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Survivante

De

En cet été 1999, Vincent, architecte naval, perd le contrôle de sa vie comme si le changement de millénaire avait disloqué le fil du temps.
L'océan - où il croit trouver refuge - lui ouvre la porte, non de la liberté mais de l'enfer.
En mer, les rencontres peuvent mener loin, trop loin, même pour un navigateur rompu aux pires tempêtes.
Vincent plonge vers des eaux troubles où se mêlent trafiquants, espions et faux ami(e)s. Genevière, Brigitte, Carole...
Qui sera la survivante ?

L'auteur
Passionné de sport automobile, Guy Dhotel parvient à devenir le lauréat du Volant Shell. Alors qu'il vise la Formule 1, un terrible accident l'ampute des deux jambes. Il se lance alors un nouveau défi : surmonter son infirmité et vivre une nouvelle passion : la voile. Navigations, régates se succèdent. Il écrira un premier roman : "Le roi des îles"


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Contenu
1.Nouvel article
ISBN: 9782841413300 © Éditions l’Ancre de Marine — Franck Martin — 2018 — France Tous droits réservés pour la présente édition
GuyDhotel
Survivante
www.ancre-de- marine.com
1
À Lydia et à mon « comité de lecture » pour leur soutien sans faille ni complaisance.
Quelque chose le tire de sa torpeur. La vie du bateau a changé. Vincent se relève brusquement, se cogne au roof trop bas, jure, sort sur le pont : la grand-voile bat et passe paresseusement de droite à gauche tandis que, dans un long chuintement soyeux, le spinnaker multicolore crisse autour de l’étai avant. Plus un souffle de vent. Le ciel est d’une clarté pure. La mer, qui moutonnait tranquillement depuis des jours, s’est muée en miroir implacable décuplant sans pitié les rayons solaires. Inutile de se battre, il rentre vite dans son minuscule univers. L’air s’épaissit, devient irrespirable. Chaud, trop chaud. Il essaie de se calmer en dépliant la carte encore une fois. Deux jours ! Deux jours qu’il subit ce calme absolu ! Écrasé par la chaleur, allongé sur le pont sous l’ombre des voiles pendantes, ankylosé par les nuits humides, il a attendu, inerte, le retour du vent, de la vie. — Théoriquement, je ne peux pas rester longtemps coincé sans vent. A cette époque de l’année et dans cette zone, les alizés devraient souffler régulièrement. Un peu de patience, le ti-punch est pour bientôt! La voix se veut optimiste, elle est hésitante : J’aurais mieux fait de me taire! Il remonte affaler les voiles qui claquent à présent dans le roulis de la longue houle, puis, revenu dans la cabine, range mécaniquement les objets qui traînent, fourre dans le tiroir sous la table carte et crayon. — Superstition ou pas, il ne reste que sept cents milles jusqu’à Pointe à Pitre et dans la zone des alizés. Vincent retrouve sa couchette étroite, s’allonge tout en maugréant, se cale dans une position presque confortable. Attendre, attendre le bon vouloir des éléments. Mais il ne tient pas en place et se relève. Et se cogne de nouveau. Et jure contre ce bateau trop petit, cette cabine ridicule. Il est maintenant assis dans le cockpit, plissant les yeux, recherchant l’ombre de la grand-voile. Tout à coup, la clarté insoutenable du soleil se fait tolérable. Une ombre légère adoucit la morsure du soleil : De longs filaments blancs strient le ciel. Il peut observer maintenant une évolution rapide, les nuées s’épaississent et dessinent de petits carrés gris aux bords noirâ tres. Bientôt, le ciel ressemble à une immense rue pavée. Et le vent se lève enfin, lentement. Vincent règle les voiles, branche le pilote automatique puis descend dans la cabine vérifier le baromètre : depuis quatre heures, celui-ci a amorcé une véritable chute