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Toile de Fond

De
320 pages
Julien Le Vigant est un vrai titi parisien, fou de cinéma ; il a un rêve, un seul, réaliser son propre film. Hélas les moyens lui font défaut et il se retrouve le plus souvent à errer de bar en bar au milieu des paumés de la nuit espérant croiser le chemin d'un producteur qui ferait tourner la roue de son destin. Mais c'est plutôt une étoile qu'il va rencontrer, une pâle et fragile étoile, Lili, la petite banlieusarde qui cherche aussi sa chance dans les rues de Paris. Autour d'eux une galerie de personnages complexes et attachants, un flic pas net et cinéphile, un ange gardien aux manières de démon et deux types de la PJ qui tenteront de remettre un peu d'ordre dans tout cela.
Un beau roman d'atmosphère où Paris tient le beau rôle.
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1
L'année qui se terminait sans surprise, sur décembre, avait été pour moi comme les précédentes : inutile, errante et paresseuse. Les salles de ciné où défilaient Farley Granger, Joan Bennett et Nicolas Ray, les comptoirs sordides où les sandwichs à cinq balles avaient un goût étrange venu de nulle part, les quais de métro à cinq heures du mat, quand Saint-Michel est une cour des miracles, la dernière pièce balancée dans la casquette de ce joueur de sax, au changement de Clignancourt, pour quelques notes de Summertime, un rêve en plein hiver, un acte d’amour en clignant de l’œil, un plumard de rêves, un passeport pour Harlem, les deux lundis par mois où il fallait que j’émerge à dix heures pour un rencard avec le chômage et son pointage, me retrouvant au milieu d’autres, paumés, minables, noirs, jaunes, vieilles secrétaires fatiguées, jeunes cadres désaxés, êtres angoissés, déclassés, agacés…
Les coups de fil que je passais sans trop y croire pour enfin décrocher un rôle, en ne comprenant pas mon insuccès, mes vingt-cinq berges que je traînais sur celles de la Seine en cherchant quelques vieilles boîtes de conserve pour taper dedans, rageur et déprimé…
Le fric après lequel je courais, inflation galopante, comme ils disaient à la fac, il y a longtemps…
Les soirées interminables où les fumées s’entrecroisent, où les bavardages inutiles meublent une ombre tapineuse, et puis les nanas qui passent et partent, comme ça, pour rien, pour rien…
 
Janvier, c’est sûr, ne m’amènerait rien de nouveau, les cinés, les troquets, les angoisses, la poisse, les coups de gueule, les pleurs dans la nuit, les rêves sous la pluie, et les petits crèmes à minuit.
Mais il a fallu qu’arrive ce fameux soir où tout allait basculer, où la cloche allait sonner. L'école était bien finie…
 
Pourquoi suis-je entré dans ce troquet pourri de la rue de Buci, en plein Saint-Germain, avec ses rêves, ses mythes, ses types rongés par les termites, ses tantes, ses oncles d’Amérique, ses oncles Tom jazzant dans le noir et trompetant dans le néant ?
 
Il était sept heures quand j’ouvris la porte, poursuivi par le froid et ses acolytes, afin de me réfugier chez les alcooliques. La salle était bondée, le décor était parfait de puanteur, néons flamboyants dégueulant sur les faces rongées, des reflets pas très reluisants. Un juke-box ronronnait au rythme des flippers, tonitruants. Après un rapide coup d’œil, qui m’avait permis de juger la situation, je choisis de m’asseoir entre une blonde, type clientèle du samedi soir de boîte à la mode, et un mec genre intellectuel barbu, le regard dans le vague, les ongles fatigués et le mégot larmoyant. La blonde rêvassait pendant que son bas filait ; le barbu flippait sur le temps qui l’oppressait et moi j’étais là, allumant la énième Camel de la journée, tirant sur le filtre comme un fou, recrachant la fumée en tentant vainement de faire des ronds, pour frimer devant la blondasse…
 
