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Un cas d'école

De
328 pages

« Progressivement, l’air devient irrespirable sous un soleil de plus en plus brûlant. Françoise sent couler la sueur le long de son dos et au creux de ses reins. Ce passage là-bas, sous les pins, lui procurera un peu de fraîcheur. À cet endroit, elle sursaute quand elle entend des pas derrière elle. Elle tourne légèrement la tête. Elle ressent une violente douleur sous l’épaule gauche et commence à tituber. Elle quitte le chemin et tombe dans les genêts. La dernière chose qu’elle voit de ce monde est une fleur jaune ».


Juillet 1976. Dans la fournaise, à Angoulême et à Cognac, le commissaire Luis Pasmarthe enquête sur les meurtres de deux jeunes femmes, avec le même modus operandi. Sa nouvelle inspectrice Dany Morlay, belle jeune femme libre et entière, montre toute l’étendue de ses compétences. Rebondissements, surprises et humour sont les principaux ingrédients de cette enquête palpitante.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-80856-1

 

© Edilivre, 2015

Prologue

Le cinq juillet 1976, une troisième vague de chaleur plombe toute la France depuis plus de trois semaines.

Françoise Vignaud court sous les pins, sur ce parcours sportif tourmenté, près d’Angoulême. Dans le coffre de sa voiture, une bouteille d’eau fraîche l’attend dans une glacière, à côté de son sac à main.

Comme tous les lundis en milieu de matinée, sa Renault R5 blanche stationne sur le parking, à l’entrée de ce grand complexe où un parcours de santé d’une dizaine de kilomètres côtoie des terrains de tennis.

À seize heures, elle ira chercher ses deux filles au centre de loisirs.

Elle s’est habillée légèrement, d’un short blanc et d’un débardeur bleu ciel. Une casquette, une paire de lunettes de soleil et une crème à indice maximum la préservent du soleil déjà chaud.

Elle rencontre peu de coureurs ce jour-là : les habitués, découragés par cette canicule, ont sans doute reporté leur séance d’entraînement.

Soudain, elle bute sur une racine et laisse échapper ses clefs de voiture qu’elle tenait à la main. Elle les ramasse et reprend sa course. Perdue dans ses pensées, elle s’aperçoit qu’elle a pris une bifurcation qui allonge son trajet. Deux kilomètres de plus ou de moins !

Elle connaît si bien ce parcours qu’elle laisse ses idées vagabonder.

Les relations dans son couple rencontrent une passe difficile, mais elle ne s’inquiète pas. Bernard ne l’aide pas beaucoup à la maison et il rentre tard le soir, mais un poste de directeur implique quelques sacrifices.

Il ne l’a pas touchée depuis trois semaines. Le soir, elle essaie d’attirer son attention en se promenant nue dans la chambre. Mais toutes ces agaceries restent veines : il se tourne et s’endort.

L’homme tient les comptes du ménage et il lui a récemment acheté une voiture : elle se demande d’où provient cet argent. Il ne lui dit pas la vérité. Que cache-t-il ?

Bernard se plaint toujours d’avoir trop de travail au bureau. Pourtant, depuis deux mois, une nouvelle secrétaire l’aide et il rentre toujours aussi tard le soir. Il paraît même plus fatigué d’avant. Elle ne comprend pas.

Ils forment un beau couple avec deux charmantes petites filles et ont chacun une excellente situation ; leur petite famille respire la santé. Elle ne doit pas s’inquiéter ; tous les couples rencontrent des périodes délicates. Il faut montrer un peu de patience.

Progressivement, l’air devient irrespirable sous un soleil de plus en plus brûlant. Elle sent couler la sueur le long de son dos et au creux de ses reins. Ce passage là-bas, sous les pins, lui procurera un peu de fraîcheur.

À cet endroit, Françoise sursaute quand elle entend des pas derrière elle. Elle tourne légèrement la tête.

Elle ressent une violente douleur sous l’épaule gauche et commence à tituber. Elle quitte le chemin et tombe dans les genêts.

La dernière chose qu’elle voit de ce monde est une fleur jaune.

