Tout le monde s'en mêle

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Qui peut avoir intérêt à assassiner un SDF? Chargé de l'enquête, le lieutenant Sorano, demande de l'aide à Max, son ancien équipier. La disparition d'un Dom Juan d'opérette vient compliquer l'affaire, d'autant plus que Max fait appel à une joyeuse équipe de retraités joueurs de belote pour lui donner un coup de main. Il ne manquait plus qu'un jeune amoureux et rigolard pour compléter la panoplie des flics d'occasion. Décidément, tout le monde s'en mêle... Une disparition, un clochard assassiné, un meurtrier exécuté, un trafic de drogue... Autour d'une intrigue à tiroirs et d'une galerie de personnages hauts en couleur, l'auteur de "Ginette Sandler" et de "La Boutique du Père Maurin" brouille les pistes et tisse un polar décomplexé, alliant habilement suspense et humour.

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Date de parution 04 octobre 2012
Nombre de visites sur la page 31
EAN13 9782748392319
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0094 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Tout le monde s’en mêle
Jean-Marie Cauët










Tout le monde s’en mêle






















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IDDN.FR.010.0117566.000.R.P.2012.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2012




Chapitre I



L’automne avait mal commencé, mais, en ce début
novembre, la température était redevenue plus clémente. Les
feuilles restantes s’accrochaient désespérément aux arbres,
profitant du maigre soleil qui revenait narguer les
marchands de châtaignes et leur brasero.
Maryse Larmont ajusta une fois de plus ses lunettes et
pressa le pas. Elle n’était pas en retard, mais espérait que
Gérard serait en avance.
De petite taille, les cheveux noirs assez longs retenus
maladroitement en arrière par un élastique, elle était vêtue,
comme tous les ans à cette époque, d’une paire de baskets,
d’un jean et d’une doudoune qui n’accentuaient pas sa
féminité.
Gérard Lestaque était son premier amour. Elle avait
pourtant vingt cinq ans et n’était pas laide, mais elle
n’avait jamais su se mettre en valeur, et sa timidité lui
donnait un air godiche qui n’avait rien d’attirant. De plus,
les quelques tentatives d’approche auxquelles elle avait
répondu, plus par curiosité que par désir, avaient mal
tourné après quelques jours et quelques nuits de « bonheur ».
Elle n’avait donc jamais essayé de revoir leurs auteurs et
faisait preuve, vis à vis des hommes, d’une méfiance
maladive.
Mais quand le beau Gérard lui avait souri en la
rejoignant, devant l’arrêt d’autobus, elle avait tout de suite
compris qu’il était l’homme de sa vie, et s’était senti
fondre comme ses économies la veille de Noël. Bien qu’il y
eût des places libres dans le véhicule, elle était restée
de9 bout pendant tout le parcours, paralysée, un bras en l’air,
accrochée à la main courante.
Dès le lendemain, au même endroit, il lui avait adressé
la parole pour lui débiter une banalité à laquelle elle avait
répondu en bégayant, rouge de confusion. Depuis, ils
s’étaient revus régulièrement, puisqu’ils empruntaient la
même ligne de bus tous les matins. Elle s’arrêtait à
l’entrée de la zone d’activités, pour aller tenir une caisse à
l’hypermarché, et lui descendait à l’arrêt suivant pour se
rendre à l’usine de cosmétiques où Il était aide chimiste,
d’après ses dires.
De plus, ils avaient pris l’habitude de se promener
ensemble le week-end et allaient même de temps en temps
faire la bringue au fast-food de la place du marché. Elle
avait ainsi appris beaucoup de choses sur son soupirant. A
vrai dire, elle avait appris tout ce qu’il tenait à lui faire
croire. Sa jeunesse malheureuse, ses études laborieuses,
ses démarches désespérées pour trouver un job, son
embauche à l’usine malgré d’autres candidats pistonnés…
Quand on ajoute le romantisme à l’amour, n’importe qui
peut avaler n’importe quoi.
Le problème avec Maryse, c’est que, quand elle avalait
quelque chose, elle le gardait dans l’estomac sans pouvoir
le rejeter.
Elle était donc persuadée qu’ils allaient bientôt se
marier, et qu’avec leurs deux salaires mis en commun ils
pourraient s’installer dans l’appartement de leurs rêves
pour y vivre tranquillement d’amour, d’eau fraîche et de
bonne nourriture.
En attendant, elle avait fini par céder aux exigences du
mâle. Après avoir réussi, avec beaucoup de difficultés, à
se débarrasser des principes et de l’éducation que ses
parents avaient eu tant de mal à lui donner, elle dut
reconnaître que, de nos jours, une jeune fille ne se fiance
plus avec un garçon. Il y a des nanas qui « sont avec » des
mecs. C’est vachement plus sympa…
10 Déception quand elle arriva à l’endroit habituel :
Gérard n’était pas là. Elle se raisonna : il arriverait sans doute
en courant et sauterait dans le bus à la dernière seconde,
elle avait déjà connu ça…
Le bus arriva…
Mais pas Gérard.

La pluie, qui tombait sans discontinuer depuis le milieu
de la journée, s’était arrêtée. L’homme leva un regard
reconnaissant vers le ciel éclairci, soupira, abaissa le col de
sa veste et mit les mains dans les poches. Déjà trois quarts
d’heure qu’il poireautait ! Heureusement, le porche sous
lequel il s’abritait lui permettait de reculer et de se cacher
derrière les containers à ordures chaque fois qu’un passant
s’approchait. Pourvu que personne n’ait l’idée d’entrer en
même temps que celui qu’il attendait…
L’endroit lui paraissait particulièrement sale. Beaucoup
de petits sacs en plastique avaient été jetés par terre à côté
des containers, et certains d’entre eux, éventrés,
répandaient leur contenu sur le sol. Il n’avait pas remarqué toute
cette merde quand il était venu en reconnaissance.
Il observa la rue déserte. Même plus tôt et par beau
temps, elle était peu fréquentée. Sans doute parce qu’il n’y
avait que très peu de points attractifs : un coiffeur au
début, un libraire à l’autre extrémité, et une brasserie, qui se
trouvait presque en face du porche.
A travers les vitres embuées de cet établissement, il
n’apercevait que deux ou trois silhouettes accrochées au
comptoir comme des tiques à un cabot. Le petit parking
attenant était complètement vide. Dans ce quartier, on se
couchait tôt. Encore une chance !
Sa patience fut récompensée après quelques minutes. Il
vit alors une forme courbée vêtue de haillons s’approcher
sur le trottoir d’en face.
Il s’immobilisa. L’individu traversa la rue, et, en se
dirigeant vers lui d’une démarche titubante, passa sous un
11 réverbère. C’était bien le clochard qui s’abritait toutes les
nuits sous le fameux porche.
C’était bien l’homme qu’il devait tuer…