libre. La mer vire du bleu au gris acier, de petites vagues rapides courent du sud et contrarient la longue et vieille houle de nord-est, celle des lointains alizés sous un ciel où toute trace de bleu a disparu. Les nuages sont maintenant soudés en un plafond uniformément gris. La luminosité extrême a laissé place à un sombre crépuscule, tandis que le vent forcit du sud et que des vagues viennent de toutes parts. Émotion forte court maintenant sur la mer échevelée, griffée par de puissantes rafales. — Enfin du vent et tant pis si c’est trop! Vincent crie, chante en manœuvrant constamment. Il en oublie que le bateau souffre mais l’évolution trop rapide après un si long calme, la plongée constante du baromètre, tout signe le futur proche : Le vent, la mer et le ciel annoncent le début du spectacle, ce sera la tempête, ainsi en ont-ils décidé. Brutal, tonitruant, le vent s’impose dès le début du premier acte. Il règne en maître, souffle en rafales, siffle dans les haubans, fait claquer les voiles, malmène les capots mal fermés et les coussins oubliés. Puis il s’établit, lourd, puissant, s’installe au sud-ouest et forcit encore. La mer entre alors en scène. Sa surface se transforme de minute en minute. Les petites ondulations qui couraient se creusent, de longues crêtes blanches les coiffent, se multiplient. Des collines éphémères se lèvent et s’écroulent, agitées de soubresauts. De longues stries d’écume s’effilochent sur des pentes imprévues. Des énervements courent à la surface de l’eau et la fripent comme une peau de saurien, ce que les marins appellent « la peau du diable » tant elle n’annonce rien de bon. Les dos de pachydermes venus des entrailles de l’océan se bousculent, affolés, et soulèvent maintenant d’énormes masses liquides dans le désordre de leur effrayante cavalcade. A tout instant, le tissu glauque de la surface est déchiré de tourbillons venus des profondeurs qui crachent leur flot de bave. Le ciel n’est pas en reste. Sous le voile uniforme gris plombé, un chaos de nuées basses et obscures galope et s’entrecroise en tous sens et se déchirent. Des trombes d’eau s’abattent sur le bateau sans que l’on sache trop si elles viennent du ciel ou de la mer. L’homme s’est équipé. Ciré, harnais, il connaît bien ce cérémonial grandiose, il est prêt, à la barre. Il a réduit la voilure au minimum, rangé le pilote automatique dans son coffre, c’est maintenant lui qui a les commandes, qui jauge les lames, s’intègre en artiste professionnel dans ce ballet furieux. Des pics difformes se dressent dans l’obscurité, pyramides chancelantes qui s’effondrent en lourdes cascades écumantes.
Des heures de glissades contrôlées, de légères corrections au gouvernail pour prendre la vague suivante sous le bon angle, Vincent a oublié qu’il est seul tant il s’amuse à contrôler ce diable de petit voilier qui surfe, glisse, dérape mais ne cogne presque jamais dans la mer. Le vent a tourné à l’ouest puis au nord-ouest tout en ne cessant de forcir : il rugit, arrache la crête des vagues, retrousse des rouleaux qui explosent en gerbes irisées lumineuses dans la nuit. La tempête tord l’océan, les titans se défient sous la surface, défoncent, détruisent, menacent. Le baromètre a cessé sa descente. — Nous y sommes, murmure Vincent rivé à la barre, fasciné par le chaos démesuré. Il pense déjà au final avec ses vagues entrecroisées dangereuses à négocier quand une lame plus haute s’écroule dans un bruit de tonnerre, gifle brutalement la coque et envoie le tout dinguer au tapis. Le choc est brutal mais le petit bateau résiste et se redresse. L’eau s’évacue en glougloutant, rien n’a cédé. Hurlement du vent, claquement des voiles, sifflements des