Chapitre 1

Un mois plus tôt, sur tout le territoire français, la température dépasse trente degrés et la sécheresse s’installe.

Au commissariat d’Angoulême, Dany Morlay occupe depuis six mois la fonction de lieutenant de police.

Elle a remplacé Max Laforêt, promu capitaine dans la ville de Saintes, que tous ses collègues appréciaient. Ils se souviennent de sa compétence et de sa gentillesse.

La jeune femme loge dans son ancien appartement, dans un quartier huppé du centre-ville. Elle a constaté qu’il n’était pas un bricoleur averti.

Il lui a fallu quelques dimanches pour l’aménager à son goût : elle a changé le papier du mur de sa chambre et repeint la cuisine.

Au commissariat aussi, son espace de travail est mis en valeur : son bureau fait maintenant face à la porte d’entrée et un grand tableau noir meuble tout un pan de mur.

Elle attend avec impatience sa première affaire. À l’Ecole Nationale Supérieure des officiers de police, elle s’est classée parmi les meilleures.

Le commissaire Luis Pasmarthe, son supérieur, participe à son intégration.

Ce qui fait le charme de ce métier, c’est la diversité des enquêtes. La jeune femme adapte ses investigations et cherche la meilleure méthode pour confondre les auteurs des méfaits.

En cette première semaine de juin 1976, Dany Morlay ouvre une enquête sur des vols de matériel de bâtiment sur des chantiers. Trois entreprises de gros œuvre sont concernées. Elle est conseillée par son supérieur :

– Vous connaissez la routine dans un tel cas : établir un inventaire le plus détaillé possible et rencontrer les responsables des chantiers pour étudier les circonstances des vols.

– Oui. Vous pensez que les entreprises de bâtiment peuvent se voler le matériel entre elles ?

– Je ne sais pas. Mais il faudra peut-être procéder à des perquisitions. Prenez un homme avec vous pour ce travail, le brigadier-chef Pierre Blonde par exemple.

Plus tard, Dany Morlay prend rendez-vous avec les responsables matériels de ces sociétés. Ces hommes sont très occupés car le secteur du bâtiment connaît une activité florissante.

Dès le lendemain matin, ils commencent la tournée des trois constructeurs impliqués : André Leroy, Léonardo Bâtiment et Antonio Pirès.

Ils se présentent à huit heures au service matériel de la société André Leroy, où le responsable les attend.

La jeune femme a préparé les éléments à recueillir : d’abord établir une liste des matériels volés, avec le nom du fabricant, le numéro de série, la couleur, même s’il peut être repeint, le poids et tout ce qui servira plus tard à l’identification. Ensuite le mode opératoire et les circonstances du vol.

Enfin se faire expliquer l’usage de chacun d’eux, le métier concerné, et s’il s’agit de gros œuvre ou de second œuvre. Le premier entretien dure plus d’une heure.

Ils se déplacent sur le site cambriolé et rencontrent le responsable du chantier qui apporte quelques précisions aux éléments déjà notés.

Les policiers répètent la même opération dans les deux autres entreprises.

À la fin de la journée, le lieutenant a collecté l’ensemble des données qui lui permettra de mieux cerner sa cible.

Elle sait que tout ce matériel ne peut pas être utilisé dans la région d’Angoulême : les risques sont trop importants.

Vendre tous ces équipements par annonces lui paraît également trop simple. Elle doit réfléchir aux actions à mener.

Elle consigne ces informations dans un rapport qu’elle remettra lundi à son supérieur.

*
* *

La nuit à Angoulême, Luis Pasmarthe dort peu. La température est aussi élevée la nuit que le jour ; c’est ce que l’on appelle la canicule.

Il a parcouru le dossier de son nouveau lieutenant. Elle est directe et va à l’essentiel. Le commissaire aime sa sincérité et son dynamisme.

Peu de femmes travaillent dans ce commissariat et il a souhaité placer des limites à ses tenues vestimentaires : port du pantalon obligatoire. Les pics de chaleur enregistrés récemment excitent déjà beaucoup ses hommes.

