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Toutes les peurs

De
420 pages
Contre toute attente – les médecins jugeaient la possibilité plus qu’improbable –, Lee et Maria Colson ont réussi à concevoir un enfant, qu’ils ont prénommé Dylan. Mais le bonheur de la nouvelle famille tourne au cauchemar quand, au matin d’une journée qui s’annonçait sans histoire, leur petit trésor est kidnappé. Et pour ajouter au malheur de Lee, Maria, gravement blessée pendant la fuite des ravisseurs, a sombré dans un coma profond.
Devenu journaliste permanent au Seattle Mirror, Jason Wade est dépêché sur les lieux de l’enlèvement où il constate que Grace Garner, l’inspectrice chargée de l’affaire, dispose d’un seul indice pour lancer son enquête : l’image floue, captée par la caméra de sécurité d’un commerce voisin, de l’arrière d’une fourgonnette sur lequel on distingue un décalque représentant un palmier.
Or, quand le père de Jason, détective privé, apprend à son fils que cette fourgonnette a été impliquée le même jour dans un accident de la route avec délit de fuite et qu’il en connaît le numéro de plaque, Jason comprend qu’il possède une longueur d’avance sur la compétition – et la police ! Avec l’aide de son père, il décide aussitôt de se lancer à la poursuite des ravisseurs.
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Les Éditions Alire inc.

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Les Éditions Alire inc. bénéficient aussi de l’aide de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC) et du Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion Sodec.

 

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

 

Every Fear © 2006 Rick Mofina

Traduction : Pascale Raud

 

Dépôt légal : 3e trimestre 2016

 

Bibliothèque et Archives nationale du Québec

Bibliothèque et Archives du Canada

 

Illustration de couverture : Bernard Duchesne

 

Format epub


EAN 978-2-89615-243-8

© 2016 Les Éditions Alire inc. pour la traduction française

Page Copyright

 

Jour 1

1.

2.

3.

4.

5.

6.

7.

8.

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10.

11.

12.

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14.

15.

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17.

Jour 2

18.

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20.

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Jour 3

22.

23.

24.

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26.

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30.

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35.

Jour 4

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39.

40.

41.

42.

43.

44.

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46.

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48.

Jour 5

49.

50.

51.

52.

53.

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56.

57.

58.

59.

60.

61.

62.

63.

64.

65.

66.

67.

68.

69.

Jour 6

70.

 

Biographie

Ce roman est pour Stephen, Mary, Teresa et Amanda

« Et le roi dit : Coupez en deux l’enfant qui vit, et donnez-en la moitié à l’une et la moitié à l’autre.

Alors la femme dont le fils était vivant sentit ses entrailles s’émouvoir pour son fils, et elle dit au roi : Ah ! mon seigneur, donnez-lui l’enfant qui vit, et ne le faites point mourir. Mais l’autre dit : Il ne sera ni à moi ni à toi ; coupez-le ! »

Rois 1, 3. 25-26

Jour 1

1.

Une heure avant le lever du soleil, un merle percuta la fenêtre de la chambre de Maria Colson et la réveilla en sursaut. Le merle, paniqué, battit des ailes contre la vitre avant de disparaître.

Maria se tourna dans le lit vers le côté de Lee. Il n’était pas là. Il avait reçu un appel vers minuit : un semi-remorque sur la I-5, près de Jackson Park. La barbe de Lee lui avait chatouillé la peau lorsqu’il l’avait embrassée avant de partir.

Maria songea à l’oiseau. Elle était folle de s’inquiéter. Tout va bien, se rassura-t-elle en se lovant au creux du lit. Dans la lueur mourante de la lune, elle pouvait voir le berceau de Dylan de l’autre côté du couloir. Elle devrait peut-être aller vérifier. Un oiseau qui heurte une maison était un mauvais présage que sa grand-mère avait toujours craint. Mais Maria était si fatiguée. Elle s’était levée toutes les heures pour Dylan et elle avait veillé toute la nuit précédente. Elle était trop épuisée pour être superstitieuse. L’inquiétude l’aiguillonna jusqu’à ce qu’elle entende Dylan remuer : elle soupira, soulagée.

Tout allait bien, c’était seulement un stupide oiseau et une fable absurde de vieille bonne femme.