Le lieutenant Bouvier, le manteau sur le bras, entra
dans le commissariat à l’heure où il en sortait quand il
était encore en fonction. Exceptionnellement, il avait
abandonné le blouson beige et le pantalon marron qu’il
portait sept jours sur sept, pour arborer un costume bleu,
certes un peu fripé, mais qui savait encore se tenir
dignement.
Il appréhendait la suite des évènements. Déjà un peu
angoissé à l’idée qu’il n’aurait plus de raison de revenir,
sauf pour dire bonjour aux amis, il imaginait facilement la
réception qui l’attendait, ainsi que le discours embarrassé
du divisionnaire sur les avantages d’une retraite « bien
méritée », qualificatif incontournable pour un orateur
occasionnel.
Il accrocha son manteau dans le couloir, s’arrêta devant
la machine à café, se baissa machinalement pour être à
hauteur d’une plaque de métal brillant qui lui servait de
miroir, et rectifia d’un revers de main la position d’une
mèche de cheveux gris qui avait tendance à lui retomber
sur le front. Puis, En traînant les pieds, il traversa l’accueil
encore assez encombré, malgré l’heure, eut une pensée
compatissante pour les agents de service, à qui il fit un
signe amical, et se dirigea vers la salle de conférences,
ainsi nommée parce qu’elle était capable de contenir une
vingtaine de personnes… à condition qu’elles restent
debout !
Lorsqu’il entra, le silence se fit immédiatement, et la
voix du commissaire Grimaud, malgré son timbre sourd,
fut entendue de tout le monde.
— Ah, vous voilà mon cher ! Approchez, c’est vous qui
êtes à l’honneur ce soir !
12 Maxime Bouvier, que tous appelaient « Max » depuis
plus de trente ans, s’avança, la main tendue, en affichant
un sourire béat.
— Bonsoir tout le monde. Bonsoir Monsieur. C’est
gentil d’être tous là ! Je suis désolé mais ma femme n’a
pas pu venir. En tous cas, elle vous remercie d’avoir pris
la peine…
— Elle n’est pas souffrante, au moins ?
— Heu… Non, mais un empêchement… Des parents à
elle…
— Je comprends. Elle doit être déçue ! En tous cas,
c’est vraiment avec plaisir que nous sommes venus…
Encore que ce ne soit pas avec plaisir que nous vous voyons
partir ! Je regrette seulement de n’avoir pas pu organiser
cette petite réception plus tôt, disons avant votre départ
effectif. Tenez, mettez-vous là, près de moi.
Toujours cette sale habitude de dicter à chacun sa
conduite ! Maxime obéit cependant sans se départir de son
sourire. Après tout, c’était la dernière fois…
Et le « patron » se lança dans un discours retraçant
toute la carrière du retraité, insistant sur ses qualités
intellectuelles mais évitant soigneusement de faire allusion au
fait qu’il soit resté lieutenant malgré des états de service
remarquables.
Bouvier n’écoutait pas. Assez grand, Large d’épaules, il
avait quelque chose d’impressionnant malgré un début
d’embonpoint. Immobile, granitique, il regardait fixement
devant lui en évoquant, de son côté, les différentes étapes
de sa vie professionnelle.
Ses débuts – en uniforme – avaient été ceux de
n’importe quel flic, mais sa carrure lui avait facilité les
choses : il donnait une impression de force tranquille
qu’on n’avait pas envie de déranger. Pour maintenir
l’ordre, en cas de rixe par exemple, il lui suffisait d’arriver
en grognant « qu’est-ce qui se passe ? » pour que les
bagarreurs se mettent soudainement d’accord. Cependant,
13 personne ne l’avait jamais vu en venir aux mains. Il
appliquait la fameuse devise du Général Lyautey : « Montrer sa
force pour ne pas avoir à s’en servir » D’ailleurs, il avait
horreur de la violence, comme il avait horreur des
patrouilles, de la circulation, et de tout ce que son métier
impliquait comme interventions extérieures. Quand il
pouvait rentrer au poste, et s’asseoir derrière un bureau, il
était heureux… Jusqu’au prochain coup de téléphone, qui
risquait de l’obliger à ressortir. Il finit donc par se décider
à passer un examen, qu’il réussit uniquement grâce à ses
facultés intellectuelles et à une mémoire d’éléphant, et qui
lui permit d’être nommé lieutenant. Depuis, toutes les
excuses lui avaient été bonnes pour éviter d’aller sur le
terrain. « Je ne suis pas physique » se plaisait-il à dire,
malgré son allure de lutteur de foire. « Je suis fait pour
réfléchir ! »
Malheureusement, ses chefs n’avaient pas apprécié son
entêtement, et sa carrière se trouva bloquée dès le départ.
D’autant plus qu’il avait vite renoncé à passer d’autres
concours ou examens. Pourtant, il obtenait des résultats…
Ou plutôt il en faisait obtenir à ses collègues, qui ne se
privaient pas de venir le consulter. On lui expliquait un
problème, on le laissait mijoter quelques jours, on revenait
écouter le résultat de ses cogitations, et on restait le plus
souvent stupéfait de sa clairvoyance et de son sens de la
déduction.
Les applaudissements le firent sursauter. « Déjà ! »,
pensa-t-il.
Il jeta un regard circulaire, enregistrant au passage les
mines émues, réjouies ou indifférentes de ses collègues,
s’arrêta une seconde sur le clin d’œil de son ami Gus et
termina sur le sourire rayonnant d’une petite bonne femme
en uniforme qui arborait des galons de sergent et qui
s’était approchée discrètement, un paquet oblong dans les
bras.
14 Il réussit à avoir l’air surpris, puis ravi, après avoir
déballé l’inévitable canne à pêche acquise à l’aide des fonds
provenant de la traditionnelle collecte du personnel.
Heureusement, Grimaud, qui était attendu ailleurs, ne
lui proposa pas de « dire quelques mots » et passa tout de
suite au « verre de l’amitié », ce pour quoi Max lui fut
secrètement reconnaissant.
Le sergent lui planta immédiatement une coupe dans la
main, et la série des congratulations commença. De «
Sacré Max » à « Je voudrais être à ta place », aucune banalité
ne lui fut épargnée, jusqu’à ce qu’il entendit :
— Mon pauvre vieux, tu vas t’emmerder maintenant !
Il se retourna en souriant. Gustave Sorano, son
partenaire habituel, son ami Gus, était planté derrière lui.
Celui-ci, nettement moins grand que son ex-coéquipier,
était aussi plus mince. Des cheveux noirs coupés courts lui
donnaient une allure de sportif qui contrastait avec les
lunettes métalliques qu’il se posait sur le bout du nez.
C’était vraiment l’opposé de Max, en tous points de vue,
puisqu’il ne supportait pas rester au bureau remplir de la
paperasse. Sa vie, c’était la rue, le mouvement, les
contacts et, pourquoi pas, une petite bagarre de temps en
temps, pour mettre en pratique ses connaissances en arts
martiaux.
— Salut Gus ! grogna Bouvier. Fais pas une tête
comme ça ! Je ne vais pas au cimetière, je retourne
seulement chez moi.
Sorano avait effectivement l’air particulièrement
soucieux.
— Ça risque d’être à peu près pareil !… A moins que tu
ailles à la pèche tous les jours !
— Ne me dis pas que c’est parce que tu as peur que je
m’ennuie que tu as ta tronche des mauvais jours !
— En partie seulement. Ça me travaille de savoir que je
ne t’entendrai plus râler. Il n’y a que deux semaines que tu
es parti mais j’ai du mal à m’y faire.
15 — Tu me manqueras aussi, fit Max, plus ému qu’il ne
voulait le montrer. Mais on se reverra, je n’habite pas si
loin. Et puis tu auras un autre coéquipier…
— Ca y est. Grimaud s’est décidé. Devine qui il m’a
refilé…
— Dis toujours.
— Trottinette.
— Pardon ?
— C’est vrai qu’elle est arrivée peu de temps avant ton
départ. C’est comme ça qu’on a baptisé Mireille.
— Mireille ?
— Mireille Ducourt, Le nouveau sergent. La petite
brune frisée qui t’a apporté à boire.
Max regarda sa coupe de champagne maintenant
presque vide, leva les yeux et les fixa sur la petite brunette qui
l’avait servi.
Celle-ci s’en aperçut, cueillit une bouteille sur le bureau
qui servait de buffet et se précipita dans sa direction. En la
voyant avancer à petits pas rapides, le retraité comprit
comment elle avait gagné son surnom.
Elle le servit et lui adressa un sourire charmeur.
— Ca ne va pas être facile de vous remplacer, fit-elle.
— Qu’en savez-vous ? vous ne me connaissez pas…
— Gus m’a beaucoup parlé de vous.
— Il a eu tort. N’essayez pas de ressembler à quelqu’un
d’autre. Personne ne peut être bon dans tous les domaines,
alors cherchez celui qui vous convient le mieux et
améliorez-le au maximum. C’est comme ça que vous arriverez.
Elle le gratifia d’un regard admiratif et fit demi-tour.
— Tu ne perds pas au change ! dit Max à son ami d’un
ton sarcastique.
— C’est vrai qu’elle est plus mignonne que toi…
— Dieu merci !
— Mais elle a moins de métier…
— Ca se voit ! On les recrute à la sortie du lycée
maintenant ?
16 — Tu vas être surpris : elle n’est pas grande et elle fait
gamine, mais elle a quand même vingt sept ans !
— C’est vrai qu’elle ne les fait pas. Enfin, te voilà bien
secondé…
— Tu sais que tu pars au mauvais moment !
— Ah ? Tu as un problème ?
Un petit frisson lui parcourut l’échine…
— En fait, reprit Gus, une sale histoire vient de me
tomber dessus. Un clodo assassiné, apparemment sans
raison. Le genre de salade que tu appréciais mais que je
n’aime pas du tout.
— Eh bien, pourquoi ne m’en parlerais-tu pas ? Ce
n’est pas parce que j’ai quitté la Maison que je suis devenu
gâteux !
— A chacun ses problèmes. Tu as mérité le droit de te
reposer. Et si le patron apprenait…
— Aucune raison pour ça ! Tu sais que je peux être
discret. Avoue que ce serait dommage que notre fameuse
équipe soit mise au rancart… Max et Gus ! On a fait du
bon boulot ensemble, non ?
— C’est vrai mais…
— Viens donc dîner à la maison demain soir avec
Sabine. Tu m’expliqueras.
— Ta femme n’est pas prévenue !
— Ce sera fait tout à l’heure. T’en fais pas pour
Lucienne, tu la connais…
Sorano sourit. C’est vrai que Lucienne Bouvier n’était
jamais dérangée. Ou du moins n’en donnait pas l’air.
Mince, élégante, les cheveux teints en châtain clair, elle
adorait recevoir. Le seul défaut que lui attribuaient ses
invités, c’était de vouloir à tout prix innover dans le
domaine culinaire. Les plats compliqués qu’elle
confectionnait – avec beaucoup de mal – étaient parfois
difficiles à avaler, mais sa gentillesse effaçait tout.
D’ailleurs, son mari, qui aurait mangé n’importe quoi, la
trouvait géniale et l’encourageait.
17 — Bon, c’est d’accord. Nous viendrons demain. A
moins que Sabine…
— Dis-lui que j’ai trouvé de nouveaux médicaments.
Le sourire de Gus se transforma en franche hilarité. Son
épouse, au demeurant très agréable, de la même taille que
Lucienne, les cheveux châtain comme elle, se croyait
obligée de se dire toujours souffrante et amenait partout une
collection de médicaments – heureusement inoffensifs –
dont elle usait pour impressionner ses interlocuteurs.
Max regarda autour de lui. Les quelques bouteilles
généreusement fournies par… par qui, au fait ?… étaient
pratiquement vides. Le commissaire regarda sa montre
pour la quatrième fois.
— Mes amis, annonça-t-il, je suis désolé mais il faut
que je parte.
Cela n’étonna personne. Grimaud était connu pour ne
pas pouvoir rester en place et son emploi du temps était
toujours surchargé.
En voyant la dénommée Trottinette commencer aussitôt
à ramasser les verres, l’ex-lieutenant comprit que, comme
d’habitude, personne ne resterait si le chef n’était pas là. Il
se mit donc à faire le tour des invités, serrant les mains et
remerciant chacun d’être venu lui dire au revoir.
— Tu es venu à pieds ?
Gustave Sorano l’avait suivi patiemment.
— Oh oui ! Tu sais que je n’habite pas loin, ça ne valait
pas la peine de sortir la voiture !
— Alors je te ramène. Je voudrais te montrer quelque
chose.
— Tu prends de l’avance pour demain ?
— Tu comprendras plus facilement… ça t’ennuie ?
— Mais non, au contraire. Tu veux me montrer les
lieux du crime ?
— Oui. Viens…