Luis Pasmarthe aura bientôt quarante ans et sa stature imposante évoque un troisième ligne au rugby. Cela l’aide lors des interrogatoires pour affirmer son autorité.

Il a étudié le droit à la faculté de Bordeaux. Puis il a suivi les cours de l’école des commissaires de police, il y a maintenant une quinzaine d’années.

Il se passionne pour la morphopsychologie : la corrélation entre la morphologie des traits du visage et la psychologie de l’individu.

Au premier coup d’œil, il classe ses interlocuteurs : les dilatés et les rétractés. Bien sûr, il existe bien d’autres catégories entre ces deux déclinaisons.

Ses réflexions ne préfigurent que des orientations dans ses analyses et il sait que cette science possède des limites. Mais elles lui permettent de cerner le caractère des suspects et leurs motivations.

Le lundi sept juin n’échappe pas à la canicule. De bon matin, Dany Morlay frappe à la porte de son bureau et entre :

– Bonjour commissaire, lance-t-elle en prenant place en face de son supérieur.

– Bonjour lieutenant. Avez-vous de nouvelles informations sur ces vols de matériel ?

– Oui. Voilà d’ailleurs le rapport. Avec Pierre Blonde, nous avons récolté des renseignements intéressants auprès des responsables matériels d’une part, et des conducteurs de chantier d’autre part.

– Avez-vous été bien accueillie ? demande ironiquement l’homme en remarquant son chemisier un peu trop échancré.

– Oui. Mon garde du corps me protégeait. Voici le tableau de tous les matériels volés où apparaissent les informations recueillies, annonce-t-elle en tendant une feuille à son vis-à-vis.

Luis Pasmarthe prend le temps de consulter la liste. Il constate que la jeune femme a pris une bonne initiative.

– Vous avez bien fait de noter la destination et l’usage de chacun d’eux. Qu’en concluez-vous ?

– La destination des matériels volés irait plutôt vers une entreprise traitant les façades des immeubles et des bureaux. Je pense à une création d’entreprise dans un secteur géographique en dehors de la Charente.

– Oui, vous avez raison. Comment allez-vous procéder ?

– Je vais me rapprocher du directeur de la Chambre de Commerce et d’Industrie d’Angoulême pour qu’il m’aide à entrer en contact avec ses confrères des régions de Poitou Charente, d’Aquitaine et du Centre de la France.

– Vérifiez tout de même les annonces sur les journaux régionaux et nationaux. Nous n’avons pas nécessairement affaire à des petits futés, remarque le commissaire, en se remémorant la série de cambriolages de 1973 à Angoulême, résolue par le prédécesseur de la jeune femme*.

Tout en réfléchissant, le lieutenant fixe un point sur le bureau de son supérieur et cherche de l’aide.

– Vous pensez que je peux confier ce travail au brigadier-chef Pierre Blonde ?

– Bien sûr. Tenez-moi au courant de votre démarche auprès des Chambres de Commerce et d’Industrie.

Satisfaite, Dany Morlay se lève et quitte la pièce. Elle a conscience de la difficulté qui l’attend.

*
* *

Deux jours plus tard, Luis Pasmarthe s’arrête devant la porte vitrée du bureau de son lieutenant, et entre :

– Alors, ce contact à la Chambre de Commerce et d’Industrie ?

– Laurent Barre m’a gentiment reçu. Tous les directeurs des CCI sont en relation constante et ma requête a été acceptée.

– C’est-à-dire ? demande l’homme en s’asseyant.

– Il nous informera de toutes les créations d’entreprise de façade dans la France entière. Le directeur me fera parvenir une liste de ces sociétés toutes les semaines, et nous recevrons la première liste lundi prochain.

– Et comment ferez-vous le rapprochement avec les matériels volés ?

– Son service administratif transmettra une demande de renseignements à ces nouvelles entreprises, et réclamera leur liste de matériels à des fins statistiques. Laurent Barre nous retournera ces éléments et nous les comparerons aux matériels volés. Cette démarche ne pouvait pas provenir de notre commissariat, cela aurait pu éveiller des soupçons.

L’homme comprend que la jeune femme a bien étudié sa méthode, mais il a tout de même quelques doutes.

