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Tarte à la crème story

De

La Bulgarie est le pays du yaourt. J'aurais donc pu intituler ce bouquin "Baise-la dans le yaourt". Mais je suis un auteur bien trop embouché pour débloquer au dos d'une couverture. Heureusement qu'à l'intérieur on peut y aller carrément. Tout se permettre, et un peu plus encore, moi, c'est justement le "un peu plus" qui m'intéresse. Et toi aussi, pas vrai, bougre de petit dégoûtant.





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couverture
SAN-ANTONIO

TARTE À LA CRÈME STORY

Roman chef-d’œuvre

images

J’aime beaucoup la Bulgarie, qui est un pays charmant aux traditions folkloriques pittoresques.

Si j’y ai situé l’histoire de cette tarte à la crème, c’est uniquement parce qu’on y fabrique du yaourt.

J’espère que mes copains bulgares comprendront la plaisanterie.

Cela dit, s’ils ne la comprenaient pas, ça n’aurait aucune importance.

San-A.

PREMIER CHAPITRE D’UNE GRANDE BEAUTÉ, TRÈS PERCUTANT, ET QUI DONNE ENVIE D’EN SAVOIR DAVANTAGE.

Alex Andri était ennemi du bruit, et tout particulièrement de celui qui vous agresse salement sitôt que vous actionnez le bouton d’un transistor. Il détestait la musique actuelle, les chanteurs vociférants, la pube miséreuse, et autres déconnes ; pourtant, il martyrisait ses tympans plusieurs heures par jour afin de se contraindre à tolérer l’époque. Comme un prisonnier s’efforce d’arpenter les six mètres carrés de sa cellule pour garder la forme, lui s’obligeait à entendre le vacarme des ondes, histoire de s’aguerrir. Mais de tout son sens auditif meurtri, il regrettait Fascination et O sole mio, deux airs-clés de sa longue existence.

Alex Andri dirigeait H.E.C. : l’Institut des Hautes Etudes Criminelles dont il était le fondateur, le directeur et l’unique enseignant. Accessoirement, il avait une officine d’imprésario chargée de commanditer des hold-up intéressants, mais cette branche annexe cessait peu à peu toute activité, car les temps devenaient impropres à ce genre d’entreprises, étant donné le manque de correction dont faisaient preuve les malfrats d’aujourd’hui. Alex s’était laissé fabriquer comme un cave à plusieurs reprises par des merdailleurs frais émoulus de centrouse qui avaient appliqué à la lettre ses directives, usé de son matériel, et pris le large sans lui donner de leurs nouvelles, une fois le coup exécuté. Au contact de ces garnements amoraux, le vieux Andri se sentait tourner casserole et faisait de la cellote dans sa taule en délabrance, rognant sur ses besoins pour ménager ses revenus, ne donnant plus que rarement des cours à des jeunots évasifs qui venaient carillonner à son petit conservatoire du crime, plus pour y déterminer leur orientation que pour s’instruire vraiment. Car si Andri avait perdu la main dans pas mal de domaines, du moins avait-il conservé cet œil infaillible qui lui permettait de situer la spécialisation possible d’un apprenti-truand.

Au bout de quelques séances, il lui mettait la main sur l’épaule :

« Petit, je vais te parler en père, le cassement, ce ne sera jamais ton turbin, tu manques trop de réflexes. Par contre, ton calme et ta sûreté de pogne m’induiraient à te conseiller les faux talbins. T’es doué pour le dessin. »

Ou bien, à un autre :

« Tu devrais usiner dans le craquage des coffiots, gars, visiblement t’as des dons pour tout ce qui est serrure. »

Ainsi allait la fin de vie paisible du vieil Andri, dans sa vétuste maison d’Aubergenville qui sentait le moisi et bruissait des mille chuchotis du courant d’air en baguenaude.

Ce jour-là, un matin nonchalant, gris et douceâtre, on sonna à la porte de l’Institut. Le dabe se contraignait à écouter Choucroute Jérôme sur Europun ; un énergumène plus épileptique que les autres qui eût été davantage à sa place dans un cabanon que dans un studio d’enregistrement.

Alex baissa les glapissements du dingue, mais des hurlements ne peuvent jamais vraiment faiblir par le simple fait d’une chute de niveau : ils demeurent hurlements.

