa tête avait heurté le bord du plan
25 Sous les ongles
de travail. Il était resté moins d’une minute in-
conscient, mais les policiers avaient eu peur de
l’avoir tué. Il n’en était rien, Perez était soulagé,
et l’interrogatoire pouvait donc continuer. Bai-
gné d’une très forte odeur de graisse froide,
noyé dans la lumière crue du néon accroché au
plafond, dans la cuisine sale de la pizzeria de
Gilles Randoni. Ce dernier était maintenant
bien assis, la tête vers l’avant, sa chemise trem-
pée et tachée de sang dégoulinant sur le carre-
lage. Il avait l’arcade sourcilière droite éclatée et
son œil, en dessous, commençait à enfler en
prenant une douloureuse couleur violacée. Du
sang coulait de son nez et se mêlait à la flaque
d’eau dans laquelle il avait les pieds. Sa joue
droite portait une longue estafilade, de l’oreille
jusqu’à l’aile du nez. Au bord de l’oreille, la
peau avait même été carrément arrachée, et la
petite plaie commençait à rougir. Bientôt, une
goutte de sang perla et coula et se figea sur la
joue mal rasée de Randoni. Sa pomette droite
enflait.
– Donc, tu ne savais pas que ton frère était
revenu. Si la mémoire ne te revient pas vite fait,
tu vas en prendre une autre, je te le dis tout de
suite. Je ne sais pas à quoi il tourne, en ce mo-
ment, ton frangin, mais il faut qu’il arrête, c’est
mauvais pour lui. Il a braqué un bureau de
poste, jeudi, à visage découvert, on a sa gueule
en photo, l’image est mauvaise, mais on peut
26 Sous les ongles
dire que c’est lui. Il est parti avec 2000 euros.
Bravo. Une patrouille en tenue est passée dans
le coin quand il sortait en courant avec son flin-
gue à la main. Ils l’ont poursuivi, et ils ont fini
par le perdre. Le signalement qu’ils ont donné
colle au poil avec celui de ton frère. Il avait volé
une voiture, une BM noire. L’autre problème,
c’est que le propriétaire de la BM a vu le type
qui lui piquait sa bagnole, et qu’il a donné une
description de son voleur qui ressemblait aussi
beaucoup à celle de cet abruti. Tout ça nous
renvoie à dimanche dernier. Un épicier s’est fait
braquer aussi, par un type avec une cagoule,
mais qui faisait la même taille que Michel, et qui
avait le même blouson. Celui avec la tête de
chien dans le dos. Ça te dit quelque chose ?
1500 euros. Joli. À tous les coups, c’est encore
ton frère. Les petits coups foireux qui rappor-
tent 1500-2000 euros, ça ressemble beaucoup à
la famille Randoni, non ? Le problème, c’est
que cette nuit, il a tiré sur quelqu’un. Pour pi-
quer la caisse d’un tabac miteux. Au moment de
la fermeture, il est entré, il n’a rien dit, il a allu-
mé le patron qui comptait sa recette, il a pris le
fric, et il est reparti. Tu veux que je te dise,
l’emmerdant pour ton frangin, c’est que le mec
est mort. Une balle dans l’épaule, une dans
l’estomac. Je ne sais pas ce qu’il a comme flin-
gue, mais c’est un gros calibre, il lui a quasiment
arraché le bras. Mais qu’est-ce que vous avez
27 Sous les ongles
dans la tête, les Randoni ? Vous êtes tous aussi
cons que ça, dans la famille ? Ton frère, il pique
des chéquiers, des voitures, il monte ses petites
arnaques, je m’en fous, mais là, c’est plus grave.
C’est terminé pour lui. Il se prend pour un
grand, il a une arme, et il s’en est servi. Alors il
vaudrait mieux qu’on le serre avant qu’il re-
commence. Il a pas les épaules, ton frère.
Le capitaine Perez avait attendu l’arrivée de
Gilles Randoni devant sa pizzeria. Il était ac-
compagné de Foulque et de Picot. Après le bu-
reau de poste et la station service, ils filaient
Gilles Randoni et ils surveillaient sa pizzeria en
attendant que son frère vienne le voir. Les deux
frères ne s’étaient pas vus. Aucun contact.