haubans. Vincent, rassuré, jauge la situation. Chaque tempête est différente mais les acteurs sont toujours les mêmes. Il connaît leur rôle, ce côté rituel le rassure. Il sait qu’il vit à cet instant le dernier acte, avec ses paroxysmes et ses sautes de vent brutales, annonçant le vent établi de sud-ouest, c’est-à-dire le retour prochain à l’accalmie. Il guette déjà la première étoile qui percera le manteau mouvant des nuages. Bientôt, l’océan rentrera sa hargne, les monstres retourneront dans leurs abysses et la tempête laissera la place aux alizés et au ciel bleu. Il n’y aura plus trace de drame. Peut-être croisera-t-il quelques billes de bois éparses qu’un cargo aura abandonné pour sauver son équilibre. « Dix, douze heures que je suis à la barre ? » Dans la nuit d’encre, la mer semble avoir encore grossi. Équipé du tourmentin, minuscule voile d’avant, le petit voilier glisse à merveille sur la lame, dévale de longues descentes, remonte des pentes abruptes, esquive les crêtes écumantes. Vincent le guide d’une main sùre dans des surfs échevelés. Malgré la fatigue, il chantonne au milieu du rugissement des éléments : — ... A Valparaiso, good bye, farewell, good bye farewell, pour faire la pêche au cachalot, hourra au... Salope!!! Une petite vague vicieuse a claqué innocemment sur le côté de la coque, éclaté juste sur lui, elle se faufile dans le minuscule interstice entre son cou et le col du ciré. Mille ruisseaux lui glacent le dos jusqu’au bas des reins. Il se rend compte soudain qu’il est gelé, affamé, courbatu. Il masse lentement sa nuque raidie. — Me réchauffer. Me faire un café. Il se débrouillera bien une minute sans moi, le petit. Vincent parle tout haut. Pas question de pilote automatique dans ce chaos! Il saisit un cordage, le noue sur la barre puis sur les taquets des deux côtés, se redresse en maugréant et se lève difficilement. Debout dans le cockpit, il titube jusqu’à la descente de la cabine quand un calme soudain le surprend. Un silence. — En pleine tempête ? Je deviens sourd ? Il fait l’effort de relever la tête, jette un œil morne autour de lui. Et soudain, il se pétrifie. Assez loin devant le voilier, un peu sur sa droite, une vague gigantesque se dresse dans une clarté blafarde. Une muraille de... quinze, vingt mètres de haut? Plus? Hérissée, crénelée en tous sens, elle surplombe les déferlantes de la tempête comme une falaise abrupte. « Une île ? » pense un instant Vincent, hagard. Ses yeux s’arrondissent, son visage se décompose. Non, c’est une montagne d’eau qui arrive du nord-ouest. Monstrueuse, majestueuse, d’un vert plus sinistre que l’obscurité de cette nuit d’horreur. Elle ne fait pas partie du coup de vent, elle ne ressemble en rien aux autres lames qui se jettent en tous sens. C’est un barrage liquide, une masse effarante qui lamine tout en avançant droit vers lui. L’océan se creuse et amorce un mouvement de retrait. Elle masque maintenant le ciel, le tumulte de la tempête a disparu, un calme irréel, insupportable. Le vent tombe. — Ce n’est pas possible, murmure Vincent livide, ça n’existe pas. C’est donc ça une vague scélérate ? Plus la moindre écume à la crête du monstre qui se gonfle encore. Gigantesque prédateur, il prend son temps, sùr de lui et de sa formidable puissance. Cinq, dix fois plus haut, qu’est-ce que cela veut dire ? Il n’y a plus rien sur la mer que cette muraille qui arrive droit sur lui, verticale. Insupportable attente... de quoi exactement? Vincent est tétanisé, fasciné aussi. Son angoisse a fait place à une envie morbide de connaître tout, tout de suite! Il ne quitte pas des yeux le colosse qui vacille à quelques encablures. En même temps qu’il voit cette « chose » approcher irrémédiablement, il se prépare mécaniquement. Il a fermé le capot étanche de descente et des coffres, accroche la deuxième boucle de son harnais de sécurité, se redresse: il est prêt. Il voit. Une pensée bizarre lui traverse l’esprit : « La nature, c’est ça! Pas le gazon tendre ni les petits oiseaux. »