18 Les Bouvier étaient installés depuis deux ans dans un
appartement assez vaste, au deuxième étage d’un
immeuble ancien mais récemment rénové. La proximité de son
lieu de travail avait fait accepter par Max l’absence
d’ascenseur, et sa femme, qui avait arrêté de travailler au
moment du déménagement, avait prétendu que l’usage des
escaliers était excellent pour garder la forme.
Le dîner était prêt. Lucienne, prudente, avait gardé une
partie du petit salé qu’elle avait préparé le midi. Le fait
d’avoir remplacé les lentilles par des haricots n’ayant pas
eu l’air de gêner son mari, elle avait déclaré, en enlevant le
plat avant qu’il ne se resserve :
— Comme je ne sais pas à quelle heure tu rentreras, je
réchaufferai ça à la dernière minute !
— Tu es sûre que tu ne veux pas venir ?
— Je me sentirais gênée avec tout ce monde… C’est toi
qu’ils veulent remercier, pas moi !
Il n’avait pas insisté, n’ayant pas très envie de l’y
emmener…
Madame Bouvier entendit la clé tourner dans la serrure.
Sans dire un mot, elle commença à mettre la table.
— ‘Soir Lulu fit Max en arrachant sa cravate.
— Ça s’est bien passé ?
— Pas de surprise. J’imagine que c’est pareil à chaque
fois.
— Ça ne doit pas arriver bien souvent.
— C’est vrai, mais Grimaud en a quand même vu partir
quelques-uns !
— Assieds-toi et raconte.
— Attends, je me change d’abord.
Maxime ne supportait pas manger en costume. Il partit
mettre son éternel pantalon marron et enfiler un pull
pendant qu’elle apportait sur la table une bouteille de vin,
ainsi que le camembert sans lequel il ne pouvait finir un
repas.
19 — Le personnel s’est cotisé pour m’offrir une canne à
pêche. Je l’ai laissée dans l’entrée mais je la rangerai
demain dans le garage, dit-il en revenant s’asseoir.
— C’est gentil de leur part. Tu vois que tu étais
apprécié…
— Tu sais, c’est une tradition. Ils font ça pour tout le
monde.
— Tu n’es jamais content, conclut-elle en lui tendant le
plat de petit salé aux haricots.
En se servant copieusement, il ajouta :
— Les Sorano viennent manger demain soir.
— Tu aurais pu me prévenir !
— C’est ce que je fais. Tu auras le temps de faire les
courses…
Un ange passa… Un ange affamé, apparemment.
En attaquant le fromage, Il reprit :
— Gus a un problème. Un clochard s’est fait
poignarder sous un porche. On est allés voir sur place.
— Je croyais que tu étais en retraite, fit-elle avec un
petit sourire.
— C’est pas pour ça que je vais laisser tomber Gus.
— Bien sûr !… Et tu n’auras pas l’impression d’avoir
arrêté de travailler. Je savais bien que les problèmes des
autres te manqueraient… Puisque tu n’en as jamais
toimême !…

Quelques pâtés de maisons plus loin, dans un studio
situé sous les combles, un homme réfléchissait, bercé par la
musique de la radio locale.
C’était bien d’avoir liquidé le clochard, mais il avait
fait une connerie.
Ou plutôt non, il n’y était pour rien, c’était seulement
un manque de pot, un « malheureux concours de
circonstances », comme on dit dans les livres.
Bien sûr, il aurait pu se servir d’un couteau solide, mais
il n’en avait pas chez lui et il aurait fallu l’acheter. Et il
20 avait vu à la télé des films où on retrouvait le coupable
parce qu’il avait acheté une arme peu de temps avant le
crime. C’est pourquoi il avait trouvé génial d’utiliser son
coupe-papier. Il l’avait depuis très longtemps, et la lame
était longue et fine, idéale pour passer entre les côtes.
Ce n’est pas sa faute si elle s’était cassée quand le
clodo est tombé. Et quand il s’est retrouvé debout comme un
idiot avec le manche dans la main, c’est normal qu’il s’en
soit débarrassé dans la poubelle la plus proche. Les
éboueurs devaient passer le soir même. Ça aurait été
stupide de le garder sur soi, on ne sait jamais…
Pas de bavure… Ne rien laisser au hasard… Il avait
tellement entendu ces petites phrases qu’elles l’obsédaient…
Mais on ne pouvait pas appeler ça une bavure : le but était
atteint, et le risque nul. Il ne voyait pas comment les flics
pourraient remonter jusqu’à lui avec comme seul indice la
lame d’un vieux coupe-papier, trouvée à l’intérieur d’un
mort…
Heureusement qu’ils ne le pourront pas d’ailleurs.
Parce que si ce n’était pas le cas, « on » ne lui
pardonnerait pas. « On » était sympa avec lui, mais il sentait,
derrière la gentillesse, une froide détermination qu’il
admirait et qui pourtant lui faisait peur.
La musique s’arrêta pour laisser place à quelques
informations : la nuit prochaine, il ne faudra pas passer par
le boulevard extérieur, parce que des travaux vont y être
entrepris… (Bonne idée de faire ça la nuit)… Le Conseil
Municipal doit réviser le montant de sa participation pour
les cantines scolaires… Après un vote du syndicat, les
éboueurs vont reprendre le travail dès demain…
Un frisson glacé le parcourut. Les éboueurs étaient en
grève… Cela expliquait l’état de saleté du porche… Et le
morceau de coupe papier était toujours dans la poubelle. Il
y resterait jusqu’au lendemain… A moins que les flics
n’aient l’idée d’aller y fourrer leur sale pif.
21 Avait-il essuyé ses empreintes avant de jeter ce foutu
manche ? Sûrement pas… Si « on » apprenait ça… Après
une courte hésitation, il enfila son imperméable et
dégringola l’escalier.
Lorsqu’il sortit précipitamment de son immeuble, une
voiture grise, garée un peu en retrait, démarra sans faire de
bruit.
Il avança rapidement, à grandes enjambées, sans
entendre le bruit assourdi du véhicule qui le suivait. Par contre,
quand il dut traverser la rue, le ronflement d’un moteur qui
s’emballe lui fit tourner la tête. Il était presque arrivé sur
l’autre trottoir quand il reçut un coup de bélier dans les
jambes. Il ne comprit pas ce qui arrivait mais ressentit une
douleur fulgurante et fut projeté en avant, la tête sur la
bordure du trottoir et le corps sur la chaussée. La voiture
s’arrêta brutalement, recula et repartit dans sa direction.
Le chauffeur sourit, quand il entendit craquer les os…
22


Chapitre II



Le repas s’était déroulé sans problème, comme
d’habitude. Sabine Sorano, malgré la pilule et le sachet de
poudre qu’elle avait ingurgités en se mettant à table, se
sentait l’estomac un peu lourd. Sans doute à cause de la
quiche… à moins que ce soit une pizza ? Elle n’était pas
très sûre du nom dont elle devait baptiser l’entrée.
Les hommes n’avaient pas fait de commentaire, mais
Lucienne, qui connaissait son Maxime sur le bout des
doigts, l’avait senti de plus en plus impatient au cours du
dîner.
Aussi, en apportant le café, elle déclara, mi-figue
miraisin :
— Nous avons beaucoup de choses à nous dire, Sabine
et moi. Je suggère que nos maris aillent boire un digestif
au salon pendant que nous bavardons.
Max lui jeta un regard reconnaissant et entraîna son ami
dans la deuxième partie de la salle de séjour. Il lui désigna
un fauteuil, cueillit au passage, dans le buffet, une
bouteille de calva et deux verres ballons, puis s’installa en
face de lui.
— Alors, commença-t-il en versant le précieux liquide,
ça s’est passé avant-hier soir vers quelle heure ?
— Entre vingt et une et vingt deux heures, d’après le
légiste.
— C’est bien tôt pour ce genre de meurtre.
— Ce qui me fait penser que l’assassin est du quartier.
Il aurait pu intervenir plus tard pour plus de sécurité,
puisque le clochard passait toutes ses nuits sous le porche, au
dire des riverains. Mais le type, s’il s’agit d’un homme,
23 devait savoir que le secteur est particulièrement calme et
qu’il ne risquait pas grand chose.
— Qui a trouvé le cadavre ?
— Un habitant de l’immeuble, en rentrant du cinéma.
— Quoi d’autre ?
— Comme je te l’ai dit hier soir, on a trouvé dans le
corps de la victime la lame du coupe papier qui a servi de
poignard. Longue et effilée… Elle a du entrer comme dans
du beurre ! Mais ces trucs là ne sont pas solides, et le
coupe papier s’est cassé.
— Imagine la tête du gars, un morceau de l’arme du
crime dans la main !
— Il avait deux réactions possibles : le mettre dans la
poche pour le jeter dans un égout en retournant chez lui,
ou s’en débarrasser tout de suite. Pour ne rien laisser au
hasard, j’ai demandé à Corrier d’inspecter le contenu des
poubelles qui se trouvaient sous le porche, et c’est là qu’il
a trouvé le manche.
Bouvier sourit en évoquant l’image de ce bon gros
Corrier, toujours tiré à quatre épingles, vidant un container et
fouillant dans les ordures.
— On y a relevé des empreintes, reprit Sorano, et je
saurai bientôt si elles sont connues dans la Maison.
— N’y compte pas trop, ou alors tu aurais une sacrée
veine !
— Je le sais bien…
Quelques secondes s’écoulèrent en silence. Gus fixait le
plancher, les sourcils froncés, l’air préoccupé, et Max
observait son ami avec curiosité. Ce n’était pas normal d’être
aussi soucieux dès le début d’une enquête… Il est toujours
temps de se faire du mouron quand on patine, qu’on
avance pas… Il devait y avoir un os.
— Vas-y, accouche ! dit-il en souriant.
Gustave Sorano lui rendit son sourire.
— C’est vrai qu’il y a autre chose… un autre cadavre,
tout frais d’hier soir ! C’est à croire que ton départ porte
malheur aux habitants de cette ville !
— Raconte…
24 — Un habitant du quartier qui s’est fait écraser près de
chez lui… Je dis bien écraser, pas seulement accrocher !
D’après les traces de pneus le chauffard a reculé et lui est
passé dessus volontairement. L’intérieur du type
ressemble à celui d’une boîte de Canigou !
Nouveau silence. Les deux hommes réfléchissaient, et
regrettaient que tout cela ne soit pas arrivé quelques mois
plus tôt.
— Vous avez quand même pu identifier la victime ?
reprit Max.
— La tête n’a pas trop souffert… Si j’ose dire ! La roue
est passée sur les épaules. On a des photos du visage à peu
près potables et Grimaud a voulu les faire publier dans la
presse. Si quelqu’un les reconnaît, il est prié de venir nous
le dire.
— On peut toujours espérer…