Maria replongea dans le sommeil, mais il fut troublé. Ses rêves furent hantés par l’angoisse que Lee et elle avaient endurée ces dernières années : des flashs grotesques de cette période tourmentée et de ses peurs irrationnelles du mal tapi dans l’ombre.

Arrête. Plus jamais. S’il te plaît.

Dieu merci, son subconscient la guida vers son sanctuaire : une plage des Caraïbes. L’eau chaude azurée lui caressait les pieds, les palmiers se balançaient dans la brise. Le son d’un bébé qui pleure. Un bébé ? Dylan la ramenait à la réalité. Elle se réveilla en grognant.

— Oh, mon cœur. Encore quelques minutes.

Les pleurs s’intensifièrent.

— D’accord, mon ange. J’arrive.

Engourdie de sommeil, elle se traîna tout d’abord dans la salle de bains, puis dans la cuisine au rez-de-chaussée et de nouveau à l’étage dans la chambre de Dylan. Elle le prit dans ses bras. Il était mouillé. Elle le changea, s’installa dans la chaise berçante et le nourrit.

Elle embrassa ses petits doigts et sa tête.

Dylan était son petit miracle.

Parce qu’elle s’était blessée au bassin à l’adolescence, les médecins avaient déclaré qu’elle ne pourrait jamais avoir d’enfant. Mais elle avait refusé de les croire. Elle avait refusé de perdre espoir. Elle avait supplié Dieu de la laisser avoir un bébé ; elle avait plaidé que si le ciel le lui accordait, elle ne demanderait plus jamais rien d’autre.

Et cela s’était produit.

Après des années de tentatives. Tout le monde avait été surpris.

Tout le monde, sauf Maria.

Elle sourit à Dylan et le berça doucement. Son cœur brûlait d’amour pour lui, pour Lee, pour leur vie ensemble. Ce n’était pas parfait. La période sombre avait mis leur mariage à rude épreuve. Les temps difficiles avaient grevé leur compte en banque. Mais les choses allaient mieux désormais.

Lee gagnait un peu plus au boulot. Ça avait été un vrai combat, mais grâce à toutes ses heures supplémentaires et à ses bonus, ils avaient réussi à maintenir leur revenu à un niveau acceptable, afin qu’elle puisse rester à la maison pour s’occuper de Dylan. Au fond d’elle-même, Maria savait qu’aussi longtemps qu’ils seraient là l’un pour l’autre, tout irait bien.

Le soleil s’était levé.

Dylan rendormi, Maria le remit dans son berceau, prit une douche, passa une paire de jeans délavés, un chandail des Mariners et des chaussures de sport. À cause de la journée précédente très mouvementée avec Dylan, la cuisine était sens dessus dessous. Lee avait fait de son mieux pour nettoyer. Elle s’en occuperait plus tard, pensa-t-elle en se servant un jus d’orange et un muffin aux bananes. Elle sortit chercher le journal du matin.

Elle déplia le Seattle Mirror et en eut le souffle coupé.

En première page, une immense photographie montrait une boule de feu provoquée par une série d’explosions en chaîne après qu’un camion-citerne avait fait des tonneaux sur la I-5 au nord de la ville.

La dépanneuse de Lee se trouvait dans ce chaos.

Le téléphone sonna. Son cœur manqua un battement.

À l’étage, Dylan se mit à pleurer. Elle fixa la photo du journal, puis le téléphone qui continuait de sonner. Le camion rougeoyait. Elle n’arrivait pas à distinguer Lee.

Oh non.

Son esprit s’emballa. Elle se força à répondre au téléphone.

— Salut bébé, c’est moi.

Son mari lui parlait au travers du chaos des compresseurs et du bruit de l’acier frappant contre l’acier.

— Lee ! Dieu merci, tu vas bien !

— Pourquoi ça n’irait pas ?

— Je viens de voir la photo dans le Mirror.

— Ah, ça ? C’est fou, hein ? Je venais juste de le remorquer. Le chauffeur pensait que sa remorque était vide, mais il y avait un genre de bouchon de vapeur. Personne n’a été blessé.

— Je suis tellement soulagée !

— Ouais, mon camion n’a même pas une égratignure. Je suis revenu au garage quand on a terminé là-bas. Comment ça se passe à la maison ?

— La nuit a été bizarre. Un oiseau a percuté la fenêtre de la chambre.

— Quoi ? Il a brisé la vitre ?

— Non. C’était juste étrange.