La géante s’est relancée, vivifiée par quelque nouvelle prise. Il est là. Au-dessus de lui. Le voilier s’arrête, voile pendante. Sur l’océan débarrassé de ses ondulations accessoires, il attend sa fin, perdu au fond de l’immense vallée silencieuse sous cette impératrice éphémère et mortelle. Bien au-dessus de la minuscule coque rouge, l’immense crête vacille, se creuse, accélère soudain tandis qu’une fine écume blanche ourle là-haut son front de géante. Une clarté blafarde émane soudain de la gigantesque masse qui se strie de longues veines blanches verticales. Et c’est la fin du monde. Dans un vacarme d’enfer, la haute muraille liquide s’enroule et s’écroule de toute sa hauteur, enveloppe le petit voilier, le projette, le roule, le submerge. C’est la rage, la folie de détruire à l’état pur! Vincent est arraché de son bateau, projeté, emporté, catapulté par une puissance indicible. Hallucinante glissade dans l’apesanteur, l’écume sans fond. Coincé, giflé, enfoncé, noyé, broyé, marionnette ridicule, il suffoque, étouffe, crache, tente de s’agripper. Son épaule est arrachée dans une violente secousse. Sa tête cogne contre la coque. Assommé, les yeux ouverts sous la surface, il avale de l’écume, essaie de lutter, crie un dérisoire : — Au secours! Où est le haut ? Respirer! Il ouvre les yeux sous la surface de l’océan, se voit coincé entre la coque et le tube de balcon arrière du voilier. Vincent boit l’océan. Il se noie. Son esprit abandonne la lutte. Il va mourir. Son cerveau se referme: plus rien, trou noir, chute libre. Un violent mouvement d’ascenseur le propulse en l’air, respirant et vomissant à la fois, des douleurs l’assaillent mais l’ascenseur redescend déjà dans les profondeurs. Entre deux spasmes, il essaie toujours de respirer au hasard d’effarantes cabrioles. Il éructe, tousse, crache, aspire un peu d’air mais l’écume envahit ses poumons. Un dernier éclair de lucidité : — On ne voit rien quand on crève! Pas de passé, pas d’avenir, pas de couloir blanc! Rien! Il hurle ou il croit qu’il hurle. Il ne lutte plus, un choc plus fort, il perd connaissance. Longtemps? Il revient soudain à lui et vomit interminablement. Son corps se tord de douleur et Vincent pense : « Je suis vivant! » Il est au-dessus de l’eau, la moitié du corps retenu dans le cockpit. Le harnais de sécurité qui lui cisaille le ventre lui a sauvé la vie deux fois: en le retenant à bord et en le forçant à restituer une bonne partie de l’océan. Il peut alors relever la tête et regarde, incrédule, le dos arrondi de l’immense colline vert p ̂ale chargée de bave lumineuse qui s’éloigne dans un grondement. « La vague! Je ne l’ai pas rêvée! Elle est passée, elle part là-bas et je ne suis pas mort. » Vincent met quelques instants à renouer le fil de sa vie, regarde autour de lui l’océan, la tempête, le bateau:«Impensable,lem̂atesttoujoursdebout!»Deslambeauxdevoileclaquentcommepourlui confirmer son retour à la réalité. — On flotte! C’est miraculeux! Il a parlé pour se rassurer, pour entendre sa propre voix. Assis, les coudes sur les genoux, tassé sur lui-même, la tête dans les mains, il tousse et crache sans arrêt. Le sale goùt de l’eau de mer lui a rempli la bouche, le nez... Il palpe son corps, incrédule: juste de fortes douleurs à l’épaule gauche et au ventre. Il parle entre deux contractions douloureuses : — Incroyable! Je suis entier! Rien de cassé. Le voilier s’en sort