Le père Charnu clopinait en s’appuyant sur sa canne. Il
portait très mal son nom car il avait beaucoup maigri,
depuis la mort de sa femme. Retraité depuis cinq ans au
moment de la catastrophe, il avait eu beaucoup de mal à
s’habituer à l’idée de vivre seul. Non seulement l’absence
définitive de son épouse, qu’il adorait, lui donnait la
nausée, mais l’impression de vide qu’il ressentait lui avait
inspiré, au début, des idées suicidaires.
Et puis le temps avait fait son œuvre. Cette saloperie de
temps qui vous sépare un jour ou l’autre des gens que vous
aimez, puis qui vous aide à les oublier, pour se faire
pardonner.
Charnu – Victor pour les amis – avait donc pris le
dessus et s’était organisé une petite vie tranquille. Une
étudiante, payée au noir, venait lui faire son ménage, et les
services sociaux de la ville lui livraient des repas à
domicile pour un prix raisonnable.
Avec ce système, il avait eu le temps de se faire des
copains, qu’il retrouvait presque tous les après-midi au
« Bistrot du Square » pour taper la belote. C’est d’ailleurs
là qu’il se rendait, vêtu d’une veste un peu trop grande
25 pour lui, sous laquelle il avait eu soin d’enfiler un gros
pull.
Après avoir tourné dans la rue de la Paix, il se dirigea
vers « son » banc. Il s’y arrêtait systématiquement chaque
fois qu’il passait par là, c’est à dire presque tous les jours,
à condition qu’il ne soit pas mouillé. En approchant, il
sentit venir une bouffée de colère : un jeune idiot était
assis sur le dossier, les pieds sur le siège. Qu’on salisse son
pantalon après, en s’asseyant à l’endroit où il posait ses
semelles, il s’en fichait complètement. Il n’y pensait sans
doute même pas. C’était bien l’égoïsme de la jeunesse. En
plus, Victor n’avait jamais compris l’intérêt de cette
position. Le dossier ne peut pas être plus confortable que le
siège ! Peut-être que le fait d’être en hauteur lui donnait
une impression de supériorité… En tous cas, le type avait
l’air ridicule : pour éviter de tomber vers l’arrière, il était
légèrement penché, les avant-bras appuyés sur les genoux.
On l’aurait dit assis sur les chiottes !
Le père Charnu sortit un chiffon de la poche de sa veste
et essuya ostensiblement la partie du banc restée libre
avant de s’y asseoir.
Allez savoir pourquoi il se trouvait si bien à cet endroit.
Sans doute parce qu’un arbre magnifique y avait poussé,
défiant la pollution de la ville… Au printemps surtout,
c’était super d’entendre les oiseaux chanter, entre deux
ronflements de moteur…
Comme d’habitude, il resta assis une dizaine de
minutes à regarder les passants, qui, absorbés par leurs soucis
quotidiens, ne le voyaient pas, puis repartit vers le café,
qu’il atteignit bientôt.
Sitôt entré, il regarda vers la table qu’il occupait si
souvent avec trois complices, retraités comme lui, et constata
que l’un d’entre eux n’était pas encore arrivé. Mimile
n’était pas là ! Victor espéra qu’il n’allait pas tarder, parce
que la belote à trois…
Il s’approcha en braillant son habituel « M’sieurs
Dames ! » et alla s’inquiéter de la santé du déserteur.
26 — Viendra pas, fit Robert. Il reçoit son fils
aujourd’hui !
— On n’a pas idée de rendre visite pendant la semaine !
ajouta Julien.
Le père Charnu trouva cette réflexion un tantinet
égoïste. Il aurait bien voulu recevoir, lui aussi, la visite
d’un fils, quel que soit le jour. Malheureusement, il n’avait
jamais pu avoir d’enfant.
Chassant cette pensée amère, il accrocha sa canne au
bord de la table, s’assit à sa place habituelle, dos au
billard, face au comptoir, et commanda un demi. Il ne serait
pas venu pour rien !
Le dénommé Julien, un petit gros dont la casquette ne
quittait jamais le haut du crâne, avoua une impérieuse
envie d’aller aux toilettes et, posant son journal, se leva après
avoir fait glisser sa chaise vers l’arrière, ce qui produisit
un grincement tout à fait désagréable.
Victor s’empara machinalement des pages chiffonnées
de la feuille de choux locale et y jeta un œil distrait.
— Alors, quoi de neuf de ton côté ? s’enquit Robert.
— Toujours pareil…
De peur de voir la conversation s’enliser, Robert se
lança dans une série de commentaires sur les évènements
décrits dans les articles que le père Charnu avait sous les
yeux.
— …D’ailleurs, ils le disent à la page quatre.
Regarde… Mais plus personne n’y croit… On nous a fait
tellement de promesses !… Victor, t’entends c’que j’te
dis ?
L’intéressé ne répondit pas. Il s’était carrément statufié,
à part ses mains qui tremblaient comme s’il avait eu
brusquement dix ans de plus. Il finit par émettre un son qui
ressemblait à un râle :
— Nom de Dieu !
— Qu’est-ce qui t’arrive ? c’est pas si grave que ça !
— T’as vu la photo de ce type ?
27 — Ouais ! y s’est fait écraser qu’y disent. Et tu verras
que si on attrape le chauffard on ne lui fera rien et on le
laissera repartir !
— En dessous, y disent que si on le connaît, faut le dire
à la police.
— Et alors ?… Ah, je comprends… C’est pour ça que
t’as une gueule d’enterrement… Tu le connais ! C’est pas
un proche au moins ?
— Non, il habitait seulement dans mon immeuble…
Tout en haut je crois.
— Alors laisse tomber. Moins on connaît les flics
mieux on se porte.
— J’peux pas faire ça. Il a peut-être des parents qu’il
faut prévenir !…