— Et Dylan ?

— Il est grognon. Il a pleuré toute la nuit et il pleure encore. On n’a plus de lait ni de pain. Je vais à l’épicerie avec lui.

— Écoute. Lou m’a dit ce matin qu’il était sérieux : il veut vraiment vendre la compagnie de remorquage. Quand tu travailleras de nouveau à plein temps au supermarché, on pourra peut-être se permettre un petit emprunt. C’est notre chance. Qu’est-ce que tu en penses ?

Quelques secondes de silence.

— Maria ?

— On devrait en reparler plus tard. Je dois m’occuper de Dylan.

— Bien sûr. Embrasse-le pour moi. Je t’aime.

— Moi aussi je t’aime. Sois prudent.

Maria habilla Dylan et déclara :

— Allez, mon petit cœur, on part en tournée.

 

Quelques minutes plus tard, Dylan gazouillait doucement dans sa poussette.

Leur petite maison à charpente de bois de deux étages se trouvait à Ballard, un quartier vieillissant et tranquille du nord-ouest de Seattle, situé près de Salmon Bay et des écluses de Ballard. Son histoire remontait à la fin des années 1800, alors que c’était une communauté de constructeurs navals, pour la plupart originaires de Scandinavie.

C’était un quartier sûr.

Maria aimait la tranquillité, le chant des oiseaux et la brise qui soufflait à travers les érables, les sycomores et les saules, et balayait le détroit de Puget. Deux maisons plus bas, le drapeau étoilé flottait à un mât sur le porche d’un colonel à la retraite. Son jardin était si joli, pensa Maria, admirative devant les boîtes à fleurs luxuriantes.

Il n’arrivait jamais rien dans cette partie tranquille de Ballard, à part au bout de la rue sur Lincoln Place : les héritiers d’une immense maison coloniale avaient fait entreprendre des rénovations majeures sur la propriété, ce qui entraînait un afflux d’inconnus. Beaucoup de camions de contracteurs allaient et venaient. Ils effectuaient un beau travail.

Arrivée au coin, Maria traversa la rue. Elle songea à quel point c’était bizarre : l’oiseau, Lee près de l’épave, la photo dans le Mirror. Lee la taquinerait sur ses noirs augures.

Ensuite il voudrait parler de son projet d’achat de la compagnie de Lou.

Qu’allait-elle lui répondre ? Il rêvait de posséder sa propre entreprise de remorquage, alors qu’elle rêvait de rester à la maison et d’essayer d’avoir un autre bébé. Ils devraient en discuter. « Il faut évaluer notre situation », lui dirait Lee. Maria regarda Dylan : le mouvement de la poussette le faisait somnoler.

Plusieurs pâtés de maisons plus loin, quand ils arrivèrent au Kim’s Corner Store, Dylan s’était endormi. Merveilleux.

L’étroite devanture du Kim’s était dans le style maison de pionnier, avec de grandes fenêtres et une petite entrée. Il fallait monter deux marches pour y accéder.

Shannon, la commis d’épicerie, balayait le trottoir : l’adolescente portait un anneau avec une perle dans son sourcil percé. De la musique s’échappait des écouteurs de son lecteur mp3. Elle se pencha vers Dylan en roucoulant :

— Awwwwww. C’est un vrai petit ange.

— Il a surtout été un vrai petit démon toute la nuit. J’ai à peine réussi à dormir.

Maria commença à manœuvrer la poussette pour passer dans l’embrasure de la porte. Dylan se mit à pleurer.

— OK. OK.

Elle s’arrêta, gara la poussette sur le trottoir près de la fenêtre du magasin et prit Dylan dans ses bras. Il pleura plus fort et protesta en se tortillant jusqu’à ce qu’elle le repose. L’abattement la submergea. Elle capitula : Dylan voulait dormir.

— Tu me tues, mon cœur.

Maria soupira. Shannon enleva ses écouteurs :

— Vous pourriez le laisser dehors avec moi. Comme ça, il pourra dormir.

— Tu es si gentille. Ça ne te dérange pas ?

— Aucun problème.

— J’ai seulement besoin de deux ou trois choses. Merci beaucoup.

Maria balaya la rue du regard. Dylan serait très bien dehors avec Shannon, comme chaque fois qu’elle le laissait avec elle. Maria était si fatiguée. Il avait été si demandant ces derniers jours. Elle savourerait ces quelques moments de paix.