Le directeur d’H.E.C. s’en fut déboucler sa lourde à un assez bel homme au regard chaleureux et perspicace dont le sourire aisé annonçait qu’il se trouvait bien dans sa peau.

Andri le jaugea, apprécia la personnalité du visiteur et demanda :

— C’est pour quoi ?

— J’aimerais prendre des leçons, annonça le visiteur.

Le Vieux approuva, satisfait. Il entraîna l’arrivant dans une pièce pleine d’humilité et d’humidité et lui désigna un fauteuil de rotin, un tant soit en pas de vis. Lui-même prit place derrière un bureau métallique rouillé aux angles et croisa ses mains en décharnance sur un grand buvard couvert de graffiti machinaux.

— Des leçons de quoi ? demanda-t-il.

Son vis-à-vis le considérait d’un air à la fois amusé et attendri.

— On m’a beaucoup parlé de vous, mais je connais mal votre cycle d’études, monsieur Andri.

En soupirant, le père Alex tira sur la manette branlante d’un tiroir récalcitrant. Il eut du mal à l’ouvrir, y parvint, et se mit à farfouiller dedans. Il ramena une feuille de papier porteuse d’un texte ronéotypé, qu’il tendit à son « client ».

Ce dernier lut :

Institut des Hautes Etudes Criminelles.

Direction : Professeur Alex Andri, titulaire de seize condamnations, dont cinq en assises.

Cours de :

Vol à la Tire.

Vol avec Effraction.

Lavage de Chèques.

Hold-up.

Recel.

Faux-Monnayage (jusqu’en classe de 6e seulement).

Braquage.

Escroqueries en tout genre.

Détournement de fonds.

Cours préparatoires pour l’entrée en classe de Meurtres à gages.

 

Attestations d’anciens élèves :

 

Merci, cher monsieur Andri, grâce à votre enseignement, je sens que ça va chauffer.

Dr. PETIOT

Un grand coup de bada à Alex qui m’a permis d’arriver où je suis.

Pierre LOUTREL

(dit Pierrot-le-Fou)

 

Toute ma reconnaissance à Alex Andri qui m’a tenu la main pour tracer mes premières encoches sur la crosse de mon P 63.

Jacques MESRINE

 

Le visiteur lut et approuva.

— Très intéressant, fit-il.

— Laquelle de ces spécialités vous tente ? demanda le directeur d’H.E.C.

— Celle à laquelle j’aspire ne figure pas sur le catalogue, répondit l’homme de charme.

Le Dabe déglutit tant bien que mal. La voix de chacal piégé de Choucroute Jérôme lui parvenait depuis la pièce voisine, chiante comme une scie circulaire affrontant un nœud dans le bois.

— Qu’entendez-vous par là ? demanda-t-il d’un ton piteux, car il espérait beaucoup de cet homme bien mis dont les manières n’étaient point celles d’un truand.

Pour éclairer sa lanterne (sourde), le visiteur extirpa de sa poche une coupure de presse sur deux colonnes, au papier passablement jauni1.

Alex chaussa des lunettes dont les branches plus ou moins disloquées partaient dans tous les sens comme les jambes d’un pantin de son. Il lut à haute mi-voix : « La police met fin aux exploits singuliers d’Alex Andri ditLe Lanceur de poignards”. »

Au lieu de lire l’article dont il se souvenait parfaitement, bien qu’il datât d’une trentaine d’années, Andri interrogea son interlocuteur du regard.

— A cette époque, professeur, vous aviez mis au point une astuce diabolique, fit ce dernier : vous lanciez un poignard porteur d’un message à l’intérieur d’une maison. Sur le message, il était recommandé d’accrocher immédiatement une somme donnée au manche du poignard, lequel continuait d’être relié à vous par un fil de nylon. Si la victime obtempérait, vous haliez le tout. Si elle refusait, vous lanciez alors un second poignard muni d’un explosif et ça pétait dur chez votre bonhomme. Oh ! pas de quoi réduire le quartier en poudre, mais enfin on a enregistré à l’époque pas mal de dégâts corporels autant que matériels. Vous avez réussi cet exploit au moins sept fois avant de vous faire piquer par un passant héroïque. Il y a toujours des Bayard à la traîne.