– Vous ne pensez pas que cela risque d’être long ?

– Nous avons estimé que c’était la meilleure façon de procéder. Le directeur m’a promis une bonne réactivité dans ces échanges et sa secrétaire suivra les réponses des demandes de renseignements.

– Bien. Vous êtes vraiment très persuasive.

– Nous les femmes, nous possédons beaucoup d’arguments pour convaincre.

L’homme sourit.

– Et pour les annonces ?

Un instant, Dany Morlaix s’immobilise, les yeux dans le vague. Elle pense à d’autres genres d’annonces.

– Ah oui ! Pierre Blonde se procurera les deux hebdomadaires nationaux spécialisés, l’un concernant le gros œuvre et l’autre le second-œuvre. Et il surveillera aussi les annonces de vente des matériels dans les journaux locaux.

– Vous me ferez un rapport écrit ?

– Oui commissaire, vous l’aurez ce soir.

L’officier supérieur retourne à son bureau.

« Elle ne manque pas d’imagination. Wait and see » pense-t-il.


* Meurtre à Rubeis Maceriis chez Edilivre.

Chapitre 2

L’entrepreneur André Leroy a cinquante-sept ans. Gros travailleur, il ne prend jamais une décision à chaud. Il refuse les impressions premières. Il manque peut-être de spontanéité, mais ses actes sont réfléchis. C’est sa manière de fonctionner.

Il développe son entreprise tous les ans à un rythme effréné, facilité par une main-d’œuvre italienne et portugaise à moindre coût. Début 1976, sa société de construction compte plus de deux cents salariés.

Aucun de ses trois garçons n’a souhaité s’orienter vers le secteur du bâtiment. Sa fille cadette termine ses études à Bordeaux.

Le dernier bilan de sa société montre une importante diminution du chiffre d’affaires et du bénéfice net. Il vient d’apprendre que son entreprise de construction n’est plus la première sur la place d’Angoulême. Son concurrent direct, filiale d’un groupe international, s’empare de presque tous les nouveaux marchés. Certains donneurs d’ordre se tournent maintenant vers cette entreprise. André Leroy ne s’explique pas cette décroissance.

Le cinq juillet, comme tous les lundis à onze heures, se tient le comité de direction et il évoque ce problème auprès de ses principaux cadres.

Tous les services sont représentés : la direction des relations humaines, le service juridique, la production, les études, les achats, le service commercial, le service matériel et bien sûr le service financier, le premier à tirer la sonnette d’alarme.

Lors de chaque nouvelle étude, l’écart avec son concurrent direct avoisine toujours cinq pour cent : ce n’est pas très important, mais les nouveaux chantiers lui échappent et cette récurrence l’inquiète.

À la fin du mois de mai, en accord avec sa responsable du personnel, il avait décidé de ne pas remplacer quatre départs à la retraite, trois à la production, et un au service matériel.

Actuellement, deux études importantes occupent tous les esprits et André Leroy demande à chacun de redoubler d’efforts pour baisser les coûts des matériaux, diminuer le nombre d’heures de travail sur un chantier et remettre en concurrence les sous-traitants.

Il place en première ligne le responsable du bureau d’études qui doit surveiller les objectifs définis. Le patron éprouve une entière confiance en cet homme, même s’il remarque qu’à cinquante ans, celui-ci n’exploite pas toutes les ressources et les possibilités de son équipe de trois métreurs et d’un dessinateur industriel.

André Leroy décide de programmer une réunion après la prochaine attribution de marché, dans deux semaines. Une analyse commune déterminera la stratégie à mettre en place à ce moment-là.

Dans l’après-midi, Bernard Vignaud, son directeur achats, reçoit un appel téléphonique de la directrice du centre de loisirs où ses deux filles sont inscrites. Son épouse Françoise n’est pas venue les chercher à seize heures, comme convenu.

Il appelle les grands-parents maternels pour leur demander de passer les prendre : ils n’habitent qu’à quelques kilomètres.