Le type qui jouait le rôle du barman s’amena vers moi, l’œil hagard, la barbe de trois jours, la chemise crasseuse et le plateau tremblotant au-dessus d’une main dénuée de toute prétention.
– Et pour monsieur, qu’est-ce que ce sera ?
Cette question totalement déplacée et à la fois complètement d’actualité me procura quelque embarras. Il était là devant moi autoritaire, sa voix était désagréable, pointue, sans humour. Je me tournai vers la fille qui en profita pour se gratter le mollet, puis relevant le nez et avant qu’il ne s’impatiente, je lui somnolai :
– Un grand noir archiserré.
Il se retourna et gueula dans le bistrot en direction d’un énorme tas qui vivotait derrière le bar :
– Un grand noir pour le jeune homme.
– Archiserré.
– Archiserré !
Le silence qui suivit ce dialogue amical était vraiment le bienvenu, mais de courte durée.
– Ça fait deux francs soixante-quinze hurla-t-il !
J’avalai mon noir et me tournai machinalement vers la nana. Cette gonzesse avait quelque chose de bizarre, quelque chose de pas clair l’habitait, se dégageait d’elle. Elle était bien fringuée, mais c’était louche, sapée à la bourgeoise, à la ramasse.
Elle portait une robe noire, du crêpe de Chine, cintrée et moulée comme c’est pas permis, des bas noirs, dont un était filé, qui montaient, montaient… Elle n’était pas vraiment belle, mais son rouge à lèvres criard au possible lui donnait l’air de connaître la musique et surtout de l’apprécier. Elle avait des yeux qui, lorsqu’ils vous fixent, vous laissent dans un état assez mielleux et nuageux. Elle avait sur le visage quelque chose de destructeur et d’angoissé. Angoissée elle devait l’être car elle n’arrêtait pas de reluquer sa montre et de vérifier l'heure sur la pendule, accrochée à ma gauche. Nos regards se croisèrent au moins une dizaine de fois.
Je m’essayai à lui esquisser un sourire enjôleur et en demi-teinte, très gentil garçon, lorsque ses yeux noirs me firent comprendre que ce n’était pas vraiment nécessaire. Elle posa de la ferraille sur la table, mit sa fourrure noire et s’en alla. Il m’était alors impossible de quitter sa silhouette du regard, elle se déhanchait et s’engouffra ainsi dans la foule des travailleurs du soir…
Elle m’avait complètement tapé dans l’œil, et je n’étais pas le seul, l’intello barbu n’en pouvait visiblement plus ; il appela le gentleman barman et lui demanda :
– Qui c’est cette fille, tu la connais ?
– Non, j’sais juste qu’elle s’appelle Lili ; ça fait trois, quatre jours qu’elle vient ici ; hier soir on l’a demandée au téléphone…
J’appelai l’indicateur bienfaiteur, lui réglai mon grand noir et sortis. Le froid de la rue me frappait en pleine gueule ; je fermai les yeux et crus sentir près de moi le parfum de Lili, je les ouvris en vitesse, il n’y avait personne ; j’étais bien amorcé, ça c’est sûr, bien amorcé…
 
En passant rue Christine, je m’arrêtai devant le ciné où il passait « Sunset Boulevard », j’allais m’taper Gloria Swanson et Von Stroheim pour la troisième fois, mais ça m’bottait, ça m’allait, il fallait que je sois bien, que j’oublie, que je me casse de là, que j’efface cette andouille de barman, cet imbécile d’intello et cette robe noire qui n’arrêtait pas de me coller à la peau. La salle sombre me réconfortait, Max et Norma Desmond avaient fait ce qu’il fallait pour m’aider à m’envoler.
 
La nuit avait été semblable aux autres, peuplée d’ombres me taquinant, d’alcools m’enivrant, de musique me glorifiant. J’avais été faire un tour au Blue Time, cette cave enfumée où je passais le plus sombre de mon temps. Il y avait là tous ceux que je retrouvais depuis des lustres pour discuter des heures, pour se bourrer le crâne d’anecdotes de ciné, pour en foutre plein la vue à son voisin en citant le film de 1934, dans lequel P. Fresnay avait tourné sous la direction d’Hitchcock, d’histoires de fesses, pour oublier que le temps nous oubliait.
Je ne sais pourquoi, je n’avais pas supporté très longtemps ces bavardages et je rentrai très vite me pieuter.
 