— Tiens, voilà le lieutenant !
— Salut Max !
— Bonjour Max. Alors, tu t’ennuies de nous ?
Maxime Bouvier serrait les poings dans les poches de
son manteau et s’efforçait de sourire à tous ceux qui le
saluaient, en se promettant de dire à Gus de ne plus lui
demander de venir. Il pensait éprouver du plaisir à
retrouver les collègues mais ce n’était pas le cas. Tout le monde
était affairé et personne n’avait le temps – ou n’éprouvait
le besoin – de s’arrêter ou de se lever de son siège pour
venir lui serrer la main.
— Je viens juste dire un petit bonjour à Sorano…
— Alors grouille-toi, je crois qu’il attend de la visite !
Bouvier entra sans frapper dans le bureau qui avait été
le sien et dont son ancien coéquipier, qui a le même grade
que lui, avait pris possession. En faisant glisser son
pardessus de ses épaules, il eut un regard circulaire et
constata que rien n’avait changé. Les mêmes meubles
étaient à la même place et la plante verte rachitique qu’il
avait ramenée de chez lui, pour faire moins triste, était
toujours près de la fenêtre. Mais sa gorge se serra quand il
vit Gus assis dans le fauteuil qu’il avait occupé si
longtemps.
28 — Salut gus ! Tu sais, la prochaine fois que tu voudras
me voir, faudra qu’on se donne rendez-vous dehors. Ou
dans un bistrot s’il fait trop froid. Je ne me sens plus à
l’aise ici. Et si Grimaud arrive, j’aurais l’air de quoi ?
— Bonjour Max. Ne commence pas à râler, Grimaud
est parti pour une bonne heure et je voulais que tu sois là
parce que je vais recevoir quelqu’un. Je te promets que
c’est la dernière fois. D’ailleurs, c’est moi qui aurais j’air
fin si on savait que je t’appelle au secours !
Bouvier se calma instantanément. Après tout, il s’était
toujours bien entendu avec son ami, il n’allait pas tout
fiche par terre pour si peu. Si quelqu’un n’était pas
content, qu’il aille se faire voir… Il accrocha son manteau
et s’assit sur un siège visiteur. A cet instant, Mireille
Ducourt entra, sans frapper elle non plus, et se précipita vers
lui, la main tendue.
— Bonjour lieutenant. C’est gentil de venir nous voir
mais nous attendons deux visiteurs
— Comment ça deux ? fit Sorano.
— B’Jour Mademoiselle, grogna Max.
— Oui Gus, reprit-elle. Un vieux qui a téléphoné d’un
café il y a une heure, à propos de l’écrasé de l’autre jour.
Je lui ai dit de passer nous voir. Et une fille qui prétend
que son mec a disparu est arrivée comme une folle.
Cellelà, je lui ai dit d’attendre. Je vais faire entrer le vieux
quand vous aurez terminé avec le lieutenant Bouvier
— D’abord il n’est plus lieutenant, affirma Gustave
avec un clin d’œil discret vers son ami. Ensuite, ça ne me
gêne pas qu’il reste, je dois partir avec lui quand j’aurai
fini. Faites entrer le numéro un et ajoutez une chaise.
— Un disparu maintenant ! grogna Max en regardant
Trottinette repartir. Qu’est-ce qui se passe en ce moment ?
— Je n’en sais rien. Je viens d’apprendre ça en même
temps que toi. T’as entendu Mireille !
— Ouais… Elle prend de l’assurance !…Ne lui lâche
pas la bride trop tôt, tu ne t’en sortirais plus !
Le père Charnu entra d’un pas mal assuré.
Quelquesuns des nombreux films policiers qu’il avait vus à la télé
29 lui revenaient en mémoire. A qui avait-il affaire ? Fallait-il
dire « Monsieur l’inspecteur » ou « Monsieur le
commissaire » ? Il s’en tira comme il put :
— Bonjour messieurs !
— Je vous présente Monsieur Charnu, clama le sergent,
qui l’avait suivi.
— Asseyez-vous, je vous en prie, fit Gus en désignant
le siège qui lui faisait face, à côté de son ami.
Victor s’exécuta. Faute de chaise, Mireille resta debout
derrière lui, ce qui ne l’empêcha pas de prendre un bloc et
un crayon, et de se tenir prête à noter les déclarations du
visiteur.
Après avoir examiné le profil de Max d’un œil méfiant,
le père Charnu se décida :
— Je reviens du bistro.
— Ah oui ?
— J’y vais tous les jours taper la belote avec des
copains. Mais aujourd’hui, Julien a eu envie de pi… D’aller
aux toilettes.
Mireille grommela derrière lui
— Passionnant !
Victor, qui avait l’ouïe fine, malgré son âge, fit mine de
se lever.
— Si vous ne trouvez pas ça intéressant, je peux
partir…
— Mais non, s’exclama Sorano. Ne faites pas attention.
Moi, ça m’intéresse. Continuez.
— Donc, Julien s’en va et il laisse son journal sur la
table. Moi je le prends et qu’est-ce que je vois ?
— Je vous le demande…
— La photo d’un gars que je connais, avec marqué
dessous qu’il faut appeler la police si on l’a déjà vu. C’est ce
que j’ai fait.
Il fut interrompu par un bruit de porte qui claque. Le
sergent était sorti précipitamment. Gus haussa les épaules
et reprit :
— C’est très bien. Alors, vous connaissiez la victime ?
Mal à l’aise, Victor se tortilla sur sa chaise.
30 — Le connaître, c’est beaucoup dire ! Il habitait chez
moi… Non, je veux dire dans le même immeuble.
— Comment s’appelait-il ?
— Tardier… Maurice je crois, parce que j’ai vu son
nom sur la boîte aux lettres. Vous savez, on se croisait de
temps en temps… Pas souvent, en plus. L’était pas très
causant !
— Ce n’est pas grave, maintenant que nous avons son
adresse… C’est quoi, au fait ?
— Mon adresse ? C’est au quinze, boulevard Pasteur.
Le type, il habitait tout en haut. Enfin je crois.
— Vous ne fréquentez pas vos voisins ?
— Ben non. A part les Mauduit – ce sont les concierges
– et les Bridoux qui m’ont invité deux ou trois fois à
l’apéro, tout le monde travaille et rentre au moment où je
regarde la télé…
— J’imagine que vous êtes retraité. Vous faisiez quoi
avant ?
— De mon vivant ? J’étais plombier. J’avais un petit
atelier dans ce qui est devenu la zone d’activités. Je l’ai
vendu quand la Ville a décidé d’aménager le secteur.
Mireille entra et s’excusa, avec un sourire gêné :
— Désolée… Un besoin pressant…
Et s’adressant à Victor :
— Vous êtes marié ?
— Suis veuf.
Une tristesse intense apparut fugitivement sur les traits
du père Charnu et Gus fusilla sa collègue du regard.
Celleci répondit en écartant le bras comme pour dire « Je ne
pouvais pas savoir… Il faut bien se renseigner ! ». Sorano
enchaîna :
— En tous cas, vous êtes un homme de devoir. C’est
très bien d’être venu à notre appel. Les gens sont si
indifférents, de nos jours…
Chassant ses idées noires, Victor se leva et ajouta en
ricanant :
— Si le fils à Mimile était pas venu voir son père, je
serais pas là !…
31 — Pardon ?
— Cherchez pas, vous pouvez pas comprendre.
Le sergent le reconduisit, puis revint, les sourcils
froncés.
— Qu’est-ce qu’il a bien pu vouloir dire ?
— On s’en fout. Ne perdons pas de temps. On va tout
de suite au quinze boulevard Pasteur, et on saura enfin qui
est notre homme ! Mais dis donc, Max, c’est tout près de
chez toi, ça !
— C’est vrai. Cinq à dix minutes à pieds. Mais n’oublie
pas qu’une fille t’attend à côté !
— Zut, c’est vrai. Faites-la entrer, qu’on s’en
débarrasse !
Bouvier, impassible, faisait tout pour se faire oublier
mais enregistrait tout ce qu’il voyait et entendait. Mireille
Ducourt s’éclipsa et revint presque aussitôt, poussant
devant elle une demoiselle terrorisée.
En soupirant, Gus recommença son manège :
— Asseyez-vous, je vous en prie… Vous vous
appelez ?
— Maryse Larmont… Je suis venu vous dire que
Gérard a disparu ! ajouta-t-elle très vite.
— Qui est Gérard ?
— Gérard Lestaque. C’est mon… heu… mon ami.
— Qu’est-ce qui vous fait dire qu’il a disparu ?
— Il n’est pas venu depuis plusieurs jours.
— C’est tout ?
— Comment, c’est tout ! fit-elle, estomaquée.
Le lieutenant commençait à s’énerver. Il entreprit de
nettoyer ses lunettes, pour se calmer, et reprit sèchement :
— Ecoutez, je n’ai pas de temps à perdre. Où n’est-il
pas venu ? Pourquoi vous inquiéter à ce point au bout de
quelques jours ? Il suffit d’une grippe pour immobiliser
quelqu’un, après tout ! Soyez plus précise et
dépêchezvous !
La pauvre fille était complètement paniquée.
Instinctivement, elle eut le même geste que Sorano pour ôter ses
32 lunettes, et chercha un mouchoir dans sa poche. Mireille
vint à son secours :
— C’est vrai qu’à première vue, il n’y a pas de quoi
alerter la police ! Calmez-vous et racontez-nous votre
histoire.
Maryse s’exécuta, d’une voix tremblante entrecoupée
de hoquets. Elle était persuadée que son prince charmant
ne pouvait plus se passer d’elle, et que, s’il était possible
qu’une quelconque maladie l’empêche d’aller travailler,
seule une catastrophe pouvait le priver de leur rendez-vous
du week-end. Elle en devenait touchante de crédulité et
d’innocence.
— Vous êtes allée à son domicile ?… A son lieu de
travail ? Il a bien des parents, des amis qui pourraient vous
renseigner !
— Il vit seul dans un appartement où j’allais parfois le
retrouver. J’y suis allée, j’ai frappé, j’ai appelé, personne
n’a répondu.
— Il ne vous a pas laissé la clé ?
— Il devait en faire faire un double, mais il oubliait tout
le temps… Et il travaille à l’usine de cosmétiques, dans la
zone industrielle. J’ai pas osé y entrer. D’ailleurs, il me
l’avait interdit. Paraît que son chef ne rigole pas : on ne
mélange pas la vie privée avec le boulot…
Sorano soupira une fois de plus et chercha le moyen de
se libérer en douceur :
— Je comprends. Vous savez, ce genre de disparition
arrive fréquemment mais, généralement, l’intéressé finit
par réapparaître au bout de quelques jours avec une
explication toute simple. Il a peut être rencontré quelqu’un
d’aut… Je veux dire que son travail l’a peut être obligé à
s’absenter ou… Peu importe d’ailleurs. Laissez vos
coordonnées au sergent Ducourt, ainsi que l’adresse de votre
ami. Nous ferons des recherches dès que nous le pourrons
et nous vous tiendrons au courant.
Nullement rassurée, Maryse Larmont comprit qu’il était
inutile d’insister et se leva, la mort dans l’âme. Il était
vraiment stupide, ce petit flic ! Elle avait bien compris la
33 phrase qu’il avait commencée, lorsqu’il s’était repris.
Quelqu’un d’autre !… Gérard !… On voit qu’il ne le
connaissait pas !
Dès qu’elle atteignit la porte, Gus jaillit de son fauteuil
et arracha son manteau de la patère.
— Grouillez-vous, Mireille. Nous allons Boulevard
Pasteur.
— Je m’en doutais un peu !
Sorano réalisa brutalement que son ami était toujours
là. Il était debout, lui aussi, adossé au mur, et regardait la
scène d’un air sarcastique.
— Ah oui… Max, tu ne m’en voudras pas, mais je ne
peux pas t’emmener, tu comprends…
— Je n’y tiens pas non plus ! On dirait que tu ne me
connais pas… De toutes façons, je sais que je te reverrai…
N’oublie pas ce que je t’ai dit : où tu veux, mais plus ici !
— C’est noté vieux. Je te rappelle.
Il avait beau avoir l’habitude, Max Bouvier était
toujours surpris par la précipitation des autres. Qu’y avait-il
d’urgent, en l’occurrence ? Si on avait connu le nom de la
victime un quart d’heure plus tard, le sort de l’enquête
n’en serait pas bouleversé…

— Je m’appelle Mauduit et je suis la concierge.
La brave femme avait l’amabilité d’un pitbull dont on
aurait remplacé la pâtée par une salade verte, et sa
silhouette était celle de l’œuf de Christophe Colomb posé sur
le petit bout. La stagiaire Ducourt ne se découragea pas.
— Vous aviez un locataire du nom de Tardier ?
— Pourquoi j’avais ? Il est parti ?
— Il est mort.
Les yeux de Madame Mauduit, d’habitude inexpressifs,
traduisirent plus une curiosité malsaine qu’un quelconque
chagrin.
— Mort de quoi ? Si vous êtes de la police, c’est que
c’est pas naturel !
— Effectivement, on l’a…
34 Le lieutenant Sorano, qui n’appréciait pas la façon trop
directe de s’exprimer de son adjointe, prit les choses en
main :
— Un accident de voiture. Si ça ne vous ennuie pas,
nous voudrions visiter son appartement.
— Si on peut appeler ça un appartement ! C’est une
piaule, tout au plus !
— Eh bien, voyons sa piaule !
Le petit groupe se dirigea vers l’ascenseur, dans lequel
il s’encastra. Malheureusement, la curiosité de la
concierge était éveillée et les policiers eurent droit à une
foule de réflexions avant d’arriver au dernier étage :
— Il n’avait pas de voiture, c’est donc qu’on l’a
renversé ? Remarquez, il aurait bien voulu en avoir une, de
voiture, mais il était toujours sans le sou !… C’est. tout de
même pas ordinaire qu’on déplace deux flics pour un
simple accident… Vous m’auriez dit qu’il est en taule,
j’aurais compris…
— Pourquoi ? Il a des antécédents ?
— Je ne crois pas, je ne l’ai jamais vu malade !
— Je veux dire : il a déjà été en prison ?
— Ça j’en sais rien, mais il était bizarre. Les rares fois
ou il sortait de chez lui, on aurait dit qu’il se cachait : il
rasait les murs.
— Il avait des amis ? Il recevait beaucoup ?
L’ascenseur arrivait. Madame Mauduit répondit en
ouvrant la porte :
— Non, c’est trop petit chez lui. Et il était pas liant.
Une fois ou deux, j’ai vu un homme qui le cherchait. La
première fois, il m’a demandé à quel étage c’est. Après, il
montait en courant par l’escalier pour pas que j’le vois.
— Mais vous l’avez vu quand même ?
— Sûr ! J’aime bien savoir ce qui se passe dans mon
immeuble. On n’est jamais assez méfiant, avec tout ce qui
arrive de nos jours…
— A quoi ressemble-t-il ?
35 La concierge hésita, releva son tablier pour chercher
son passe-partout dans la poche de sa robe, et déclara en
ouvrant la porte :
— Il est pas mal, physiquement. Un grand blond avec
des cheveux longs. Un peu comme un acteur de cinéma.
Dommage qu’il a des petits yeux de fouine…
Une fois la porte ouverte, Mireille se précipita pour
examiner dans le détail tout ce qui lui tombait sous la
main. Gus, au contraire, s’immobilisa dans l’entrée et
regarda autour de lui.
A gauche, une kitchenette. A droite, une porte fermée
qui donnait sûrement dans la salle d’eau. En face, le séjour
qui servait également de chambre à coucher : le fauteuil lit
n’était pas replié. L’ensemble n’était pas vraiment en
désordre, mais on sentait bien que le ménage n’était pas fait
tous les jours.
Le lieutenant se retourna. Derrière lui, Madame
Mauduit se contorsionnait pour mieux voir, les yeux brillants
de convoitise. Il la repoussa doucement.
— Je vous remercie de votre amabilité. Nous passerons
vous dire au revoir tout à l’heure. Nous aimerions aussi
parler à votre mari. Prévenez-le. En tous cas, personne
n’aura plus le droit d’entrer ici, vous comprenez ?
Il vit à son air déçu qu’elle avait compris, et à sa
grimace de mépris que le mari était bien là. Il referma la
porte et avança vers son adjointe qui fouillait
consciencieusement dans les tiroirs d’une commode.
— Qu’est-ce que vous cherchez ?
— Je ne sais pas… Un indice… Une indication… On
est venu pour ça non ?
— Mouais…
Il s’approcha du téléphone et enleva la mini cassette qui
se trouvait dans le répondeur.
— C’est un vieux modèle. Nous avons de la chance : la
cassette n’est pas remise au début. Il doit y avoir là dessus
plusieurs communications. Ca nous fera de la distraction
au bureau…
Le sergent poussa un petit cri.
36 — Chef !
— Qu’est-ce qui vous arrive ?
— Regardez !
Elle sortit d’un tiroir un petit sachet qu’elle brandit
triomphalement.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Ça ressemble à de la drogue !
— Bah !… Vous allez trop au cinéma ! Ne l’ouvrez pas
pour y goûter, vous n’y connaissez rien. Prenez-le
toujours, vous le ferez analyser… Mais ne faites pas encore
poser les scellés, j’aimerais revenir avec…
Il se mordit la langue en voyant le sourire de
Trottinette.
37