Le carillon de l’entrée retentit lorsqu’elle entra.

Derrière le comptoir, le nez surmonté de ses lunettes à double foyer, madame Kim leva la tête et lui sourit. Ses doigts ridés mais solides ne ratèrent pas pour autant un seul point de sa broderie.

— Bonjour, Maria.

— Bonjour, madame Kim.

Le vieux plancher de bois grinça sous ses pas. Elle se dirigea vers le frigo du fond. Au loin, un cellulaire sonna. Sûrement Shannon, car il n’y avait aucun autre client dans le magasin.

Maria choisit une pinte de lait, la plus fraîche, puis un pain. Elle regarda vers la vitrine qu’elle pouvait apercevoir à travers les allées dont les rayonnages montaient à hauteur d’épaule. Elle vit le haut de la poussette et Shannon en train de parler au téléphone. Elle semblait fâchée.

Maria revint au comptoir pour payer ses achats. Elle posa le lait et le pain, ouvrit son porte-monnaie et jeta un œil vers le trottoir.

— Le bébé dort ? demanda madame Kim avec sympathie.

— Oui. Depuis deux jours, c’est un vrai paquet de nerfs.

Le carillon retentit. Shannon marchait à grandes enjambées vers l’arrière-boutique, le téléphone pressé sur l’oreille, plongée dans sa conversation : « C’est pas vrai du tout. Sa lettre est dans mon sac. Je vais la chercher… »

Maria vérifia la poussette. Elle était si proche, de l’autre côté de la vitre, qu’elle aurait presque pu la toucher. Dylan allait bien et de toute façon elle aurait fini dans quelques secondes.

Tandis que la caisse enregistreuse cliquetait, Maria aperçut le présentoir rotatif des nouveaux romans de poche près du comptoir, inconsciente de l’ombre grandissante qui flottait dehors. Elle voulait un nouveau roman à lire. Un thriller. Elle irait peut-être au parc avec Dylan. Le présentoir grinça tandis qu’elle le tournait et déchiffrait les titres. Soudain, elle surprit un mouvement en périphérie. Elle leva les yeux vers madame Kim, qui regardait dehors. L’expression de la vieille femme indiquait que quelque chose n’allait pas : sa bouche formait des mots muets. Maria suivit son regard. Son cœur explosa dans sa poitrine.

La poussette de Dylan avait disparu.

Un spasme parcourut son corps et un vrombissement assourdissant emplit ses oreilles. Elle réagit au quart de tour.

L’adrénaline la propulsa vers la rue. Tous ses sens s’aiguisèrent à un degré surhumain : la poussette de Dylan roulait et bascula sur le trottoir ; elle vit la couverture douce en coton ; entendit le claquement sourd de la portière d’une fourgonnette inconnue, le grondement de son moteur ; elle sentit le métal sous sa main, agrippa une poignée, un rétroviseur. La fourgonnette s’éloignait.

Elle se jeta sur le capot du véhicule en marche et martela le pare-brise de ses poings. Elle vit des mains serrant la couverture de Dylan. Elle aperçut les petits bras et les mains de Dylan. Elle entendit ses hurlements mêlés aux siens, tandis qu’elle essayait vainement de s’agripper à la vitre.

La fourgonnette vacilla et rua. Le moteur gronda. Les freins hurlèrent. Puis le monde bascula, la rue s’envola dans un flash de lumière brillante et tira Maria vers le sol. À travers une myriade d’étoiles, Maria vit la fourgonnette disparaître. La poussette de Dylan gisait à côté d’elle, ses roues tournant dans le vide. Du sang tiède coulait sur ses paupières tremblantes.

Les dernières choses auxquelles Maria pensa furent la douce respiration de Dylan, la caresse de la barbe de Lee sur sa joue et le merle contre la fenêtre.

2.

Jason Wade avait l’estomac noué tandis qu’il traversait la salle de rédaction vide pour rejoindre son bureau.

Prépare-toi au pire.

Chaque matin, il commençait son quart de travail au Seattle Mirror en ajustant les émetteurs radio de la police. Le journal en possédait plusieurs : ils émettaient de façon simultanée et étaient branchés sur les fréquences d’urgence de la grande région de Seattle, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

Le travail consistait à déchiffrer le bavardage constant et à déterminer ce qui était anodin de ce qui pouvait constituer le point de départ d’un article qui affecterait les battements du cœur de Seattle, ou qui le lui briserait carrément. C’était un talent dont Jason avait fait un art. C’était crucial. Quand on vivait au rythme du crime, on dépendait de ce qui sortait des émetteurs radio.