aussi. Il se relève en titubant, s’occupe mécaniquement à ranger les cordages emmêlés. Le Léviathan venu de l’enfer n’est déjà plus qu’un souvenir. Émotion forte roule lourdement d’un bord sur l’autre. Les claquements des lambeaux de la voile d’avant secouent le gréement ; il n’en reste que quelques fragments qui vibrent comme des banderoles. Il se tient au roof, rampe sur le pont pour aller jusqu’à l’étrave descendre ces haillons. — Après une cabriole pareille, ce serait trop bête de prendre maintenant le m ̂at sur la tête. La mer doit se calmer, le bateau secoue moins. Il est heureux de pouvoir encore parler. De retour à l’arrière du voilier, ses pas sont déjà plus assurés. — Et maintenant, à renvoyer les voiles de secours! Vincent ouvre enfin le capot étanche qui a si bien protégé la si petite cabine. Dans le réduit sombre, la mer clapote tranquillement. Des vêtements nagent au milieu des livres, les vivres sortent de leurs emballages, tout ce qui peut flotter surnage. Le capharnaum est indescriptible. Agir, vite! A t ̂atons, il plonge la main dans le petit coffre sous la marche: la lampe frontale étanche est là, il l’ajuste, l’allume et frissonne : le désastre est total. L’eau a rempli la cabine jusqu’au niveau des couchettes. Il attrape un seau qui dérive, il n’y a pas à viser, il faut écoper, encore et encore, plonger le seau dans la cabine, tirer un coup sec, le balancer par-dessus l’épaule, recommencer, vite. Le souffle
court, le mouvement répétitif automatique, il ne vit plus que pour cet aller et retour de l’eau vers l’eau. « Dix litres à chaque seau, le niveau devrait baisser! » Mais le niveau ne baisse pas. La coque grince. Vincent transpire dans son ciré. — Non! Il écope deux ou trois fois encore avec une rage décuplée. Puis, les mains gonflées, le souffle court, il s’arrête. Encore un grincement. Lâ chant le seau, il plonge le bras dans l’eau et arrache le fin plancher de contreplaqué qui cache les fonds du bateau. Ce qu’il redoutait est là, sous ses yeux. Sur la coque de plastique blanc, une vilaine ligne noire se tortille et laisse entrer un bouillonnement irrégulier. Vincent, incrédule, voit la cicatrice mortelle mordre lentement dans le polyester à chaque oscillation du bateau. Il regarde la coque se déchirer à chaque coup de roulis, arrachée centimètre par centimètre par les solides boulons retenant la quille, ce lourd et puissant balancier qui, en rythme, annonce la fin. Il se remet à écoper, sans raison, juste pour tromper son angoisse. L’eau monte, sournoise. La fente dans la peinture blanche des fonds s’étire. La sentence est facile à deviner, il ne gagnera pas. Une vague plus haute fait embarder le petit voilier : Vincent ressent le grincement jusqu’à la moelle de ses os. Le voilier arrête subitement de s’agiter. Le faisceau de la lampe éclaire la fente qui court maintenant sur tout le fond. L’eau rentre à gros bouillons par ses bords qui commencent à s’élargir. Le bateau n’est plus qu’un ponton flottant entre deux eaux. Il n’y aura pas de miracle. Son émotion forte va couler. Vincent extirpe de son logement le container du radeau de survie et le balance à la mer. « Fin du combat », pense-t-il avec une boule dans la gorge. Il tire sur le cordon déclencheur, le gros double boudin se gonfle, repousse sa coquille de plastique et se dandine sur la mer, chrysalide orange bouffonne affublée d’une toile de tente dorée. Retenu par son mince filin, ce gros jouet devra le supporter combien de temps ? Ne pas penser, pas le moment. Vite, il balance le sac à zip étanche contenant un GPS de secours, un radiotéléphone VHF portable, des fusées de détresse, quelques rations de survie et boîtes d’eau, puis il prend ce qu’il