Chapitre III



Le lieutenant Sorano était quand même un peu vexé.
Pourquoi avait-il appelé Max dès le début de l’enquête ? Il
aurait pu commencer seul et n’avoir recours à son ami
qu’en cas d’échec… Et cette Mireille qui commençait tout
doucement à l’agacer… Fallait entendre son cri de
triomphe quand elle a ramené le sachet de chez Tardier…
« C’est moi qui l’ai trouvé ! »… Une vraie gosse !
N’empêche que les collègues commençaient à sourire en
les regardant, c’était mauvais signe…
Malgré sa mauvaise humeur, il était content d’avoir pu
l’envoyer au labo. Il l’avait chargée d’y porter le fameux
sachet.
En revanche, il emmenait Corrier faire une nouvelle
ballade sur les lieux du crime. Sans idée précise,
d’ailleurs. Il se doutait bien que ça ne servirait à rien, mais
ça lui permettait de réfléchir et de discuter avec quelqu’un
d’autre que Max ou Trottinette.
Il faisait plus frais. Gustave avait mis les mains dans les
poches de son blouson et Corrier avait enfilé une paire de
gants assortis avec son manteau gris anthracite.
— On arrive, chef, constata celui-ci. Qu’est-ce qu’on
cherche ?
Gus aurait été bien en peine de le lui dire, mais le mot
« chef » le fit sourire. Personne ne disait ça à son
prédécesseur, on disait « Max » tout simplement.
— Rien de précis. Ce qui m’énerve, c’est qu’il n’y a
pas de mobile apparent. Pourquoi prend-on la peine de
tuer un clochard ?
— Il y a des fêlés qui tuent pour le plaisir !
39 — Ce n’est pas exclu. Dans ce cas, nous avons peu de
chances de trouver l’assassin. Mais il y a peut-être une
autre raison…
— Vous pensez à quoi ?
— Voyons, on tue aussi pour l’argent… Par jalousie…
Par vengeance… Ou pour éliminer un témoin gênant…
— Ca c’est pas idiot. Le clodo était toujours dehors, à
n’importe quelle heure… Il a pu voir quelque chose de
compromettant.
— C’est la seule explication que j’entrevois
aujourd’hui.
Une idée lui traversa l’esprit :
— On va boire un demi à la brasserie d’en face, et
interroger le serveur. Il a peut-être remarqué quelque chose,
cette nuit là…
— Non, j’ai déjà sa déposition : il n’a rien vu. Mais
allons-y quand même, on a peut-être oublié un truc…
Seulement, de ce temps là, je préfèrerais un petit café si
vous voulez bien.
Il était sympa, ce Corrier. Toujours d’humeur égale…
Seulement un peu énervant avec sa manie de s’habiller en
costard cravate comme s’il était employé dans un
ministère. Sa tête ronde le faisait paraître gros, alors qu’il était
seulement un peu enveloppé, et ses cheveux noirs, assez
longs, étaient lavés tous les jours. En avançant, il
commenta :
— J’y vais très rarement. Je connaissais l’ancien
patron, qui a pris sa retraite. Le nouveau, je ne l’ai rencontré
qu’une fois, justement au cours de l’enquête. Un peu
bellâtre mais assez sympa… Faut voir sa nana !… J’ai cru
que c’était sa fille !… Et drôlement sexy ! Il doit avoir du
mal à en garder l’exclusivité !
Le temps de traverser la rue et ils étaient arrivés. Le
lieutenant, suivi de son acolyte, poussa la porte et entra
dans la brasserie. Celle-ci, propre, mais sans originalité,
donnait une impression de déjà vu. Derrière le comptoir,
40 un grand miroir entouré de nombreuses photos de boxeurs,
reflétait la lumière froide de l’hiver. La radio émettait ce
genre de rengaine dont tout le monde connaît l’air, mais
dont personne ne se souvient du titre. Quelques tables
étaient déjà prêtes pour le prochain repas… A moins
qu’elles n’aient pas servi le midi ?… Un client, appuyé sur
le comptoir, regardait son verre d’un air bovin et seules
deux tables étaient occupées, ce qui paraissait normal à
cette heure de l’après-midi.
Un type assez mince mais apparemment musclé, aux
cheveux noirs et au nez busqué, s’approcha d’eux en
grimaçant un sourire commercial. Quand il fut près de lui,
Gus remarqua ses tempes grisonnantes et les nombreuses
rides de son front.
— Messieurs… Qu’est-ce que je vous sers ?
— Un demi et un café.
En s’approchant du percolateur, l’homme essaya
machinalement de lier conversation :
— Vous habitez le quartier ?… Ou vous êtes venus
pour voir le porche ?
Les policiers se regardèrent, abasourdis.
— Depuis que le journal a parlé du meurtre, beaucoup
de gens viennent voir le fameux porche.
Sorano ricana :
— C’est de la curiosité morbide. Et pourtant, c’est aussi
pour ça que nous sommes venus. Seulement voilà, c’est
notre métier…
— Vous êtes…
— Flics. Eh oui, il en faut !
— Je me disais aussi que j’avais déjà vu ce monsieur
quelque part.
Se sachant visé, Corrier intervint :
— Puisque vous nous parlez de ce porche, vous avez
déclaré n’avoir rien vu ce soir là. Vous êtes pourtant juste
en face !
41 L’homme apporta le café et s’attaqua à la pompe à
bière.
— Je ne suis pas nyctalope. Je vous rappelle que dehors
il faisait noir, alors que l’établissement était éclairé de
l’intérieur. Revenez ce soir, vous verrez… Ou plutôt non,
vous ne verrez pas !
Corrier regretta sa stupidité. Il avait dit ça
machinalement… Gus changea de conversation :
— Je ne me souviens plus de votre nom…
— On m’appelle Gino.
Il prononçait « Djino » en appuyant sur le « i », façon
italienne.
— Gino comment ?
Pour toute réponse, l’homme posa le demi sur le
comptoir et se mit à siffloter.
Sorano fronça les sourcils. Il n’aimait pas ce genre
d’attitude.
— Pardon ?
Gino posa les coudes sur le comptoir et le regarda en
face.
— Dupont.
Le lieutenant s’étrangla avec sa bière et se mit à
tousser.
— Ne vous excusez pas, reprit le tenancier, ça fait le
même effet à tout le monde. Que voulez-vous ! Ma mère
était italienne, et elle est venue en France épouser un
Monsieur Dupont. Quand je suis né, elle avait le mal du
pays et elle a voulu me donner un prénom de là bas. Le
résultat n’est pas très heureux, mais je n’y peux rien…
Tiens, voilà ma femme. Agnès chérie, viens que je te
présente aux fli… à ces messieurs.
Une blonde décolorée au tour de poitrine
impressionnant, moulée dans une robe jaune, passa derrière le
comptoir et s’approcha d’eux en ondulant des hanches.
Elle devait revenir de chez le coiffeur. Gus la compara
immédiatement à une poupée Barbie.
42 — Bonjour Messieurs, fit-elle en les regardant
langoureusement.
Elle leur tendit la main en les gratifiant d’un sourire
digne d’une candidate au titre de Miss France.
— Madame…
Corrier n’avait pas exagéré. Mais Sorano ne voulait pas
se laisser distraire :
— Nous parlions du drame qui a eu lieu si près de chez
vous.
Le sourire d’Agnès disparut immédiatement. Gus eut
une inspiration soudaine et lança, presque malgré lui :
— Donc, vous vous êtes absentée ce soir là ?
— Pas moi, lui…
Malaise général. Corrier était stupéfait. Il se tourna vers
Gino.
— Vous n’aviez pas dit ça.
— Quelle importance ? Et puis on ne me l’a pas
demandé. Vous n’allez tout de même pas me dire que je suis
suspect ! Mais si ça peut vous rassurer, je suis sorti vers
onze heures et, si j’en crois le journal, le mec était déjà
refroidi à ce moment là. C’est pas vrai ?
— Si. Vous êtes sûr de l’heure ?
— Absolument. D’ailleurs, Agnès était là, et Julot
aussi. Ils m’ont vu sortir. Pas vrai Julot ?
Cette question s’adressait à l’homme du comptoir. D’un
âge indéfinissable, vêtu à peine mieux qu’un clochard, le
teint rouge brique, on sentait l’habitué à plein nez.
— C’est vrai ! Déclara celui-ci d’une voix claironnante.
J’me rappelle qu’à peu près au même moment la radio
donnait le bulletin d’informations de onze heures.
D’ailleurs, je suis parti presque aussitôt.
— Vous avez déclaré, reprit Corrier à l’attention de
Gino Dupont, que vous n’aviez jamais vu la victime.
J’imagine que vos clients lisent le journal local… Aucun
d’entre eux n’a fait de réflexion ? C’est tout de même
curieux qu’un type qui passe toutes ses nuits dans le
quar43 tier passe complètement inaperçu… C’est drôle que
personne ne l’ait remarqué !
— Personne ne m’a rien dit.
Gus chercha des yeux la plantureuse Agnès. Elle avait
disparu…