Alex Andri poussa un soupir capable de fendre le cœur d’un débat. Il sourit au passé, se laissa aller à quelques secrètes évocations, puis hocha la tête et expliqua :

— Je suis un enfant de la balle. Papa faisait un numéro de lancement de couteaux et il m’a appris. Il était très fort. Sa seule défaillance fut quand il planta l’un de ses lardoirs dans la gorge de sa partenaire. Faut dire que ce jour-là, il était pas sûr de ses gestes, l’ayant surprise en train de tailler une pipe au chef écuyer. Moi, j’ai perfectionné la chose à des fins lucratives. La combine était aux pommes. Elle déconcertait le bourgeois. Quand il recevait chez lui la première rapière, il se remuait le fion pour dégauchir le blé réclamé. Evidemment, je ne pouvais pas pratiquer de n’importe où : il me fallait les coudées franches.

— Votre exploit, dit le futur élève, résidait dans la longueur du jet, sa folle précision, et surtout, surtout dans le fait que sa trajectoire n’était pas rectiligne. J’ai lu qu’il vous est arrivé de lancer le lingue de cent cinquante mètres à travers une simple imposte en partie masquée par un obstacle.

— Exact, mon ami. A l’entraînement, je parvenais à des performances supérieures encore. Imaginez que j’arrivais à planter mon outil dans une boîte à cigares située à deux cents mètres dans une pièce très mal éclairée. J’aurais pu marcher sur les brisées de mon vieux, mais le circus ne paie pas, et puis il faut la vocation Moi, je suis un sédentaire de nature.

— J’aimerais remettre votre numéro au goût du jour, déclara le visiteur, c’est cela que je voudrais apprendre.

Alex renifla dubitativement à différentes reprises avant de sortir de son gousset une boîte de cachous dont il fit pleuvoir quelques grains dans le creux de sa paume douteuse. Il lécha celle-ci sans vergogne.

Là, vous me posez une sacrée colle, fiston, déclara-t-il, en zozotant du râtelier because les cachous.

— Pourquoi ?

— Vingt-cinq piges que je n’ai plus touché à mes saccagnes, mon pauvre ! Mes forces ont mis les adjas. J’ai du carat et mes muscles ressemblent à des souvenirs ; il faut de la force, tu sais, pour réussir ce petit talent de société.

Il se mettait à tutoyer le visiteur, sans trop savoir pourquoi. Ce lui fut machinal, ou plutôt impulsif.

— La force représente la distance, objecta l’homme, ce qui est important surtout, c’est le coup de main.

— Parce que tu t’imagines qu’il n’y a que la main qui entre en ligne de compte, l’ami ? Tout le corps participe, tu m’entends ? De la tête aux pieds.

— Je m’en doute. Et c’est bien cela que je souhaite étudier.

Alex Andri ôta ses lunettes qu’il avait oubliées sur son pif en échine de chèvre. Il défrima une nouvelle fois son visiteur.

— Faudrait d’abord que je me remette à l’entraînement.

— Remettez-vous-y !

— Ça risque d’être longuet.

— J’attendrai.

— En tout cas, ce sera chérot, mon Mec.

— Je paierai.

Nouveau temps mort réclamé par l’arbitre. Le vieil Alex soupesait le pour et le contre. Dans l’immédiat, il semblait trouver le contre plus lourd que le pour. Histoire de se donner le temps de la décision, il demanda :

— T’es pas du mitan, toi, Gamin ?

— Vous croyez ? dit le « client » avec un sourire.

— Et comment que je crois ! Je sais bien que de nos jours les malfrats ont changé de poils, pourtant ils conservent toujours le même regard et tézigue, Bonhomme, tu n’as pas les yeux d’un truand.

— Vous me situez où, en ce cas ? demanda le visiteur.

Alex Andri hocha la tête.

— J’arrive pas à discerner clairement. T’as un vague côté intellectuel, et pourtant on sent que le physique joue un rôle dans ta vie active… Franchement, tu es duraille à retapisser, mon pote ; c’est quoi, ton job, sans indiscrétion ?

— Flic, dit en souriant le visiteur.

Le père Andri ne s’émut pas.

— Ah ! ben voilà, on s’y retrouve. Flic nouvelle école, oui ; c’est con, l’idée ne m’en venait pas… Et le lancement de la rallonge, ça entre dans quelle perspective, pour ton turbin de voyou ?

— Top secret, Maître. Mais oubliez ma noble profession, je suis ici en simple client ; quant au carbure, ne mouronnez pas : je dispose de fonds secrets pour douiller mes fantaisies.