trouve au hasard: deux boîtes en plastiques de tablettes alimentaires, une boîte à pharmacie, deux couvertures de survie... — C’est pratique un petit bateau, on a tout sous la main. Un craquement sourd répond à son humour désespéré. Encore quelques bouteilles d’eau, trouvées au hasard du fatras qui flotte dans ce qui fut une cabine. Vincent se redresse, il a la chair de poule. Le bateau s’enfonce d’un coup puis se stabilise, la mer au ras du pont. « Mon ceinturon! » Contenant passeport, carte d’identité, carte de crédit, permis de conduire et mille dollars en billets, le précieux ceinturon à poches étanches vole dans le canot de survie. Une énorme bulle jaillit de la cabine et vient crever à la surface. Un calme irréel succède à cette succession précipitée de mouvements affolés. Assis sur le côté arrière de la coque, Vincent regarde son voilier s’enfoncer sous ses pieds. L’étrave disparaît la première, puis la cabine. Après une dernière hésitation, il saute dans le pneumatique, trébuche et s’affale sur le fond mou et humide, au milieu de son capharnaum. Un dernier regard à son voilier, seul l’arrière de la coque estencorehorsdeleau.Lem̂atsecouchedoucementjusquàlhorizontale.Vincentsedécideenfinà dénouer le petit filin qui relaie encore les deux bateaux. Comme s’il n’attendait que ce geste, l’arrière de la coque se dresse : les lettres « Émotion forte » peintes en noir et or semblent lui lancer un dernier regard avant de disparaître dans un faible bouillonnement. C’est fini.
2
Un parfum, un vrai lit confortable, un rêve agréable... Mais, on essaie de l’en sortir, on lui prend le bras, le secoue! Il résiste, il ne veut pas quitter son profond sommeil. Des paroles maintenant, des mots qui résonnent. Une voix féminine. Où est-il ? Vincent se dédouble. Il s’est endormi, transi, recroquevillé dans un canot de plastique gonflable sur une toile trempée... et, à présent, il respire profondément le léger parfum, tout proche, qui refoule très loin les relents nauséeux de son naufrage! Il s’accroche, non, il n’est pas mort! La preuve ? Sa mémoire fonctionne parfaitement, il est né le 15 septembre 1954. Ah, voilà! C’est justement le jour de son anniversaire que tout s’est décidé. Le 15 septembre 1999, il fête ses quarante-cinq ans. Tous les détails de cette soirée l’assaillent, reviennent en foule. Il garde les yeux fermés, flottant délicieusement dans un demi-sommeil qu’il veut prolonger le plus possible en essayant de reconstituer le film des événements dans l’ordre. Des lampadaires dessinent jusqu’à la jetée un serpent lumineux jaune orangé. Il gare sa voiture un instant : Plus bas, à droite, au ras de l’eau, des guirlandes multicolores partent en faisceau d’une bicoque de bois peinte en blanc pour finir leur course sur des poteaux, devant une petite anse à l’arrondi délicat où dansent quelques bateaux. C’est la plage privée de Paul, où s’agite un groupe animé. Vincent cherche des yeux un petit voilier qui tangue parmi d’autres au milieu de l’anse : le voilà, attaché par le nez à une bouée. « Émotion! Notre premier voilier de série! » Songe-t-il. Brigitte avait bien choisi son nom. Le rouge lui va à merveille. Toujours aussi racé, le petit, presque un quart de siècle après. Avec elle, je le faisais voler sur l’eau. On a sorti plus de mille exemplaires de ce bijou de 7 mètres, fait pour la régate, le plaisir... C’est lui le point de départ de toutes nos créations et de notre entreprise. Sans Brigitte, Vincent n’est qu’une moitié d’architecte naval. Depuis qu’elle est partie, il n’a plus le goùt de rien et délaisse leur cabinet, incapable de se concentrer, de se mettre au travail. Il s’est mis à boire un peu plus que de raison, whisky