— Atout, atout, et dix maître, puisque tu as fait tomber
l’as au début !
— Ca, c’est pas de la science, c’est du pot, c’est tout !
— Tu dis ça parce que tu as perdu.
Cette discussion philosophique entre Mimile et Victor
Charnu n’émut ni Robert ni Julien qui l’avaient entendue
cent fois. Julien, la casquette sur l’arrière du crâne, balaya
les cartes d’un ample geste du bras et se mit en devoir de
les mélanger.
Satisfait de la donnée précédente, Victor se frotta les
mains et chercha le garçon du regard pour lui faire le signe
de la main, pouce dirigé vers le bas, qui demandait la mort
dans les arènes de la Rome antique. Aujourd’hui, pratiqué
au-dessus d’un verre, il ne signifie plus que «
remetteznous ça ! ».
Son regard s’arrêta sur la forme massive d’un
consommateur attablé au milieu du bistro. Sa silhouette lui
rappelait un souvenir récent… Un souvenir qui évoquait
un malaise… L’homme tourna la tête et lui sourit avec
bonhomie. Mais oui !… Il l’avait vu chez les flics, quand
il était allé leur parler de Tardier ! Coïncidence ?… Mon
œil ! C’était la première fois qu’il venait… Est-ce qu’il le
surveillait ? A cette pensée, le père Charnu vit rouge. Il se
leva brusquement sous l’œil étonné de ses amis, prit
machinalement sa canne et se dirigea droit vers l’intrus.
— Ce serait-y moi qui vous intéresse ?
— Oui. Mais j’attendais que vous ayez fini la partie.
J’ai le temps : je suis en retraite…
44 — Qu’est-ce que vous me voulez ? Et pis d’abord, qui
êtes-vous ? Vous êtes retraité de quoi ? Et qu’est-ce que
vous faisiez chez les flics ?
— Ca fait beaucoup de questions. Je ne demande pas
mieux que d’y répondre, mais vos copains risquent
d’attendre ! Finissez votre partie, je ne bouge pas. Nous
discuterons après…
Tout en maugréant, Victor retourna s’asseoir, foudroya
l’assemblée du regard pour éviter les questions, et ramassa
ses cartes. Malheureusement, la fin de partie fut
catastrophique. Son esprit était ailleurs et il commit plusieurs
erreurs qui réjouirent Mimile et Robert, mais qui eurent le
don d’agacer Julien, son partenaire.
— Qu’est ce que t’as ? Clama celui-ci. Tu le savais,
que je coupe les carreaux ! Tu le fais exprès ?
— Mais non, triompha Mimile. Pour qu’il gagne, il faut
qu’il ait du pot, je l’avais bien dit !
Le père Charnu prit le parti de la dignité offensée :
— Bon, ça suffit pour aujourd’hui. J’ai pas ma tête à
moi, j’ai des choses sérieuses à traiter avec le Monsieur
d’à côté. Salut les gars, à demain…
Et il reprit sa canne pour retourner vers le gros type qui
l’intriguait.
— C’est votre faute si j’ai perdu, dit-il en s’asseyant.
— Je suis désolé. Je m’appelle Bouvier et j’étais
lieutenant de police. J’ai assisté à votre entretien avec mon
collègue, au commissariat, mais je ne suis plus en
fonctions. Ca vous ennuie si on cause un peu ?
Il fit un signe éloquent au barman. Celui-ci hocha la
tête, pour montrer qu’il avait compris, et se dirigea vers la
pompe à bière.
— Oh, non ! C’est pas souvent que j’en ai l’occasion…
Mais si vous êtes en retraite, qu’est-ce que vous venez
faire là-dedans ?
— Déformation professionnelle. Et puis, si je peux
aider les copains… Je n’ai rien de mieux à faire
45 — Ouais, ça, je peux comprendre. Qu’est-ce que vous
voulez ?
— Parlez-moi de Tardier. Je sais que vous le
connaissiez à peine mais peut-être qu’un petit détail va vous
revenir. Est-ce qu’il était toujours pareil ? Je veux dire
estce que certains jours il paraissait étrange, comme s’il avait
bu ou s’il s’était drogué ?
Les sourcils froncés, le père Charnu regarda son
interlocuteur avec méfiance en prenant son demi des mains du
barman.
— Drogué ?… Non d’un chien !… J’ai jamais
remarqué… Mais je ne l’ai pas vu souvent !
— Qu’est-ce qu’il faisait dans la vie ?
— Son métier ? J’sais pas trop… Un jour, Mââme
Mauduit lui a dit quand il partait : « Dépêchez-vous, ils
vont vous attendre, aux assurances ! ». Alors je crois que
c’est là-dedans qu’il travaillait.
— Puisque vous parlez d’elle, elle a déclaré qu’un type
venait le voir en douce. Vous ne l’auriez pas rencontré par
hasard ?
— Ma fois non. Ca doit être celui qu’elle a engueulé,
l’autre jour !
— Racontez-moi ça…
— Oh, c’est pas intéressant. Il était près de la sortie, et
moi, je venais de descendre. Je l’ai vu jeter quelque chose
par terre, dans le couloir. La concierge l’a vu et elle a râlé.
Victor s’amusait en évoquant la colère de la brave
femme. Il prit une voix de fausset pour crier façon
Mauduit : « Espèce de déguelasse ! Pouvez pas jeter vos
saloperies ailleurs ? »
— Décrivez-le-moi.
— Je ne l’ai vu que de loin mais il m’a paru grand. Les
cheveux clairs.
— Et Monsieur Mauduit, Comment est-il ?
— Lui ? Bof… Pas spécialement désagréable, mais
indifférent. Il se fout de tout. Il sort les poubelles et on
46 l’appelle quand il y a un problème dans les parties
communes, une lampe qui pète par exemple. Il la change sans
problème, mais si vous avez besoin d’un coup de main
personnel, tintin. Faut pas trop en demander…
Max finit son verre d’une lampée.
— Monsieur Charnu, je vous remercie d’avoir bien
voulu discuter un peu avec moi, vous n’y étiez pas obligé.
Peut-être nous reverrons-nous… A tout hasard, je vous
laisse ma carte, avec mon numéro de téléphone personnel,
puisque, comme vous le savez, je ne vais plus au bureau.
Victor empocha le bristol et sirota sa bière…

Maryse Larmont avait pris une journée de congés. Son
patron était assez souple de ce côté là. Elle aurait préféré
en profiter avec Gérard, bien sûr, mais il fallait d’abord le
retrouver et, puisque ces idiots de flics ne faisaient rien,
elle s’en occuperait elle-même. En s’habillant, elle
remonta rageusement ses lunettes qui lui glissaient obstinément
vers le bout du nez. Quand elle pourrait, elle achèterait des
verres de contact…
Vêtue d’un jean, d’une paire de baskets, d’un gros pull
et de sa fameuse doudoune, elle alla prendre le bus,
comme d’habitude, mais descendit un arrêt plus loin.
Malheureusement, sa détermination était inversement
proportionnelle à la distance parcourue, et sa timidité
reprenait le dessus au fur et à mesure qu’elle approchait de
l’usine.
Quand elle arriva près du portail, dont un côté était
grand ouvert, elle était tellement effrayée de sa propre
audace qu’elle s’arrêta et se figea devant l’entrée sans
pouvoir faire un pas de plus.
Comme elle était partie plus tard que d’habitude, le
personnel de l’usine était déjà arrivé, et l’endroit était calme.
Elle restait ainsi, sans bouger, depuis quelques minutes,
lorsqu’une mobylette vint s’arrêter près d’elle avec un
bruit de crissement de pneus des plus désagréables.
47 Irritée, elle tourna la tête, et son regard rencontra celui
d’un jeune homme au sourire d’autant plus éclatant que sa
peau était noire. Il portait un jean, comme elle, un blouson
de cuir et un casque intégral enfilé autour du bras gauche.
— Vous attendez quelqu’un ?
— Non… Heu… Pas tout à fait… J’aurais voulu
obtenir des renseignements.
— Je m’appelle Georges ! déclara-t-il en accentuant
son sourire.
Pensait-il vraiment que c’était là le genre de
renseignements qu’elle cherchait ? Elle chassa cette pensée
stupide.
— … Sur quelqu’un qui travaille ici.
— Vous êtes journaliste ?
— Pas du tout. C’est… Très personnel !
— Vous pouvez pas mieux tomber. Je connais tout le
monde ici. Seulement, je suis en retard et j’ai déjà gagné
une engueulade. Faut que je rentre. Mais je serai chez le
rital à midi cinq. Vous savez où c’est ?
Il fit un geste désignant un petit ensemble de
commerces implanté dans un bâtiment bas, à proximité de l’usine.
Elle avait remarqué, effectivement, qu’une pizzeria y était
installée, entre la pharmacie et le marchand de journaux,
mais n’y était jamais entrée.
Avant qu’elle ait pu répondre, la mob repartit
brutalement en chassant, de sa roue arrière, les gravillons de la
cour.
Que faire ? Entrer, se présenter à la réception et
demander où on pouvait trouver Monsieur Lestaque quand il
n’était pas chez lui ?… Malgré elle, elle repensait à la
réflexion du policier. Bien sûr, c’était idiot de penser qu’il
pouvait en aimer une autre, mais il avait peut-être une
bonne raison de l’éviter… Provisoirement. Elle ne voyait
vraiment pas laquelle, mais elle s’accrochait
désespérément à cette idée comme à une bouée de sauvetage.
D’autre part, si Gérard apprenait qu’elle était venue à
48 l’usine malgré son interdiction, il ne serait pas content…
Décidément, le mieux était encore de retrouver le fameux
Georges. L’ennui, c’est que Midi était encore loin… Elle
décida de rentrer chez elle.