Après la sortie de Michel, la nuit dernière, ils
devaient accélérer le rythme et l’arrêter rapide-
ment.
Michel Randoni, malgré ce qu’il avait tou-
jours tenté de faire croire, n’avait jamais réelle-
ment été une victime. Ses parents, ouvriers tris-
tes et résignés, n’avaient rien de bourreaux
d’enfants Modestes sans être pauvres, ils avaient
aimé leurs deux enfants, et leur avaient donné
tout ce qu’ils avaient pu leur donner, ou plutôt
tout ce qu’ils avaient pensé devoir leur donner.
Les jeunes années de Michel et Gilles Randoni,
sans être fastueuses, n’avaient pas été celles
d’enfants malheureux. S’estimant brimés par la
vie, ils considéraient que tout ce qui pouvait
28 Sous les ongles
être pris était bon à prendre, que tout surplus
était un bonus. Ils étaient fatigués de leur vie de
travail. Fatigué et aigris de voir et surtout
d’imaginer ces gens, ces jeunes, tout obtenir si
vite et si facilement, alors qu’eux, après toutes
ces années passées à trimer, n’en possédaient
pas le quart. Ils ne se reconnaissaient pas le
droit d’infliger à leurs enfants les privations
qu’ils avaient subies, et ne pouvant satisfaire les
besoins toujours énormes de deux garçons ado-
lescents, ils préféraient les laisser les satisfaire
par eux-mêmes. Ils étaient sûrs que leurs deux
fils ne se construiraient pas une situation à force
d’études, aussi les laissèrent-ils essayer de se la
construire comme ils l’entendaient. Ils étaient
de la race des floués, des victimes de la vie, des
perpétuellement déçus. Ils avaient bâti, entre
eux et le monde, un mur immense et très épais
de frustrations et de colère et ils étaient d’une
certaine manière fiers que leurs deux fils se ré-
voltent contre cette société qui laissait les bra-
ves gens lui donner leur vie sans jamais les re-
mercier. Si Michel Randoni n’était pas devenu
voleur par nécessité, il l’était devenu par fan-
tasme. Il avait rêvé de devenir gangster comme
d’autres rêvaient de devenir policiers, pour
s’accomplir. Comme tous les petits garçons, il
avait joué aux gendarmes e aux voleurs, ou plu-
tôt aux policiers et aux voleurs, ne voyant que
très rarement de gendarmes, mais à l’âge ou les
29 Sous les ongles
autres enfants voulaient arrêter les voleurs, lui
ne rêvait que de défier la police. Il s’était fait un
devoir d’entraîner avec lui son petit frère. De
bagarreurs, ils étaient devenus violents, de ru-
sés, ils étaient devenus roublards, et de malins,
ils étaient devenus sournois, ensemble, toujours
sous le regard bienveillant de leurs parents.
Ceux-ci ne les encourageaient pas explicite-
ment, mais ne faisait rien pour les décourager.
Pour la famille Randoni, devenir gangster,
c’était une certaine forme de courage, c’était
rendre à la vie les coups qu’elle donnait, c’était
venger l’injustice. Les frères Randoni étaient
donc devenus, progressivement, deux petits
malfrats sans envergure. Ils avaient commencé
jeunes, en entrant dans l’adolescence. Mobylet-
tes, scooters, puis sacs à mains, téléphones por-
tables, avant de passer aux voitures, ils avaient
volé à peu près tout ce qu’il leur était possible
de voler. Quelques cambriolages aussi. Ils vi-
daient les pavillons. Ici une télé, là des bijoux ou
des bibelots. Michel avait toujours été le chef
du duo. Il était plus grand, plus fort, et plus vio-
lent. Il apprenait à son frère à se battre, et aussi
à s’enfuir. Depuis la fin de l’enfance, Michel
montait les « coups », et Gilles l’aidait à les exé-
cuter, souvent en traînant les pieds. Michel vou-
lait montrer à ses parents et au monde qu’il était
quelqu’un, Gilles voulait éviter les ennuis. Or, le
premier à pouvoir lui en causer était son frère,
30