Pour le moment, tout était tranquille.

Et maintenant, le moment de vérité : vérifier le classement du Mirror face à la compétition. Les exclusivités vous valaient des louanges éphémères. Votre scoop sort en même temps chez le concurrent ? Partie nulle, mais c’est une victoire « morale ». Mais se faire devancer par un autre journal – perdre – eh bien… malheur au journaliste qui avait manqué une nouvelle.

Les rédacteurs étaient impitoyables.

Crispé, Jason compara les dernières éditions du Times et du Post-Intelligencer avec le Mirror.

C’était les mêmes infos partout. La fille qui s’était tuée lors d’un party près de l’université en tombant d’un balcon. Trop d’alcool. Les coups de feu tirés pendant la saisie de drogue près de Seola Beach. Aucun blessé. L’agression au couteau dans une bataille de bar à Burien. La victime était hors de danger. Même les nouvelles de dernière heure étaient identiques : l’incendie du camion-citerne sur la I-5 près de Jackson Park. Tous les journaux concordaient. Que du menu fretin.

Il se détendit un peu et attrapa son café, en espérant avoir l’occasion de travailler sur ses projets d’articles plus longs.

La commémoration d’une tuerie de masse – une fusillade – approchait. Il avait également une esquisse d’article sur la menace terroriste venant du Canada. Et aussi cette vieille affaire non résolue sur laquelle il était tombé par hasard en cherchant autre chose dans les archives. Il aurait aimé travailler dessus, mais il n’en avait jamais le temps.

Il mettait les journaux de côté quand un détail lui sauta aux yeux. Le cliché du camion-citerne. Le crédit-photo du Mirror indiquait « Envoyé spécial du Mirror », ce qui impliquait qu’un pigiste avait pris le cliché. Ça impliquait aussi que l’équipe de soir avait probablement raté l’incident.

Ça n’augurait rien de bon.

Jason venait d’ouvrir ses courriels pour lire la note de suivi de l’équipe de soir lorsqu’il entendit une répartitrice relayer de l’information à propos d’un accident de la route. La plupart des catastrophes routières ne constituaient pas de l’information pertinente, mais Jason perçut une note d’urgence, une certaine émotivité, dans la voix de la répartitrice :

— L’appelant pleurait. Tenez-vous prêt. Nous avons perdu la ligne, nous essayons de nous reconnecter. Soixante-seize ?

— Soixante-seize. Dix-quatre.

— Tenez-vous prêt.

Jason cligna des yeux plusieurs fois. Il verrouilla deux des émetteurs sur la fréquence nord-ouest et regarda dehors. Le Mirror était situé au croisement de Harrison et de la 4e, quelques pâtés de maisons au nord du centre-ville. La salle de rédaction était au septième étage. Une grande baie vitrée faisait office de mur ouest. Jason admirait les bateaux qui coupaient à travers la baie Elliott et se sentit brusquement vieux. Il travaillait au Mirror depuis déjà un an, mais on le considérait toujours comme un débutant. Et ça faisait un bout de temps qu’il n’avait pas publié un bon article. Un bout de temps que quelque chose de positif lui était arrivé.

Il baissa les yeux sur le bracelet de perles à son poignet et pensa à Valerie. Elle l’avait acheté pour lui au marché de Pike Place. Il y avait longtemps. Puis il se tourna vers Karen Harding, dont la photo le dévisageait sur les coupures de presse épinglées au mur. Jason se faisait du souci pour les deux femmes.

Des filles qu’il avait connues.

Les choses ne marchent pas toujours comme on veut. Il recommença à chercher la note de suivi de la journaliste de soir, Astrid Grant. Ce qui était curieux chez elle, c’était que le temps n’avait pas adouci sa rancune envers lui. Mais c’était son problème à elle.