À sept heures du soir le lendemain, je récidivais et m’attablais de nouveau au troquet. Lili n’était pas là, l’intello non plus. L'ambiance était aussi pourrie que la veille, couples terrés dans un coin se promettant monts et merveilles, entre sept et huit, entre le métro et la vaisselle, entre l’angoisse et l’angoisse, des minettes aux dents longues et aux jupes courtes, des jeunes loups cravatés aux bras longs lisant un Monde triste et sans changement et l’autre cinglé de barman qui était toujours là et toujours aussi distingué.
En face de moi, deux loubards écumaient bière sur bière ; l’uniforme était parfait, jeans, santiags, et mines à braquer une station-service une nuit d’hiver lorsque la zone périphérique est endormie et qu’il y a tout ce qu’il faut pour rendre l’histoire véridique à la France du Soir qui la lira dans un canard, au hasard : enfance malheureuse, scolarité difficile, père alcoolique, mère faisant des ménages, vol de mobylettes, vol de bagnoles, petits coups du samedi soir, séjours en taule histoire de ne plus recommencer…
Bref, j’avais deux de ces spécimens à côté de moi. Le plus âgé était brun avec des petits yeux vicelards, cheveux ultracourts, le teint très pâle avec une moustache allant jusqu’à lui caresser le bas de la mâchoire. Son pote faisait plus propret, presque représentant de commerce si on lui enlevait le tatouage en forme de poignard surmonté de deux initiales qui lui collait au poignet. Ils n’avaient pas l’air très joyeux, le plus vieux était avachi sur sa chaise et n’arrêtait pas de ronchonner en gesticulant, sa main gauche était restée dans son cuir pendant que l’autre effilait un à un les poils de sa moustache.
– Qu’est-c’t’as à m’visionner comme ça, entama-t-il d’un ton lourd mais efficace.
– Je te visionne pas, j’réflexionne, fis-je en me disant que j’avais peut-être eu tort de rétorquer.
– Laisse tomber, Larry, lui glissa la gueule de représentant, pas d’embrouilles, c’est pas l’moment.
Je continuais sûr de moi :
– J’fais pas d’embrouilles et j’ai rien à vous dire et si j’avais quelque chose à visionner ça serait certainement pas vous.
J’en avais peut-être un peu trop fait ; le dénommé Larry voulut se lever brutalement, un peu trop brutalement car il bascula à la renverse et s’étala de tout son long dans un bruit assourdissant. En se cassant la gueule, un cran d’arrêt était tombé de sa poche et avait glissé sous ma chaise ; en une fraction de seconde, je me baissai, ramassai l’engin et le serrai dans ma main. Larry me fixa droit dans les yeux, le représentant était tout blanc. Ne les quittant pas du regard, je posai le couteau sur la table.
– T’as perdu ça.
Je retournai à ma place, j’avais besoin d’une Camel très très rapidement.
Je la fumai tant bien que mal ; quand les deux loubards se levèrent et prirent la direction de la sortie, Larry se retourna vers moi :
– On s’retrouvera, t’en fais pas.
Je m’en faisais.
Le barman accompagné du gros tas du comptoir vint vers moi.
– Pas d’histoires, O.K., si c’est pour jouer au cow-boy, c’est en face, vu !
Oh, merde, j’en avais ma claque de ce troquet de débiles, je pris mon vieux trench à cinq sacs acheté aux puces et je mis les voiles sans avoir eu le temps de m’inquiéter de la force du vent…
Je ne me sentais pas très bien, j’aurais souhaité rencontrer plus agréables que Larry et son gringalet, plus romantiques que Lili et sa tronche de tourmentée, que l’intello, le barman et le gros du comptoir. Putain de vie, y a-t-il donc que des épaves, des traîne-poussière ?
 