Il téléphone ensuite successivement à son domicile et à celui de la gérante du salon de coiffure, Sylvie Lartigue : sans succès. Il appelle alors le salon et elle répond instantanément. Le lundi après-midi, elle profite de la fermeture hebdomadaire de son commerce pour y faire le ménage.

Elle rappelle à Bernard que tous les lundis matin, Françoise, son employée, court une heure dans ce grand complexe sportif, près d’Angoulême.

L’homme avertit alors sa secrétaire qu’il doit s’absenter en urgence, sans autre commentaire.

Il file en voiture jusqu’à ce lieu. Sur le parking, il voit tout de suite la Renault R5 blanche de sa femme. Les portes ne sont pas fermées à clef : ce n’est pas son habitude. En ouvrant le coffre, il aperçoit la glacière, mais pas le sac à main.

Il rencontre le responsable du centre et lui explique la situation. Ils partent alors tous les deux sur le parcours accidenté des coureurs.

À dix-neuf heures quinze, ils reviennent sur l’aire de stationnement, sans résultat.

À l’accueil, Bernard Vignaud appelle le commissariat central de police d’Angoulême et explique la disparition de sa femme au lieutenant Dany Morlay.

Il contacte alors ses beaux-parents pour les informer de la situation. Ces derniers garderont ses deux filles pour la nuit.

Un quart d’heure plus tard, la policière arrive sur les lieux en compagnie d’un gardien de la paix et du brigadier-chef Pierre Blonde.

Avant de quitter son bureau, la jeune femme a prévenu son supérieur ; il la rejoindra plus tard.

Elle se présente au mari de la disparue et lui demande de lui expliquer ses démarches successives, toujours en présence du responsable des lieux.

Elle note ces informations sur son carnet, ainsi que les horaires.

Elle envoie le brigadier-chef et le gardien de la paix en reconnaissance sur le parcours sportif.

Elle enfile ses gants de chirurgien et entre dans le véhicule ; pas de clef de contact sur le Neiman, mais une glacière dans le coffre. Le mari lui fait part de la disparition du sac à main.

Bien plus tard, par radio, elle reçoit un appel de Pierre Blonde. Elle s’éloigne un peu pour écouter son correspondant.

Quand elle se retourne, le visage déconfit, Bernard Vignaud comprend qu’ils ont retrouvé Françoise.

Elle lui annonce le décès de sa femme, avec beaucoup de ménagements. L’homme s’effondre.

La jeune femme se met tout de suite en rapport avec le médecin légiste pour l’informer du drame et elle lui demande sa présence sur la scène du crime. Elle sollicite aussi la venue de la police technique et scientifique.

Elle tient sa première affaire…

Le commissaire arrive sur les lieux.

Il se présente et observe Bernard Vignaud : vêtements de qualité et large visage. Sa bouche est charnue et ses yeux tristes sont grands et ouverts. Il le classe parmi les dilatés.

L’enquêtrice l’informe de la découverte du corps et du vol du sac à main dans le coffre de la voiture.

Le responsable du complexe sportif reste sur le parc de stationnement pour orienter les équipes techniques à leur arrivée.

Le soleil commence à décliner : davantage chien que loup.

Les deux policiers, suivis de Bernard Vignaud, arrivent sur la scène du crime. Celui-ci, peu habitué à la marche et déjà sollicité plus tôt, traîne derrière eux.

Un cordon rouge et blanc, accroché aux arbres environnants, balise le lieu du drame. Dans la pénombre, le mari aperçoit le corps de sa femme dans les genêts, en contrebas du chemin. La casquette et les lunettes de soleil reposent un peu plus loin. Le mari, un mouchoir devant les yeux, serre les dents.

Luis Pasmarthe lui demande de ne pas y pénétrer avant le passage du médecin légiste ; il se dirige vers le brigadier-chef et ils échangent quelques mots.

Comme l’équipe technique et scientifique tarde, le commissaire informe Bernard Vignaud que sa femme, apparemment, a reçu plusieurs coups de couteau qui ont entraîné son décès.

– Votre femme avait pour habitude de laisser son sac à main dans le coffre de sa voiture, c’est bien cela ?

– Oui.

– Et que contenait-il ?