sec, de préférence de qualité médiocre parce qu’il lui arrache des larmes. Il part au hasard en voiture, roule trop vite sur les petites routes sinueuses bordées de précipices du côté du Cap Canaille ou dans l’arrière-pays, puis finit trop souvent ses soirées ici, une guinguette à la réputation sulfureuse, « un ramassis d’ivrognes, de fêtards qui cherchent leur partenaire d’un soir », comme on dit en face de la baie, au Fort du Mourillon. Aujourd’hui, jour de son anniversaire, il espérait un signe, une lettre, un appel. Il a attendu chez lui le plus longtemps possible, sur la terrasse, au dernier étage de son immeuble, sur la Corniche qui longe la côte entre Toulon et le Cap Brun. Mais le soir tombant, il lui a fallu sortir absolument, surtout ne pas rester seul. Mais pour aller où ? Au « Fort du Mourillon », juste en contrebas, réservée aux familles d’officiers de la Marine nationale et à leurs invités dont il fait partie ? Pour voir les mines de circonstance et entendre décliner sur tous les tons : « Avez-vous des nouvelles de votre épouse ? » Non, merci. De l’autre côté de la rade, il a vu s’allumer le phare de la pointe rocheuse du cap Sicié, au bout de la presqu’île de Saint Mandrier. Là-bas, près de la digue dlimitant la rade de Toulon, des lumières scintillaient au bord de l’eau, comme si la plage de Paul lui faisait de l’œil. Quelques minutes après, son puissant coupé six cylindres montait ses vocalises sur la route tortueuse qui contournait toute la rade. Quand il y est venu pour la première fois, juste après le départ de Brigitte, il était accoudé au bar, un verre à la main quand une grande blonde l’avait approché et lui avait dit en lui montrant sa bouteille de Johnny Walker sérieusement entamée devant lui : — Vous comptez battre un record de saoùlographie ? Il avait tourné la tête et l’avait froidement, lentement, détaillée de haut en bas : les longs cheveux lâ chés, la bouche lourde, sensuelle, une poitrine rebondie, la taille évidemment cerclée d’une fine chaîne d’or, les hanches fortes retenant de justesse un string à peine utile, les cuisses musclées un peu épaisses, les pieds aux ongles rouges dans le sable. Il s’était ensuite retourné vers le bar, le nez dans son verre sans le moindre commentaire. — Je devrais vous gifler, avait-elle dit. — Si tu ne l’as pas fait, c’est que tu veux baiser. — Geneviève de Baceyran, Gigi pour les intimes, enchantée de tomber sur un vrai gentleman. Un long silence avait suivi. Il avait espéré qu’elle tournerait les talons, mais non. Alors, il avait enchaîné à regret: — Vincent Delval, plaqué depuis... depuis longtemps. Elle l’avait doucement pris par le bras, l’avait entraîné jusqu’à sa voiture. Après? Il était revenu au
bar, avait sifflé encore une belle dose de whisky et était reparti. Depuis, quand il venait rôder chez Paul, elle l’attendait, le scénario était toujours le même, un moment dans sa voiture, puis le whisky pour oublier. Les mains sur le volant, Vincent hésite à descendre. Le sable se teinte d’ocre au soleil couchant. Il ouvre enfin la portière et le charme est rompu. Le parfum des pins chauffés au soleil laisse place à une odeur entêtante d’anis et de merguez, tandis que la guitare magique et hallucinée de Jimmy Hendrix couvre les bribes de conversations. Il se déchausse et pose le pied nu sur le sable. Pourquoi ce plaisir toujours renouvelé de s’y enfoncer, de sentir filer entre ses orteils les grains tièdes et si fins? Quand il s’avance vers le cabanon, Paul en sort précipitamment pour venir lui serrer la main. Vincent n’est pas dupe, il est devenu un des meilleurs clients depuis quelques semaines. Paul l’entraîne bientôt une bouteille de Bandol rouge à la main. Ils