Le vieux Andri pianota son sous-main. Puis il le souleva et y prit une fiche d’inscription.

— Allons-y toujours, Garçon. Mes tarifs sont de cinq cents points la leçon, faudrait voir à m’en carmer six d’avance.

— J’ai l’osier, Grand-père, assura le poulet en ramenant une forte liasse de sa poche-poitrine. Voilà trois mille pions, made in la Banque de France, il ne s’agit pas de talbins résiduels récupérés chez des imagiers, d’ailleurs c’est pas auprès d’un expert de votre trempe que je m’amuserais à les écouler.

Le Dabuche vérifia néanmoins l’artiche, de visu et tactu. Puis il l’enfourna presto dans son tiroir magique.

— Banco, fils, je te les porte en compte sur ta fiche d’immatriculation ; à quel blaze dois-je l’établir ?

— Si vous m’inscriviez sous le nom de commissaire San-Antonio, ça la foutrait mal dans vos archives ultra-sélectes, professeur ; je préfère adopter le pseudonyme de Tonio-le-Visionnaire, c’est plus dans le ton.

1- Et je te demande pardon pour ce « passablement » médiocre, moi qui raffole tant des adverbes.

EXCELLENT DEUXIÈME CHAPITRE, SUPÉRIEUR AU PREMIER, ME SEMBLE-T-IL, MAIS JE PEUX ME TROMPER.

La salle était plus bourrée qu’un mineur polonais un jour de paie. Soirée de grand, de super, d’hyper-gala. Y assistaient, dans l’ancienne loge royale du Théâtre Fédo Dotoradu, l’une des plus belles salles de Sofia, le camarade Siméon Grozob, secrétaire général du Parti, ainsi que son épouse et deux ou trois dignitaires de moindre importance. La venue du cirque de Moscou constituait un événement et le public faisait une queue longue comme la mienne pour applaudir le spectacle, lequel était de qualité, comme le barbier du père Séville, cher au beau Marchais.

Le camarade Grozob suivait cependant la représentation d’un œil distrait. Lorsque nous écrivons, nous, auteur à chevrons, comme les volets des maisons neuchâteloises, qu’il la suivait D’UN œil distrait, nous cernons la vérité au plus juste puisque, justement, le camarade Grozob était borgne. Glorieuse blessure qui remontait aux années de dissidence, quand il guérillérait contre l’allié nazi avant l’arrivée libératrice des Soviétiques.

Borgne donc, Grozob. La chose ne se voyait que dans les gros plans télévisés puisqu’il possédait un œil de verre encore plus expressif que le bon, et en tout cas plus riche de tendresse.

En cette soirée galateuse, le valeureux Secrétaire Général était distrait parce que préoccupé par des esquisses de complot visant son poste, voire, au bout de compte, sa personne. Homme de lutte, il détestait les grenouillages dans l’ombre du pouvoir. Il n’ignorait pas combien sa nature généreuse lui valait d’inimitiés. Pas suffisamment retors ni coulant pour pouvoir demeurer en place à vie. Beaucoup de termites sapaient son piédestal. Il contenait la plupart parce qu’il savait beaucoup de choses sur beaucoup de gens, mais il y avait les autres, les tout neufs, les encore purs sur lesquels il ne possédait aucun dossier. Il avait senti, dans l’après-midi, au cours d’un conseil suprême, que son équipe commençait de se désagréger gentiment. On le regardait avec moins de ferveur, on l’écoutait avec moins d’attention, et même, même, Siméon Grozob avait surpris un bâillement à peine réprimé du camarade Boris Balachoz, son porte-coton depuis un lustre, alors qu’il décortiquait le budget de l’agriculture.

Un tonnerre d’applaudissements l’arracha à sa morosité flottante. Grozob sortit des vapes et réalisa que deux ours blancs habillés en danseuses achevaient de faire des loopings à motocyclette.

Il battit des mains menu, ainsi qu’il sied à un haut personnage qui ne saurait marquer trop fort son enthousiasme, la réserve faisant partie du self-contrôle d’un homme politique.

Un Cosaque évacua les deux ours. Pendant que l’on démontait prestement leur anneau de vitesse, une horde de clowns déguisés en « Oncle Sam » prirent possession du plateau en vociférant. Ils occupèrent le terrain juste le temps nécessaire à la préparation du numéro suivant.