— Bonjour Madame. Vous êtes bien la gardienne de cet
immeuble ?
La courtoisie de Maxime Bouvier eut raison du
caractère ombrageux de la concierge, qui faillit sourire.
— Ouais. Madame Mauduit que je m’appelle.
— Je sais. Vous avez eu la visite de mes collègues à
propos de l’affaire Tardier, mais j’aimerais vous en parler
encore un peu, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.
Encore un flic !… Décidément, son ex-locataire devait
être quelqu’un d’important. Peut-être que la télé… Elle se
drapa dans sa dignité et dans son tablier rapiécé, puis
déclara pompeusement :
— Je suis à la disposition de la justice !
— Pas la justice, la police seulement ! Mais ces bonnes
dispositions vous honorent !
— C’est pareil. Qu’est-ce que vous voulez savoir ?
Max renonça à lui dire qu’il n’était plus en fonctions.
Elle serait capable de se refermer comme une huître !
— Rien de précis, mais vous pouvez peut-être vous
rappeler certains détails concernant la victime. Avec vos
facultés d’observation, vous avez sûrement remarqué
quelque chose…
— Ben… à quel sujet ?
— Je ne sais pas, moi… Etait-il poli ou mal élevé ?…
Enervé ou calme ?… Propre ou négligent ?… Vous n’avez
jamais eu d’observations à lui faire ?
— Il était… Furtif !
Madame Mauduit rayonnait, fière d’avoir trouvé cet
adjectif.
— Mais, reprit-elle, il n’avait pas l’air de se faire de
bile pour son ménage !
49 — Comment savez-vous ça ?
Elle rougit. Comment expliquer que sa curiosité l’avait
poussée à visiter la « piaule » de ce type un jour où il était
sorti…
— Un jour, je lui ai porté le courrier et j’ai vu que
c’était le bazar chez lui !
— Il recevait des amis ?
— Je ne lui en connaissais pas beaucoup. Des fois, une
fille venait. Une blondasse ! Mais elle l’attendait dehors,
ils ne voulaient pas faire « ça » ici !
— Je vais vous faire une confidence, gardez-là pour
vous : Je cherche un homme qui venait le voir de temps en
temps. Un grand blond…
— Ah oui !… Je l’ai aperçu deux ou trois fois, Mais il
filait dès qu’il voyait quelqu’un.
— Comment était-il ?
— Beau garçon.
— Mais encore ?
— Ben j’sais pas moi… Il avait les yeux bleus.
— Grand blond aux yeux bleus… Effectivement, c’est
le type même du séducteur…
— Ah mais… Pas avec moi ! je ne me laisse pas
séduire comme ça !
Bouvier fit un effort surhumain pour ne pas rire.
— Je n’en doute pas. D’ailleurs, ces gens là ne sont pas
toujours les plus intéressants. J’ai connu un type beau
comme un Dieu qui ne se lavait jamais et qui vivait dans
une porcherie
— Tiens ! Maintenant que vous me dites ça, l’ami de
Tardier, il était pas mieux : une fois, en sortant, v’la-t-y
pas qu’il prend un paquet de mouchoirs dans sa poche. Il
en restait plus qu’un. Alors il le prend et jette le sachet
vide par terre ! Je l’ai engueulé…
— Vous avez eu raison. On ne peut pas laisser faire
n’importe quoi !
50 — N’est-ce pas ? Je lui ai dit d’aller jeter ses saletés
dehors.
— Et il l’a ramassé ?
— Pensez-vous ! C’est moi qui ai dû le faire, comme
toujours.
Bouvier était déçu. Il s’attendait à un papier… à un
message peut-être, enfin à n’importe quoi qui aurait pu
constituer un indice… malgré tout, il demanda, à tout
hasard :
— Vous vous rappelez la marque ?
— C’était un « sans marque ». J’ai vu le petit dessin,
vous savez… Le…
— Logo ?
— C’est ça ! Le logo de l’hypermarché « Le Meilleur »
Le retraité soupira. La pitance était maigre…

Onze heures et-demie. Maryse n’y tint plus. Elle enfila
sa doudoune, ajusta ses lunettes, sortit en coup de vent et
se dirigea vers l’abribus témoin de ses premiers émois
amoureux.
Après tout, ce… Comment déjà ?… Ah oui, ce Georges
savait peut-être quelque chose…
Le trajet lui parut plus long que celui du matin. Elle
entra néanmoins en avance dans la pizzeria, s’assit près de la
porte et essaya de calmer les battements de son cœur.
Georges arriva au même moment que le garçon, si bien
qu’elle eut droit à deux sourires en même temps. Elle
désigna à l’un la chaise qui lui faisait face et s’adressa à
l’autre précipitamment :
— Pour moi, ce sera comme Monsieur.
Le Monsieur en question, un sourire jusqu’aux oreilles,
Déclara avec un gros rire :
— Comme moi, c’est pas possible, y a pas de pizza
noire !
Rouge de confusion, Maryse essaya de s’excuser, mais
l’autre, tout en s’asseyant, continua sur le même ton :
51 — Vous en faites pas, je ne suis pas noir, je suis black,
ça change tout !
Et, se tournant vers le garçon :
— Une Reine… Non, deux, si j’ai bien compris. Et une
carafe d’eau.
En mangeant, ils sympathisèrent. La simplicité, la
franchise et la bonne humeur de Georges plurent beaucoup à
Maryse qui prit de l’assurance et lui parla enfin de son
problème :
— Vous connaissez Gérard Lestaque ?
— Eh oui !…
— Vous dites ça comme si vous le regrettiez.
— Comme tout le monde !…
La pauvre fille tombait de haut. Elle essaya de protester
et se fit agressive :
— Pourquoi, qu’est-ce qu’il vous a fait ?
Les yeux agrandis par l’étonnement, il la regarda, figé,
la fourchette à dix centimètres de la bouche.
— Vous n’allez pas me dire que… Vous aussi !…
Merde, il change de style !
— Je ne vous suis pas. Que voulez-vous dire ?
Il finit son geste et enfourna le morceau de pizza.
— Vous voulez pas parler d’autre chose ?
— C’est pour lui que je suis ici !… Il a disparu.
Toute sa hargne était envolée. Elle pleurait presque.
— Ah bon ? Je croyais qu’il était malade.
— Pourquoi ?
— Parce que ça fait plusieurs jours qu’on ne l’a pas vu.
— C’est bien ce que je dis : il a disparu !
— Ecoutez, je comprends que vous soyez amoureuse
de lui, vous aussi, mais…
— Comment moi aussi !
— Aïe ! Encore une gaffe… J’aurais jamais dû vous
draguer !
— Comment ça me draguer !
52 Elle était de plus en plus affolée, et lui de plus en plus
gêné. Il avala un verre d’eau pour faire passer sa dernière
bouchée et avoua :
— Si on continue, je vais être obligé de dire du mal de
quelqu’un, et j’aime pas ça.
— Au point où on en est, vous ne pouvez pas me laisser
tomber. Allez-y, parlez… Je vous en prie !
— Bon… Mais je vais pas dormir cette nuit ! Je voulais
dire que je vous ai trouvé sympa, et c’est vrai que j’ai
pensé à vous emballer, justement parce que Gérard n’est pas
là. Sinon, j’avais aucune chance ! Mais je vois bien que
c’est pareil…
Il avait l’air si triste et désabusé qu’elle se calma :
— Je n’ai rien contre vous, mais je connais Gérard
depuis longtemps. Qu’est-ce que vous avez voulu dire avec
son style ?
— C’est gênant, vous savez…
— Tant pis, faut crever l’abcès.
— Ben…, avec la gueule qu’il a, il lève toutes les filles.
Seulement le plus souvent, elles sont plus âgées et elles
ont du fric…
Le monde s’effondrait. Comme Georges commandait
deux cafés, elle ajouta :
— et un cognac… Double !…
53


Chapitre IV



Les Bouvier et les Sorano avaient pris l’habitude de se
recevoir mutuellement, environ tous les trois mois. Cette
fois, Gus avait tellement envie de revoir son ancien
collègue qu’il avait réussi à négliger son amour propre et à
convaincre sa femme de précipiter les choses. Elle ne
s’était d’ailleurs pas trop fait prier : elle avait peu d’amies
et ne pouvait pas souvent bavarder aussi librement qu’elle
le faisait avec Lucienne.
Les Bouvier étaient donc là. Sabine avait servi un
énorme rôti de veau, dont le succès pouvait être évalué en
fonction des deux petites tranches qui restaient et qu’elle
avait mises au frigo pour le lendemain. Sa tarte aux
pommes avait également eu beaucoup de succès.
Malgré cela, Gustave avait été ronchon pendant tout le
repas. Pas désagréable, ce n’était pas son genre, mais
absent, indifférent à la conversation et même aux
médicaments que son épouse avait dû prendre pour calmer
son arthrose.
Dans ces conditions, celle-ci avait été plutôt soulagée
quand il s’était levé en déclarant brutalement à Maxime :
— Faut que je te parle. Viens à côté, laissons les
femmes entre elles…
Contrairement à l’appartement des Bouvier, celui des
Sorano ne comportait pas une unique salle de séjour, mais
deux pièces séparées qui faisaient office de salle à manger
et de salon. Les meubles y étaient plus modernes, mais
tout aussi confortables.
55 Les deux hommes s’étaient donc isolés et Gus pouvait
donner libre cours à son amertume, ce qu’il ne tarda pas à
faire :
— C’est foutu !
— Vu la gueule que tu fais, je ne m’attendais pas à une
bonne nouvelle, mais là, je te trouve un peu vague…
— Je t’avais parlé d’un sachet que Trottinette avait
trouvé dans une commode, chez Tardier ?
— Oui… Tu pensais à de la drogue ?…
— Eh bien ça en est !
— Et ça te défrise ?
— Tu parles… Ça a fait tellement de bruit que Grimaud
m’a appelé.
— Pour te féliciter ?
— Pour me retirer l’affaire !
— Sans blague ?
— Ben oui. Maintenant, ce sont les stups qui en sont
chargés.
Max réprima un sourire.
— Tu aurais pu t’y attendre !
— C’est tout l’effet que ça te fait ?
— C’est normal, non ? Dès qu’on parle de drogue…
— Mais enfin, c’est moi qui l’ai commencée, cette
enquête. Ils auraient pu me laisser continuer !
— Ne t’énerve pas… Tu as reçu l’ordre de laisser
tomber ?
— Ben… oui !
— Moi pas.
— Pardon ?
— Je dis que je ne fais plus partie de la police, et que je
n’ai plus d’ordre à recevoir de Grimaud.
— Attends… Tu veux travailler là dessus ?… Comme
un privé ?
— Privé de quoi ? J’ai le droit de m’amuser, de poser
des questions… Tant que je ne fais pas référence à la
boîte…
56