– Ses papiers personnels et ceux de la voiture.

– Avait-elle un carnet de chèques, de l’argent liquide ?

– Oui.

– Je vous conseille de faire rapidement opposition aux chèques volés.

– Oui, je le ferai demain matin.

– Avait-elle autre chose de valeur dans son sac ?

– Non.

– Et ses clefs de voiture ?

– Elle me disait les tenir à la main en courant.

Il conseille au mari de rentrer chez lui, et propose de le revoir le lendemain à dix-huit heures au commissariat, pour prendre sa déposition.

À ce moment-là, il bénéficierait de quelques informations du service technique et scientifique.

L’homme jette un dernier regard au visage exsangue de sa femme. Le blouson du brigadier-chef recouvre ses épaules et sa tête repose au milieu des fleurs jaunes.

L’officier supérieur consulte sa montre : trop tard pour joindre le juge d’instruction d’Angoulême. Il l’appellera demain matin afin d’obtenir les commissions rogatoires nécessaires au début de chaque enquête.

*
* *

Le soir, Bernard Vignaud rapporte la tragédie à sa famille. Sous le choc, il préfère laisser les grands-parents maternels préparer ses deux filles à la disparition de leur mère.

Plus tard, ceux-ci les emmèneront consulter un psychologue pour enfants afin d’atténuer leur chagrin.

Il reçoit un appel de Sylvie Lartigue qui, mise au courant, pousse un cri et pleure au téléphone.

Le lendemain, de bonne heure, il appelle sa secrétaire et son patron, pour les informer de la situation et leur préciser qu’il ne travaillera pas aujourd’hui.

Il va ensuite rendre visite au directeur de la Société Générale et il lui apprend le drame. Les journaux n’en parlent pas encore.

Celui-ci lui adresse ses sincères condoléances et lui promet de faire opposition aux chèques volés, quand ils se présenteront.

Le directeur de la banque remarque que son client n’a pas l’air trop abattu. Il le connaît depuis quelques années ; il comprend que l’homme ne montre pas facilement ses émotions et qu’il est très individualiste.

Vers midi, Bernard Vignaud appelle le lieutenant Dany Morlay pour connaître l’avancée de leurs recherches.

Elle lui répond que le Parquet a ouvert une enquête pour homicide volontaire. Les rapports du médecin légiste et de la police technique et scientifique leur parviendront en milieu d’après-midi.

*
* *

Ce même jour, dans la matinée, Luis Pasmarthe téléphone au nouveau juge d’instruction qu’il a déjà rencontré. Le magistrat lui donne carte blanche et lui demande simplement de le tenir au courant de la progression de l’enquête. Il avertira le procureur de la République d’Angoulême et les commissions rogatoires suivront.

Plus tard, il appelle son supérieur, le commissaire divisionnaire Robert Magret.

Celui-ci dirige tous les corps de police du sud-ouest et du centre-ouest de la France. Basé à Bordeaux, il partira en retraite l’année prochaine.

Robert Magret veut, lui aussi, être renseigné sur ses investigations. Rares sont les homicides dans son secteur géographique et les affaires prennent très vite de l’ampleur, attisées par une presse spécialisée.

Le commissaire lui propose de le rappeler en fin de semaine, ou plus tôt si un fait marquant survient.

Vers seize heures, Luis Pasmarthe reçoit le rapport d’autopsie et la morpho-analyse des traces de sang. Il sollicite la présence de son lieutenant.

Ils se portent directement à la conclusion du rapport. Comme cela a été constaté, le document mentionne une mort par arme blanche : deux coups portés dans le dos de la victime, sous l’omoplate gauche, par une lame d’environ dix-sept centimètres. La mort a été instantanée.

Au fur et à mesure de la lecture, Dany Morlay note les informations les plus importantes.

La projection du sang est à vélocité moyenne, caractéristique habituelle dans ce type d’homicide.

Le groupe sanguin de la victime appartient à la catégorie A+.

L’attaque mortelle s’est produite sur le chemin qu’empruntent les coureurs, où les techniciens ont remarqué quelques traces de sang sur le sol. Celles-ci ont échappé au responsable du complexe sportif et au mari lors de leur passage.