trinquent à la plage, aux bateaux, quand Vincent ressent une douce caresse le long du dos. Il se retourne, c’est Gigi. Profitant de sa surprise, elle l’embrasse. Paul s’éclipse avec son verre ; ces deux-là, depuis peu, n’assurent-ils pas à eux seuls la notoriété de sa plage ? — Comment va ma Geneviève ? Ton mari est toujours au large en mission ? On sait que le capitaine de corvette Baceyran est souvent sur les mers et qu’elle n’aime pas rester seule. Il sait aussi qu’elle déteste son prénom de Geneviève, et qu’ici, jamais personne ne l’appelle autrement que Gigi, elle s’y est suffisamment employée. — Il vient de me téléphoner, il est à Djibouti, répond-elle avec une désinvolture calculée, il devrait rentrer d’ici deux semaines. Et toi, continue Gigi d’un ton ironique, toujours rien de Brigitte ? Depuis trois mois déjà ? Il va falloir que tu te fasses une raison, je crois. Tu me ressers un verre de cet excellent vin ? Pour toute réponse, Vincent pose la bouteille devant elle et va rejoindre les convives. Sur la longue table, se côtoient sans ordre bouteilles de pastis, carafes de vin, plateaux de charcuterie. Son voisin entame une conversation mais un long riff endiablé de Jimmy Hendrix couvre sa voix. Vincent se sert une assiette de crudités tandis que les fumées insistantes du grand barbecue préviennent de l’arrivée prochaine des grillades. Il mange et boit distraitement en regardant la mer. « Brigitte et Vincent Delval, architectes navals associés... et fous amoureux l’un de l’autre. Oh, Brigitte, pourquoi ne m’as-tu pas appelé aujourd’hui ? » A nouveau, il entend cette voix trop connue qui lui chuchote à l’oreille : — Tu as vu la nouvelle enseigne ? « La plage des Naufrageurs », quel nom ridicule! Gigi s’assoit à côté de lui : — Il aurait pu trouver plus attirant, plus sexy, je ne sais pas moi, comme « la plage des Sirènes »? Vincent hausse les épaules et, profitant d’une accalmie musicale, s’écrie en guise de réponse en levant son verre : — A la santé de Paul, et vive la plage des Naufrageurs! A la flibuste! Tous se tournent alors vers lui et reprennent en chœur : — Vivent les naufrageurs! Hourra! Gigi, vexée, se lève aussitôt et s’éloigne. La fumée des grillades noircit les étoiles, les relents de graillons insultent les tendres effluves de lavande. Des rires bruyants jaillissant de bouches luisantes de graisse, d’autres plus aigus aux éclats excités, la musique a viré au reggae et les premiers couples se lèvent pour danser. Quelques corps s’énervent déjà, ondulent dans les lumières changeantes des guirlandes. Bonheur facile de la fête païenne. Il faut bien y sacrifier puisqu’il est venu pour cela, mais ce soir, Gigi l’agace. Il n’a pas envie d’elle. Il veut se resservir à boire mais la bouteille est vide. En se levant de son banc, il trébuche sur une jolie brune qui se laisse littéralement tomber sur lui avec un petit cri. Son paréo s’ouvre largement sur sa peau sombre. — Oh, pardon! Je ne vous avais pas vu. Et elle ajoute en rajustant son élégante tenue : — Je m’appelle Téhani. Cet improbable « hasard » fait sourire Vincent. Il dévisage la jeune fille, toute la fausse innocence du monde se lit dans les jolies prunelles marron soulignées par ses sourcils noirs. — C’est toi, Vincent Delval ? Elle éclate de rire, le paréo en profite pour découvrir de nouveau ses formes rondes. La charmante impertinente réussit à capter l’attention de Vincent. — « Monsieur le grand skipper », c’est vrai que tu as fait le tour du monde ? Et c’est vrai que tu es le nouveau mec de la grande blondasse qui se prend pour la reine de la plage ? Il ne répond pas à cette jeune beauté qui s’approche de lui doucement, trop près, jusqu’à ce que leurs