Ce numéro était celui d’Ivan Dubov, le fameux lanceur de couteaux soviétique. Qu’on te raconte un peu l’en quoi consiste cet exploit de music-hall inconnu en France, ô lecteur de La Garenne-Colombes, de Perpignan, de Saint-Nom-la-Bretèche, de Fécamp, de Caen, de Maubeuge, d’Auxerre, de Bourgoin-Jallieu, de Pont-de-Bauvoisin, du Croisic et de quelques autres lieux non moins estimables où les ouvrages de cette ampleur ont cours et sont reconnus d’utilité publique. Oui : qu’on t’esplique bien. Ecoute, et prends ton temps, Montand, tout ce que tu voudras, afin de tout piger. Ivan Dubov est le seul, tu m’entends ? Le seul, l’unique lanceur ayant mis au point des couteaux-boomerangs. Ses rallonges sont ainsi faites qu’il les propulse à travers la salle, où elles tournoient en des ellipses montantes et descendantes pour s’en revenir ficher là qu’il désire, ce prodigieux, généralement dans une cible placée près de lui et contre laquelle une ravissante fille est appuyée.

Ivan Dubov, lui aussi, mérite d’être narré. Imagine un zig haut d’un mètre cinquante-cinq à tout casser, large d’un mètre soixante-huit, embarbé de roux, chauve comme un poster représentant un œuf d’autruche cuit dur, avec des yeux couleur de rubis, ombragés (comme il est courant de dire) d’épais sourcils flamboyants.

Vêtu d’un pantalon bouffant (car Ivan Dubov bouffe énormément) en satin noir et d’une chemise de soie blanche largement échancrée sur un torse velu, il est un spectacle à lui tout seul. Se montrer, c’est déjà captiver l’attention pour cet homme prodigieusement habile.

Il parut dans le faisceau d’un projecteur orangé (couleur de gloire à son zénith), recueillit sans broncher les applaudissements mis à sa disposition par un public frénétique et attendit qu’ils cessassent pour se foutre au charbon, ce gros con.

L’on avait disposé sur la scène, à sa droite comme à sa gauche, deux panneaux que ça représentait le drapeau soviétique, alors tu vois ! La môme Slava Koussikoussa, sa partenaire en maillot du même rouge merveilleux que le drapeau, vint se placer devant le panneau de gauche, bien plantée sur ses jambes écartées, les mains aux hanches, le sourire tu sais où ? Aux lèvres, oui : t’as gagné.

Devant le second panneau, l’on mit une demi-douzaine de ballons rouges sur lesquels était peint l’aigle américain au croupion déplumé. Près de l’illustre, se trouvait une table gracile, chargée de couteaux.

Ivan Dubov se saisit de l’un d’eux et le fit tourniquer autour de son index, avec la dextérité (plus exactement « l’indextérité ») d’une majorette-cheftaine jouant de son bâton de sergent-major (mais pas majeur, parce que selon moi, il faut être un poil débile pour, enfin, bref, chacun s’accomplit comme il le peut, hein ?).

Après un instant de ce minime exploit qui lui valut de nouveaux bravos, Ivan Duvo (pardon Dubov) lança son lardoir. Il y eut comme un effet d’hélice argentée dans les lumières. Le couteau partit en tournoyant, monta, freina sa trajectoire circulaire, comme s’il allait s’immobiliser et choir, et puis repartit de plus rechef et revint sur la scène crever l’un des ballons.

The délire !

Imperturbable, le barbu aux yeux rouges prit une seconde lame et la lança droit devant lui. On se mit à hurler dans l’assistance (publique) ; mais au lieu d’aller se planter dans une poitrine, le surin remonta en direction du plaftard, rôda autour du grand lustre éteint, se décida à regagner sa base. Plouff ! Un deuxième ballon creva. C’était stupéfiant1.

Le sortilège venait de ce que le couteau, lancé, paraissait soudain animé d’une vie propre. Ses changements d’orientation et de vitesse le faisaient ressembler à quelque O.V.N.I. dépêché sur notre miséreuse planète pour tenter de sonder la connerie humaine.

Depuis sa loge, Siméon Grozob, captivé comme tous les spectateurs, oubliait la bande de chacals en shako qui reniflaient ses chausses et bricolaient son destin comme des vers dans un fruit tombé.

Le numéro tenait de la magie.