Le commissaire annonce l’heure du décès : entre huit heures et treize heures.

Le rapport de la police technique et scientifique précise que le corps n’a pas été déplacé. Il donne également d’autres informations importantes : le meurtrier, gaucher, doit mesurer environ un mètre quatre-vingts pour soixante-dix kilos. Ces chiffres correspondent à des évaluations à cinq pour cent près. Luis Pasmarthe pense qu’il pourrait s’agir d’une femme.

Les deux officiers de police décident de cacher à leur entourage ces derniers éléments de la conclusion.

L’homme sort sa calculatrice : entre un mètre soixante-dix et un mètre quatre-vingt-dix, et entre soixante-six et soixante-quatorze kilos environ.

Sur les lieux du crime, aucun indice n’a été décelé. Muni d’une puissante torche, Pierre Blonde a examiné avec minutie les fourrés à proximité du drame et sur tout le parcours des coureurs. Il a d’ailleurs failli se perdre.

Les clefs de la voiture et le sac à main de la victime ont disparu. Pas d’arme retrouvée et aucune empreinte exploitable.

L’homme planifie le travail :

– Lieutenant, vous laissez la responsabilité de l’enquête sur les vols des matériels de chantier au brigadier-chef et vous vous consacrez exclusivement au meurtre de Françoise Vignaud.

– Bien commissaire.

– Il faut interroger l’entourage de la victime : mari, amis, parents, employeur, etc… Nous cherchons un homme gaucher, pas ambidextre, ou une femme bien sûr, dont le physique se situe dans les limites que nous avons définies. Quand vous interrogerez ces personnes, vous étudierez leur profil.

Aux alentours de dix-huit heures, Dany Morlay, Luis Pasmarthe et Bernard Vignaud pénètrent dans la salle d’interrogatoire. Le commissaire apporte son magnétophone et il renouvelle ses sincères condoléances au mari.

Dans ce local fermé et sans fenêtre, seules une table et quatre chaises servent de décor.

– Conformément à notre procédure, cet interrogatoire sera enregistré. Vous n’y voyez pas d’inconvénient ?

– Non.

L’officier supérieur actionne l’appareil, cite le nom de la victime, le lieu, la date, l’heure, les noms et prénoms des personnes présentes.

– Nous avons reçu le rapport du médecin légiste. La mort se situe entre huit heures et treize heures. Votre femme a reçu deux coups de couteau dans le dos, au niveau de l’omoplate gauche. Le décès a été instantané. Son corps sera à votre disposition demain matin. Les techniciens qui effectuent les analyses des empreintes sur la voiture vous préviendront à la fin de leur travail.

– Avez-vous retrouvé le sac à main et les clefs de la voiture ?

– Non. Tous les fourrés aux alentours ont été inspectés et nous n’avons rien trouvé, mais les recherches continuent.

– Et l’arme du crime ?

Bernard Vignaud ne semble pas trop affecté ; il est impassible et semble vraiment maître de lui.

– Pas retrouvé non plus. La police technique et scientifique nous préviendra si elle trouve des indices exploitables.

– Qu’allez-vous faire pour continuer votre enquête ?

– Ça, c’est notre travail, monsieur Vignaud.

– Comme son sac à main a disparu, on peut penser que c’est un rôdeur et que le mobile est le vol.

– Pas de conclusion hâtive. Il est trop tôt pour émettre une telle hypothèse.

La jeune femme écoute les questions, les commentaires du mari et prend des notes. Elle essaye de retranscrire ses réactions, comme le lui a demandé son supérieur.

L’homme paraît froid, triste et chagriné, mais pas abattu ou révolté. L’enquête commence à peine qu’il connaît déjà le mobile. Curieux !

– Monsieur Vignaud, racontez-nous avec précision votre soirée d’hier à partir du coup de téléphone de la directrice du centre de loisirs.

Il relate ses initiatives jusqu’à l’arrivée du lieutenant sur les lieux du drame.

– Le lundi, votre femme ne travaillait donc pas. Savez-vous comment elle occupait sa journée ?