J’arpentais le boulevard Saint-Germain ; la nuit était tombée, les bagnoles s’agglutinaient, les trottoirs dégoulinaient sous les pieds dévastateurs. J’avais froid, froid en dedans, je pensais à Vic que j’avais pas vu depuis des semaines, Vic qui venait et s’en allait à sa guise, qui prenait du bon temps, puis qui me laissait sans nouvelles ; qui me laissait tout seul avec les souvenirs de nos nuits, quand elle me demandait une cigarette, un disque, un scotch, le noir dans la chambre… Je traînais avec mille pensées en tête, elles se croisaient, s’embrouillaient, se montaient dessus ; j’y voyais plus clair, j’avais croisé une nana une seule fois une minute, juste le temps de me noyer dans ses yeux et j’arrêtais pas de me turlupiner les méninges, une dingue que je verrai certainement plus, une fille à emmerdements c’était évident.
Les bagnoles, les néons, la foule, le bruit, le froid, Paris dans ce qu’il a de plus horrible, la solitude et le cigare éteint ; il fallait que j’parle, que j’voie des gens qui soient là pour moi, qu’ils me sourient, que ça soit bien, que ça soit gai…
 
Après avoir ingurgité un cheese au McDo du coin, j’entrai dans une cabine téléphonique.
Évidemment elle ne marchait pas ; je tapai dessus comme un malade ; pas plus de résultats si ce n’est qu’autour de la cabine une demi-douzaine d’andouilles étaient là en train de me mater en se fendant la gueule.
Je sortis et récidivai un peu plus loin.
– Allô Greg, c’est moi, on s’fait un ciné ?
– Tu veux voir quoi ?
– « Psychose ».
– J’le connais par cœur.
– Moi aussi.
– Bon, j’ai compris, dans un quart d’heure chez Max.
Gregory, que j’appelais Greg pour faire plus amitié style Chicago 1930, c’était mon pote, celui qui est toujours là, qui fait partie de tous les souvenirs, de toutes les nuits, de toutes les errances…
Perkins était toujours aussi angoissant et la douche de Janet Leigh toujours aussi froide, pour nous…
Après le ciné, on s’embarqua pour le Blue Time.
Tout le monde était là. Jerry avait fait mettre son Coltrane habituel et tapotait sur le comptoir en poussant des Yeah… aussi vrais que nature.
– Salut gros sac.
– Salut Bébé.
La routine et ses politesses…
Y avait des nanas, y avait de la musique, y avait Vic quelque part dans ma tête, y avait Greg, mais moi j’étais pas là, je ne sais pas où j’étais, mais j’étais plus au Blue Time.
Greg zonait en face de moi, je lui avais parlé du troquet, des loubards et de Lili, surtout de Lili ; j’avais pas arrêté de lui en parler.
– Te fixe pas sur elle comme ça, t’en as pas besoin, faut que tu te réveilles, nom de Dieu, fais quelque chose, remue-toi.
– Tu vas pas me faire la morale, non !
– Non, pas la morale, mais bouge-toi, oh et puis j’en ai marre de te répéter cent fois la même chose ; fais ce que tu veux, débrouille-toi, je me casse, salut !
 
Et moi, comme d’habitude je restais là, dans cette boîte pourrie, je tournais en rond. Je regardai ma montre, il était minuit, il fallait à tout prix que j’aille prendre l’air, j’en pouvais plus, je crevais sur place, l’angoisse de ne pas savoir, d’être imprégné de quelque chose, sans pouvoir en jouir…
 
Dehors, janvier battait son plein, il faisait froid et sec, les ruelles étaient désertes, la nuit sentait bon. J’avais l’impression d’avaler les pavés goulûment et tranquillement, tellement je faisais corps avec le macadam. Je me dirigeai vers la Seine…
Le long du quai, il n’y avait pas un chat, les rares bagnoles qui circulaient avaient l’air paumées, elles aussi, une légère couche de brouillard commençant à pointer son nez.