Toujours impassible, impavide, et barbu (tu penses qu’il allait pas se raser en cours de numéro), Dubov se saisit d’un troisième couteau.

Et c’est alors que l’événement se produisit.

Tout à coup, les lumières de scène s’éteignirent. Ne subsistèrent plus dès lors que les loupiotes de secours. Celle qui se trouvait dans la loge du secrétaire du Parti était d’un bleu pervenche délicat. Un « Hooooo ! » déconfit secoua l’assistance. Siméon Grozob cligna de son œil valide.

— S’agit-il d’une panne de lumière, ou bien cela fait-il partie du numéro, Jétuvomic ? demanda-t-il à son conseiller de gaufre qui l’escortait.

Il n’entendit pas la réponse. Il y eut un bref chuintement, un coup assourdi et il éprouva à la tête un choc qui le priva de toute pensée. Le coup était si rude qu’il faillit basculer en arrière.

Dans la pénombre, son entourage s’inquiéta.

— Que se passe-t-il, camarade Secrétaire du Parti ?

Grozob était inerte, foudroyé. Son épouse, qui voulut le toucher, sentit passer sur son bras le contact glacé d’une chose dure et rampante. Elle poussa une exclamation de coordination et retira vivement sa main secourable. Il y eut une cascade précipitée de menus chocs, puis plus rien. Deux minutes s’écoulèrent. La lumière revint aussi soudainement qu’elle avait cessé. Sur la scène, Ivan Dubov regardait la salle avec un rien d’hébétude, un couteau à la main, furax que son numéro fût interrompu aussi sottement par une panne d’électraque, merde, ces cons de Bulgares, pas foutus d’assurer l’éclairage d’un spectacle, malgré le Pacte de Varsovie, ces nœuds ! Et quoi encore ! On les prend sous l’aile soviétique, on vient leur donner des représentations formides, et puis : panne de jus ! Y aurait de quoi t’envoyer au goulag (sans goulach) tous les responsables de l’E.D.B.

Ainsi pensait-il, Ivan, dans les grandes lignes et en géorgien.

Mais ses idées changèrent de cours. Là-haut, dans la loge secrétarielle (ex-royale, parfois présidentielle) régnait une grande agitation. Ses occupants se tenaient penchés en rond comme pour une mêlée de rugby. On percevait des interjections. Et des cris, pour ainsi dire. Le général Yogourtositrön qui partageait la loge se redressa soudain et hurla, en désignant le lanceur de rallonges :

— Policiers ! Arrêtez cet homme !

Qu’alors, les trois quarts de la salle quittèrent leurs sièges pour se ruer vers la scène, afin d’obéir aux ordres.

Le général montrait l’un des couteaux d’Ivan Dubov qu’il avait trouvé à ses pieds.

— Attentat ! Attentat ! cria quelqu’un parmi le dernier quart du public.

Allongé sur la moquette grenat de la loge, le Secrétaire reprenait ses esprits. Un vilain trou rose béait dans son visage, le défigurant. Il y porta la main. Son œil de verre avait disparu !

— Mon œil ! Mon œil ! glapit Siméon Grozob. Son épouse, qui était d’esprit religieux, fit la faucille et le marteau sur sa poitrine, afin de remercier Marx et Lénine d’avoir préservé la vie de son mari. Les dignitaires se foutirent en quatre (pattes) pour tenter de retrouver l’œil bidon.

L’un d’eux actionna son briquet pour mieux étudier les recoins. Le chef de la police politique nota mentalement qu’il s’agissait d’un briquet de fabrication occidentale et se promit de faire arrêter son collègue le lendemain, histoire de lui recueillir quelques aveux, vite fait, sur le gaz.

Ces messieurs eurent beau chercher, l’œil demeura introuvable. Le général expliqua que, fort heureusement, le couteau avait frappé le Secrétaire avec son manche. Sous le choc, l’œil avait choisi la liberté et giclé dans la salle.

— Retrouvez-le ! Retrouvez-le ! intima Grozob, tous ceux qui ne le retrouveront pas seront fusillés !

Ce fut l’effervescence. Le rush ! La ruche !

Si on ne le retrouve pas, je suis perdu, se dit le Secrétaire Grozob avec une espèce de calme glacé.

 

On ne le retrouva pas.

1- L’auteur de ce prodigieux récit a vu un numéro de ce genre à Leningrad.