Astrid avait été embauchée à contrat : l’année précédente, elle était arrivée deuxième derrière Jason lors de la compétition entre stagiaires pour obtenir un poste permanent. Son amertume était toujours bien présente. Elle était la fille du patron d’un studio de Hollywood et habituée à ce qu’on la traite comme telle. Après ses études à UCLA1, elle était venue à Seattle avec l’espoir d’obtenir un poste permanent. Elle était belle et talentueuse, mais aussi réputée pour parasiter les articles des autres pour voir son nom apparaître en signature.

Jason était un solitaire : il travaillait seul, point barre.

Il avait grandi dans un quartier ouvrier, entre la rive ouest du fleuve Duwamish et l’autoroute 509, tout près de l’aéroport Boeing Field2 et des chantiers navals. Un endroit où tout ce dont il avait rêvé, depuis le jour où il avait commencé à livrer le Mirror, était de devenir journaliste de la presse écrite.

La poursuite de ce rêve n’avait rien eu de facile.

Son paternel était un ancien alcoolique qui avait travaillé dans une brasserie. Jason y avait conduit un chariot élévateur pour pouvoir se payer des études universitaires. Il avait aussi collé aux basques de policiers et vendu des articles sur la criminalité aux grands quotidiens de Seattle.

Impressionné par sa détermination, un rédacteur du Mirror lui avait offert une place de dernière minute dans le programme de stage. C’était sa chance. Il concourait contre cinq prima donna, incluant Astrid, qui sortaient tous de grandes écoles de journalisme, possédaient de l’expérience dans des journaux réputés et fonçaient à grande vitesse vers l’unique poste permanent. Jason avait gagné. Il avait mis la main sur une exclusivité énorme et le Mirror l’avait engagé à plein temps.

Mais il avait failli rater sa chance, à cause de son cher paternel. Jusqu’ici, son père refusait toujours de parler de l’incident qui l’avait forcé à quitter les forces de police de Seattle. Ça lui avait coûté son mariage. Et il avait presque entraîné Jason avec lui dans l’alcool, mettant leur relation en péril.

L’ultime humiliation avait eu lieu l’année précédente, lorsque son père était venu le chercher dans la salle de rédaction, complètement saoul. La honte ressentie ce soir-là avait forcé son père à admettre qu’il avait un problème.

Il avait arrêté de boire et sollicité de l’aide.

Sobre depuis presque un an, il allait plutôt bien. Jason était sacrément fier de lui. C’était un homme transformé. Il avait pris une retraite anticipée et suivi quelques cours pour réaliser son propre rêve : devenir détective privé. Et ça fonctionnait : une agence dirigée par un vieux copain flic l’avait engagé.

Les pensées de Jason revinrent à la salle de rédaction et au fait qu’Astrid n’avait laissé aucune note. Étrange. Même si elle n’avait jamais caché le fait qu’elle détestait travailler au pupitre des affaires criminelles de soir et que tout le monde savait qu’elle en arrachait lorsqu’elle devait couvrir les nouvelles de dernière heure, elle lui laissait toujours une note de suivi des événements de la soirée. Sauf cette fois-ci. Ça ne collait pas.

Il retourna aux émetteurs radio.

— À toutes les unités de Ballard, on a peut-être un accident de la route avec blessure sur piéton. En attente de confirmation.

— Soixante-seize. Les ambulanciers sont-ils en route ? Dix-quatre.

Jason ouvrit son calepin à une page vierge et prit quelques notes. Il remarqua alors le sac d’Astrid au bureau de cette dernière, qui jouxtait le sien.

Étrange.

Son quart de travail finissait à deux heures du matin. Elle n’aurait pas dû être encore là. Elle avait peut-être oublié son sac la nuit précédente. Il se tourna vers la grande salle de rédaction, avec ses rangées de cubicules séparés par des demi-panneaux, ses terminaux informatiques, ses bureaux encombrés de piles de journaux, de rapports, de plateaux de cafétéria, d’ustensiles et autres cochonneries.

Pratiquement vide. Personne n’arrivait à cette heure-là.

Personne non plus dans les sections Métropolitaine, Affaires, Sports, Divertissement ou Style de Vie. Quelques réviseurs travaillaient en solitaires sur les versions finales d’articles, mais ils étaient loin de Jason, telles des sentinelles à divers postes de garde. L’adjoint à la rédaction se promenait aux alentours. Il lui avait laissé une note du chef de pupitre, en retard à cause d’une crevaison.

Une porte s’ouvrit à la volée.

Jason se retourna vers le bureau vitré de son patron : Astrid Grant marchait lourdement vers le pupitre des affaires criminelles. Elle ouvrit son sac, puis, à deux mains, y jeta le contenu de ses tiroirs comme si l’immeuble était en feu.

— Hé, mais qu’est-ce qui se passe ?

Le visage et les yeux d’Astrid étaient rouges.

— Je suis virée.

Quoi ? Mais pourquoi ?

— Demande à la tête de nœud.

Elle désigna le bureau du rédacteur en chef.

— Damné accident de camion-citerne. J’en ai marre de la Ville de la Pluie. Je rentre à L.A.

Astrid empoigna son sac et se précipita vers la sortie, une main sur le visage. Jason se préparait à la suivre, mais fut stoppé par les émetteurs de la police :

— À toutes les unités de Ballard et des environs. Mise à jour. On nous signale que le cas du piéton blessé est maintenant considéré comme un accident avec délit de fuite. Soixante-seize, quelle est votre ETA3 ?

— Entre sept et dix minutes. Pouvez-vous confirmer l’adresse ?

— Dix-quatre.

La répartitrice répéta l’adresse. Jason la nota. Un délit de fuite ? Ça pourrait être intéressant. Il regarda Astrid disparaître dans l’ascenseur, l’esprit déjà occupé par l’appel et se préparant à sauter sur l’affaire.

— Wade !

Spangler, le nouveau rédacteur en chef de la section Métropolitaine du Mirror, le convoquait.

Jason refusait d’abandonner les émetteurs de la police. Pas maintenant. Il fit un signe de la main à son patron.

Personne ne se comportait comme ça avec Fritz Spangler. Il dirigeait le plus gros département éditorial du Mirror. Il contrôlait la vie professionnelle de presque cent personnes. Spangler était un enfant de Seattle. Il avait commencé sa carrière au Post-Intelligencer avant de déménager à New York pour le Daily News. Il avait si bien couvert les activités du One Police Plaza4 qu’il avait rapidement été promu chef de pupitre avant d’être recruté par le Mirror.

Il était de retour à Seattle avec le mandat d’inverser la courbe descendante du tirage du journal en dirigeant un programme centré sur les nouvelles brutes et les exclusivités.

Le dernier prix Pulitzer remporté par la Mirror datait du début des années 1990. Même l’article exclusif de Jason l’année précédente n’avait pas remporté de nomination. Pour Spangler, le grand reportage de Jason était déjà de l’histoire ancienne, et l’histoire ancienne, on n’en avait rien à foutre.

Dans les faits, aucun article n’était jamais assez bon pour Spangler. Aucun journaliste n’atteignait ses critères d’excellence. Quatre mois auparavant, quand il était arrivé, trente journalistes travaillaient pour la section Métropolitaine. La rumeur disait que Spangler avait pour mission de réduire ce nombre à vingt-deux. En sa présence, les employés se sentaient comme des nageurs qui voient se profiler l’aileron d’un requin.

Spangler parlait peu. Il portait des chemises à col boutonné et ne desserrait sa cravate qu’en de rares occasions. La peau de son crâne était si tendue qu’elle en accentuait les contours et agrandissait ses yeux au point de donner l’impression qu’il était toujours en colère. C’est ainsi qu’il apparut à Jason lorsqu’il se matérialisa à son bureau. Immobile et muet comme une statue. Il ne dit rien sur le licenciement d’Astrid et resta là à écouter les transmissions des émetteurs de la police :

— À toutes les unités de Ballard. Le délit de fuite est confirmé. Une mère et son bébé…

Spangler fusilla Jason du regard :

— Pourquoi t’es encore là ?

— Parce que ça vient juste d’être transmis.

— Tu devrais déjà être dehors.

— J’y vais.

Jason ramassa son calepin et son cellulaire, et se tourna vers Spangler. Ils étaient nez à nez. Jason indiqua du menton les coupures de presse de son reportage exclusif sur Karen Harding :

— Au cas où vous l’auriez oublié, je ne suis pas Astrid. Je sais comment faire mon boulot.

Spangler le dévisagea :

— Alors sors d’ici et prouve-le. Ce journal a besoin de botter des culs.

Jason soutint son regard juste assez longtemps pour lui montrer qu’il n’avait pas peur : il avait affronté bien pire. Ses cicatrices en témoignaient pour lui.

— Soixante-seize, répartiteur.